Le Banian, roman maritime (2/2)

Part 5

Chapter 53,828 wordsPublic domain

Dans le faux-pont de la corvette _le Hamlet_, plusieurs cadres furent bientôt suspendus auprès des cadres qui avaient déjà reçu les blessés du bord. Sur ces derniers lits, on plaça les blessés du brick et parmi eux _l'Invisible_ expirant. En vain le chirurgien-major du bâtiment danois essaya-t-il d'étancher le sang qui coulait en abondance de deux ou trois larges plaies qu'il avait sondées dans la poitrine du chef des écumeurs de mer: le sang, plus fort que tous les appareils que l'art opposait à sa fuite, continua à couler avec les restes de la vie du redoutable corsaire. L'oeil fixé sur les traits agonisans de son ennemi vaincu, le commandant de la corvette semblait contempler encore avec avidité et terreur, cette physionomie mâle et funeste sur laquelle la mort allait bientôt effacer la dernière empreinte des passions qui avaient rendu cet homme extraordinaire, l'épouvante de toutes les mers qu'il avait si long-temps parcourues. Un signe du mourant, à l'aspect d'un des officiers du corsaire qu'il vit passer auprès de son cadre, indiqua au commandant que _l'Invisible_ voulait parler à cet officier prisonnier... Le commandant fit approcher du blessé cet officier sur lequel _l'Invisible_ tenait ses regards attachés avec l'expression d'un sentiment indéfinissable. C'était le Banian... «Ah! te voilà donc toi,» murmura _l'Invisible_ d'une voix affaiblie et avec effort, dès qu'il vit son ancien capitaine d'armes rendu assez près de lui pour lui faire entendre ces mots:... «Reste-là, ajouta-t-il, et vous, commandant, reprit-il aussitôt, écoutez bien... mes dernières paroles... c'est une révélation importante que votre ennemi expirant... veut vous faire... Tenez, s'écria-t-il aussi haut qu'il le put, voilà le misérable qui a tout fait... lui seul a ordonné de commencer le feu sur vous; c'est sur lui... que doit retomber votre vengeance...» Puis, après avoir prononcé ces mots en tenant ses yeux en feu arrêtés sur le Banian anéanti, il allongea sa main défaillante, pour attirer près de lui le malheureux qu'il venait d'accuser, et lui dire tout bas à l'oreille, en souriant avec une infernale ironie: «Misérable, c'est toi qui as crié que j'étais blessé... et qui as ravi la victoire à tes frères... Mais tu recevras le châtiment... que mérite ta lâcheté... et je meurs avec l'assurance, infâme que tu es... de t'avoir condamné à recevoir la mort qui attend mes braves!...»

Avec ces derniers cris de vengeance et de malédiction, s'exhala l'âme indomptable du corsaire vaincu, mais insoumis... Long-temps encore, après sa mort, les officiers et les matelots danois se disputèrent le sombre plaisir de contempler sa figure, ses traits, son regard éteint, et de mesurer de l'oeil la taille de ce pirate célèbre, qu'un grossier cercueil allait recevoir pour être transporté à Saint-Thomas, comme le témoignage le plus sûr et le trophée le plus précieux d'une victoire que nul croiseur n'aurait osé espérer avant le combat.

Quant au malheureux Banian, accablé, écrasé sous le poids de la terrible dénonciation que son capitaine expiré venait de faire tomber sur sa tête, il fut saisi, chargé de chaînes et jeté à fond de cale à bord de la corvette, au milieu des autres prisonniers que le commandant danois se proposait de livrer bientôt à toute la sanglante rigueur des lois...

Peu de jours après cet événement, la corvette _le Hamlet_, tout avariée encore des suites de son engagement terrible, mais toute fière du succès inespéré qu'elle venait d'obtenir, arriva à Saint-Thomas, avec les jeunes captives Colombiennes qu'elle avait eu le bonheur de délivrer, et les forbans qu'elle avait eu la gloire de vaincre.

Son entrée triomphale dans le port de sa station ordinaire, fut célébrée comme un événement à jamais mémorable dans les fastes de la marine danoise des Antilles! Quel croiseur anglais, américain ou français, n'eût pas envié au _Hamlet_ l'honneur d'avoir coulé bas le navire de _l'Invisible_, le brick redouté de ce forban, dont le nom avait si souvent épouvanté les marins de ces parages! «Mais quel dommage, répétait la foule accourue sur les rivages de l'île pour voir débarquer les pirates humiliés et enchaînés! quel dommage de n'avoir pu s'emparer de leur chef vivant, pour lui faire expier, dans l'infamie du dernier supplice, l'impunité qui trop long-temps avait été réservée à ses crimes! Le cadavre du bandit, s'écriait-on, ne sera qu'un trophée trop peu éclatant pour la pompe du triomphe que l'on prépare au vainqueur. C'est lui qui, chargé de liens, la rage dans le coeur et la honte sur le front, aurait dû survivre à tous ceux qui se sont immolés pour exécuter ses ordres ou servir sa détestable soif de meurtre et de pillage...» Et c'est ainsi que la foule, toujours disposée à insulter à la défaite d'un ennemi vaincu, regrettait que la mort du pirate lui eût ravi le plaisir cruel de lui faire expier en humiliation et en outrages, la terreur qu'il avait si long-temps inspirée à ceux qui, pendant qu'il était encore debout, n'auraient osé ni l'insulter ni le défier...

Avec quelle joie les malheureuses captives de _l'Oiseau-de-Nuit_ revirent les rivages hospitaliers de l'île qui, pour elles, était devenue la terre de liberté et de délivrance. Leurs familles, informées de l'événement qui venait de les rendre au bonheur et à la sécurité, devaient bientôt venir les rejoindre et les consoler. Une sombre et solitaire prison s'ouvrit pour recevoir les forbans prisonniers, et ce cachot ne devait les rendre à la lumière que pour leur faire entrevoir, sur une place publique, l'échafaud qu'une justice inexorable allait dresser pour eux.

XX

«Quoi, monsieur ne connaît donc pas St-Thomas? l'hôtel Barnabé c'est la grande maison noire, le garde-manger de potence dont le concierge Barnabé a la clef.»

(Page 114.)

Saint-Thomas;--la prison de l'île;--le concierge Barnabé, sa fille Acacie;--une rencontre imprévue;--philosophie militaire d'un geôlier: négociation muette; délivrance; fuite.

«Si vos affaires vous appellent à Saint-Thomas, et que vous vouliez sauver la tête d'un malheureux qui n'a plus d'espoir qu'en vous, ne tardez pas. Cette tête de malheureux est la mienne, et le billot du bourreau la réclame. Je ne puis vous en dire davantage pour le moment; je craindrais même de signer ce mot... Mille fois à revoir, si jamais je puis vous revoir; vous, l'ange sauveur de l'infortuné et bien innocent...

»G. L...»

Ce fut deux mois environ après avoir expédié le Banian sur le brick de mon ami _l'Invisible_, que je reçus cette triste missive, des mains d'un pauvre nègre arrivé à la Martinique sur un petit sloop caboteur, qui n'avait guère mis moins de dix à douze jours à remonter contre le vent, de Saint-Thomas à Saint-Pierre. J'interrogeai ce malheureux émissaire sur plusieurs faits qu'il m'importait de connaître, avant de me décider à faire précipitamment le voyage de Saint-Thomas, pour _sauver la tête du malheureux que réclamait le billot du bourreau_. Tout ce que le nègre, porteur de la laconique dépêche, put me dire, c'est que le billet lui avait été remis à travers les grilles d'une grande prison, par un jeune blanc qui paraissait bien à plaindre, et qui l'avait conjuré, par le ventre de sa mère, de porter au plus vite, une fois rendu à la Martinique, ce billet à son adresse. On sait combien, pour les esclaves de la côte d'Afrique, les adjurations faites au nom du ventre de leur mère sont puissantes et sacrées. Le noir messager de Gustave, au risque de recevoir cinquante coups de fouet des geôliers de la prison, s'était chargé de la commission du détenu; et aussitôt rendu à Saint-Pierre, il n'avait rien eu de plus pressé que de demander ma demeure à toutes les personnes de la ville. Quant aux autres renseignemens que j'aurais désiré obtenir de lui, il ne put me les donner. Il avait eu assez d'instinct d'humanité pour se charger du message, mais son intelligence n'avait pu aller plus loin que sa bonne action.

J'allai de suite trouver le patron du petit sloop de mon nègre, après avoir récompensé le zèle de celui-ci. Le patron du bateau était un mulâtre fort déluré, qui me laissa d'abord lui adresser toutes les questions au moyen desquelles il voulait s'assurer de l'identité de ma personne, sans risquer de compromettre la commission dont il avait été aussi chargé pour moi... Quand il m'eut bien écouté, avec un air apparent d'indifférence, il tira mystérieusement, de la poche intérieure de sa veste de coutil, un gros paquet de dépêches qu'il me remit, en me disant: «Si vous désirez le trouver encore en vie, vous n'avez pas une minute à perdre... Voilà une petite goëlette qui part ce soir pour Saint-Thomas; et elle n'arrivera probablement que tout juste... A mon départ, il y a douze jours, on parlait déjà de monter l'échafaud...»

Le discret patron ne voulut pas pousser plus loin ses révélations, dans la crainte, sans doute, d'engager la responsabilité qu'il avait assumée en se chargeant de remettre le paquet à mon adresse. Il s'exposa cependant au péril de recevoir un doublon de la main à la main, pour prix de sa commission, et pour m'obliger.

J'ouvris de suite les dépêches de Gustave. Elles contenaient, en style boursouflé, la relation détaillée du terrible voyage que je lui avais fait faire à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_. Le malheureux avait passé plusieurs jours et plusieurs nuits, me disait-il, à écrire sa déplorable histoire, qu'il me léguait comme un dernier souvenir, dans le cas où il viendrait à être exécuté avant que je ne pusse voler à son secours et l'arracher aux mains sanglantes de l'exécuteur, qui chaque matin venait lui demander sa tête... Rien n'avait été omis dans les mémoires posthumes du condamné; ni ses sensations, ni ses impressions de cachot, ni les larmes brûlantes qu'il laissait tomber sur le papier confident des tortures de son âme... Ce funeste journal avait été écrit heure par heure, pour mieux peindre et rendre l'actualité de ses émotions instantanées... Les _post-scriptum_ abondaient surtout, et la dernière note portait: «--Minuit; je viens d'être condamné à mort comme pirate!... Moi, pirate! nom d'enfer, dont tout mon sang murmurant d'innocence ne pourra pas même effacer la tache!... Moi, pirate!... Oh! si les juges qui viennent de m'appeler au tribunal de Dieu dans quinze jours, avaient prononcé leur arrêt la main sur mon coeur et non sur le leur, non jamais cet arrêt infâme n'aurait brûlé leurs lèvres: c'est mon coeur qui aurait brûlé leur main, à eux, d'indignation!... Une heure du matin: Je sens mes cheveux blanchir sous mes doigts convulsifs; et ces doigts, ces cheveux n'ont pas encore vingt-huit ans, et l'ange sauveur n'entendra pas ma voix qui crie, mes yeux qui pleurent, ma bouche et mon coeur qui pleurent et qui crient comme ma voix et mes yeux. Pardon! oh! oui, pardon, n'est-ce pas, pour le jeune homme de vingt-huit ans!»

Il ne m'en fallut pas davantage pour être convaincu du péril trop certain que courait le prisonnier... Cette exaltation d'idées et ce désordre de langage m'indiquaient assez sa situation. Jamais encore il n'avait parlé sur un ton aussi élevé et d'une manière plus figurée. Jamais, par conséquent, il n'avait dû se trouver dans une position plus affreuse... Je n'hésitai plus à m'embarquer sur la petite goëlette qui, le soir, devait appareiller pour Saint-Thomas. Quelques-uns de mes amis, en donnant caution pour moi aux autorités de Saint-Pierre, m'obtinrent le laissez-passer que je réclamai pour une prétendue affaire pressée, qui exigeait immédiatement mon départ de la colonie, et ma présence à Saint-Thomas... «C'est moi, me disais-je, qui involontairement ai placé cet infortuné dans la fatale conjoncture où il se trouve. C'est à moi qu'il appartient de l'arracher à la mort qui le menace, et que, sans le savoir, hélas! j'ai attirée si imprudemment sur sa tête... Oui, partons, et partons tout de suite... Il me semble déjà que chaque heure de retard apporte avec elle un remords sur ma conscience... Oh! pourvu que j'arrive à temps à Saint-Thomas pour sauver la victime que j'ai faite et dont je crois entendre à chaque instant le dernier cri et le dernier soupir!...»

La goëlette à bord de laquelle j'eus bientôt mis un léger paquet d'effets et quelques petits sacs d'argent, fit voile à onze heures du soir, avec une brise fraîche et favorable que je ne trouvais ni assez forte ni assez portante, malgré l'affirmation du patron, qui me répétait que c'était là le plus beau temps que l'on pût désirer. Je passai toute la nuit sur le pont, sans pouvoir fermer les yeux, ou plutôt craignant de les fermer et de faire quelque rêve épouvantable, dont ne me menaçait que trop mon imagination troublée... Les heures me semblaient traîner, et la goëlette ne pas marcher, quoique la brise lui fît filer sept à huit bons noeuds... Je voyais à tout moment le calme venir, et le patron ne cessait de répondre à mes prédictions: «Diable, monsieur, savez-vous que pour peu qu'un calme comme celui-là augmente, il me faudra serrer mes huniers! Le bateau en porte deux fois plus qu'il ne peut!»

Il me fallut dévorer encore mon impatience un jour et une nuit. Ce ne fut que le surlendemain de notre départ que nous pûmes arriver à Saint-Thomas.

Il était trois heures de l'après-midi quand je mis le pied à terre. Sauter sur le bord de la mer, demander à la première personne que je rencontrai où était la prison et courir vers l'endroit qu'on venait de m'indiquer, ne fut pour moi que l'affaire d'un instant. Mais au moment où j'allais entrer dans la geôle qui se présentait déjà à cent pas de moi, au bout d'une petite place, je rencontrai, à ma grande surprise, une dame qui en sortait et qui me reconnut en m'appelant par mon nom. C'était la comtesse de l'Annonciade, mon ancienne compagne de voyage et l'une des victimes, comme je l'avais appris en lisant la relation du Banian, de l'attentat de _l'Oiseau-de-Nuit_ à Cumana. Un petit vieillard tout habillé de noir et barbouillé de décorations vertes, jaune-orange, bleu de ciel et noisette, accompagnait la comtesse. Elle m'apprit que j'avais l'honneur de voir devant moi M. le comte, son père, venu tout exprès de Cumana pour la ramener avec lui, dès que la terrible affaire qui l'avait retenue à Saint-Thomas serait terminée.

Je feignis à ces mots d'ignorer tout-à-fait l'affaire terrible dont la comtesse voulait bien me parler...

«Comment, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce qui m'est arrivé à moi et à vingt-sept jeunes personnes de mon pays à bord d'un pirate, à bord de ce misérable _Invisible_ dont la mort n'a expié que trop peu et trop tardivement, les crimes et les forfaits exécrables?

--Non, madame, je n'ai encore rien appris, lui répondis-je. J'arrive d'aujourd'hui seulement à Saint-Thomas.»

Et là-dessus la comtesse, en me priant de la reconduire jusqu'à l'hôtel du gouverneur où elle avait accepté un logement, se mit à me raconter son aventure avec tous les détails que je connaissais déjà. Son animosité contre les pirates me parut portée au dernier degré d'exaltation. Elle m'assura qu'elle n'était restée dans l'île, depuis son débarquement de la corvette danoise, qui l'avait si heureusement arrachée à la fureur des forbans, que pour faire punir ces misérables comme ils le méritaient, et que le lendemain elle partirait satisfaite après avoir vu dix-sept d'entr'eux laisser leurs têtes sous la hache du bourreau... Cette nouvelle me fit frémir, et quelque envie que j'eusse eue d'abord d'entendre la comtesse me confirmer toutes les circonstances de l'événement dont le Banian m'avait rendu compte, je commençai à trouver son récit fort long en calculant le peu de temps qu'il me restait pour sauver mon prisonnier... Jusque-là la jeune Colombienne ne m'avait pas encore parlé de Gustave, et je demeurai convaincu qu'elle ignorait à quel homme elle avait eu réellement affaire en cédant à l'invitation qu'un des officiers de _l'Oiseau-de-Nuit_ lui avait faite comme aux autres dames de Cumana, au nom de son commandant, la veille du funeste bal donné en mer par _l'Invisible_. Cette certitude me rassura un peu. Je me hasardai alors à rappeler à la comtesse nos anciens compagnons de traversée du _Toujours-le-même_, et à dire un mot du pauvre cuisinier Gustave; et l'ex-chanoinesse s'écria à ce nom:

«Ah! monsieur, j'en veux d'autant plus à ces misérables pirates, que l'un d'eux, le plus criminel peut-être de tous, m'avait rappelé, par le son de sa voix, ses manières et même quelques-uns de ses traits, ce malheureux jeune homme que vous appeliez Gustave... Oui, je crois que je les aurais moins abhorrés sans cette circonstance étrange. Mais l'idée du forfait qu'ils ont commis en empruntant en quelque sorte l'illusion d'un de mes souvenirs, pour me sacrifier, pour me perdre, oh! cette idée a révolté mon coeur au dernier point. Car, vous le savez bien, c'est du sang espagnol qui coule dans mes veines, et ce sang ne sait demander qu'amour, amitié ou vengeance...»

Le vieux comte qui, jusque-là, s'était contenté d'écouter sa fille, à ces mots, qu'il crut sans doute comprendre, fit un signe de tête approbatif en ajoutant même, pour corroborer la phrase de la jeune comtesse, quelques paroles espagnoles que je n'entendis pas bien; la comtesse reprit après un moment de silence...

«Et ce pauvre jeune homme, qu'est-il devenu que vous sachiez?

--Qui, Gustave, madame?

--Oui, M. Gustave, monsieur, cette innocente victime du vilain capitaine Lanclume? Oh ces démons de capitaines, je les ai tous en horreur!

--Mais, après avoir éprouvé des fortunes diverses à la Martinique et avoir même été dans une position assez brillante, il est redevenu, je crois, plus malheureux encore que vous ne l'avez connu.

--Ah! ce que vous m'apprenez-là m'afflige beaucoup. Il paraissait si digne d'un meilleur sort! et que fait-il maintenant? où est-il ce pauvre M. Gustave?

--Je serais, ma foi, fort embarrassé de vous le dire, madame. Je l'ai entièrement perdu de vue depuis quelque temps...»

Nous allions arriver au palais du gouverneur. Deux sentinelles placées à la porte du gouvernement m'indiquaient que nous devions nous trouver rendus au logis de la comtesse. Je profitai de cette circonstance pour la quitter en la remerciant des instances qu'elle faisait pour m'engager à entrer chez elle. Avant de me laisser partir, elle me fit promettre de venir la voir le lendemain, pour peu que les affaires pressantes que j'avais prétextées, me permissent de lui accorder quelques instans avant son prochain départ. Je promis tout ce qu'elle voulut, et je courus tout haletant à la geôle.

Autre contre-temps! En arrivant chez le concierge on m'apprit que ce jour-là il donnait à dîner à quelques-uns de ses amis. Je le fis demander pour une affaire qui ne pouvait se remettre au lendemain. Il m'envoya dire que son dîner, qui était chaud, était encore plus pressé que mon affaire... Je sollicitai alors la faveur de voir l'ancien capitaine d'armes de _l'Oiseau-de-Nuit_, et un porte-clefs me répondit que le lendemain je le verrais de dix à onze heures du matin sur l'échafaud, mais que jusque-là il ne pourrait parler qu'au prêtre chargé de le confesser...

«Et ce prêtre, m'écriai-je désespéré, peut-on au moins le voir?

--Impossible, me répondit encore l'inexorable porte-clefs. Il en a dix-sept à préparer pour là-haut... Tous les pirates veulent se confesser, et ils en ont long à dire, allez, ces pénitens-là!»

Il ne me restait d'autre parti à prendre qu'à attendre l'heure où le concierge aurait fini de dîner avec ses amis... On m'assura que vers neuf ou dix heures du soir, je pourrais obtenir un moment d'audience de lui dans sa salle basse de réception...

Pour dévorer jusqu'à ce moment mon dépit et mon impatience, j'allai me promener au hasard sur le bord de la mer... Plongé dans les plus pénibles réflexions, j'avais fait et refait dix à douze fois les quatre cents pas que l'on peut parcourir sur la partie un peu propre du rivage, lorsqu'un homme de couleur, vêtu à la façon des patrons caboteurs, vint me demander négligemment:

«Monsieur voudrait-il passer à la Guayra?»

Je ne sais pourquoi ce mot de Guayra eut, en cet instant, le privilége de m'arracher à la profonde rêverie qu'un coup de canon n'aurait peut-être pas eu le pouvoir d'interrompre... Je répondis d'abord au patron que je ne partais pas.

«C'est dommage, me dit-il, car à minuit j'appareille, et un passager de plus à la chambre aurait bien fait mon affaire... Monsieur ne connaîtrait pas, par hasard, un passager de chambre à me donner?»

Il y a dans la vie des momens de distraction ou de préoccupation, pendant lesquels un instinct, que nous ne connaissons pas, semble veiller pour nous aux choses qui nous sont utiles et qui ont échappé à notre intelligence ou à notre prévoyance. Je demandai machinalement au patron quelle formalité il fallait remplir à Saint-Thomas avant de s'embarquer pour la Côte-Ferme?

«Aucune, monsieur, me répondit-il avec une merveilleuse sagacité. S'il fallait, comme dans les autres colonies, ne s'embarquer que le passeport à la main, il n'y aurait pas ici d'eau à boire pour nous. Notre navigation se faisant pour les gens suspects entre deux ports francs, il n'y a que la liberté de voyager ici et de brûler la politesse aux créanciers des autres îles, qui nous font vivre.»

Le caboteur venait de me prendre pour un fripon disposé à lever le pied... Je continuai:

«Pourriez-vous bien, au besoin, vous charger de quelqu'un, d'ici à minuit ou à une heure, dans le cas où une personne à laquelle vous venez de me faire penser, se déciderait à s'embarquer avec vous pour la Guayra?

--Un passager de chambre?

--Oui, un passager de chambre!

--Mais c'est justement ce que je cherche pour faire mon plein!

--Et vous resteriez pour l'attendre jusqu'à une heure après minuit!

--Jusqu'à deux heures si j'étais sûr de quelque chose...

--Fort bien... et pourriez-vous vous engager formellement à attendre jusque-là?

--Mais, cela dépend de vous, monsieur... Avec des arrhes, je ferai tout ce qu'il vous plaira...

--Oh! j'entends. Combien exigez-vous pour ce délai?

--Je ne taxe jamais ces sortes de choses avec des personnes comme il faut. Vous me donnerez ce que vous voudrez, pourvu que j'y trouve mon compte...

--Dix gourdes vous paraîtraient-elles suffisantes?

--Vingt me conviendraient mieux...

--En voilà douze et l'affaire est conclue...

--Vous êtes bien bon, monsieur... Cinq, six, douze! Oui, le compte y est... Je vois ce que c'est, maintenant... Monsieur attend probablement un des pensionnaires de l'_hôtel Barnabé_, pour l'envoyer à la Guayra passer la mauvaise saison de l'hivernage qui commence demain, sur la grande place, à dix heures du matin...

--Qu'entendez-vous donc par l'_hôtel Barnabé_?

--Quoi, monsieur ne connaît donc pas Saint-Thomas?... l'_hôtel Barnabé_, c'est la grande maison noire... le garde-manger de potence dont le concierge Barnabé a la clef...

--Et connaissez-vous ce concierge?

--Non, plus à présent, depuis que je lui ai fait la queue de deux pratiques sans lui donner la moitié du prix que j'avais promis pour les faire passer de la geôle à la Côte-Ferme... c'est un _vieux-corps_ de mauvaise foi et de mauvaise humeur, avec qui il n'y a plus moyen de faire quelque chose de bon...

--Et vous ne pensez donc pas que l'on puisse s'arranger avec lui pour une évasion? On m'avait cependant assuré...

--Oh! si fait, il y a toujours moyen; mais il est cher en diable et brutal surtout: il vient encore dernièrement d'augmenter ses prix, le vieux coquin! dix onces d'or pour chaque homme à pendre... Et vous sentez bien que c'est payer trop cher un pendu; et tous les condamnés n'ont pas le moyen de mettre des sommes comme ça pour conserver leur vie... Il y en a dix-sept aujourd'hui pour demain, à ce qu'on dit, et si quelqu'un faisait la folie de les acheter tous, Barnabé aurait de suite, de sa marchandise, 170 onces d'or, près de trois mille gourdes rondes. Le métier serait trop beau...

--Si encore à ce prix on était certain de pouvoir obtenir!...