Le Banian, roman maritime (2/2)

Part 2

Chapter 23,816 wordsPublic domain

«Erreur, erreur, mon cher commandant, s'écria alors le consul. Nos dames sont ici folles de la danse, avides surtout de tous les plaisirs délicats. Une fête en mer, et une fête encore donnée par un commandant français! Mais en voilà deux fois plus qu'il n'en faut pour tourner entièrement la tête à nos plus jolies Colombiennes. Au reste, pour ce qui concerne vos invitations, je m'en charge. Je sais tout le pays sur le bout du doigt, et pourvu que vous vouliez bien m'accompagner ou me faire accompagner, si vous aimez mieux, par monsieur votre second, dans les principales maisons de la ville, je vous promets de vous amener demain les personnes les plus comme il faut, les beautés les plus riches de Cumana, toutes ruisselantes de diamans et de pierreries, et toutes disposées à faire honneur à votre soirée en mer. Trop heureux que vous vouliez bien me confier une aussi facile et une aussi agréable négociation!»

Toutes ruisselantes de pierreries et de diamans, se dit tout bas _l'Invisible_. C'est bien là ce qu'il me faut.

Pour profiter tout de suite des bonnes dispositions du consul, il appela le capitaine d'armes.

Celui-ci arrive sur le pont, sanglé sous son uniforme d'officier de marine, la tête emboîtée dans sa perruque blonde, et la bouche souriant sous deux flammèches de poil à demi-roux.

Il demanda en faisant l'élégant et en s'adressant à _l'Invisible_:

«Commandant, vous m'avez fait appeler! Qu'y a-t-il pour votre service?

--M. de Saint-Prieuré, vous allez vous rendre à terre avec M. le consul, qui aura la bonté de vous introduire chez les personnes que je désire avoir l'honneur de posséder demain à bord. Vous ferez les invitations en mon nom et en celui de l'état-major du brick de S. M., _le Scorpion_. Après vous être acquitté de cette mission qui ne doit avoir rien que de fort agréable pour vous, je vous prierai de chercher à terre un cuisinier qui puisse se charger de dresser un souper recherché, et un limonadier capable de nous fournir les rafraîchissemens les plus exquis. Vous ne tiendrez pas au prix, mais je vous recommande de tenir à la délicatesse des mets et au bon goût des choses nécessaires. Voici du reste une bourse dans laquelle vous pourrez puiser sans réserve. L'heure du rendez-vous pour le bal sera huit heures du soir, celle de l'ambigu pour le restaurateur, onze heures. Vous n'oublierez pas de m'amener en masse tous les ménétriers du pays.

--Voilà ce qui s'appelle, mon commandant, s'écria le consul, après avoir entendu _l'Invisible_ donner ses ordres; voilà ce qui s'appelle agir en chevalier français. Moi, de mon côté, je vous promets d'agir de manière à ne pas me montrer trop indigne de marcher de bien loin sur d'aussi nobles traces.»

Un canot brillamment disposé, attendait, le long du bord, avec le pavillon national déferlé sur l'arrière, le consul et le capitaine d'armes devenu M. de St-Prieuré, pour conduire à terre ces deux éminens personnages.

Après bien des politesses, des offres de service, des témoignages mutuels de considération, le consul, son chancelier, son vice-chancelier et toute la chancellerie enfin, sautèrent dans l'embarcation, à côté de l'élégant M. de St-Prieuré.

Oui, mais ce fut quand cette embarcation se trouva un peu éloignée du corsaire, que le mouvement le plus vif succéda à l'impassibilité qu'avait conservée l'équipage pendant le séjour du consul à bord... «M. le second, avait dit le commandant à son premier officier, faites-moi disposer le brick en salle de bal pour demain! J'entends que tout soit propre, vaste et commode à bord de mon navire...» et après avoir donné ce nouvel ordre, _l'Invisible_ était descendu dans sa chambre, laissant à son état-major le soin d'exécuter sa volonté suprême.

En une seconde, les officiers ont mis bas leurs habits d'uniforme d'emprunt, et tous les matelots ont repris leur costume de travail. En une minute, les embarcations qui pesaient sur le pont ou aux extrémités de leurs potences, sont amenées à la mer. Les caronades se rangent pour être collées le long du bord; la drôme resserrée en un faisceau de mâts, descend dans l'entrepont. Le pont, dégagé de tout ce qui pouvait l'encombrer, est lavé, brossé, blanchi sous des flots d'eau douce et de savon; et à cette aspersion générale succède l'aspersion plus raffinée du jus de mille petits citrons que les laveurs écrasent sous leurs pieds nus, pour rendre les bordages odorans, et la couleur du sapin de leur pont plus douce, plus laiteuse. Des tentes d'une blancheur éclatante couvrent de leur fin tissu, et de bout en bout, les gaillards et le milieu du navire, de souples rideaux en percale rouge emprisonnent, en s'étendant le long des tentes, le demi-jour qui nuance d'une teinte rose l'air qu'on laisse pénétrer dans ce sanctuaire réservé aux plaisirs du lendemain; et pour préserver de la rosée du matin ou des ondées de la nuit, la mobile toiture que l'on vient d'élever sur ce pont, si bien dégagé et si soigneusement lavé, on enveloppe d'un double réseau de toile, les tentes précieuses qui, dans les jours de fête et de solennité, servaient à transformer la batterie découverte de l'_Oiseau-de-Nuit_, en un vaste et somptueux salon de compagnie.

A minuit, le commandant monte sur le pont pour inspecter, à la lueur de deux fanaux, les préparatifs qui ont été faits dans la journée. Il indique par un signe de tête approbatif à ses officiers et à son équipage, qu'il n'est pas mécontent. L'état-major et les matelots sont dans la joie.

Au moment même où _l'Invisible_ terminait son inspection nocturne, le capitaine d'armes revenait de terre, tout essoufflé, tout enchanté de sa corvée. Les premiers mots qu'il adressa à son chef sur le résultat de sa mission, furent ceux-ci:

«J'ai vu, j'ai retrouvé la comtesse de l'Annonciade: toujours jolie, toujours ange, toujours...

--Eh bien, tant mieux pour elle et pour vous, lui répondit le commandant; et les autres invités, comment les avez-vous trouvés?

--Elle ne m'a pas reconnu; elle n'a même pas paru soupçonner...

--Tant mieux encore pour vous et pour elle. Mais arriverez-vous bientôt au rapport de votre corvée?

--Commandant, je puis vous garantir que vous aurez demain ici toutes les plus jolies femmes de la contrée, des reines d'amour; tous les habitans les plus riches du pays, à qui j'ai dit qu'on jouerait gros jeu...

--Vous avez dit qu'on jouerait gros jeu à bord... mais c'est bien... je n'y avais pas pensé... mais c'est fort bien même... capitaine d'armes, à la première opération, je ne vous oublierai pas. Continuez, mon ami...

--Le consul s'est conduit en galant homme. Il m'a fait trouver le plus fin cuisinier du pays. Le repas sera divin: c'est un poète que ce cuisinier; il sait l'art: le limonadier étudie, travaille en ce moment; et tous les violons, clarinettes, cors et contre-basses qui existent ici, seront ce matin rendus à bord pour qu'on ne puisse nous les enlever dans la journée... Mais je ne vous le dissimulerai pas, commandant, l'or a ruisselé, le métal a plu. Voilà ce qui me reste de tout le précieux minéral que vous avez mis à ma disposition...

--Et tout ce qui vous reste là est à vous... tout est bien, je vous estime un peu. Allez vous coucher!»

Les domestiques du commandant venaient de suspendre sous le guy du brick, le léger hamac dans lequel leur maître avait l'habitude de dormir quand il voulait rester sur le pont et passer la nuit au milieu de son équipage.

Le commandant satisfait, fit encore quelques pas entre le couronnement et le grand mât, et un quart d'heure après, il sauta légèrement dans son hamac suspendu sous la tente, pour laisser reposer ses idées et peut-être pour penser encore à l'événement qu'il avait si habilement préparé.

Le lever du soleil qui devait ouvrir cette journée de galanterie française et de délices, fut salué, à bord du _Scorpion_, de sept coups de canon... Les premiers rayons de l'aurore vinrent faire briller aux yeux des habitans de Cumana les riches pavillons du brick pavoisé, et le premier souffle du matin agita gracieusement, sous un ciel pur et calme, et au-dessus d'une mer d'azur, toutes ces banderolles transparentes et ces couleurs harmonieuses si ingénieusement mêlées au gréement élégant et mâle du beau navire.

Tout était ivresse, coquetterie, curiosité et impatience à terre...

Tout était calcul, patience et méditation à bord du corsaire...

Le soir, ce soir si désiré, dont le consul et les belles danseuses de Cumana accusaient depuis si long-temps la lenteur inaccoutumée, vint enfin avec ses ombres propices envelopper le brick français, qui bientôt, au sein de la nuit, étincela du feu de mille bougies allumées sous ses tentes, de la lueur de trente fanaux suspendus en guirlandes à son magique gréement.

A huit heures, cinquante frêles pirogues aidées des embarcations du bord, transportent le long du brick des essaims de femmes légères, étincelantes de jeunesse et de pierreries, et belles surtout du plaisir qu'elles se promettent et du plaisir qu'elles donneront. Leurs pères, leurs époux, leurs amans les suivent: le fortuné consul les accompagne, les précède, les suit aussi: il est partout, on l'entend partout, on le voit partout: sa main touche toutes les mains, son oeil rencontre tous les yeux, sa bouche sourit à toutes les bouches épanouies. C'est l'homme universel: il vient de gagner la bataille, et il savoure son triomphe en assurant sa victoire sur tous les points.

L'orchestre donne le signal à la joie: la joie éclate, l'ivresse circule au son des instrumens, au contact de toutes les mains qui se pressent; elle remplit l'air parfumé qu'on respire; elle suit les contours capricieux de la danse qu'elle rend délirante; et la voix du consul, elle-même, se perd au sein de ce concert de douces sensations, de délicieuses causeries, et du tendre murmure des flots qui viennent caresser le navire, heureux lui-même de tous les plaisirs, de toutes les aimables folies dont il est devenu le confident et le théâtre!

Les officiers du brick, au milieu de cette confusion ravissante, sont trouvés charmans, parce qu'ils s'emploient de leur mieux pour faire les honneurs de chez eux; le galant capitaine d'armes, le prétendu M. de Saint-Prieuré lui-même, oubliant la réserve qu'il devait se prescrire, et se rappelant trop vivement les courtes voluptés qu'il a savourées à si longs traits dans sa fortune d'un jour, se hasarde à parler à la comtesse de l'Annonciade, qui jamais ne lui a paru si vive, si enivrante.

La comtesse, en portant ses yeux pleins d'une tendre rêverie sur les yeux timides du brillant officier, ose lui confier qu'elle cherche à saisir dans ses traits le souvenir d'un jeune passager avec lequel elle a fait le voyage du Hâvre à la Martinique; et M. de Saint-Prieuré, tout en assurant qu'il serait flatté de lui rappeler un souvenir déjà si éloigné, a soin de lui répéter que jamais il n'a vu le Hâvre, que jamais même il n'a navigué que sur les bâtimens de l'État. La conversation se prolonge: la ressemblance n'est pas saisie, et la confiance de M. de Saint-Prieuré s'augmente et l'entraîne jusqu'à la témérité d'une demi-déclaration que la jeune comtesse ne repousse qu'en interposant un éventail de jais, entre la parole de feu de l'officier et son oreille trop attentive à cette parole ardente.

Mais c'est pour le commandant du _Scorpion_ que la louange prend les formes les plus animées dans toutes les bouches. C'est le plus beau, le plus élégant, le plus magnifique officier de marine que l'on ait vu. Quelle tournure séduisante, quelles manières à la fois imposantes et affectueuses! C'est sans doute l'homme de mer le plus distingué que la cour ait hasardé si loin du grand monde où il a été élevé. Voyez, il est présent partout, en conservant cet air d'aisance qui semblerait faire croire qu'il est le plus heureux et le moins occupé des personnes de la fête qu'il donne.

Son or coule sur toutes les tables de jeu; sa douce voix anime toutes les conversations, répond à tous les mots flatteurs que lui adressent les dames; ses pas gracieux se mêlent à toutes les contredanses. C'est le plus joli valseur de son bal.

Il est minuit: c'est l'heure du souper; l'orchestre s'est arrêté, les danses ont cessé; des matelots, des domestiques en livrée circulent: de longues tables sinueuses comme les formes sveltes du navire, descendent du plafond léger de la tente, pour se fixer sur le pont: des mets exquis, des vins délicieux, des cristaux éblouissans, des fleurs, des fruits, des pâtisseries merveilleusement préparées, couvrent les glaces limpides qui répètent aux yeux des convives enchantés, tout ce mélange de couleurs, toutes ces nuances si brillantes, tout ce voluptueux assemblage de jouissances promises à l'appétit, au goût, à la sensualité des heureux invités.

Le bal avait été enivrant: le souper devient divin; ce n'est plus seulement du plaisir, c'est de la folle extase. Les convives sont dans le plus indicible enchantement: les femmes même ont cédé au charme de cet entraînement inconnu. La mousse du Champagne rosé a humecté leurs lèvres de pourpre. Le Constance a mouillé leur palais délicat de sa pétillante ambroisie: elles chantent, elles redemandent la valse, la folle et délirante valse: les couples emportés par l'appel harmonieux de l'orchestre ranimé, donnent à peine le temps de faire disparaître les tables du festin... le pont du bruyant _Scorpion_ n'est plus que le théâtre de l'ivresse, de l'abandon, de la volupté même, qui folâtrent, qui s'oublient, qui s'exaltent, là entre les canons de sa formidable batterie, là sur les bordages de ces gaillards tant de fois teints de sang, au pied de ces mâts meurtris de boulets, de ces mâts à la pomme desquels le pavillon du corsaire redouté a si souvent porté la terreur sur les mers épouvantées!...

Oui, dansez encore, folâtrez tant que vous pourrez, plongez-vous bien avant dans ces jouissances que je vous ai si facilement ménagées, se disait en lui-même le terrible capitaine _Invisible_. Dans une heure vos plaisirs auront cessé et mon règne recommencera à bord de ce bâtiment livré pour un moment aux vains caprices de ces femmes écervelées, et à la sottise de ces hommes si imbéciles qui s'oublient si stupidement dans leurs bras!

Aux sons plus hâtés, plus pressés de l'orchestre, les groupes des danseurs s'exaltent, se croisent, se heurtent: de légers coups de roulis imprimés au navire, par une houle naissante, et jusque-là insensible, ont fait chanceler les cavaliers et leurs dames: ce doux balancement du large brick trompe les pas et l'aplomb des valseurs, provoque des demi-chutes charmantes, des incidens piquans: on rit, on applaudit; la gaieté est au comble. Mais bientôt la force du roulis augmente: un vent plus frais fait frémir les rideaux des tentes, et les tentes elles-mêmes se sont gonflées sous l'effort de la brise déjà menaçante qui s'élève en murmurant. Quelques convives passent la tête sous les rideaux pour regarder le long du bord, et ils n'aperçoivent plus la terre; ils s'écrient effrayés: «Le bâtiment chasse! nous allons au large.» Les nègres venus à bord dans l'escadrille de pirogues qui entourent le brick, trop occupés jusqu'à ce moment du spectacle qu'ils admiraient sur le pont, ne commencent à regarder autour d'eux, que lorsque le corsaire les a entraînés loin du rivage. Ils crient aussi alors, en s'adressant au commandant: «Vous chassez, commandant! vous chassez, il faut mouiller une autre ancre! laissez vite tomber une autre ancre!

--Non, on ne mouillera pas! répond le formidable commandant d'une voix solennelle! et à ces mots les officiers qui ont disparu un instant et les matelots qui se sont tenus silencieux, pendant tout le bal, dans l'entrepont, remontent, s'élancent à la fois sur le pont, mais non plus en habits d'uniforme, mais non plus en costume de fête, mais sous la casaque rouge, sous le large chapeau, sous le redoutable accoutrement de corsaires...

Quelle plume, quel pinceau pourrait rendre cette scène infernale! ce bouleversement soudain, ces contrastes épouvantables!... De jeunes femmes palpitantes encore des émotions d'un bal, mêlant l'éclat de leurs frêles toilettes, la beauté de leurs délicates figures, à la sinistre couleur de ces vareuses de matelot, à la teinte effroyable de ces faces de fer; ces faibles femmes, ces pères, ces époux consternés, confondus avec cette multitude farouche de forbans, sur ce pont dont ces forbans sont les rois, sur ce navire qui a déjà la vaste mer pour domaine...

Au premier moment de terreur, succèdent des cris d'effroi! c'est la mort là où une minute auparavant était le bal; c'est du sang qui va peut-être ruisseler entre les débris d'un festin!

Le consul français, anéanti d'abord, retrouve enfin en lui assez de force pour parler le premier: il ose demander au faux commandant du _Scorpion_, la cause de cette horrible surprise...

Un signe impérieux du commandant est la seule réponse qu'il daigne faire à cette question, et la réponse ne s'adresse même pas au consul: ce sont les officiers du corsaire qui l'ont comprise.

Le consul est jeté dans une des pirogues de terre, qui l'emporte vers Cumana.

Des ordres ont été donnés au second du brick, pendant que l'on dansait encore: ces ordres vont être exécutés.

La voix du maître d'équipage s'élève et domine tous les cris de frayeur, toutes les clameurs de l'épouvante...

«Que tous les hommes et toutes les vieilles, hurle lentement le maître, soient embarqués dans les pirogues, et attrape à dégréer tout le monde!»

Les joueurs, à ce commandement barbare, sont dépouillés de leur or, de leurs bijoux; les vieilles femmes de leurs diamans, de leurs joyaux, de leurs pierreries... puis tous sont jetés, pêle-mêle et à moitié nus, aux nègres tremblans qui les ont amenés à bord pour le sinistre festin, et qui les reconduisent au rivage après cet horrible dénouement de la fête... Quelques mères, quelques époux, réclament en vain de la pitié du commandant, leurs jeunes filles, leurs épouses bien aimées: le commandant se promène avec indifférence et ne répond ni aux prières, ni aux larmes de la douleur, ni aux menaces de la rage.

Une demi-heure après le départ de la dernière pirogue, _l'Oiseau-de-Nuit_ enlevait, sous toutes voiles, à la plage désolée de Cumana, des malles remplies d'or et de bijoux, et les femmes qui faisaient les délices et l'ornement de ce pays naguère si rempli de joie, d'espoir et d'amour!...

XVIII

Et c'est parce que vous vous trouvez trop malheureux pour supporter la vie, que vous vous sentiriez assez brave pour affronter la mort? Singulière espèce de courage que vous avez là, monsieur mon capitaine d'armes!

(Page 62.)

Galante tentative des corsaires auprès des captives;--aversion de celles-ci pour leurs vainqueurs;--invitation à dîner;--frugalité et continence de _l'Invisible_.

Le jour allait poindre: la clarté tremblante des étoiles commençait à s'effacer sous le ciel que la brise du matin colorait déjà des nuages qu'elle venait de détacher de l'horizon en feu; et les premières lueurs de l'aurore, projetées dans l'Ouest, ne laissaient plus voir qu'à peine la terre que fuyait le corsaire en louvoyant sous toutes ses voiles du plus près...

A la faveur de l'aube naissante, les hommes placés en vigie sur les barres de perroquet, avaient cru apercevoir un navire sur l'avant; l'objet signalé à l'attention du chef de quart, en grossissant à vue d'oeil, avait bientôt pris une forme, une couleur, une apparence distincte; c'était un bâtiment, un brick courant aussi à toutes voiles à contre bord du corsaire.

_L'Invisible_, resté sur le pont depuis le départ de Cumana, ordonna à l'officier de manoeuvre de faire gouverner de façon à passer le plus près possible du brick qui venait à leur rencontre...

Dès que les deux bâtimens se trouvèrent rendus à demi-portée de canon l'un de l'autre, ils mirent en panne, l'un courant l'avant au large, l'autre présentant le cap vers la côte où il semblait vouloir atterrir... Le branle-bas de combat avait déjà été fait, pour plus de sûreté, à bord de _l'Oiseau-de-Nuit_.

Le commandant du brick rencontré prit le premier la parole; il cria dans son porte-voix au capitaine du corsaire assis flegmatiquement sur le rebord de ses bastingages de l'arrière:

«Oh! du brick, oh!

--Holà! répondit aussitôt au porte-voix, _l'Invisible_.

--D'où venez-vous?

--D'où je veux.

--Comment se nomme le navire?

--Comme il me plaît.

--Je n'entends pas bien vos réponses.

--Je n'ai pas compris vos questions. Mais, à mon tour je vais vous héler... Comment se nomme votre brick?

--Le brick de S. M. _le Scorpion_.

--Tant mieux pour S. M.; et où allez-vous?

--A Cumana.

--Tant pis pour vous. Un autre brick de S. M., nommé aussi _le Scorpion_, comme vous, vient d'appareiller de Cumana... Vous arriverez trop tard, mon ami... A d'autres!

--Pas possible!

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... Mais essayez toujours. Bon voyage, en attendant... Évente le grand hunier, borde les écoutes de foc, amure grand' voile, et hâle boulines partout!»

C'était _le Scorpion_, le véritable _Scorpion_, ce brick de guerre dont _l'Oiseau-de-Nuit_ avait pris si audacieusement et si impunément la place pendant deux jours!

Une fois au large, le second du corsaire, fort embarrassé des beautés qui se lamentaient au milieu de l'équipage, se hasarda à demander à son capitaine:

«Commandant, que voulez-vous que l'on fasse de toutes ces particulières qui pourraient gêner la manoeuvre dans un cas pressé?

--Ce que je veux que vous en fassiez, répondit _l'Invisible_... Ma foi, faites-en ce que vous pourrez!...

--Mais elles crient et pleurent comme des Madeleines!

--Eh! bien, laissez-les crier et pleurer tant qu'elles voudront. Il est même bon que leur douleur s'exhale en plaintes et en murmures violens. A ce moment d'orage succédera le calme, et c'est du calme qu'il me faudra bientôt... Mais au surplus, écoutez-moi, monsieur le second...

--Commandant, je vous écoute...

--Écoutez-moi bien, surtout... Vous allez d'abord annoncer à nos gens que ces dames sont pour eux; mais à une condition, pourtant...

--Pour eux, commandant!... Mais ils n'oseront jamais... C'est que, voyez-vous, permettez-moi de vous faire observer que ces grandes dames sont un peu trop fines de façons et trop bien _acastillées_ pour eux... Le pire d'ailleurs, c'est qu'elles ne consentiront jamais à...

--Ah! c'est pourtant là la condition que je mets à la possession de ces belles par l'équipage. Je permets bien qu'elles se livrent à nos gens, mais je ne veux entendre parler ni de violences ni d'actes de brutalité... Le premier d'ailleurs qui oserait provoquer, de la part d'une de nos conquêtes, une plainte de la nature de celles que je prétends prévenir, serait condamné immédiatement à prendre le _bain de pied_ le long du bord...»

Le bain de pied dont parlait _l'Invisible_, c'était le débarquement immédiat du coupable à la mer.

«Diable! reprit respectueusement le second, c'est que je doute fort qu'avec des personnes de qualité de cette espèce-là, l'équipage trouve à gagner sa vie. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, elles sont disposées à joliment faire les difficiles...

--Alors, que nos gens s'efforcent de se rendre plus aimables qu'elles ne pourront être difficiles.

--Aimables! Vous savez bien, commandant, ce que c'est que des matelots, sur l'article de l'amabilité. Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque... mais les moyens n'y sont pas. Nous autres mêmes, qui sommes officiers, nous serions peut-être assez embarrassés de nous en tirer un peu proprement, avec des gaillardes aussi bien élevées dans le grand monde.

--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce de ma faute, à moi, si nos captives résistent, et si nos hommes ne trouvent pas en eux assez de ressources pour vaincre galamment leurs scrupules? Voulez-vous que j'autorise le viol à mon bord, et le spectacle de toutes les horreurs qui se commettent dans une place prise d'assaut!