Le Banian, roman maritime (2/2)

Part 12

Chapter 123,698 wordsPublic domain

--Pas possible tant que vous voudrez, mais pourvu que cela soit, la chose, j'espère bien, doit vous suffire et à moi aussi! A cet aspect si soudain et si inattendu, je jette un cri de surprise ou de satisfaction ou, ma foi, un cri de tout ce que vous voudrez; et, par un mouvement machinal ou instinctif, je lève ma canne. Les deux gueux s'éloignent ventre à terre dans leur calèche flamboyante; mais comme ils n'avaient pas de jockey derrière, moi, sans perdre un seul instant, je saute en vrai gabier sur le siége, en me blottissant de mon mieux sous la voûte du brillant et rapide phaëton, et le cocher nous conduit les uns et les autres dans la cour de la mairie du onzième arrondissement. Le couple monte dans la salle de la mairie; je quitte alors mon siége aux yeux des gens de la maison de ville, qui me prennent peut-être pour un des valets du coquin, et pendant que le coupable et sa complice sont à faire leurs affaires là-haut, je me mets à lire, pour me donner l'air d'avoir une contenance à moi, les avis de mariage de l'arrondissement... Depuis cinq ou six jours les deux tendres amans étaient affichés, l'un sous son nom de comte de Camposlara, et l'autre sous le vrai nom de veuve comtesse de l'Annonciade, qu'elle était si indigne de porter, et c'est ce dernier indice qui m'a fait même découvrir le faux nom et le faux titre que se donne depuis long-temps mon escroc, mon vil dénonciateur... Le parti que j'avais à prendre après avoir fait cette belle découverte, fut bientôt arrêté, comme je vous le laisse à penser. Je me décidai à sauter de suite à l'abordage pour mettre obstacle à un mariage si bien assorti, et je me disposais à faire en pleine mairie une scène de ma façon aux futurs conjoints, lorsque j'appris qu'au lieu de revenir, en descendant de l'Hôtel-de-Ville, par la cour, où je les attendais pour les accoster en plein bois, ils s'étaient échappés par la porte de derrière de la maison. Je m'adressai alors au cocher de la voiture qui les avait conduits si bon train eux et moi jusqu'à la mairie. Cet animal m'apprit que sa carriole n'était qu'une remise de louage, et qu'il ne connaissait pas plus que moi-même les individus qu'il avait ainsi trimballés pour leur argent. Désespéré d'avoir manqué si bêtement un aussi beau coup, je rentrai à mon logis, en me promettant bien une autre fois de mieux prendre mes mesures pour traquer ce gibier de potence dans son gîte. Mais à peine avais-je passé deux heures à faire, tout désorienté, le quart dans ma chambre, que le garçon de l'hôtel m'apporta un billet, mais un billet un peu soigné, allez, et auquel je n'ai pu encore comprendre un seul mot. Il était écrit de la main de la comtesse elle-même, qui, ayant été sans doute à la préfecture de police, se sera procuré mon adresse au moyen de mon nom. Mais pour vous donner une idée de la singularité de cette épître, je vais vous mettre l'original sous les yeux: tenez, lisez et dites-moi si, plus heureux que je ne l'ai été jusqu'ici, vous pourrez y concevoir quelque chose.»

Le capitaine tira de sa poche le billet froissé; il était ainsi conçu:

«Vil pirate, si ce n'est pas assez pour vous que de m'avoir fait subir les plus atroces traitemens après votre attentat de Cumana, c'est déjà trop pour moi que d'avoir toléré votre fuite à Saint-Thomas, et je vous préviens que pour peu que vous persistiez à me persécuter de votre indigne présence, je vous dénoncerai à la justice, comme le plus affreux de tous les hommes et le plus inhumain de tous les forbans qui ont souillé les mers. Tremblez de tout ce que vous avez fait, et tremblez surtout de reparaître jamais à mes yeux.

»VE DE L'ANNONCIADE.»

«Que dites-vous, me demanda le capitaine, de ce tendre billet doux et du style énigmatique de cette petite mégère? Pour moi, le diable m'emporte, je crois qu'elle est folle: c'est la conjecture la plus favorable à son honneur, que j'aie pu tirer jusqu'ici de toutes ses actions et du désordre d'idées qui règne dans cette lettre. Et de quoi riez-vous donc ainsi? Je ne vois pas ce qu'il peut y avoir déjà de si gai dans tout ce que je viens de vous dire!

--Je ris, répondis-je à mon ami, d'une imprudence que me rappelle ce billet, et pour laquelle j'ai à réclamer ici toute votre indulgence. Trop heureux si, comme moi, vous voulez bien prendre la chose aussi gaiement.

--Et de quelle imprudence voulez-vous donc me parler? Voyons un peu, car rien ne me taquine plus que de voir les autres rire sans que je sache pourquoi.»

Je racontai alors à Lanclume ma dernière entrevue avec la comtesse, à Saint-Thomas, et la nécessité où je m'étais trouvé, pour favoriser l'incognito et la fuite du Banian, de le faire passer lui-même pour un des officiers pirates capturés à bord de _l'Invisible_.

Après m'avoir attentivement écouté en faisant plusieurs fois la grimace, mon auditeur, sur la physionomie duquel se peignait un certain air de mécontentement, me dit:

«Savez-vous bien que ce que vous avez fait là n'était pas une chose trop loyale.

--Mais c'était une chose si invraisemblable que cette substitution de noms! Et puis j'étais tellement pressé par la nécessité!... D'ailleurs quel mal pouvait-il en résulter pour vous qui étiez alors en France, qui ne pouviez plus naviguer, vous dont la bonne réputation plaçait toute la vie à l'abri d'un soupçon si injurieux?

--Oui, mais il n'en est pas moins vrai que vous m'avez toujours fait passer pour un pirate!

--Aux yeux d'une folle tout au plus, que personne n'aurait crue quand bien même elle vous aurait accusé de piraterie en face de toute la terre!

--Vous avez beau dire et beau vouloir me dorer la pilule pour me la faire avaler plus souplement, jamais vous ne me persuaderez que ce n'est pas là une affaire désagréable pour moi... Et quand je pense encore que c'est pour sauver un _canaillon_ de l'espèce de ce gredin de Banian, que vous m'avez fait passer pour un forban, je ne sais qui m'empêche de vous en vouloir toute ma vie!... Si encore ç'avait été pour quelque chose de bon! Mais pour un scélérat de cette sorte, qui s'est fait agent de police pour pouvoir me dénoncer avec plus de lâcheté et d'impunité, voilà ce qui me révolte presque autant contre vous que contre lui.»

Ce ne fut pas sans quelque peine que je parvins à calmer l'irritation du brave capitaine qui aurait fini peut-être par me chercher querelle sans le faible qu'il s'était toujours senti à mon égard, et sans le plaisir qu'il avait eu à trouver en moi les dispositions de vengeance qu'il avait nourries si long-temps contre le Banian. Selon la mauvaise habitude de tous les provinciaux qui arrivent à Paris, nous avions causé tout haut de nos petites affaires dans le café Lemblin. Un vieillard, assis seul à une table voisine de la nôtre, m'avait paru prêter avec curiosité l'oreille à notre conversation. Je remarquai l'attention importune avec laquelle notre auditeur nous avait écoutés jusque-là, et j'engageai mon capitaine à sortir pour nous rendre à son hôtel, et pouvoir, loin des indiscrets, nous entretenir plus à l'aise sur ce que nous pourrions avoir à faire pour empêcher ce qu'il appelait l'alliance monstrueuse de notre folle comtesse avec l'immonde objet de sa passion. Nous quittâmes tous deux le café... Il faisait déjà nuit.

A peine avions-nous fait quelques pas dans les allées obscures du Palais-Royal, que le vieillard qui nous avait observés si attentivement dans le café, s'approcha de nous, en nous saluant jusqu'à terre et en nous disant:

«Vous allez sans doute, messieurs, me trouver très indiscret; mais le motif qui m'inspire fera excuser, j'ose l'espérer, la hardiesse ou l'inconvenance de ma démarche. La conversation que vous venez d'avoir ensemble sur un individu qui, malheureusement, ne m'est pas inconnu, m'autoriserait d'ailleurs à me présenter devant vous, quand bien même je n'aurais pas eu déjà l'avantage de me rencontrer avec monsieur.

--Avec moi! dis-je alors à l'étranger qui venait de me désigner.

--Oui, avec vous, monsieur, à la Martinique, s'il m'en souvient, à certaine fête dont _la brise du matin_ balaya les vestiges sur le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces _maudites brises du matin_ dans les colonies et ces diables de _raz-de-marée_ enlèvent tant de prospérités fraîches écloses!... Prenez-vous du tabac, monsieur? c'est du Macouba tout pur que je me procure en fraude.»

A ces mots sententieux, beaucoup plus qu'à la mine de notre nouvel interlocuteur que la lueur vacillante des réverbères ne me montrait qu'imparfaitement, je reconnus l'homme grand, sec et noir, ce sinistre trouble-fête, que quelques années auparavant j'avais rencontré, errant comme un spectre, au milieu des prestiges du bal de M. Baniani.

«Quoi! c'est encore vous, monsieur, lui dis-je, arrivant tout justement au moment où il est précisément question de ce misérable!

--Oui, c'est tout justement moi, mon cher monsieur, arrivant toujours, comme vous le dites, avec des prévisions funestes et inévitables sur le sort de ce pauvre comte de nouvelle fabrique, à qui je ne donne pas quarante-huit heures de noblesse à vivre, grâces aux pièces authentiques dont je me suis pourvu contre lui.

--Et que vous a-t-il donc fait aussi à vous? demanda le capitaine à mon ancienne connaissance.

--Il m'a tout bonnement escroqué la commission qui devait m'être allouée sur quelque argent dont le recouvrement m'avait été confié.

--Ce n'est que cela?

--Mais n'est-ce pas assez, s'il vous plaît, quelque peu que cela vous paraisse?

--Bah assez! à moi il a escroqué bien autre chose que de l'argent, le gueusard!

--Et quoi donc, autre chose?

--L'honneur, monsieur, l'honneur!

--Il est vrai que c'est autre chose et que c'est même quelque chose... Mais l'argent, quelque bas qu'on prétende le mettre aujourd'hui, vaut bien aussi son prix, quand surtout il est marqué au bon coin.

--Et quelles sont donc les pièces authentiques, demandai-je à notre grand homme noir, que vous vous êtes procurées contre ce chevalier d'industrie?

--Les voici: elles pourraient passer, m'ont dit quelques hommes de loi, pour un petit chef-d'oeuvre de procédure: un certificat des autorités de Caraccas, attestant que l'individu en question a troqué son vrai nom qui ne pouvait lui jouer qu'un mauvais tour, contre celui de comte de Camposlara, qu'il s'est procuré dans un dictionnaire historique; qu'il a été convaincu d'avoir fait partie d'un équipage de forbans; qu'il a été presque pendu à Saint-Thomas; mais que la corde a manqué par un effet dépendant de sa volonté; une autre pièce certifiant que, dans l'espace de cinq ans, il a fondé trois faillites qui, au besoin, auraient pu passer pour autant de banqueroutes frauduleuses; c'est par conséquent une faillite et deux tiers à peu près par année, si je sais encore calculer; que ce n'est que depuis qu'il s'est retiré pour vivre honorablement en France, que l'on a découvert ses méfaits commerciaux et autres... Plus, diverses pièces attestant qu'après avoir enlevé Mme la comtesse veuve de l'Annonciade à sa famille, et de plein gré de la part de celle-ci, il a abusé de la manière la plus scandaleuse de la fortune de sa victime résignée, pour compromettre la réputation et les propriétés de cette honorable et noble dame. Et en outre, enfin, un arrêt constatant que l'identité de la personne de ce faussaire peut être prouvée au moyen d'une large cicatrice en forme de hallebarde, qu'il porte habituellement sur la partie antérieure droite de la poitrine.

--Bravo! bravissimo, s'écria le capitaine dès que le vieil habitant eut fini. Touchez-là, monsieur, vous m'avez l'air d'un créancier solide, décidé à vous faire rendre justice, les preuves à la main; mais quelle est votre intention et votre plan de campagne concernant le malotru à qui nous allons tous trois donner la chasse?

--Mais, monsieur le capitaine, mon intention en le poursuivant à outrance, est de rentrer, s'il est possible, par la peur d'une esclandre, dans les fonds qu'il m'a escroqués; et mon plan de mettre à exécution cette intention, de la manière la plus favorable et selon la circonstance la meilleure que le hasard pourra m'offrir.

--Quoi, ce n'est que pour rattraper de l'argent que vous vous sentez enflammé d'une aussi sainte ardeur contre lui! Moi, c'est pour rentrer dans mon honneur et le punir du mal qu'il m'a fait, que je me mets à la tête de la croisade que nous allons former contre ce Sarrazin de la plus basse espèce. Mais comme le but que vous vous proposez peut fort bien s'arranger avec le ressentiment qui m'anime, nous allons tâcher de nous entendre pour mener tout cela de front et à une bonne fin. L'hôtel dans lequel je suis descendu n'est qu'à quelques pas d'ici. Faites-moi le plaisir de me suivre, et rendus là nous pourrons, plus commodément qu'en plein air, nous concerter sur les meilleurs moyens à adopter pour empêcher l'infernal mariage qui se prépare de se consommer, et pour épargner à la chambre des députés la honte de recevoir un forban et un escroc dans son sein. Veuillez donc, monsieur, me faire l'amitié de nous accompagner jusqu'à ma demeure.»

Nous suivîmes tous deux mon ami Lanclume.

En arrivant à l'hôtel du capitaine, les premières personnes que je rencontrai dans le salon du rez-de-chaussée, ce fut la négresse Supplicia et son fils: la pauvre fille, en me voyant, manifesta, par de grands éclats de rire, la joie qu'elle éprouvait à me retrouver à Paris.

«Quand je vous disais à la Martinique, maître, que je viendrais un jour en France, vous aviez l'air de ne pas me croire. Eh bien, à présent nous y voilà tous les deux, me dit-elle, et moi bien contente, allez! Petit Gustave, cria-t-elle en appelant son fils, saluez monsieur; c'est votre maître et celui de votre papa, de ce papa à vous, entendez-vous bien, qui est devenu en France un grand monsieur.»

Curieux de savoir quelles étaient les idées que s'était formées Supplicia sur le but de son voyage, je lui demandai ce qu'elle comptait faire à Paris, et elle me répondit avec son ingénuité habituelle, qu'une fois devenue libre à la Martinique, elle avait voulu se rendre en France pour retrouver le père de son fils et jouir du plaisir de remettre cet enfant dans les bras de celui qui lui avait donné l'être. Puis après m'avoir raconté toutes les bontés que le capitaine avait eues pour elle dans la traversée, elle ajouta: «C'est M. Gustave qui va être joyeux et surpris de me revoir, n'est-ce pas? lui qui s'attend si peu à me rencontrer à Paris? C'est demain que le capitaine m'a promis de me conduire avec mon petit enfant, à l'endroit où il demeure, et je crois qu'en attendant ce moment, je ne dormirai pas de la nuit!»

La joie de Supplicia était si naïve et sa confiance si touchante que j'aurais craint, en lui faisant comprendre la vérité, de lui arracher l'heureuse illusion qu'elle semblait goûter avec tant de ravissement.

Le capitaine, le vieux créole et moi, nous allâmes délibérer à huis clos, jusqu'à deux ou trois heures du matin, sur ce qu'il conviendrait de faire le lendemain, pour jeter une interdiction subite sur les projets de mariage du Banian.

C'est dans le chapitre suivant que je retracerai les détails de cette scène que nous avions passé une partie de la nuit à répéter et à mettre convenablement en oeuvre.

XXV

Allons-nous-en, gens de la noce, Allons-nous-en chacun chez nous.

(Page 269.)

Scandale, perplexité d'un des douze maires de Paris;--retraite des deux fiancés;--triomphe du capitaine Lanclume.

Trois ou quatre voitures arrivent à la file et avec fracas dans la cour de la mairie, où Lanclume, le vieux créole, Supplicia, son petit mulâtre et moi nous nous trouvions réunis depuis une bonne heure au moins.

C'étaient les futurs époux et les témoins du mariage, qui venaient d'arriver, si bruyamment, pour se jeter dans le piége que, la veille, nous nous étions occupés à dresser sous leurs pas. Les laquais des trois ou quatre équipages entourent les fiancés; les témoins s'empressent de mettre pied à terre et de rejoindre l'heureux couple dont ils vont sceller l'union, et tout le cortége nuptial se complimentant, se saluant et riant, se dirige vers l'escalier de l'hôtel-de-ville.

Le capitaine Lanclume s'élance alors à notre tête, pour marcher à l'ennemi, le front haut, le jarret droit et la badine à la main. Il aborde fièrement, et en leur barrant le passage, le comte et la comtesse, et il se met à leur crier de ce ton que donne l'usage du commandement et l'habitude d'être obéi:

«Arrêtez, monsieur, et vous, madame! J'ai deux mots à vous dire avant que s'accomplisse le mariage pour lequel vous vous êtes rendus ici.

--Qui êtes-vous? lui demanda alors le comte, en pâlissant et en se mettant devant la comtesse, à l'aspect du capitaine et à la vue de Supplicia et de son fils que je fais avancer, en ce moment, sur le lieu de l'action.

--Qui je suis? répond Lanclume en faisant flamboyer ses yeux dévorans sur les traits décomposés du comte. Ah! tu as encore l'audace de me demander qui je suis! eh bien! tu vas l'apprendre plus que tu ne le voudras peut-être. Je suis celui que tu as eu la lâcheté de dénoncer, toi l'ex-marmiton de mon navire, et pour t'aider à reconnaître, à des indices certains, les personnes qui m'accompagnent, je te dirai que voilà la négresse que tu as subornée et perdue, et le fils malheureux à qui tu as donné le jour; que monsieur est l'homme que tu as volé à la Martinique, et que voilà celui qui, après t'avoir arraché à l'échafaud où tu devais monter comme pirate, à Saint-Thomas, a été payé par toi de la plus noire et de la plus ignoble ingratitude. Eh bien! à présent nous reconnais-tu tous? vil Banian qui renies à la fois ton chef que tu as vendu à la police, le sang nègre auquel tu as mêlé le tien, le créancier que tu as dépouillé de sa fortune, et le bienfaiteur qui semble ne t'avoir soustrait à une mort infamante, que pour te voir chercher à unir ton existence déshonorée à celle de la femme confiante que tu as, toi-même, livrée aux pirates de Cumana...

--Que me veut cet homme? chassez-moi cet homme! s'écria le comte de Camposlara, en interrompant le capitaine. Je ne le connais pas! je ne l'ai jamais vu! Éloignez-le! éloignez-le! et vous, madame la comtesse, venez, venez! n'ayez pas peur: c'est un fou! n'ayez pas peur!»

Les témoins et les laquais qui entourent le comte se précipitent entre lui et le capitaine qui déjà écume de rage de n'avoir pu terminer sa véhémente apostrophe. La comtesse, toute tremblante, hésite à suivre son fiancé qui cherche de toutes ses forces à l'entraîner loin du capitaine. Elle s'arrête troublée, haletante: le capitaine alors arrache des mains du vieux créole les papiers que celui-ci a déjà tirés de sa poche, puis Lanclume, en chiffonnant avec colère ces papiers accusateurs, braille de plus belle:

«Ah je suis un fou, misérable! eh bien! si tu l'oses, tâche de jeter les yeux sans pâlir, sur ces certificats accablans qui prouvent ta honte, ton ignominie et les méfaits dont tu t'es souillé! Diras-tu aussi que le gouverneur de Caraccas est un fou, que les juges qui t'ont flétri étaient en démence; que ces pièces qui attestent ta complicité dans l'acte de piraterie de _l'Invisible_, sont fausses, ou ont été simulées par la calomnie! Ah! je suis un fou, moi que tu as si lâchement dénoncé à l'imbécile crédulité d'un ministre ténébreux! Attends, malheureux, que ce fou que tu feins de ne pas reconnaître pour une des victimes de ton infamie, ajoute à tous ses actes de démence, celui de s'oublier jusqu'à t'élever jusqu'à lui, pour tirer ensuite vengeance de ton atroce conduite...»

Et en hurlant ces derniers mots, le capitaine, la badine levée, se disposait à joindre énergiquement le geste à la menace. Je me jetai sur lui pour l'empêcher de se livrer à toute la violence de sa colère. Les témoins du Banian, qui sans beaucoup d'efforts étaient parvenus à entraîner leur ami loin de la portée des coups que lui destinait le capitaine, criaient tant qu'ils pouvaient: _A la garde! à la garde!_ La comtesse s'était évanouie dans les bras des deux ou trois dames qui l'accompagnaient. La garde du poste vint et intervint, sans trop savoir ce que signifiait encore tout ce tapage. Le maire de l'arrondissement, appelé lui-même dans la cour de l'hôtel par le retentissement du bruit qui, sans doute, avait fini par troubler sa béatitude administrative, arriva aussi, escorté de ses adjoints, de ses commis et de ses garçons de bureau, pour s'informer du sujet d'un tumulte aussi grand et aussi intolérable. Les imprécations du capitaine Lanclume contre le Banian se faisaient entendre seules au sein de cette cohue. «Quand tout le onzième arrondissement serait là, criait-il aux oreilles du maire qui cherchait à l'apaiser, je lui dirais et je lui répéterais que ce misérable est un faussaire, un forban, un dénonciateur, un fripon, et que la chambre des députés se déshonorerait si jamais elle pouvait recevoir un tel reptile dans son sein. Il n'y a qu'une femme comme madame la comtesse qui ait pu vouloir unir sa destinée à celle d'un homme de cette ignoble espèce.»

Le maire, tout en demandant à tout le monde ce dont il s'agissait, continuait à rester interdit. Le chef de la garde du poste demandait de son côté au maire quels étaient les individus qu'il fallait expulser de la cour. Le maire, réduit enfin à l'impossibilité matérielle d'apprendre ce qu'il lui convenait de faire ou d'ordonner, conseilla au chef du poste de renvoyer provisoirement tout le monde. La comtesse revenue à elle-même au bout de quelques minutes de spasme, promena sur la foule qui fatiguait ses yeux en pleurs, des regards de dépit et de douleur, et la voiture dans laquelle elle était venue, l'enleva, avec ses compagnes, à cette scène de douleur et de désordre... Mais le Banian, pâle, défait, muet, restait encore sur le champ de bataille. Un de ses amis, mieux inspiré que les autres, le voyant si humilié et si décontenancé, s'empara de lui, comme d'un objet inanimé, et le jeta en paquet dans une voiture. La voiture part, disparaît au milieu de la confusion générale, et nous qui seuls sommes demeurés en place pour former l'arrière-garde du capitaine, nous ne nous apercevons de l'absence du personnage principal de notre drame en action, que lorsqu'il n'est plus temps de le retenir sur le lieu de l'événement, pour lui faire avouer sa défaite.