Le Banian, roman maritime (2/2)
Part 11
--Rien ne serait moins extraordinaire. Il a tant couru et vous aussi, qu'il est fort possible que vous vous soyez rencontrés de l'autre côté de l'eau.
--Comment déjà m'avez-vous dit qu'il se nommait, ou du moins qu'il se faisait appeler ici?
--Il se nomme monsieur le comte de Camposlara et d'une demi-douzaine d'autres noms ou prénoms espagnols ou portugais, que je ne me rappelle pas bien; mais ses papiers, je vous le certifie, sont en bonne et due forme, et j'affirmerais bien que les noms qu'il se donne sont bien réellement ses vrais noms.
--Et il se fait passer, dites-vous, pour Mexicain?
--Oui, pour Mexicain, Colombien ou Chilien. Tout ce que je sais, c'est qu'il nous est venu de très loin, et avec une fortune dont il fait le plus honorable usage pour lui et pour nous.
--Tout ce que j'ai vu et tout ce que vous me dites-là me confond, ou du moins m'intrigue au dernier point... J'aurais bien envie de parler à votre monsieur de Camposlara.
--Rien de plus facile, je vous jure, mon cher monsieur. Personne n'est plus accessible à tout le monde, que ce grand personnage. L'hôtel qu'il habite est ouvert, chaque jour, à deux battans, à tous les habitans du pays; et Dieu sait la multitude de réclamations qu'on lui adresse, le nombre de services qu'on lui demande, et la quantité prodigieuse de consultations qu'il donne gratis à tous les solliciteurs, les nécessiteux et les oisifs qui ont besoin ou qui croient avoir besoin de lui et de ses lumières.
--C'est cela: pas plus tard que demain, votre grand personnage recevra ma visite dans son hôtel...
--Pour une consultation?
--Non, pour un éclaircissement que je serais bien aise... C'est une ancienne affaire que je vous conterai plus tard...»
Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentai aux portes de l'hôtel de M. de Camposlara, préoccupé de l'idée que l'orateur éligible que j'avais entendu la veille, pourrait bien n'être autre chose que M. Gustave Létameur, avec lequel j'avais fait la traversée du Hâvre à la Martinique; et à qui, plus tard, j'avais eu le bonheur d'épargner un tour de corde patibulaire à Saint-Thomas. Ce monsieur de Camposlara, me disais-je, m'a bien paru être plus âgé que ne peut l'être encore mon Banian. Il m'a même semblé un peu chauve, plus brun que ne l'a jamais été M. Gustave, et plus maigre, plus cassé surtout que celui-ci; mais les années qui se sont écoulées depuis notre brusque séparation à Saint-Thomas, et le long séjour qu'il a fait au Mexique ou ailleurs, n'ont-ils pas pu le rendre tel que m'a apparu hier M. de Camposlara! Et puis, en supposant que je me sois trompé sur la ressemblance que m'offrait la figure de celui-ci avec la physionomie du Banian, ce son de voix qui m'a d'abord frappé comme si j'avais entendu M. Gustave lui-même, m'aurait-il abusé sur l'identité de ces deux personnages? Non, il est impossible que tant de circonstances réunies aient concouru à me mettre dans l'erreur. C'est le Banian lui-même, que j'ai vu et entendu hier faire une parade électorale à ses futurs commettans. En vain cherchait-il, le malheureux, à donner à sa phrase un tour hispanique, et à son accent une teinte de prononciation portugaise ou castillane, le naturel se trahissait à chaque instant chez lui, dans l'inflexion de certains mots français qui lui sont devenus trop familiers pour qu'il pût, à sa fantaisie, en déguiser la consonance dans sa bouche. Et d'ailleurs, l'arrivée de ce drôle revenant du Mexique, de la Colombie ou du Pérou, pour prendre racine ici sous un nom dont il peut à peine, m'a-t-on dit, justifier la réalité, ne s'accorde-t-elle pas parfaitement avec le séjour qu'il aura dû faire dans l'Amérique méridionale, où je l'avais relégué pour ses péchés et pour éviter la corde? Allons, plus de doute, c'est mon Banian que je viens de retrouver encore une fois, faisant des dupes ou se faisant duper, peut-être, en dissipant l'or qu'il sera parvenu à escroquer au Mexique ou au Pérou. Entrons donc chez M. de Camposlara lui-même, pour éclaircir le fait et acquérir la certitude ou la vanité des soupçons que j'ai formés sur cet illustre et aventureux individu.
Le concierge de l'hôtel m'introduisit auprès d'un laquais qui, en m'annonçant à son maître, me fit entrer dans un vaste salon où je trouvai M. de Camposlara au milieu de trois ou quatre secrétaires et autant de visiteurs.
Le personnage vint à moi d'un air affectueux, et me demanda ce qu'il pouvait y avoir pour mon service.
«Peu de chose, lui dis-je en le regardant de la tête aux pieds. Je viens devant vous pour vous demander tout simplement si vous me reconnaissez?
--Nullement, me fit-il, après m'avoir regardé fort attentivement et sans la moindre émotion apparente. _Z'ai vou_ tant de _physiounoumies_ dans ma vie, et mes souvenirs me sont quelquefois si infidèles, que la mémoire des _figoures m'éçappe_ assez _voulountiers_. Mais si vous aviez la _bounté_ de me dire _voutre_ nom, _put-être qué zé_ me le _rappélérai_ mieux que votre _visaze_ qui paraît bien _né_ pas m'être tout-à-fait _inconnou_; mais _qué cépendant_ je crois n'avoir _zamais rémarqué_.»
J'articulai alors mon nom, et je rappelai à mon homme quelques-unes des circonstances qui auraient pu le mettre sur la voie dans le cas où j'aurais eu l'honneur de parler à M. Gustave Létameur. A toutes mes questions M. de Camposlara opposa le front le plus imperturbable et l'étonnement le plus naïf. «C'est _oun altre_ certainement que vous aurez pris pour moi, me dit-il, mais il faut que la ressemblance soit bien _étranze_ pour _qué l'illousion doure_ encore en ma présence. Au _sourplous zé_ suis bien _facé_ de n'être pas la personne que vous _cercez_, si cette personne vous intéresse ou se trouve à même _dé_ vous être agréable; et si, dans ce dernier cas, _z'étais_ assez _houroux_ pour la remplacer, _zé_ vous prie, monsieur, _dé_ disposer _dé_ votre _servitur_, comme si c'était elle.»
Après quoi M. de Camposlara me salua profondément pour aller s'occuper de ses affaires auprès de ses secrétaires et de ses amis qui paraissaient sourire malignement de la position un peu singulière dans laquelle venait de me placer ma méprise.
Parbleu, me dis-je en moi-même, en quittant l'hôtel Camposlara et en renfonçant mon chapeau sur ma tête, il faut que cet individu-là soit un bien froid misérable si je ne me suis pas trompé, ou que je sois moi-même un fameux sot si je me suis trompé réellement comme il le prétend... Mais non, c'est lui-même et je ne saurais plus en douter, malgré le ton d'assurance que je n'ai pu lui faire perdre et les efforts qu'il a faits pour me tenir dans l'erreur ou pour prolonger la mystification... Mais aussi, pourquoi l'ai-je abordé avec cette hésitation dont il a su profiter avec tant de calme et d'adresse! Il fallait aller tout nettement à lui et le déconcerter!... Quand je songe cependant à tout cela, le doute peut bien encore m'être permis, car enfin quel motif aurait eu le Banian à me cacher ce qu'il aurait intérêt à m'empêcher de dire, si ç'avait été réellement notre Banian que j'eusse retrouvé ici? En m'avouant tout, il pouvait compter sur ma discrétion et prévenir l'éclat qu'il aurait à redouter en cherchant au contraire à tout nier en face de moi qui, par dépit, me trouverais intéressé à provoquer le scandale aux dépens d'un homme qui aurait voulu se jouer de ma bonne foi... Mais non encore une fois, c'est lui et ce ne peut être que lui: j'ai été berné là comme un sot, faute d'assurance et de tact; mais demain il fera jour, et je suis décidé à prendre ma revanche d'une manière éclatante et cruelle, car je ne puis me dissimuler que j'ai été joué comme un sot aujourd'hui et que je me sens même humilié du personnage que j'ai rempli auprès de cet aventurier.
Le lendemain, je retournai, avec un nouveau plan d'attaque dans la tête et des projets de vengeance dans le coeur, à l'hôtel Camposlara. Le concierge et les valets m'apprirent que, dans la nuit même, leur maître était parti pour Paris.
Le surlendemain son élection à la chambre des députés fut enlevée à une immense majorité par les électeurs qu'il avait si bien harangués trois jours auparavant.
Un courrier extraordinaire expédié sur ses traces, partit à franc-étrier pour lui apprendre en route cette heureuse nouvelle, sur laquelle il comptait du reste depuis long-temps.
Allons, me dis-je en apprenant le départ de M. de Camposlara pour Paris et sa nomination à la chambre des députés, c'est à la tribune législative que, de loin et confondu dans la foule des auditeurs obscurs, je reverrai mon _Banian_, si toutefois encore, comme tout semble me l'annoncer, M. de Camposlara est bien effectivement mon _Banian_.
Je partis deux ou trois jours après le nouveau député de l'arrondissement de ..., pour la capitale.
XXIV
A certaine fête dont la brise du matin balaya les vestiges sur le sol volcanique qui semblait l'avoir produite le soir avec tous ses miracles, ses prestiges et son ivresse. Ah! c'est qu'aussi ces maudites brises du matin dans les colonies et ces diables de raz-de-marée enlèvent tant de prospérités fraîches écloses!
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Double rencontre au café;--conversation;--plan à former.
Le café Lemblin était encore, à l'époque dont je vous parle, le rendez-vous des mécontens et des désappointés, rancuniers qu'avait fait naître sur ses traces et autour d'elle l'exclusive et imprévoyante Restauration. Long-temps avant mon départ de France pour la Martinique, j'avais entendu citer ce lieu de réunion, comme le club public le plus accrédité parmi les libéraux et les officiers à demi-solde, dont regorgeaient alors les allées du Palais-Royal; et pendant le séjour que j'avais fait à Paris, avant mon excursion aux Antilles, pour me composer une petite pacotille assortie, je n'avais eu garde d'oublier de fréquenter le café Lemblin, en ma qualité d'ex-officier de l'ancienne armée et de Napoléoniste congédié sans pension. Chacune des demi-tasses et chacun des petits verres que je prenais dans cette buvette patriotique si justement renommée pour la bonté de ses décoctions de moka et l'excellence de ses liqueurs fines, me semblaient un acte de protestation que je signais en traits de feu, contre le gouvernement établi par la Sainte-Alliance, et contre le trône que l'étranger avait si insolemment planté sur le parquet glissant des Tuileries. Aussi avec quelle mâle et militaire fierté, en entrant dans mon café de prédilection, ne demandais-je pas alors aux garçons en moustaches qui servaient les membres de notre association de consommateurs: _Garçon, le Constitutionnel et un verre de Cognac! Garçon, la Minerve et une prune confite!_ Ah! c'était alors le bon temps du libéralisme pour nous, et l'époque la plus belle de la vente pour le café _Lemblin_! La vogue est restée peut-être encore au bienheureux café qui retentit si souvent des énergiques imprécations de toutes les notabilités patriotes des deux mondes, contre la tyrannie et le despotisme des rois coalisés... Mais le libéralisme qui fonda la réputation universelle de Lemblin, qu'est-il donc devenu aujourd'hui que tant de vieux libéraux ont déserté à la fois et leur ancien café et leurs anciens principes?
Depuis mon retour à Paris, j'allais chaque après-dînée, par un reste d'habitude et de vénération, savourer ma demi-tasse séditieuse, dans cet établissement, et me mettre au niveau de la politique contemporaine en lisant tous les journaux rédigés dans le sens de mes opinions restées toujours nationales. Un soir que, tout occupé de chercher parmi les petites nouvelles du jour la nomination de M. de Camposlara à la chambre des députés, je ne songeais nullement à rencontrer près de moi une vieille connaissance, je me sentis tomber sur l'épaule droite, la lourde main d'un individu qui, en me faisant tourner soudainement la tête vers lui, s'écria le nez à deux pouces du mien:
«Eh bien! donc, est-ce que nous ne reconnaissons plus les vieux amis, à présent?
--Eh quoi! c'est vous, mon brave capitaine, m'écriai-je à mon tour, en retrouvant devant moi la figure tout épanouie du capitaine Lanclume! Et depuis quand ici et par quel hasard?
--Oh! par un hasard très facile à concevoir, me répondit-il. Vous me voyez à Paris par la raison toute simple que j'ai pris la diligence pour y arriver il y a quinze à seize jours. Il n'y a pas plus de hasard que cela dans toute mon affaire.
--Vous ne sauriez croire, ajoutai-je, le plaisir que j'ai à vous revoir, mon brave capitaine. Mais franchement, si le son de votre voix ne m'avait pas frappé avant que j'eusse vu votre figure, j'aurais eu de la peine à vous remettre au premier coup-d'oeil.
--Ah, pardieu! je vous crois bien; c'est que quelques années de plus, voyez-vous, ne rajeunissent pas, à mon âge, une physionomie qui, tous les cinq ou six mois, va se faire bronzer ou rebronzer sous le soleil des tropiques. Depuis que nous ne nous sommes vus, mon toupet, comme vous avez dû vous en apercevoir, s'est furieusement dégarni, et la barbe a un peu grisonné sur cette face que la misère et les contrariétés ont déjà passablement sillonnée de ces rides précoces qu'elles n'épargnent guère aux gens de ma profession. Mais ce n'est pas l'embarras, à présent que je vous observe de plus près, et que j'examine votre _coque_ dans tous ses détails, savez-vous bien que vous n'êtes pas embelli, vous, non plus!
--Eh! je ne le sais que trop aussi! mais que voulez-vous, il faut bien en passer par là, quelque dépit qu'on en ait!
--Non, mais soit dit entre nous, sans compliment, c'est que je vous trouve plus laid encore que de coutume. Mais c'est égal, vous êtes toujours un brave garçon, je pense, et cela me suffit à moi qui n'ai pas la prétention d'être une jolie femme. Tenez, asseyons-nous tous deux à cette table pour causer un peu, et contons-nous réciproquement nos affaires, si nous en avons, et nos peines, et de celles-là on en a toujours... «Garçon, deux verres de grog au rhum, bien chaud, entendez-vous, et sans eau, car je trouve votre rhum assez fort comme ça sans que vous ayez besoin d'y mettre de l'eau pour lui donner du montant.»
J'eus bientôt raconté à mon capitaine les détails principaux de ma vulgaire histoire. Ce fut ensuite à lui à prendre la parole.
«Vous vous rappelez encore sans doute, me dit-il, ce voyage où je vous laissai mourant ou à peu près mort, à la Martinique, pour revenir en France avec mon navire _le Toujours-le-même_. Eh bien! à mon retour au Hâvre, croiriez-vous bien que, sur la dénonciation clandestine d'un salotin qui se trouvait à mon bord, on me retira ma lettre de capitaine, pour me punir d'avoir arboré le pavillon tricolore à la mer et d'avoir osé rétablir le nom du _Grand Napoléon_ sur l'arrière de mon bâtiment?
--Oui, j'ai su tout cela dans le temps, à la Martinique. Votre affaire fit même assez de bruit dans l'île à cette époque; et je n'avais que trop bien prévu, au reste, ce qui devait vous arriver.
--Enragé de cette dénonciation et brûlant du désir de mettre le grappin sur le traître qui avait pu se souiller d'un acte aussi atroce, je songeai à employer le temps que je me voyais forcé de passer à terre dans l'oisiveté, à découvrir le nom de mon assassin, car c'était m'avoir assassiné moralement que de m'avoir ravi la faculté d'exercer un métier auquel je tenais plus qu'à la vie. Je me rendis à Paris avec l'espoir et le besoin d'obtenir quelque renseignement précieux qui pût me mettre à même de tirer une vengeance éclatante et sûre de mon délateur. Je courus tous les bureaux du ministère: je jetai de l'or dans la gueule de tous les gardiens et dans la patte de tous les bureaucrates qui pouvaient m'être de quelque utilité dans mes démarches; mais toutes les gueules se turent et toutes les pattes se fermèrent sans vouloir me dire ou me livrer le nom de l'infâme que je poursuivais sans savoir qui il pouvait être. Enfin, au bout de deux longues années de recherches, de sollicitations, de cadeaux et d'importunités, je parvins à poser le doigt sur le nom de mon ténébreux mouchard... c'était... vous ne devineriez jamais qui...
--Un des passagers?
--Oh non, c'étaient tous des gens d'honneur, assez drôles, assez ridicules même, mais au fond de braves gens.
--Un de vos matelots peut-être?
--De mes matelots! oh encore moins, et j'en rends grâces au ciel, quoiqu'ils ne valussent pas grand' chose les canailles! Mon délateur était un misérable à qui j'avais donné du pain et quelques taloches; que j'aurais pu assommer parce qu'il avait trompé indignement ma bonne foi et que je m'étais contenté de fustiger avec cent fois plus de douceur qu'il n'en méritait. C'était enfin, puisqu'il faut vous le nommer...
--Le cuisinier Gustave Létameur!
--Justement et vous l'avez deviné! résolu de me venger, à quelque prix que ce pût être, sur ce grand misérable, quelque indigne qu'il fût de ma colère, je demandai la faveur de reprendre ma lettre de capitaine au long cours, et je fis encore jouer les espèces pour recouvrer ce titre de capitaine que mon mérite et mes services m'avaient acquis et que la lâcheté m'avait momentanément ravi. J'espérais, en naviguant dans les lieux qu'habitait encore mon obscur persécuteur, pouvoir le dénicher dans quelque coin éloigné, et le tuer là plus à mon aise que je n'eusse pu le faire en France. Mais inutiles efforts! ce ne fut que deux ans après avoir découvert le nom de mon espion, dans les cartons rouges du ministère, qu'il me fut permis de reprendre la mer et le commandement de mon pauvre navire... Il était alors trop tard: l'infâme avait disparu de tous les lieux qu'il avait souillés tour à tour de sa présence, et j'eus beau, pendant deux ou trois ans encore, le réclamer, comme une satisfaction qui m'était due, à tous les rivages que j'abordais, personne au monde ne put me dire: _Il est là, tombe dessus et donne t'en sur sa peau à coeur joie!_ J'avais bien saisi par-ci par-là quelques indices sur les traces de ce vagabond; mais aucun des renseignemens que j'avais recueillis ainsi, ne me paraissait assez certain pour mettre le nez sur le trou du gîte où se cachait son ignominie. Dégoûté, rebuté de mes vaines et longues poursuites, j'avais remis, ma foi, ma vengeance au chapitre des créances oubliées et des non-valeurs par insolvabilité du débiteur, lorsqu'il y a quelque temps, pendant une relâche que je fis à la Martinique (vous étiez alors absent de l'île pour vos affaires), j'appris que mon délateur, après avoir fait une espèce de fortune à la Côte-Ferme et s'être appliqué un nom supposé, s'était retiré, honoré et considéré, dans une ville de France, où il faisait, disait-on, la pluie et le beau temps... Cette révélation, qui m'avait été faite sous la promesse du secret le plus inviolable, réveilla tout-à-coup mes désirs presque éteints de vengeance et de haine. J'apprends en même temps qu'une négresse que ce sale Banian a rendue mère, habite encore la colonie...
--La négresse Supplicia, n'est-ce pas?
--Oui, sans doute... et d'où savez-vous?...
--Continuez, je vous conterai ensuite ce que j'ai à vous dire à ce sujet...
--J'apprends, comme je vous l'ai déjà dit, que cette négresse habite encore la Martinique avec l'enfant de mon ex-marmiton qui, à force d'intrigues et d'escroqueries, avait réussi, quelques mois auparavant, à se faire passer pendant une semaine ou deux pour le plus riche négociant de l'île... Bon, me dis-je, il faut lui faire avaler le calice jusqu'à la lie la plus épaisse et la plus amère, à présent qu'il se croit tranquille et fortuné dans le pays où il vit inconnu et impuni. Amenons cette négresse en France, avec son petit mulâtre, et allons, avant de le tuer, lui jeter, comme une nouvelle flétrissure, la mère et l'enfant au beau milieu de sa prospérité. Ce qui fut dit fut fait. La négresse était libre: elle s'était rachetée de ses maîtres, et ne demandait pas mieux que de rejoindre son infernal suborneur. Je l'embarque avec moi, comme un corps saint, et je l'amène au Hâvre, pour le plaisir seul de lui faire voir du pays et de me servir d'elle au besoin, pour servir au Banian un plat tout chaud de ma façon.
--Quoi! vous avez donc ramené Supplicia en France?
--Avec son mauricaud qui ressemble trait pour trait à l'infâme auteur de ses malheureux jours; tous deux, depuis un mois, sont logés à mon hôtel, rue du Bouloy, nº 20.
--Oh! la singulière chose que tout cela!
--Attendez, ce n'est pas encore tout; je n'en suis qu'à l'exorde de mon discours, ou si vous aimez mieux au premier couplet de ma romance sentimentale. Mon désir le plus vif après ce coup de temps et après tous les frais que j'avais faits pour assurer l'exécution de mon projet, c'était de découvrir le refuge de mon introuvable ennemi. J'arrive à Paris, le rendez-vous, comme vous savez, de tous les renégats enrichis et le refuge inviolable des parias qui ont trahi leur caste. Je cherche nuit et jour et je ne découvre rien. J'allais encore maudire le sort qui depuis si long-temps me faisait consumer ma vie en efforts impuissans et en vaines poursuites, lorsque avant hier, en me promenant clopin clopan le long de l'allée extérieure du boulevard Montmartre, je me sens éclaboussé par une brillante calèche à quatre chevaux. Ce que ma sagacité et mes efforts n'avaient pu me faire découvrir, le hasard et une éclaboussure venaient de me le faire trouver. Furieux, je jette aussitôt mes yeux irrités sur les deux impudens qui se faisaient trimballer aussi insolemment en voiture, et je vous laisse à penser quelle fut ma stupéfaction et en même temps ma joie, quand je reconnus, dans mes deux éclabousseurs, la comtesse de l'Annonciade et mon ex-marmiton, assis fièrement à ses côtés!
--Pas possible!