Le Banian, roman maritime (2/2)
Part 10
«Eh bien! lui demandai-je, en la voyant si heureuse de sa gaieté et de son triomphe, que penses-tu de tout ce que tu viens de voir?
--Moi, me répondit-elle, en entr'ouvrant ses deux belles rangées de dents et en fixant sur moi ses yeux brillans comme deux émeraudes, moi, je pense, maître, que vous êtes dix fois, cent fois, _plus que cent fois_, plus sorcier que cette petite sorcière-là!»
La bonne Supplicia ne savait compter que jusqu'à cent. Elle eût dit _mille fois_ si elle avait compris ce que voulait dire _mille_.
«Et sais-tu pourquoi, ajoutai-je, elle m'a rendu tes bijoux?
--Elle vous a rendu ces bijoux-là parce que j'ai bien vu qu'elle ne m'avait pas dit la vérité, car si elle avait dit la vérité à moi, elle aurait gardé ce que je lui avais donné pour me dire ce que moi j'aurais voulu savoir d'elle.
--C'est cela, ma fille, tu as deviné fort juste ce que je voulais te faire comprendre. Et une autre fois, ce qui vient de se passer sous tes yeux te servira de leçon et t'apprendra à ne plus te faire tromper par ces diseuses de faussetés et de menteries.
--Maître, me dit alors la jeune négresse, puisque vous êtes plus savant que la sorcière qui a menti à moi, je vous en prie, dites-moi ce que vous savez, et apprenez-moi ce que monsieur est devenu et où il a été?
--Oui, je vais te l'apprendre, curieuse, puisque tu le veux à toute force. Monsieur est en France, il est heureux et pense toujours à toi.
--Et c'est bien la bonne aventure bien vraie que vous venez de dire à moi? Oui, n'est-ce pas, bon maître? Ah! tant mieux! A présent au moins je pourrai travailler pour gagner ma liberté, et aller un jour en France le retrouver; car si vous savez tout ce qui doit arriver, vous devez voir qu'un jour je deviendrai _libre de mon corps_ et que j'irai rejoindre _monsieur à moi_ qui sera bien content de revoir Supplicia et son fils à lui et à la pauvre négresse.»
Cette idée que Supplicia m'exprimait si ingénument dans un langage dont il me serait impossible de peindre la naïveté, la préoccupa tellement pendant les années qu'elle passa encore sous mes yeux à Saint-Pierre, que toutes les semaines je la voyais arriver chez moi pour me dire: «Maître, j'ai ramassé, depuis lundi, deux gourdes, trois gourdes sur mon travail: gardez encore cet argent, et quand il y en aura assez pour racheter ma liberté à ma maîtresse, vous me préviendrez, et j'irai trouver un capitaine pour le prier de me conduire en France, avec quelque dame de la colonie qui me prendra à son service pour la traversée.
--Et une fois en France, lui demandai-je, que feras-tu?
--J'irai trouver le père de ce petit mulâtre-là, qui sera bien heureux de revoir son enfant et la mère de son fils.»
Sans partager toutes les illusions de la pauvre Supplicia, je cherchai du moins à réaliser une partie de ses espérances; et ses petites épargnes, grossies de tout ce que je pouvais y ajouter, la mirent bientôt à même de racheter cette liberté après laquelle elle soupirait chaque jour. Elle devint libre enfin, la malheureuse, et le soir où je lui annonçai cette nouvelle tant désirée, je sentis la joie inexprimable que je venais de lui donner me faire mal; c'était le moment où elle devait perdre les illusions qui, jusque-là, lui avaient fait supporter avec tant de résignation et d'enchantement peut-être, tout le poids de l'esclavage.
XXIII
Ah! le candidat de votre choix n'est pas Français!
(Page 215.)
Dernier retour en France;--une élection et un député; soupçon, méprise et nouveau soupçon.
Après avoir fait fort passablement mes petites affaires dans les colonies et avoir eu le malheur de perdre en France les deux vieux oncles dont j'étais l'unique héritier, je trouvai bon de revenir dans ma patrie, jouir paisiblement du fruit de mes travaux et des avantages de ma succession. Un navire que j'affrétai et que je chargeai de quelques centaines de barriques de sucre, me ramena en Europe avec ma fortune conquise et les espérances que je fondais sur ma fortune héréditaire; et je débarquai, au bout de dix ans de pacotillage et de quarante jours de traversée, dans un port du midi, que je demanderai la permission au lecteur de ne pas nommer, pour éviter d'offrir à la malignité du public des allusions trop directes ou trop absurdes sur les habitans du lieu où je fus accueilli à mon retour dans mon pays natal.
A mon arrivée dans ce port anonyme, la première personne qui courut s'embarrasser dans mes jambes, fut ce négociant du Hâvre qui, pour avoir ma commission de pacotille, était venu, comme on s'en souvient peut-être à mon début dans les affaires, m'inviter à dîner chez lui et à entendre sa fille aînée chanter de l'italien. Cet honnête trafiquant ayant appris à l'avance mon débarquement dans la ville où il avait jugé à propos de transporter, depuis quelque temps, ses pénates commerciaux, s'attacha à mes pas avec un tel acharnement, que, pour me dégager un peu de lui, je me trouvai forcé de lui accorder la consignation des marchandises que je ramenais avec moi. «Vous n'avez pas de répondant en douane, me dit-il, pour expédier vous-même vos sucres où il vous plaira, et d'ailleurs, n'étant pas établi sur place, vous ne pourriez parvenir que fort difficilement à faire seul vos propres affaires avec quelque sécurité pour les crédits à accorder selon l'usage reçu ici. Moi je vous offre au contraire toutes les facilités qui vous manquent, et la connaissance des lieux, que vous ne pouvez encore posséder. J'ai du crédit chez le receveur, une activité infatigable pour les affaires qu'on me confie, un dévouement à toute épreuve pour les intérêts des autres quand ils deviennent surtout un peu les miens et que je les ai épousés par devoir. Vous ne connaissez personne sur le marché et vous m'avez été anciennement recommandé au Hâvre: vous avez même dans le temps refusé de dîner chez moi et de venir entendre mon aînée qui chantait alors si bien: c'est donc une réparation que vous me devez, et que j'exige aujourd'hui de votre justice et de votre bienveillance. Consignez-moi vos quatre cent soixante-quinze barriques de sucre et vos tierçons d'assortiment: le cours de la _douceur_ est _ferme_ et promet de devenir bon; nous écoulerons bien cette partie qui arrive à point pour alimenter une consommation aux abois et à laquelle nous ferons mettre les pouces, et ce sera une affaire arrangée entre nous à notre satisfaction mutuelle et au mieux de nos intérêts réciproques.»
Cette argumentation mercantile était trop logique et l'argumentateur trop pressant, pour que je ne me laissasse pas entraîner. Je constituai mon obligeant cicerone consignataire de ma cargaison. C'était d'ailleurs un brave homme assez droit et adroit en affaires et qui passait pour avoir une réputation intacte. Je n'aurais pas trouvé mieux dans toute la ville. J'acceptai avec confiance les services qu'il m'offrait avec tant d'empressement. Le lendemain les deux ou trois feuilles de commerce de la ville ne furent remplies que de son nom.
«Voilà donc une affaire conclue entre vous et moi, dis-je à mon consignataire. Mais expliquez-moi, s'il vous plaît, quelle raison a pu vous engager à quitter une place où vous paraissiez vous trouver si bien, pour venir habiter un pays qui devait être nouveau pour vous?
--Raison de santé et considérations de famille, me répondit mon homme. L'air de la Normandie était trop lourd pour mes poumons; et puis j'avais deux filles à marier dans un pays où les transactions matrimoniales sont difficiles en diable, sous le rapport de l'assortiment de la marchandise ou plutôt des caractères, s'entend; tandis que, dans le midi, ces genres d'affaires se font presque d'elles-mêmes, sous l'influence d'un climat qui semble singulièrement favoriser les spéculations conjugales et les liaisons de relations convenables.
--Vous avez donc réussi à marier vos demoiselles ici?
--A merveilles, monsieur, à merveilles! L'aînée, celle qui chante ou plutôt qui chantait si remarquablement, m'a été demandée au bout de six mois de séjour sur place, par un des plus riches fabricans de chandelles du département. Le parti n'était pas brillant, mais il était solide, et le prétendant est devenu mon gendre, par marché passé par le courtier du lieu, ou plutôt par-devant un des notaires.
--Et la cadette?
--La cadette, trois mois, jour pour jour, après l'écoulement ou plutôt après l'établissement de ma virtuose, s'est mariée à une des meilleures maisons en vin et eau-de-vie du cru du pays. Excellente acquisition, ma foi: toutes deux sont déjà mères de famille, et cette fois-ci j'espère bien que vous les verrez dans leur ménage où vous n'aurez plus à redouter le bruit importun des romances, mais où vous trouverez un ordre admirable et des livres tenus en partie-double avec une régularité et une intelligence rares, même chez les meilleurs comptables. Ce sont elles qui servent de premiers commis à leurs maris et qui nourrissent elles-mêmes leurs enfans... _Utile dulci_, comme dit le bon Cicéron ou le bon père Lafontaine. Ah! nous voici justement près de la douane. Vous m'avez donné, je crois, votre manifeste: allons faire notre entrée et notre déclaration. Les visiteurs sont rares aujourd'hui, et n'en a pas qui veut: nous n'avons donc pas un instant à perdre pour en obtenir un. Entrons d'abord au bureau des expéditions. J'ai le premier commis dans ma manche et le directeur me mettrait au besoin dans sa chemise. Ce qui n'est pas indifférent, car la douane, quand on n'y connaît personne, est le dédale le plus indéfinissable que le démon ait pu imaginer pour le tourment des négocians passés, présens et à venir.»
Dix ans d'absence m'avaient rendu tout-à-fait étranger aux moeurs et aux habitudes nouvelles que je trouvai toutes formées en revoyant la France. Dans l'endroit où je venais de débarquer, j'entendais parler autour de moi de _Charte_, de _constitution_, de _députés_ et d'_élections_, sans trop savoir le sens que je devais attacher à ces mots encore inusités dans les colonies que j'avais quittées depuis si peu de temps. «Que signifie, demandai-je un jour à mon consignataire, une réunion _électorale_ que je vois annoncée chaque matin dans les journaux de votre ville, pour le _choix d'un candidat_?--Ah! c'est là effectivement, me répondit-il, une chose qui doit être inintelligible pour vous qui venez d'un pays où l'on ignore sans doute encore les avantages et les charges du gouvernement que la Restauration nous a octroyé ou que plutôt nous l'avons forcée à nous donner. Une assemblée électorale, c'est, voyez-vous, une réunion préparatoire que forment les électeurs pour s'entendre sur le choix du candidat qui aspire à la députation. Mais pour vous expliquer plus clairement tout cela par un exemple et pour mieux vous faire concevoir une chose que je serais moi-même assez embarrassé de vous définir, en peu de mots, il y a un moyen tout simple à employer, c'est de vous faire assister à la réunion électorale dont vous venez de me parler. Tel que vous me voyez, je suis électeur et voici ma carte. Il vous sera facile de vous introduire cet après-midi dans le sein même de l'assemblée préparatoire qui doit avoir lieu dans une demi-heure tout au plus, et là vous en entendrez de belles, je vous jure, et vous pourrez du moins voir par vos yeux ce dont il s'agit. C'est trois jours après cette réunion que nous nommerons le député chargé de représenter notre ville à la chambre législative.
--Et sur quel homme, demandai-je à mon électeur, avez-vous déjà porté vos vues?
--Mais, pour ce qui me concerne, j'ai déjà engagé ma voix en faveur d'un candidat qui a rendu les plus signalés services à notre localité. Tenez, ce pont en construction, dont vous pouvez apercevoir d'ici les piles à moitié faites, c'est lui qui l'a fait commencer. Cette eau qui coule si abondamment dans nos rues, c'est encore lui qui nous l'a fait venir de deux lieues au moins, et d'un endroit où jusqu'ici personne n'avait soupçonné l'existence d'une source. Quelques-uns des envieux, que tant de bienfaits ont valus au candidat de mon choix, allèguent pour lui nuire sa qualité d'étranger; car il faut vous dire qu'en récompense et pour prix des nombreuses améliorations que nous lui devons, il a obtenu des lettres de grande naturalisation, et que la date de ces lettres est encore assez fraîche.
--Ah! le candidat de votre choix n'est pas français?
--Non, il est, je crois, mexicain, chilien ou péruvien, ou quelque chose comme cela. Mais cette circonstance, comme bien vous le pensez, n'est pas un motif d'exclusion pour lui, à mes yeux du moins. On peut n'être pas né en France, et être un très bon citoyen, n'est-ce pas? Lorsque surtout, comme mon candidat, on a fait servir à la gloire de sa patrie adoptive, les ressources d'une immense fortune.
--Il est donc bien riche votre candidat?
--Plus que millionnaire, et ses talens égalent au moins ses richesses. Il a fondé ici, à lui tout seul, un journal qu'il rédige quelquefois, et qui chaque jour dit un bien prodigieux de lui. Vous pensez bien que dans tout cela il y a un peu de partialité de la part du journaliste en faveur du propriétaire de la feuille en question. Mais quelques préventions que l'on puisse avoir contre tout ce qu'avance le journal de M. de Camposlara, on est forcé d'avouer que souvent ses éloges sont mérités, et que presque toujours il frappe juste sur les abus qu'il signale en politique comme en administration. Oh! c'est surtout lorsqu'il se met en train de tancer l'exagération et la mauvaise foi d'un petit journal de l'Opposition que nous laissons végéter dans le pays, qu'il est amusant à lire! car la feuille de M. de Camposlara reçoit, il faut vous le dire, les communications directes et intimes de la préfecture et quelquefois même, dit-on, certains petits articles de M. le préfet, lui-même, le plus mordant et le plus malicieux de tous les préfets du royaume, depuis qu'il y a des préfets en France; et comme vous devez le prévoir, cette faveur excite au plus haut degré la mauvaise humeur de la feuille de l'Opposition. Celle-ci, quand le dépit la pique, tonne aussi de son côté sur les priviléges, les subventions et les faveurs exclusives: M. de Camposlara ordonne alors à son rédacteur de répondre, et le rédacteur riposte de suite et avec de bonne encre encore. Il résulte du choc de ces opinions et de l'ardeur de cette petite guerre, un grand divertissement pour le public. Aussi M. de Camposlara dit plaisamment, avec l'esprit et l'à-propos qui caractérisent toutes ses saillies, que c'est lui qui a amené en France l'usage des combats de journalistes pour tenir lieu des combats de coqs dont s'amusent tant nos chers voisins les Anglais. Pour moi j'avoue que deux coqs se battant et se mordant à beau bec en pleine rue, m'amuseraient beaucoup moins que la polémique acharnée de nos deux journaux.
--Tout ce que vous me rapportez là de ce M. de Camposlara, me donne le plus vif désir de le voir.
--Bientôt vous ferez mieux, car dans quelques minutes vous pourrez l'entendre et jouir du plaisir de le voir s'escrimer au beau milieu de la mêlée de nos électeurs. Lui-même, en provoquant la réunion à laquelle nous allons assister, a offert de réfuter toutes les objections qui pourraient lui être présentées par ses adversaires, car il sait combien l'influence qu'il exerce dans le pays lui a fait d'ennemis. Plusieurs d'entre eux, par exemple, ont poussé l'animosité jusqu'à vouloir insinuer, dans le public, qu'il ne devait la fortune dont il use si libéralement envers nous, qu'aux bontés secrètes d'une dame mystérieuse qui l'a suivi d'outre-mer dans notre ville et qui lui a promis sa main, disent toujours ses ennemis, s'il parvient à se faire nommer député et à acquérir une haute position sociale en France. Cette histoire romanesque, qui n'a pas même le mérite de la vraisemblance la plus grossière, nous a tous rendus furieux contre les calomniateurs d'un aussi beau et d'un aussi noble caractère, et les basses manoeuvres des adversaires de l'homme de notre choix, n'ont servi qu'à nous raffermir tous dans les bonnes dispositions que nous avions pour lui. Croiriez-vous bien, par exemple, qu'on a même été, et ce seul fait caractérise assez l'Opposition, jusqu'à prétendre que notre candidat n'avait pas l'âge voulu pour être éligible, et que ce n'a pu être qu'au moyen d'un extrait de naissance simulé et obtenu dans les pays étrangers, que M. de Camposlara a su justifier des quarante ans exigés par la loi, pour entrer à la chambre! comme s'il pouvait tomber sous le sens commun qu'on se fît vieux à plaisir pour tromper la bonne foi des électeurs, et convoiter un mandat législatif au moyen d'une ruse qu'il serait si facile de découvrir tôt ou tard!»
Tout en causant ainsi et en nous dirigeant vers le centre de la ville, nous arrivâmes en face d'une sorte de magasin dont un groupe de gens habillés de noir de la tête aux pieds, semblaient garder les portes. «Tenez, me dit mon consignataire, c'est ici que la réunion a lieu, et si je ne me trompe, les débats pour ou contre sont déjà commencés. Prenez ma carte d'électeur et entrez avec assurance: les commissaires ne vous feront aucune observation, et quant à moi, comme je suis connu de l'un d'eux, je passerai sans carte et au vu seul de ma bonne mine. Tâchez de ne pas vous perdre dans la foule: dans une minute ou deux tout au plus, je vous rejoindrai. Il y a justement affluence d'électeurs et de curieux en ce moment à la porte; profitez de la confusion, entrez et je vous suis.»
Je passai par l'étroite issue du lieu de la réunion comme une lettre à la poste, et sans avoir besoin d'exhiber même ma pseudonyme carte d'électeur.
L'espèce de _raout_ politique qui s'offrit à mes premiers regards dans le magasin de réunion, se trouvait composé de cent cinquante à deux cents individus de tournure et de mise assez différentes. Les uns causaient vivement entre eux; les autres paraissaient écouter attentivement ceux qui parlaient, et tous semblaient être là aussi à l'aise qu'ils l'auraient été dans une halle au blé ou une foire en plein vent. Ce ne fut qu'après avoir pris le temps nécessaire pour démêler un peu un à un tous les objets qui s'étaient présentés d'abord si confusément à mes yeux, qu'il me fut possible de remarquer qu'un homme, monté sur une table, haranguait tant qu'il pouvait toute l'assemblée. Cet homme, dont la voix animée se perdait encore dans le bruit des conversations particulières, réussit bientôt, à force de patience, de force pulmonaire et d'obstination, par attirer sur lui l'attention des auditeurs même les plus distraits, et le silence de l'assistance me permit enfin d'écouter ce que disait l'orateur:
«Messieurs, s'écriait-il, en enflant sa voix et en exagérant ses gestes, des _caloumnies_ que ze tiendrais pour infâmes, si elles n'étaient pas trop _absourdes_, ont été _dirizées_ contre moi pour altérer, dans vos esprits, la _counfiance_ précieuse que vous m'avez accordée et de laquelle _auzourd'hui z'attends_ la _pruve_ la plus _etlatante_ et la plus _hounourable_. On a osé me _réprocer_ (car que n'ose-t-on pas quand il faut calomnier), on a osé me _réprocer_ ma qualité _d'étranzer_ alors qu'un _ate_ solennel du gouvernement venait de me déclarer _citoyen français_ en récompense des trop faibles services que _z'avais_ eu le _bounheur_ de rendre à ma belle patrie d'_adotion_. Des _hoummes_, qui n'ont eu que le mérite de naître sur le sol de cette France à laquelle ils sont à _charze_, n'ont pas craint de me faire _oun_ crime d'avoir acquis le titre de _bourzoisie_ au prix de sacrifices qui prouvaient au moins le désir que _z'avais_ d'être _coumpté_ au nombre des citoyens de la cité. Ils ont été, le _dirai-ze, zusqu'à_ contester _l'âze_ dont je ne porte que trop les signes visibles, pour me ravir _l'hounneur_ de représenter la ville qui m'a accordé la _plous_ noble et la _plous touçante_ hospitalité et à laquelle _z'ai counsacré_ une _etzistence_ qu'elle a _protézée_ et que j'aurais voulu _loui_ devoir, s'il avait été au pouvoir de l'homme de se _çoisir_ le _liou_ de son berceau et de se _dounner ouno_ mère...»
Ici le murmure le plus flatteur s'éleva comme un nuage d'encens, du sein de tous les groupes, vers l'orateur qui reprit d'une voix émue et d'un ton plus élevé...
«Oui, à d'autres la facile gloire de s'être _dounné_ la peine de naître en France, et d'avoir hérité du beau titre de _citoyen français_ comme du champ de leur père ou de la _fortoune_ toute acquise par leurs aïeux; mais à moi au moins le mérite d'avoir conquis, par mon dévouement, ce titre dont vous m'avez _zugé_ digne et que notre roi bien aimé a daigné m'accorder à votre sollicitation. Que ceux qui _cercent_ à semer la division dans le pays qu'ils réclament comme leur patrimoine _etzclousif_, tremblent de vouloir passer pour meilleurs citoyens que ces _étranzers hounourables_ qui ont offert toute leur _fortoune_ à la France pour y faire _prouspérer l'indoustrie_, y établir la _councorde_ et y maintenir le règne de l'ordre et des lois sans lesquelles il n'est pas de patrie habitable pour les _hounêtes zens_, pas de prospérité _poussible_ pour le travail et pas de _récoumpense souciale_ pour les _vertous outiles_ et les _atcions_ qui _hounourent lou plous l'houmanité_!»
Une explosion de bravos délirans arrêta tout court le péroreur, et il était temps, car malgré la fluidité d'élocution et la volubilité oratoire qu'il avait mises à nous débiter son lambeau de discours, il était facile de prévoir le moment où les idées viendraient à manquer au moulin à paroles dans lequel il semblait broyer les phrases qu'il jetait à son auditoire. Le moment d'interruption occasionné par la masse d'applaudissemens qui avaient accueilli sa harangue, loin de lui donner une force nouvelle et de lui offrir un second point de départ favorable à l'essor qu'il lui fallait reprendre, sembla, au contraire, l'avoir un peu dérouté et lui avoir fait perdre le fil des idées qu'il avait suivi jusque-là avec plus de succès et de facilité que de puissance et de méthode.
«Oui, s'écria-t-il, dès que le tumulte fut un peu apaisé; oui, l'on m'a demandé quelles étaient mes _oupinions poulitiques_, à moi qui _çaque_ jour expose toutes mes _oupinions_ dans _l'ourgane poublic_ le _plous_ en _favour_ parmi toutes les feuilles du département; mais puisqu'il faut ici _répoundre_ à _l'inzoustice_ des attaques ou à la perfidie des _etzigences_, par la _droitoure_ des intentions et la bonne foi des _etzplications_, vous me permettrez, messieurs, de répéter et de déclarer à haute voix, pour que vous _pouissiez_ en prendre _ate_ contre moi si jamais j'étais assez _lace_ pour trahir mes promesses, que mes _principes_ sont et seront toujours ceux d'un gouvernement auquel la France a dû sa gloire, sa prospérité, une paix de quinze années et la _récounciliation_ générale des partis qui déchiraient le sein _épouisé_ de notre belle, de notre grande, de notre noble, de notre glorieuse patrie! Voilà, oui, je le répète avec _orgouil_, mes principes, et je le répète devant mes amis comme en face de mes ennemis, si j'étais assez malheureux pour avoir des ennemis chez ceux-là parmi lesquels je ne croyais rencontrer que des adversaires loyaux, équitables et libéraux.»
Il ne fut plus possible, à ces mots, de contenir l'enthousiasme de l'auditoire. L'orateur, hors de lui-même, fut enlevé de la table qui lui servait de tribune, sur les bras de la foule qu'il avait exaltée, et on porta le triomphateur tout essoufflé chez lui, avant que j'eusse pu le voir d'assez près pour le contempler tout à mon aise et éclaircir, en l'examinant attentivement, un soupçon qui m'avait saisi en portant d'abord mes regards sur sa physionomie et en recueillant, d'une oreille étonnée, les premiers sons que j'avais entendus sortir de sa bouche.
«Eh bien! me dit mon consignataire, une fois la toile baissée et la comédie jouée: que pensez-vous de ce gaillard-là?
--Ma foi, lui répondis-je encore tout étourdi, je pense que ce gaillard-là ne m'est pas tout-à-fait inconnu, et que je l'ai déjà vu quelque part.