Le Banian, roman maritime (1/2)

Part 8

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--Non certes, et je suis, au contraire, tout disposé à y applaudir du plus profond de mon coeur. Mais cet entraînement sympathique pour l'infortune doit être, ce me semble, circonscrit, quelque louable qu'il soit d'ailleurs, dans de certaines bornes commandées par la raison. Car je ne suppose pas qu'il eût suffi au premier homme venu d'être très malheureux, pour exciter chez vous un sentiment plus tendre que de la simple compassion.

--Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux avec de certaines conditions de malheur!

--Oui, malheureux avec une grande fortune, par exemple!

--Non, je crois vous avoir déjà dit que la fortune, au contraire, a eu toujours le privilége de m'inspirer plutôt de l'éloignement que du goût.

--Avec de la jeunesse et de la physionomie?

--Ah! écoutez: je suis veuve, riche, et je n'ai que vingt-et-un ans.

--Avec une éducation distinguée, des manières, un rang.

--Avec de l'éducation! oui; avec un rang! peu m'aurait importé; car l'éducation tient lieu de rang, et il est même des hommes chez qui elle fait oublier ou même ressortir avec avantage l'infériorité de position... Vous voyez que je ne suis pas difficile.

--Et si l'infortuné assez heureux ou plutôt assez malheureux, comme vous l'avez dit, pour fixer votre attention, avait été réduit par sa faute à lutter contre l'adversité?

--A mes yeux, c'est bien rarement par sa faute qu'un homme bien élevé, qu'un homme né avec un bon coeur, soit tout-à-fait malheureux, c'est presque toujours de la faute des autres, du moins dans la _théorie_ de mes sentimens...

--Ah diable!... cette théorie pourrait conduire très loin... dans ses conséquences ou son application du moins.

--Que signifie cette exclamation! Vous avez l'air de réfléchir sérieusement à cela!... Oh! Dieu merci, nous n'en sommes pas encore à l'application... J'ai du temps devant moi... Eh bien, vous voilà encore à réfléchir...

--Oui, je réfléchissais, effectivement...

--A notre plaisanterie?... Tenez, vous feriez mieux de regarder, comme je m'amuse à le faire, la rapidité avec laquelle nous allons maintenant... Je suis sûre que notre bâtiment fait au moins trois lieues à l'heure... Ah! c'est qu'aussi je suis devenu _marin_ dans mes deux traversées; car c'est la seconde fois que je fais le trajet.»

Notre conversation sentimentale se termina là; mais la comtesse m'en avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m'avait pas tout-à-fait trompé en me parlant de l'intérêt qu'il était parvenu à inspirer à notre aimable passagère. Ce que j'avais d'abord pris chez lui pour une sotte fatuité, n'était qu'une belle et bonne réalité. C'était au plus malheureux, parmi nous tous, qu'était demeurée la victoire; et les vers extravagans du poète cuisinier n'avaient que trop bien fait leur jeu.

Pendant tout le reste de la traversée, qui fut au surplus très courte et assez agréable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la cuisine allèrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en même temps à son épître quotidienne pour la comtesse, car il s'était mis dans la tête de rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il nous eût plutôt fait manquer de déjeûner et de dîner, que de s'exposer à sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagère du galant à-propos qu'il s'était habitué à lui servir aux heures marquées par les Muses. C'étaient les négresses de la déité mexicaine qui remplissaient les fonctions de messagères entre le poète et leur maîtresse.

Nous arrivâmes, après vingt-trois jours de mer, à Saint-Pierre Martinique, notre destination, sans avoir éprouvé dans notre voyage d'autres contrariétés qu'un coup de vent, la perte d'un passager et une révolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant à aller à terre le soir même de notre entrée en rade, me dit-il, avec le sang-froid d'un vieil habitué de l'Océan:

«Voilà une des plus jolies traversées que j'aie faites depuis que je navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.»

X

J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la Cène des apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à faire quelque chose d'impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire d'_UNE VICTOIRE PAR JOUR_. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes et la défaite de Sainte-Gertrude, battue par l'armée française?

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Saint-Pierre;--Martinique;--aspect des colonies;--Le Banian;--début du Banian dans les affaires de place.

Une ville longue, sinueuse, jetée capricieusement comme un ruban de maisons, au pied des mornes inégaux dont la masse aérienne couronne les contours d'une baie à moitié formée; une double haie de navires, présentant du côté de la mer, avec leurs mâtures élancées, une ligne de palissades flottantes que l'on dirait destinées à défendre les approches de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse autour de ses fondemens; des nuages d'albâtre et de feu, descendant, avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche végétation des collines, et s'enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crête vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le ciel, qui sert de cadre à ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle qu'à notre arrivée offrit à nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale de la Martinique.

La première impression produite sur moi par la vue de ces objets si nouveaux, fut loin de s'accorder avec l'idée que je m'étais faite, en Europe, de l'aspect des colonies. Je fus même, il faut le dire, plus surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la première fois, si loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant à terre, je cherchai une auberge, et il n'en existait pas encore dans la colonie. Je demandai alors un café, pour déjeûner et lire les journaux; et on me répondit qu'il n'y avait dans l'île aucun de ces établissemens, connus en France sous le nom de cafés. Je fus réduit à aller me loger provisoirement chez des mulâtresses, auxquelles le capitaine Lanclume eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit magasin pour y déballer ma mince pacotille.

Quelques jours après mon installation dans une boutique que je louai, rue du Mouillage, je vis arriver à moi notre cuisinier Gustave, qui venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du capitaine, qui avait consenti à le vomir sur le rivage pour s'en débarrasser tout-à-fait, il se trouvait entièrement rendu à son indépendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien que ma liberté et des bras, je ne serais pas fâché de trouver de l'emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays où l'on ne laisse même pas les nègres mourir de faim.

Je lui observai que c'était justement parce que les nègres étaient esclaves qu'ils étaient toujours sûrs d'être nourris, et que l'indépendance n'était souvent qu'une assez triste condition pour se procurer des moyens assurés d'existence dans le pays où nous nous trouvions.

«Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-même; vos images à deux sous, par exemple; vos livres un peu érotiques, vos calendriers, et vos jouets d'enfans les plus communs? Si vous vouliez bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n'ai pas de décorum à garder, je m'en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital vous serait remboursé, les bénéfices vous reviendraient aussi, et vous m'alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable de m'accorder... Songez que c'est la faim qui demande grâce et merci à l'opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige à la bonté.»

Le désir d'obliger un infortuné, beaucoup plus que l'espoir de tirer un parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m'engagea à subdiviser ma pacotille, déjà si faible, en faveur de la _faim_ et du _zèle_ qui me demandaient _merci_ et qui me rendaient _hommage lige_. Je composai, pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux cents francs environ.

Le négociant que je venais de faire à si bon compte, nagea dans la joie, et il me sauta au cou avec larmes, pour me témoigner sa reconnaissance. Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de l'infortune, une planche de salut.

Je lui demandai, à la suite de cette effusion de coeur et de belles paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n'avais plus vus depuis mon débarquement.

«Ils sont toujours les mêmes, je crois, me répondit Gustave, c'est-à-dire tels que vous les avez connus à bord: l'Italien, toujours gras, blême et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dégoûté et dégoûtant; la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin... O Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu'où cette sylphide mexicaine, ce symbole d'amour a poussé, à mon égard, la faculté angélique qu'elle a reçue du ciel?

--Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d'elle, pour vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment?

--Quelle preuve? cela se renferme dans un coeur dont Dieu seul a la clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrière, de la bouche du jeune homme que l'on convie à l'indiscrétion... Qu'il vous suffise de savoir qu'avant son départ, la comtesse de l'Annonciade elle-même vint me voir, sous la voûte du ciel, avant le chant du rossignol, et à la face pâle de l'étoile qui brille dans la nuit, et enfin entre ses deux négresses et un autre témoin.

--Et pourquoi, vous voir?

--Satan, ou le génie de l'avenir, le sait seul peut-être... Mais enfin que puis-je y faire? Oh! c'était de l'amour à pleines mains, et du drame, avec des cris rauques et des sanglots étouffés, qu'il fallait dans le vague de la vie du jeune exilé!

--C'est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse pas que de me paraître bien drôle; mais, en attendant le drame de l'avenir, prenez vos marchandises, tâchez de vous tirer d'affaires, et faites-moi l'amitié, pour le moment, de me laisser achever les comptes que j'ai commencés là; car le travail et les occupations sérieuses, voyez-vous, doivent passer avant le drame.»

Le cuisinier partit avec son léger bazar, content comme un prince, gai plus qu'on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour être devenu aussi fat. Quelle apparence que la comtesse se fût oubliée, malgré toute la coquetterie qu'on pût lui supposer, jusqu'à donner un rendez-vous nocturne à Gustave Létameur! Il y a sans doute des bizarreries bien inexplicables dans le coeur des femmes; mais n'est-ce pas trop calomnier, même leurs penchans les plus mauvais, que de les croire susceptibles des dernières faiblesses pour certains hommes!...

Je me mis à dresser quelques comptes de vente, une fois débarrassé de la présence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d'un magasin nomade de deux cents francs. Mais tout en traçant des lignes et des chiffres, la pensée de la comtesse, et l'idée du rendez-nous, errèrent pendant plus d'une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier, que je barbouillais d'encre rouge et noire.

Mes débuts dans le commerce, grâce aux sages conseils de mon ami Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronnés d'un succès qui me donna du goût pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes et sûres. Le brave capitaine m'avait répété cent fois au moins: «Vendez à bon marché, vendez même à bas prix s'il le faut; mais ne lâchez jamais rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pièce de cent sous, que l'on reçoit, vaut cent fois mieux qu'un billet de cent francs que l'on doit toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le métal résiste à toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi ferme sur le métal, et allumez votre cigarre avec le papier des _petits-blancs_. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le verre de grog froid, j'examinerai vos comptes de la journée, et gare à vous si je trouve du crédit sur vos livres!

L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires naissantes, les idées de fortune que je m'étais formées en venant à la Martinique, hâta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop échauffé, le développement d'une fièvre d'acclimatement, triste tribut, fatale redevance que les Européens paient ordinairement au climat nouveau qu'ils viennent affronter dans ces régions brûlantes... Lanclume me confia au talent médical d'une vieille sybille de couleur, qui me soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant à ne pas me tuer tout-à-fait. Tous les médecins me félicitèrent, comme d'un miracle du ciel en ma faveur, d'une guérison pour laquelle ils n'avaient pas été appelés. Je respirai enfin au bout de quinze jours de délais continuels; mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalité créole, que je n'avais pas rencontrée à mon arrivée, se manifesta en ma faveur par les attentions les plus touchantes et l'empressement le plus délicat. De tous les coins et recoins de la ville, je reçus des visites, des bouillons et des remèdes. En France, la seule chose que l'on ait soin d'envoyer à un pauvre malade, ou à un malade pauvre, c'est un prêtre. Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et des consolations, et le prêtre arrive ensuite de lui-même, s'il veut. C'est là qu'il faut encore aller chercher les dernières traces de cette hospitalité qui, pour le monde d'autrefois, devint une divinité dont l'Europe s'est hâtée de briser depuis long-temps les antiques autels.

Dès que j'eus recouvré un peu connaissance, j'appris que le brave Lanclume était reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant des instructions précises pour mon enterrement, dans le cas probable où je viendrais, comme il disait, à filer mes amarres par le bout. Du reste lui-même, avant d'appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les affaires que la fièvre m'avait forcé d'abandonner au plus fort de la vente.

Aussitôt que je me sentis en état de faire un peu usage de mes jambes affaiblies, on me conseilla d'aller à la campagne achever mon rétablissement. Deux noirs m'enlevèrent dans un hamac, pour me transporter au Galion, gros bourg situé à quelques lieues de Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l'île. Là, me traînant une après-dînée sous des tamariniers pour respirer le baume salutaire de la brise du soir, je rencontrai le négociant Gustave, vendant le reste de son magasin assorti à des nègres, que les sons criards de sa voix avaient rassemblés autour de lui. Aussitôt qu'il m'aperçut, il s'empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me complimenter sur mon retour à la santé. Je le félicitai, de mon côté, sur l'air de prospérité toujours croissante que m'annonçait sa bonne mine, et sur l'élégance de sa toilette: il était mis comme un arracheur de dents. Nous causâmes d'abord d'affaires.

«Vous venez d'entendre, me dit-il, mon _dernier appel au peuple des campagnes_. Mes magasins sont à sec, et c'est maintenant le commerce des denrées coloniales que je vais être réduit à faire, dans l'impossibilité où je me trouve de renouveler mes nouveautés; j'ai même effleuré quelques petites transactions en café.

--Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous acheté des cafés?

--Avec le produit de mes nouveautés; c'est tout simple. Je puis même vous confier, entre nous, que le bénéfice de mes premières opérations a été assez passable... grâce, voyez-vous, à mon amour pour le progrès en toutes choses.

--Expliquez-moi donc comment vous vous y êtes pris; car moi aussi j'ai besoin de marcher dans la voie du progrès, en toutes choses!

--Voici le fait: j'ai acheté d'abord quelques sacs de café à des nègres, ou à de misérables petits-blancs bien affamés d'argent; bon! Ces cafés avaient un poids; bien! Comme c'était sur la qualité et le susdit poids que je les avais achetés, c'était aussi sur cette même qualité et ce même poids que je devais les revendre; ceci est mieux! Je les ai revendus aussi; mais après leur avoir fait subir, pendant deux ou trois jours, l'influence d'une salutaire humidité... Le poids avait progressé dans une proportion des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai compris l'influence que l'admirable invention de la vapeur devait avoir sur la civilisation universelle et sur les affaires commerciales!

--Mais voilà qui n'est pas déjà trop mal pour vous!

--J'ai fait mieux encore: mais ceci entre nous au moins; car, voyez-vous, nous sommes entourés ici de si malhonnêtes gens!... J'avais entendu dire, en flânant dans les bourgs et les villages, qu'il se faisait une fraude assez capitale sur les côtes de l'île, et que presque tous les douaniers et les gendarmes se trouvant malades de la fièvre jaune, la surveillance de l'autorité était devenue presque impossible à exercer. Un habit de gendarme n'est pas chose difficile à se procurer, vous entendez parfaitement, quand la fièvre donne sur la gendarmerie... Dans les bons petits recoins où se débarquait plus particulièrement la fraude, on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, mais un gendarme impassible comme la loi, roide comme sa consigne... Dans la main de ce gendarme, les fraudeurs alarmés glissèrent quelques doublons pour acheter son silence; la main du gendarme se ferma et se rouvrit tant qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure, n'en a encore parlé à personne...; si, cependant, il ne faut pas mentir, il en a parlé à quelqu'un pour la première fois de sa vie, et ce quelqu'un c'est vous, parce qu'il sait que vous êtes un bon enfant.

--C'est donc vous qui vous déguisiez en gendarme pour tirer parti de la fraude? Beau stratagème pour aller...

--C'est une chose si immorale que la fraude, un abus si anti-social!... Tenez, voilà encore des doublons conquis par ma valeur. Un homme comme moi se déguiser en gendarme! il fallait bien une compensation à ce sacrifice, avec les principes larges que vous me connaissez.

--Mauvais moyen que tout cela, mon cher ami; il valait mieux continuer à vendre vos images, et vivre médiocrement d'un travail irréprochable, que de chercher à gueusailler quelques onces d'or, en vous exposant aux reproches les plus graves, ou même aux châtimens les plus sévères; car savez-vous bien ce que vous risquiez, en vous emparant de l'habit d'un agent de la force publique pour extorquer de l'argent à des fraudeurs?

--Je voulais, comme je vous l'ai dit à bord, faire de l'art, et j'en ai fait: je suis content. Ah! dites-moi donc, à propos de vos images: c'est moi qui ai été refait, quand j'ai voulu vendre ces estampes du diable pour ce qu'elles étaient! J'avais toujours entendu raconter que les nègres n'avaient de goût, en fait de gravures, que pour les sujets religieux représentant notre Seigneur Jésus-Christ, la sainte Vierge et tous les saints du paradis: je le croyais, oui, en âme et conscience; mais on vous en donnera! Dès que j'ai voulu essayer de placer mes sujets religieux, ne voilà-t-il pas que j'ai trouvé toute la négraille tournée à Napoléon! Oui, en vérité, c'est lui, c'est le glorieux saint du capitaine Lanclume qui a remplacé notre saint Rédempteur dans la vénération des nègres. O le grand et populaire nom!

--Et qu'avez-vous fait de vos estampes?

--Je les ai écoulées comme sujets d'histoire militaire. J'ai persuadé à tous ces mal-blanchis, que le martyre de la croix représentait le supplice de Napoléon à Sainte-Hélène, ordonné par la cruauté du cabinet anglais sur la personne du grand homme; que l'entrée de notre Seigneur à Jérusalem était l'entrée glorieuse de l'empereur à Vienne, et que la cène des apôtres figurait l'entrevue et le repas des souverains à Tilsitt, Napoléon l'auréole en tête, bien entendu. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'almanach ordinaire dont je n'aie réussi à faire quelque chose d'impérial, en le vendant à mes pratiques pour le calendrier militaire d'une victoire par jour. Vous faites-vous une idée de ces bons nègres, célébrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de saint Polycarpe sur les Russes, et la défaite de sainte Gertrude battue par l'armée française!

--A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagèmes, qui, en ne compromettant qu'un peu votre délicatesse, ne risquent pas du moins d'exposer votre probité et votre sécurité personnelle. Les nègres veulent du _Napoléon_ et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien, ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napoléon tant que vous pourrez, et comme vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus gai en même temps, car vous aurez dû rire beaucoup, sans doute, en leur vendant votre marchandise?

--Comme un bossu; c'est au point même que mes pratiques, voyant les dispositions étonnantes que je leur montrais pour le négoce, m'ont donné un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m'appelle dans tous les endroits que j'ai explorés commercialement et industriellement?

--On vous appelle peut-être bien le _Juif_?

--Vous n'y êtes pas, c'est un peu moins que cela.

--Le _charlatan_?

--Vous n'y êtes pas encore. C'est, je crois, quelque chose de plus épicé que ceci: c'est entre le juif et le charlatan, ou moitié l'un et l'autre... Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus long-temps mon nouveau nom de guerre, on m'appelle partout le _Banian_.

--Diable, le _Banian_! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que cette qualification signifie dans les colonies?

--Ma foi non! je ne me suis même pas mis en peine de m'en informer. Il suffit que l'on me crie: «_Banian_, voyons votre marchandise; _Banian_, combien achèteriez-vous bien ce petit lot de café?» pour qu'à l'instant je me rende où l'on m'appelle. Je réponds enfin à ce nom-là comme à un autre.

--Eh bien! pour votre instruction particulière, apprenez que l'on donne ici le nom de _Banian_ à tous les nouveaux débarqués qui, pour ne réussir le plus souvent qu'à vivre misérablement, se livrent avec avidité au petit trafic, et au bas négoce que repousse la délicatesse des autres Européens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les matelots des navires français qui ont marqué de cette épithète un peu flétrissante, l'épaule des malheureux passagers qu'ils voyaient descendre à terre le ballot sur le dos et l'impudeur dans l'âme, pour ne plus s'arrêter en chemin... Ce nom-là, dites-moi, vous arrange-t-il, à présent que vous savez le sens qu'on y attache?

--Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus qui me le suis donné, car je vous réponds bien que si l'on m'avait laissé la liberté du choix, je ne me le serais pas choisi du tout. Mais en définitive, puis-je à présent solliciter un arrêté du gouverneur pour que défense soit faite dans toute l'île de m'appeler à l'avenir le _Banian_?

--Non, mais vous pourriez faire en sorte par votre conduite, mieux que par un arrêté du gouverneur, qu'on cessât de vous donner ce vilain sobriquet.