Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 5
Quant à M. Gustave Létameur, que nous avons un instant oublié pour la résurrection miraculeuse de l'empereur Napoléon, il se promenait silencieusement à grands pas pendant toute cette scène, comme pour hâter la pénible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait fait manger contre toute espèce de règle hygiénique. Il avait presque l'air de méditer un projet ou un crime; et quelque envie que j'eusse de lui parler ce jour-là, pour lui dire quelque chose qui pût lui être utile, je sentis, à son air troublé et agité, que je risquerais de commettre une indiscrétion en l'arrachant à la préoccupation dans laquelle il semblait prendre plaisir à se plonger aux approches de la nuit.
VI
L'existence de l'homme est un champ en friche, que la charrue de l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en automne.
(Page 102.)
Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de poète sur le gaillard d'avant;--vague résolution.
Curieux cependant de connaître l'histoire de ce pauvre diable, et désirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons conseils, un soir où tout était calme à bord, je m'approchai de l'endroit où il s'était assis, pour lui adresser la parole. Mon arrivée parut l'arracher soudainement comme à un songe pénible: il fit d'abord un bond en m'apercevant, et ensuite laissa échapper un long soupir; après quoi il sembla disposé à m'écouter.
«Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu être conduit à vous charger d'un emploi pour lequel vous n'étiez pas fait, et qui vous a valu déjà des désagrémens auxquels sans doute vous n'avez pas été accoutumé?
--Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, l'existence de l'homme est un champ en friche que la charrue de l'adversité doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en été et des fruits en automne.
--Mais que faisiez-vous, quelle était votre profession avant de concevoir l'idée de vous embarquer comme chef à bord d'un navire?
--Je faisais de l'art.
--De l'art, dites-vous?
--Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il pas à sa manière, et selon les moyens qu'il a reçus de là-haut, si toutefois il y a un là-haut!
--Et quelle espèce d'art encore faisiez-vous?
--De l'art à la façon de ce pauvre Will, notre maître à tous, le premier des poètes dans les âges, l'ange infernal et sublime du drame-passion et de toute poésie vraie enfin! De l'art, de l'art, de l'art, ce mot dit l'univers!
--Le poète Will? je ne le connais pas, à moins que ce ne soit le poète Wilson dont vous vouliez me parler.
--Ah! bien oui, le poète Wilson, on lui en cassera à celui-là! Je veux parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui commença par tenir la bride des chevaux des rustres dorés qui allaient au spectacle, en attendant qu'il devînt un jour la trinité symbolique du beau: mouvement, sublimité et passion; tout, tout dans lui, exactement tout... rien dans les autres, pas même rien!»
Je crus, en entendant mon interlocuteur s'exprimer ainsi, avoir affaire à un fou. Je continuai cependant.
«Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des équipages à la porte des spectacles, en attendant que...
--Pas tout-à-fait; c'est une allusion que j'ai voulu faire. J'avais établi un commerce de contremarques à la porte de nos premiers théâtres; et l'un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait même être représenté, quand le spectre de fer des événemens est venu arracher la couronne de poésie qui verdoyait pour le front du jeune homme à l'âme de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand je disais tout-à-l'heure que, comme le pauvre Will, j'avais commencé à faire de l'art, je ne disais qu'une chose fort juste, et que j'étais parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu'il y ait un vrai dans les mots.
--Ah! votre premier drame ne put être joué?
--L'enfant de mon cerveau était trop supérieur pour cela. Un ancien littérateur de la vieille époque, à qui je le montrai, me dit qu'il le trouvait assez mauvais pour lui prédire un succès fou. Un poète-France de la renaissance, qui le lut quelques jours après, m'assura qu'il le devinait assez sublime pour que le public se battît, cassât le lustre et les banquettes à la première représentation. Vous voyez bien par conséquent que j'avais là deux fameuses autorités... Mais la police, la police! Enfin c'est fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de l'oubli sur cette page à peine commencée de ma vie, barbouillée à la hâte par le doigt mort de la fatalité, et résignons-nous. C'est de la cuisine qu'il faut faire maintenant jusqu'à la Martinique. Malédiction!
--C'est en effet le parti le plus sûr qu'à mon avis vous puissiez prendre. Le capitaine, un peu irrité d'avoir été abusé par les certificats d'emprunt que vous lui avez présentés, s'est montré depuis deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l'intelligence et du zèle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le désarmer. C'est un brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d'être inflexible.
--Oui, j'en conviens, c'est une faute que j'ai commise envers cette société qui nous force à la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu d'elle. J'aurais dû ne pas me servir de ces certificats, et dire au besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voilà ma poitrine, ronge-la; tiens, voilà mon coeur de vingt ans, mange-le, il est tout bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les os de ta mère. Damnation de l'homme, exécration de la justice des vampires civilisés, et anathème sur tout ce qui fut, est et sera; anathème général enfin sur Jéhova lui-même!...
--Quelque idée que l'on puisse s'être formée sur les règles et les lois de la société, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant de la bonne foi du capitaine.
--J'étais las de végéter, je voulais jeter du drame sur le manteau déguenillé de ma vie...
--Vous n'avez pas déjà trop mal commencé comme cela!
--Et j'espère finir mieux; vous n'avez encore rien vu, Dieu merci. Il me faut de l'art, à moi, n'importe où, n'importe à quel prix. Je veux vivre d'émotions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s'avise de vouloir poser encore le pied sur ma volonté, ma volonté, fille de l'âme, se redressera sous sa botte insolente, et j'écraserai la tête du moucheron. Ah! vous ne concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh bien! qu'il vienne le capitaine, je le défie au nom de la muse et de Satan qui se soulève là sous ma peau et entre mes côtes.»
Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne l'entendît, et, pour ôter un prétexte à l'exaltation de ses paroles imprudentes, je le laissai seul refouler tout à son aise sous sa peau, le trop plein de son indignation.
Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n'excéda pas, au reste, la durée moyenne des accès de fureur artificielle. Quelques minutes après l'avoir abandonné à la véhémence de sa passion criarde, je crus reconnaître la voix de mon homme, ramenée au diapason ordinaire de la conversation ou de la narration.
Cette voix se faisait entendre seule devant. Je me glissai le long de la chaloupe pour me diriger sur l'arrière du mât de misaine et pour écouter tout à mon aise, sans être vu.
M. Gustave, assis à l'orientale sur le gaillard d'avant, au milieu du cercle qu'avaient formé autour de lui les matelots de quart, se disposait à régaler l'auditoire d'une de ses improvisations.
«C'est le départ du navire _Le Grand-Napoléon_ que je vais vous retracer, s'écriait-il d'un ton inspiré. Haleine des tempêtes, enfle mes poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et enfle tant que tu pourras!»
L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration d'air, commença ainsi:
«Le chevalier des eaux a revêtu dès le matin son corselet de cuivre; ses trois lances de bois se balancent et s'appuient sur sa large poitrine de chêne, et l'on dirait, en voyant sur la mer les panaches qui flottent sur son casque, de dix ou douze voiles blanches se jouant aux vents... Il marchera long-temps sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant de rencontrer le géant des tempêtes: car si ses pieds sont légers, la mer qu'il foule est grande, oui, elle est bien grande la mer, grande comme le champ inculte de l'infini, où l'alouette de la pensée n'a pas de nid, où l'arbre de science pousse sans racine.
»N'importe, il marchera nuit et jour, soir et matin, le chevalier des eaux; sous l'aube qui fleurit, sous le crépuscule qui rafraîchit, sous le soleil qui brûle, sous la pluie qui mouille les os, sous la grêle qui meurtrit la chair, sous la gelée qui... qui gèle...
»Mais un guide perfide s'est présenté au chevalier pour égarer ses pas dans les sentiers du domaine qu'il ne connaît pas encore... Il ne le mènera point au tournoi des tempêtes, ce guide félon, parce qu'il sait trop que la tempête épure, et que la foudre ne noircit pas ceux qu'elle frappe...
»Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne peut être long-temps mal conduit... Son but brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime à se couronner et à s'environner du démon des ténèbres, car les ténèbres sont aussi la parure invisible dont la pyramide de feu aime à couronner son front brûlant, en se mirant, la coquette qu'elle est, dans le miroir mystérieux de la face du ciel noir!
»Et comment le perfide se flatterait-il long-temps d'abuser le chevalier au corselet de cuivre, aux trois lances de bois, à la vaste poitrine de chêne, quand lui, le loyal chevalier, a pour conduire ses pas confians, enflammer son courage de lion et payer la magnanime monnaie de ses efforts, un sourire de femme au bout de la carrière, et l'oeil béant de la nuit qui fait chatoyer son armure aux reflets enfantins de la sublime gaminerie des eaux de la mer!»
Le maître d'équipage Lafumate, qui jusque-là avait écouté fort patiemment, avec les autres auditeurs, l'improvisation inintelligible du chef, prit alors la parole pour adresser cette question au poète:
«Sans vous interrompre, chef, pourrait-on savoir ce que vous entendez par l'oeil de la nuit?
--Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin, je pense, reprit le poète, d'avoir suivi un cours de littérature à l'Athénée pour deviner que l'oeil de la nuit signifie et ne peut signifier autre chose que _la lune_.
--En ce cas, répondit maître Lafumate, permettez-moi de vous dire que tout ce que vous venez de dire là, est bête comme _l'oeil de la nuit_.»
Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec l'intelligence et le goût des auditeurs, que le pathos dont venait de les étourdir M. Gustave, provoqua un rire si lourd, si accablant pour le poète déconcerté, abasourdi, qu'il ne sut faire autre chose, tant son trouble était grand, que d'abandonner le champ de bataille, poursuivi par les huées de tous les gens de quart.
En se glissant, en se sauvant le long de la chaloupe, le fuyard vint me heurter; et, après m'avoir reconnu, il me cria, à peine revenu de son premier trouble:
«Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc de l'art avec des gaillards de cette espèce?...
--Non, lui répondis-je bien vite, il vaudrait encore mieux faire de la cuisine.
--De la cuisine! reprit-il brusquement, de la cuisine, jamais! Ni cuisine, ni art! C'est un coup de tête qu'il faut que je fasse pour réhabiliter sur le front de l'opprimé le symbole de ce qu'il vaut par l'intelligence et par le coeur. Oui, un coup de tête, vous dis-je, et un fameux encore; demain vous frémirez...»
Et cela dit, le cuisinier-poète alla se coucher, pour méditer sans doute son coup de tête, et affermir son courroux dans la résolution qu'il paraissait avoir arrêtée.
Mais dès ce moment, comme on doit bien s'en douter, le chef, que jusque-là les matelots du bord avaient laissé paisible dans les fonctions qu'il remplissait si mal, devint la risée de tout l'équipage. La pesante épigramme de maître Lafumate avait coulé le poète à fond, et le surnom d'_OEil de la Nuit_, donné à l'infortuné improvisateur, alla plus d'une fois lui rappeler sa triste chute du gaillard d'avant.
VII
Quand le chef se trouva amarré dans la hune, les matelots assis devant sur le guindeau, se mirent à causer avec une indifférence apparente, de tout autre chose que de l'événement qui seul aurait dû les occuper, comme ils font presque toujours lorsqu'ils sont mécontens de quelque chose et disposés à se mutiner pour ce qui ne les regarde pas.
(Page 124.)
Syllogisme du capitaine;--les vivres coupés;--mutinerie;--punition;--l'équipage pris par la famine.
«Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume, en me voyant monter sur le pont le lendemain matin à huit heures, eh bien; en voilà bien d'une autre maintenant!
--Et qu'avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je, sans penser encore au coup de tête que m'avait annoncé, la veille, notre cuisinier littérateur?
--Ce que j'ai! reprit-il; mais j'ai que notre chef ne veut plus travailler, et qu'il vient de me donner sa démission... Concevez-vous celle-là?
--Bah! c'est un fou qu'on peut ramener à la raison avec quelques représentations décisives.
--Et, à ma place, que feriez-vous, mon ami?
--Ma foi! à votre place, je le ferais venir pour lui rappeler son devoir, et l'engager à reprendre tranquillement sa besogne, en lui parlant avec douceur et avec calme.
--C'est aussi ce que j'avais envie de faire, et je suis bien aise de me rencontrer avec vous dans une circonstance où je suis disposé à me montrer plutôt bon diable que juge inexorable. Vous allez voir comment je vais m'y prendre, et ensuite vous me direz franchement si vous êtes content de moi... Mousse, va-t'en m'appeler le chef, et dis-lui de venir me parler.»
Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle et le conduisit devant le capitaine.
Celui-ci commença par donner d'abord ce qu'il appelait _un poil_, au chef récalcitrant qui l'écouta avec un air d'indifférence assez peu fait pour maintenir son supérieur dans les bornes de la modération qu'il s'était prescrite; puis après n'avoir obtenu aucune réponse satisfaisante de la part du coupable, il lui demanda: «Voulez-vous travailler décidément, ou aimez-vous mieux ne rien faire à bord?
--Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime mieux ne rien faire.
--Comme il vous plaira, mais écoutez bien le raisonnement que je vais vous poser:
»Je vous ai embarqué à mon bord pour travailler, et moyennant cette condition, je me suis engagé à vous nourrir et à vous payer. C'est donc pour votre travail seul que je vous nourris et que je vous paie: or, dès l'instant où vous croyez ne me devoir plus aucun service, je ne vous dois plus ni rétribution ni vivres; car il serait aussi injuste que vous me forçassiez à vous nourrir pour ne rien faire, qu'il serait injuste que je vous contraignisse à travailler sans vous nourrir et sans vous payer. Ainsi donc, du moment où vous ne voulez plus travailler, je cesse de vous devoir des vivres, et en conséquence, dès aujourd'hui, vous cesserez de recevoir votre nourriture à bord, jusqu'au jour où il vous plaira de reprendre votre service de mauvais gargotier... Ce raisonnement est logique, n'est-ce pas? Cette logique vous va-t-elle?
--Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le syllogisme, et je vais mourir logiquement de faim... O tyrannie maritime!
--Un moment, j'ai une autre chose à vous dire. Tous mes gens sont embarqués ici à la condition qu'ils seront nourris et payés, qu'ils travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens. Or, si tout en vous laissant mourir de faim, vous jasez un peu trop haut, je vous rappellerai, en vous frottant les oreilles un peu durement, qu'il ne vous suffira pas d'être dans votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il faut encore que vous restiez dans le mien, en respectant mon autorité... Ce raisonnement vous va-t-il encore?...
--Aussi bien que l'autre, capitaine... Je jeûnerai et je ne parlerai pas.
--C'est ce que vous aurez de mieux à faire; car il serait imprudent de vous exposer à me rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement le logement, et qu'avec cette _poigne-là_ et l'eau qui passe le long du bord, je puis économiser les frais du domicile que je vous accorde encore par pitié... Allez! j'aime les gens qui ont de la résolution, et je vous reconnais pour un bon _bigre_, si pendant quatre jours seulement vous observez le régime que vous m'avez forcé à vous prescrire...
--Eh bien, voisin, me dit Lanclume après avoir expédié l'insurgé sur l'avant avec sa logique diététique, êtes-vous satisfait de ma manière de raisonner et de la modération de ma conduite?
--Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera maintenant notre cuisine?
--Et par cent dieux! les deux grosses négresses de notre passagère qui, hier, m'a paru s'apitoyer si sentimentalement sur la correction gastronomique que j'ai été obligé d'infliger à ce jeûneur. Convenez que je suis doué d'une fameuse prévoyance! Lui faire avaler toute une marmite de soupe, la veille du jour où il lui prend fantaisie de rester toute la traversée sans manger! Ce gaillard-là a au moins pour sept jours de vivres dans l'estomac.»
La démission de notre chef fut bien loin d'avoir sur notre table l'influence nuisible que je redoutais pour moi et les autres passagers. Dès que la cuisine se trouva privée des services de M. Gustave, et que toutes les mains purent en quelque sorte s'en mêler, notre ordinaire devint meilleur qu'il ne l'avait été depuis le départ. Toutes les provisions étaient excellentes, et la gaucherie du maladroit était parvenue à nous gâter toutes celles qui avaient eu le malheur de passer entre ses doigts. Les deux négresses de la comtesse s'employaient au déjeûner et au dîner, avec un zèle que soutenaient sans doute les ordres de leur maîtresse. Les matelots qui tous sont un peu fricoteurs et galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir leur aide à nos noires _cordons-bleus_. Jamais nous n'avions mieux mangé enfin que depuis qu'il avait pris fantaisie à notre cuisinier en chef de jeûner pour son propre compte, après nous avoir fait faire abstinence si long-temps pour s'exercer la main.
Mais cette continence absolue, que le capitaine avait cru faire observer sévèrement au jeune entêté qu'il voulait réduire par la famine, ne tarda pas à lui paraître tout-à-fait illusoire. Bien que le chef n'eût plus de ration à la cambuse, il trouvait dans la commisération des matelots qui, jusque-là, s'étaient le plus moqués de lui, un moyen d'échapper à la rigueur du régime qu'il s'était fait imposer. La nuit surtout semblait verser sur lui la manne céleste dont, pendant le jour, il se voyait condamné à être privé; et plusieurs fois je m'étais aperçu que les deux négresses, interprétant ou devinant sans doute les intentions de leur maîtresse, avaient fait passer des vivres dans la place assiégée par le capitaine. Cette circonstance ne put long-temps échapper à la surveillance de Lanclume.
«Le cuisinier mange, s'écria-t-il un jour en s'adressant à son équipage, et si je connaissais les insubordonnés qui osent manquer à la discipline en lui faisant passer des munitions, ils auraient affaire à moi.»
Personne ne répondit. La comtesse, qui se trouvait sur le pont, rougit en se pinçant les lèvres et en jetant un regard de dépit sur le capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit une tempête.
«Mousse, dit Lanclume en appelant le petit bonhomme qui semblait déjà avoir deviné l'impression qu'avait dû faire sur son maître le regard dédaigneux de la comtesse, va me chercher en bas une bouteille vide et mon fusil à deux coups!»
Le mousse saute dans la chambre, et, au bout d'une minute, revient sur le pont avec la bouteille vide, le fusil à deux coups et une poire à poudre. Il attend le nouvel ordre qui doit lui être donné.
«Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer cette bouteille sur le bout de la vergue de misaine au vent.»
Le mousse s'élance comme un écureuil sur les enfléchures de l'avant, grimpe dans la hune, court le long de la vergue, et amarre la bouteille à l'extrémité du boute-hors de bonnette basse de misaine.
Pendant ce temps, le capitaine a chargé son fusil à deux coups, en laissant tomber une petite balle au fond de chacun des canons.
Nous nous demandons tous, avec une certaine anxiété, ce qu'il va faire, et ce que nous allons voir.
La comtesse, à l'aspect d'une arme à feu, redoutant autant peut-être la détonation du fusil que l'aspect de la figure que faisait en ce moment le capitaine, était descendue se cacher dans sa chambre. Lanclume, en la voyant disparaître, se mit à sourire de pitié, et d'un air qui semblait dire: Encore une nouvelle bégueulerie!...
M. Gustave Létameur se promenait sur l'avant, en se mêlant, pour faire la conversation, au groupe ambulant que formaient les matelots en allant et venant du milieu du navire au mât de misaine, et du mât de misaine au milieu du navire. Le drôle, même en ce moment, me paraissait haranguer l'équipage avec assez d'insolence et de bravacherie.
Le capitaine, que je n'avais pas perdu un seul instant de vue depuis l'arrivée de son artillerie et de sa munition de guerre sur le pont, ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, et nous dit après cette petite expérience: «La poudre est bonne, et le coup-d'oeil n'est pas encore trop mauvais.»
Il restait un autre coup à tirer; c'était ce coup-là qui m'inquiétait. Notre tireur en avait trouvé l'emploi...
Le fusil se couche de nouveau sur sa main gauche, le bout du canon se dirige sur le groupe des matelots de l'avant, et dans cette position, sans quitter l'oeil de dessus le point de mire, le chasseur s'écrie:
«Cuisinier, attention, c'est vous que je vise; si vous faites un pas pour aller ailleurs qu'ici, je tire... Ici, à moi, coquin; ici, ou je te casse aussi le gouleau!»
Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, composaient l'auditoire du jeune harangueur, s'éloignent à l'instant de lui pour échapper au danger des éclaboussures du coup qui le menace. Le malheureux cuisinier, redoutant, s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille qu'il a vu voler en éclats, tremble, grelotte de peur; c'est tout ce qu'il ose faire, pendant que son ajusteur lui crie toujours: «Ici, ici, avance à l'ordre, ou je ne réponds plus de ta carcasse...»
Vous avez entendu parler sans doute de la couleuvre qui, la gueule béante, fixant ses yeux étincelans sur le crapaud qu'elle va dévorer, voit, sans faire un seul mouvement, le reptile qu'elle convoite se roidir, se contorsionner en cédant à la puissance magnétique qui l'entraîne sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, la couleuvre c'était le fusil du capitaine, et le crapaud magnétisé l'infortuné cuisinier... Il avançait par peur, s'arrêtait un instant après en baissant la tête et en balbutiant, et puis faisait un demi-pas vers le redoutable canon, s'arrêtait encore et recommençait ses contorsions... enfin il n'est plus qu'à deux ou trois pas de son redoutable magnétiseur.
«Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de moi? capitaine, s'écrie-t-il alors de ce ton piteux que donne la frayeur.
--Montez dans la grand' hune, lui répond Lanclume, dans un instant j'y serai avec vous...»
Le patient grimpe sans se faire prier, et grimpe même cette fois avec l'agilité d'un gabier. Il s'éloignait du terrible fusil qui venait de lui faire faire si vite le si pénible trajet de l'avant à l'arrière du navire.