Le Banian, roman maritime (1/2)

Part 4

Chapter 43,839 wordsPublic domain

--Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au cuisinier de nous faire du thé... Puis s'adressant à moi: Voisin, vous ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce pas? Je sens que j'ai besoin de prendre quelque chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou plutôt sur le coeur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J'ai contre tout cela une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de coeur m'abat comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force...

Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne quitta l'immobilité de la posture qu'il avait reprise, que pour crier:

«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?

--Oui, il va être bientôt _paré_, répondit un petit mousse; mais, voyez-vous, capitaine, c'est qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!

--Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc un peu cette bouilloire; apporte-moi ça ici!

--Ah çà! êtes-vous fou ou imbécile, cuisinier, s'écria le capitaine après avoir examiné et découvert le vase brûlant qu'on lui avait apporté. Comment, vous avez fourré toute notre provision de thé dans cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d'oseille dans une casserole, pour en faire une compote? Vous n'avez donc jamais fait de thé?

--Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!

--Mais il paraît que vous n'en avez jamais bu non plus, car vous vous seriez aperçu sans doute... Est-il possible d'avoir mis deux livres de thé à bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu'il y ait au monde des gens qui soient absurdes!... Mousse, prends-moi ces feuilles délavées, et mets-les à sécher en les étalant bien proprement sur une serviette... Ce thé nous servira en seconde édition pendant le voyage... Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il y ait des gens absurdes au monde! Faire une compote de thé, comme une compote d'oseille ou de chicorée!

»Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que, pour la première fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science lavatérique. Le cuisinier que nous avons enrôlé sur sa bonne mine et son dîner d'essai, et qui m'a montré de si beaux certificats, n'a jamais navigué. Je viens de me convaincre qu'il n'a mis que depuis ce matin le pied à bord d'un navire.

--Bah! vous croyez, capitaine?

--Vous allez en juger par vous-même. Cuisinier! cuisinier! Avancez!

--Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?

--Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce foulard qui est un peu mouillé, sur les haubans de misaine!

--Sur les haubans de misaine?

--Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au sec. Vous entendez bien, n'est-ce pas? sur les _haubans de misaine du bord du vent_.

--Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.»

Le pauvre cuisinier, fort embarrassé de son foulard et de la mission dont le capitaine venait de le charger, s'en alla devant, demandant à voix basse, à tous les matelots qu'il rencontrait: «Pourriez-vous me dire où se trouvent... les... les... les comment donc...? les machins _de misère_, les..., comment déjà appelez-vous donc ça?»

Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse voix: _Les choses de misère!_ De quelles _choses_ voulez-vous parler? c'est qu'il y a tant de _choses de misère_ à bord!»

«Quand je vous disais, me répétait Lanclume pendant cette épreuve, que le malheureux n'avait jamais mis le pied à bord d'un navire, et qu'il m'avait trompé en me montrant les certificats d'un autre marmiton!... Mais que diable voulez-vous, c'est un goujon de plus à avaler! Le pauvre bigre avait peut-être faim, et cette considération répond à tant de _choses de misère_, comme il disait tout-à-l'heure! Pourvu qu'il ait un peu d'intelligence et beaucoup de bonne volonté, il faudra bien lui pardonner celle-là!»

Le foulard, après bien des explications, des sarcasmes de matelots sur la pénible recherche des haubans de _misère_, venait d'être amarré et mis au sec sur l'avant.

Une épreuve plus longue, plus décisive et plus difficile attendait encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le lendemain matin, je lui vis mettre la main à l'oeuvre pour allumer son feu et préparer notre déjeûner. Le malheureux était, dans tous ses mouvemens, d'une gaucherie qui aurait donné des impatiences au plus mauvais fricoteur, si elle n'avait pas fait pitié. Je crois même que, sans la réserve que me prescrivait ma qualité de passager à la chambre, j'aurais volontiers pris à sa place la queue de la casserole et le manche du couteau de cuisine.

A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fumée et les joues toutes barbouillées de suie, ordonna au mousse d'annoncer au capitaine que le repas était servi.

Quel repas, juste ciel! Des côtelettes réduites en charbon, une omelette ramassée dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l'air d'avoir été mis à infuser dans le bouillon clair qui leur servait de sauce. Comme je m'attendais à la surprise que le chef avait ménagée sous mes yeux, à la délicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout à l'aise l'effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce détestable déjeûner.

L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de légumes, et il renvoya bientôt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les décoctions de haricots.

L'artiste italien continua à se charbonner les lèvres, de deux ou trois côtelettes qu'il s'obstinait à ronger.

La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer à déjeûner, fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais, mais fort heureusement je n'ai pas faim.

Le bon créole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitôt sur la table cinq à six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportées pour la traversée.

Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laissé même échapper aucun signe d'impatience. Seulement il avait pâli un peu en causant avec son second de l'apparence du temps... Mais au moment où tout le monde avait déjà pris son parti sur le désappointement gastronomique du matin, il s'écria en s'adressant au petit mousse: «Mousse, enlevez toute cette _saloperie_ et servez à déjeûner...»

L'enfant intelligent qui épiait le regard de son capitaine et qui était habitué à deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les chefs-d'oeuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats maussades, par le large pâté, les poulets froids, le jambon rosé et les autres pièces succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paraître et disparaître sur la table. De longues fioles de vieux vins cachetés sont substituées aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de cristal étincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit... Tout se passa à merveille ensuite: on but même, je crois, du Champagne, et l'ordonnateur, en montant sur le pont après le déjeûner, crut pouvoir proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant tremblé, en me disant à l'oreille: _Il n'y a pas tant de mal que nous le supposions: le capitaine sait vivre!..._

Oui, mais à part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait même pas faire cuire des oeufs durs.

Et effectivement ce maladroit, à qui la comtesse faisait demander chaque matin deux oeufs à la coque, ne les lui servait que durcis comme pour une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, désespérant d'obtenir des oeufs comme elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au lieu de lui servir les oeufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna, pour la première fois, des oeufs à la coque.

C'était un être à prendre décidément à rebours.

V

En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger.

(Pag. 93.)

Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine continue à être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe disciplinaire;--le châtiment gastronomique.

Lorsque l'on ne possède qu'une passagère à bord d'un navire, et que cette passagère vaut la peine d'être courtisée, rien de plus curieux que tout le mal que se donnent les jeunes hôtes du logis ambulant, pour obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la déité voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'épier le moment où la beauté, ainsi assiégée, laissera tomber la couronne sur le front de son heureux vainqueur. C'est une arène ouverte à toutes les prétentions et souvent même à tous les ridicules; arène au bout de laquelle on place la passagère comme le prix réservé d'avance au triomphateur. Les usages de la mer en ont décidé ainsi, depuis que les femmes ont pour la première fois osé s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez, depuis le moment du départ, avec quelle anxiété, à toute heure, à toute minute, on cherche à savoir ou à pénétrer les progrès que les assaillans ont pu faire sur le pauvre coeur dont la défaite leur est assurée! On s'informe, en montant sur le pont, de l'état de la victime promise à la cruauté des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait... Il semble que chaque lieue que parcourt le bâtiment pour se rendre à sa destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute inévitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est engagé à offrir à ses passagers, avec la table et le logement... Une traversée sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a de jolies femmes à bord! mais ce serait un scandale épouvantable sur mer, une honte ineffaçable pour le navire, le capitaine et tous les voyageurs.

Trop imbu peut-être de ces idées que l'on avait fait accueillir au Hâvre à mon inexpérience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait plus à la comtesse qu'à faire un choix entre nous et à avouer sa préférence, et dans cette prévision assez irritante pour mon imagination, je m'étais mis à surveiller, avec une sollicitude digne d'un plus grand succès, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et tous les indices qui pourraient me révéler, dans la conduite de mes compagnons de voyage, quelque projet de séduction ou quelque modeste envie de plaire... Je ne puis même me rappeler aujourd'hui sans rire, les calculs de probabilité que j'établissais à cet égard, en passant en revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de réussir auprès de la vive et coquette Américaine!... L'ordonnateur, me disais-je souvent, est hors d'âge et par conséquent hors de combat, malgré le soin qu'il prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies Parisiennes près desquelles il a réussi dans le monde... Les langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la journée sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme à entendre pendant un quart d'heure et non pas un homme à aimer... Moi, je suis trop peu galant, trop peu façonné au joug que veulent imposer les femmes, pour me flatter de remporter une victoire à laquelle, peut-être, je n'attache pas d'ailleurs assez de prix... Notre créole est joli garçon; il a même une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental... J'ai cru remarquer aussi que souvent ses yeux rêveurs s'arrêtaient, avec une expression de douleur et d'intérêt, sur ces traits si touchans et si doux où se peignent à la fois la souffrance et la bonté... Oui, mais les regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-là... Quel dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu'à une existence si frêle!... Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis sûr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et une affection de poitrine...

Et le capitaine?... Le capitaine est un fort joli homme, qui a de l'esprit sans jamais s'en être douté, et des manières même quand il veut s'en donner la peine... mais c'est un de ces jolis garçons qui conviennent plutôt à une imagination passionnée qu'à une âme rêveuse et romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilége de plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!...

Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus désespérante incertitude succédait à toutes mes conjectures.

Les momens où notre petite colonie nomade, condamnée à errer un mois ou un mois et demi sur l'onde, aurait pu établir ou jeter parmi ses membres quelques liens de sociabilité, étaient ceux que nous passions à table. Les heures du déjeûner et du dîner, en nous réunissant chaque jour comme une famille, auraient dû favoriser les communications un peu intimes qui n'avaient pu jusque-là exister entre des gens étrangers les uns aux autres. Mais par l'effet de l'incapacité de notre maladroit cuisinier, les repas qu'on nous servait deux fois par jour étaient si mauvais, que tous nous quittions aussitôt qu'il nous était possible, la table sur laquelle nous n'avions trouvé que des mets plutôt faits pour nous dégoûter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps, la seule peut-être des jouissances que l'on puisse se promettre à bord d'un navire.

Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manière dont nous étions traités, souffrait dix fois plus de la contrariété que nous éprouvions, que nous-mêmes des privations que nous imposait la nullité désespérante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant lui-même la vivacité de son caractère, s'était contenté de dévorer son ressentiment en silence, pour ne pas laisser éclater un emportement qu'il n'aurait peut-être pas eu ensuite le pouvoir de modérer. Plusieurs fois, en sa présence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise chère qu'ils faisaient depuis le départ, et notre passagère elle-même, la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la réserve que lui prescrivaient son sexe et les convenances, avait laissé percer la répugnance que les repas du bord inspiraient à la délicatesse de son goût et de ses habitudes... Lanclume, pour tempérer autant que possible, par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la cuisine que nous préparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait fait ample provision... Mais cette louable libéralité, de laquelle on ne lui savait pas, selon moi, assez gré, ne parvenait que trop difficilement à satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que nous avions le malheur de posséder... Plus le capitaine faisait d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir l'inutilité de ses efforts... Et je prévis le moment où il allait éclater... Il n'y tenait plus...

Un soir, on sert le dîner comme à l'ordinaire; mais ce jour-là il avait plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prédisposent tout le monde à l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont éprouvés tous ceux qui ont navigué, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir pourquoi. Le potage descend sur la table; on le goûte sans se dire un mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont quelque chose de terrible...

«Mousse, dit froidement le capitaine en pâlissant un peu, va dire au chef de descendre...»

Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c'est un arrêt ou une exécution que l'on attend...

Le chef coupable paraît au bas de l'escalier de la chambre, la casquette à la main, les yeux rouges de fumée et les joues barbouillées de suie.

«Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et goûtez-moi ce potage.»

L'ordre du capitaine est exécuté. Le cuisinier déguste le potage fumant, sorti de ses mains et de son officine.

«Comment le trouvez-vous?

--Mais, capitaine, dans la situation où vous venez de me placer, je répondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui présentait: Il n'est pas bon, mais il est mangeable.

--En ce cas-là, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. Voyons, faites comme Charles XII.

--Pourvu qu'on me donne une assiette, je le veux bien.

--Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupière...

--Comment, tout cela, capitaine...

--Oui, tout cela, M. le cuisinier.

--Mais vous me permettrez de vous faire observer...»

Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans qu'il fût besoin de le répéter, l'ordre que venait de dicter le roi du bord...

Le cuisinier intimidé, terrifié, mangea par peur, par subordination, la soupe qu'il avait préparée pour sept à huit personnes. Les passagers et les officiers se taisaient pendant cette exécution d'un nouveau genre; ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir à bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour reprendre haleine, ne purent arracher un sourire à l'assistance. La comtesse même qui avait provoqué, par sa répugnance assez mal déguisée, la sévérité du capitaine, jetait sur le jeune condamné des regards où se peignait plutôt la commisération que l'envie de rire...

La corvée finie, le capitaine ajouta ces seuls mots à la leçon gastronomique qu'il venait de donner à son gâte-sauce.

«A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le même châtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez tout seul... Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilité humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher à faire peser sur un imbécile comme vous les reproches qu'il mérite seul, et qu'un homme comme moi ne peut souffrir qu'avec le désir de s'en disculper ou de s'en venger un jour... Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue en action.»

Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les convives mangèrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mâle poitrine du poids qui l'oppressait depuis si long-temps...

Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions l'habitude à la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la promenade de digestion, je m'attendais, dis-je, à entendre mes compagnons de voyage condamner la sévérité du capitaine, au milieu des petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la parole pour blâmer, en arrière du capitaine, la conduite rigoureuse que nous avions en quelque sorte provoquée nous-mêmes, en faisant un peu trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions d'élever sur l'impéritie de son marmiton. Chacun se tint même à cet égard dans la plus grande réserve, quoique intérieurement tout le monde désapprouvât peut-être la nature du châtiment imposé à notre avaleur de soupe. Mais le capitaine était un homme avec lequel on pressentait les conséquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive à bord. Très bon humain au fond, mais jaloux de son autorité et susceptible au dernier point sur tout ce qui touchait à sa dignité d'homme et de chef à son bord, il n'eût pas manqué de repousser probablement une observation hasardée, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle, quoique avec l'esprit qu'il possédait, il n'eût pas besoin de se jeter dans la violence pour faire prévaloir ses opinions ou se donner une contenance. Mais chez lui le coeur dominait, s'il est possible de s'exprimer ainsi, l'intelligence et la réflexion. Il était marin et marin avec tous les défauts et les qualités des individus de sa profession, avant d'être homme du monde avec cette froide retenue ou cette dissimulation de bon goût que l'on acquiert dans la belle compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou qu'après le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est forcé d'estimer jusqu'à la susceptibilité, le plus prudent, pour peu qu'on ait du savoir-vivre ou de la pénétration, c'est d'éviter des contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne deviennent pas désagréables.

Rarement, depuis le départ, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il reparut sur le pont après avoir fait manger le potage de correction à M. Gustave. On aurait dit à son air dégagé qu'il venait de se décharger du poids d'un énorme fardeau, sur les épaules d'un autre. Il riait, plaisantait avec ses officiers; mais sa gaieté me paraissait avoir quelque chose de factice et de sardonique... Un bâtiment faisant route pour l'Europe à contre-bord de nous, vint en ce moment à nous ranger à portée de voix; il avait arboré le pavillon blanc avant d'être rendu assez près de nous pour pouvoir nous parler...

«Répondez à ce signal, dit Lanclume à son second; faites hisser le pavillon tricolore.

--Le pavillon tricolore!... répéta l'officier.

--Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un autre à bord?»

L'ordre se trouva bientôt exécuté. Mais le bâtiment rencontré, en apercevant ce signe inattendu, s'empressa de mettre en panne par notre travers pour s'informer des événemens qu'une telle couleur devait lui annoncer. Le capitaine du navire, entouré d'une foule de passagers, nous fit entendre alors ces mots, d'une voix émue, dont la longueur de son porte-voix semblait encore augmenter le tremblement...

«Oh! du trois-mâts, oh!

--Holà! répondit flegmatiquement Lanclume.

--D'où venez-vous?

--De Bordeaux... Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et en détachant ses lèvres du porte-voix: Oui, crois celle-là et bois de l'eau!

--Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu.

--Dix jours.

--Que s'est-il donc passé de nouveau en France?

--Vous le voyez! répondit Lanclume en montrant le pavillon séditieux, du bout de son porte-voix.

--Mais que signifie ce pavillon?

--Il signifie que l'empereur Napoléon est revenu.

--Comment revenu! Mais il est mort!

--C'est bien pour cela que je vous dis qu'il est revenu! Est-ce qu'un homme comme cela meurt jamais!

--Comment! il n'était donc pas mort?

--Quelle farce, mort!

--Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, s'il vous plaît?

--Tué dans une charge de cavalerie!

--Tué, dites-vous, dans une charge de cavalerie?

--Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma façon. N'est-ce pas la vérité?...

--Merci, capitaine, merci!

--Oui, mais à mon tour maintenant. D'où venez-vous?

--De Bourbon!

--Où allez-vous?

--Au Hâvre-de-Grâce.

--Justement il va d'où nous venons avec la nouvelle. (Haut au capitaine.) Comment se nomme votre navire?

--_Le Royal-Louis!_

--Beau nom à changer en arrivant! N'oubliez pas non plus de changer votre pavillon. Là-bas ils n'entendent pas la plaisanterie comme ici.

--Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci!

--Il n'y a pas de quoi!... Ah! ils m'ont fait changer une fois le nom de mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami, avec ton _Royal-Louis_, et ton Louis royal tué dans une charge de cavalerie à la tête de ses dragons!... Faites avancer le pavillon national à présent; il a fait son jeu encore une fois.»

Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soirée. Lui s'en montrait heureux comme un prince.