Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 3
Intéressé comme je l'étais à étudier les nouveaux compagnons de voyage que le sort allait me donner, j'observai particulièrement l'attitude et les manières de mes trois collègues passagers. C'est toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur. Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.
M. Larynchini mangea beaucoup, mangea même, si on peut le dire, avec volubilité; mais il parla peu.
M. Desgros-Ruisseaux _officia_, comme disent quelques gastronomes, avec distraction, sans ordre, et ne parla à son voisin que de bals, de spectacles, de femmes et de cannes à sucre, en accompagnant chacune des phrases de sa conversation d'une toux sèche qui me fit mal pour son avenir.
M. l'ordonnateur en chef exécuta fort passablement quelques mets de choix, mais d'un air méditatif, profond même, goûtant tout, faisant quelquefois la grimace comme un dégustateur, changeant son assiette à toute minute et la faisant toujours passer au garçon, par-dessus l'épaule. Ses lèvres minces et rentrées s'entr'ouvrirent vers la fin du repas pour laisser passer quelques légers hoquets d'assez bon ton; mais pour dire un mot agréable, pas une seule fois.
Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour nous engager à boire comme lui, en nous répétant tous les quarts d'heure: mangez bien et goûtez tout, messieurs; car c'est comme jury que je vous ai réunis autour de cette table, pour rendre votre arrêt sur le mérite de ce dîner d'épreuve.
Le dîner fut trouvé bon, admissible, et M. l'ordonnateur, à qui le capitaine s'adressa par déférence pour avoir son avis particulier, laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance administrative: «Le repas a péché peut-être par quelques détails un peu communs; mais l'ensemble m'a paru irréprochable. Cuisine méridionale, un peu exagérée, haute en goût, faible dans la base, mais cependant passable.»
Notre malheureux hôte s'était donné tout le mal possible pour nous inspirer de la gaieté, et n'avait réussi jusque-là qu'à produire beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus opposée à la gaieté qui doit régner à table. Le dessert venait d'être servi, et le capitaine voulant à toute force que son dîner finît par quelque chose d'éclatant, invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue si célèbre dans toutes les îles du vent. La plupart des chanteurs de profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde, l'occasion de se faire écouter en silence des personnes avec lesquelles ils ont craint long-temps de compromettre leur infériorité ordinaire sous le rapport de la conversation. M. Larynchini prié, sollicité, reprié, resollicité pendant un demi-quart d'heure, nous annonça qu'il allait nous chanter un air de la _Molinara_, avec une voix de femme. Mais avant de procéder à l'exécution de son ariette, il eut soin de se turbanner le toupet d'un énorme foulard jaune, et de s'attacher sous le menton une serviette qui devait remplir les fonctions d'un fichu.
Le plus criard des faussets auquel on pût s'attendre sortit de la bouche, des narines, et je crois même des yeux du virtuose, pour venir nous percer les oreilles et porter l'étonnement et l'alarme dans toute la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort embarrassante, avec l'envie que nous avions de rire de l'artiste, et la crainte que nous aurions eue de le fâcher en riant. Les garçons du logis montèrent précipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon. Cette brusque apparition n'empêcha pas le chanteur de continuer, et nous n'aurions pu trouver que très difficilement un moyen honnête de terminer cette scène burlesque, sans un ou deux maudits chats de l'hôtel, qui, errant sans doute sur les gouttières et entendant miauler notre virtuose, s'avisèrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de miauler à l'unisson avec lui.
La froide promptitude que mit l'Italien à rentrer son foulard dans sa poche et à jeter dédaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua assez qu'il n'y avait plus de chant à espérer ou à redouter pour nous. Les éclats de rire que jusque-là nous avions étouffés tant bien que mal, commençaient à frapper désagréablement les oreilles de notre capitaine, qui, plus maître de lui que nous tous, avait su conserver le sérieux attaché à son rôle, lorsqu'il vint fort à propos à ce brave homme l'idée de faire diversion à la mésaventure du maëstro, en s'écriant:
«Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune auteur du dîner dont voici les débris. Maintenant c'est un jugement consciencieux que j'attends de votre expérience et de votre impartialité. Croyez-vous bien, en votre âme et conscience, que le candidat que vous venez d'examiner soit digne d'être employé comme cuisinier en chef à bord du trois-mâts le _Toujours-le-même_?
--Oui, s'écrièrent à la fois, la main sur l'estomac, tous les convives, à l'exception de l'Italien qui probablement craignait de hasarder de nouveau sa voix, même pour n'exprimer qu'un vote.
--Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant aux garçons de l'hôtel, allez me chercher le jeune lauréat, pour qu'il soit reconnu solennellement dans le grade qu'il vient de conquérir à la pointe du couteau et de nos fourchettes.»
Le triomphateur parut, son bonnet de coton à la main, le tablier retroussé d'un côté et le couteau vainqueur glorieusement suspendu encore à la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa corvée, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main, cherchait à prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien se donner au milieu de cette scène toute grotesque pour nous et très embarrassante pour lui.
Le capitaine le tira bientôt de gêne en lui adressant ces mots:
«Comment vous nommez-vous?
--Gustave Létameur.
--Gustave Létameur, le jury gastronomique rassemblé sous ma présidence pour déguster les titres que vous avez fait valoir à la place que vous sollicitez, m'a chargé, à la suite d'un examen rigoureux, de vous proclamer chef de cuisine à bord du navire le _Toujours-le-même_, et pour vous offrir un témoignage plus éclatant encore de la satisfaction générale, permettez-moi de déposer sur votre front que vous allez avoir la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au feu.»
C'était une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de détacher de la croûte d'un énorme jambon de Bayonne.
Le nouveau chef dont la physionomie était, ma foi, fort heureuse, répondit à cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait l'infériorité de sa position.
«Soyez sûr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier à ragoût, que je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire à l'utilité du service.»
Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le capitaine, enchanté, tira quelques pièces de cinq francs de sa poche, pour que le chef triomphant gratifiât lui-même d'un petit supplément de paie, un marmiton dont il avait demandé à être assisté dans les apprêts et l'exécution de son dîner.
Ce marmiton supplémentaire, espèce de secrétaire intime, auquel aucun des convives ni le capitaine lui-même n'avaient fait attention, s'était tenu, pendant toute la scène d'installation, dans l'ouverture d'une porte entrebâillée, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord à soupçonner certain stratagème de la part de M. Gustave Létameur, dans la préparation de son dîner. Mais trop peu sûr encore de la réalité du fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier les doutes fondés sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi, dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures, à la carrière du pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts... Sotte réserve, qui m'empêcha d'épargner toute une vie de tribulations, de misère et d'abjection, à ce malheureux imprudent!
Nous nous séparâmes à minuit, ravis de la cordialité et de la franchise de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous étions donnés à bord pour ce jour-là: c'était le jour du départ...
Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle à manger, pour rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de Barbarie qui nasillait l'air de la _Molinara_.
IV
Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer.
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Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois;--incrédulité de notre capitaine;--adieux à la France;--réhabilitation du nom du navire;--notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du capitaine;--notre premier repas en mer.
Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes friandes de tristes et douces émotions, comme dirait Montaigne. Il y a dans cette soudaine séparation d'un faible bâtiment et de la terre qu'il abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pensée! Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour l'enlever au rivage, une telle immensité de périls à affronter, une si grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au moins, un long, pénible et bien terrible combat que le navire aura à livrer aux vents, aux flots, à la tempête et à la foudre!... Et voyez pourtant quel contraste entre cette scène si vive, si pittoresque du départ, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais le bâtiment n'a été plus mignon, plus soigné, mieux tenu: on dirait son jour de fête, à lui. Jamais ces matelots qui, perchés sur leurs mobiles vergues, livrent les voiles frémissantes au souffle de la brise, n'ont été aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en manoeuvrant? ils courent, grimpent, volent plutôt qu'ils ne marchent, à la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de leurs hunes ou de leurs barres, balancés par les premiers coups de roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et qu'ils ne reverront peut-être plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de mer se reportent sur l'Océan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans limites, comme l'avenir, comme le néant peut-être, mais aussi comme l'espérance.
Il était midi quand nous appareillâmes du port du Hâvre; un splendide soleil d'été dardait ses rayons étincelans sur les flots qui se gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientôt perdre de vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui déjà venaient mourir à nos oreilles. Ce jour-là, c'étaient nous qui faisions, en notre qualité de partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir en accourant sur les jetées. Étonné du grand nombre de personnes qui se pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi ordinaire que l'appareillage d'un navire attirât autant de monde hors des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutumée à ces sortes de spectacles maritimes.
«Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me répondit le capitaine, une chose qui vous intéresse cependant, vous le premier, et qui aiguillonne la curiosité de tous ces jobards?
--Et quelle chose si extraordinaire donc?
--Comment, vous n'avez pas encore remarqué que c'est aujourd'hui _vendredi_ et le _13 du mois_, par-dessus le marché, deux raisons pour que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout exprès pour donner un démenti palpable à la superstition de ces _philosophes_-là. Voilà pourquoi tous ces fainéans et ces oisifs qui connaissent mon goût pour les départs du vendredi, ont quitté leurs travaux et leurs _cassines_ pour venir voir mon bâtiment se jeter à la côte ou chavirer en larguant ses huniers!...»
Le capitaine Lanclume, après m'avoir donné cette explication, haussa les épaules de pitié, en jetant sur la foule curieuse un regard de colère et de mépris, puis il continua à commander la manoeuvre qu'il y avait à faire pour mettre le navire dehors.
La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment où le pilote qui nous avait mis en rade allait prendre congé de nous, la bouche gargarisée de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous pûmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie et l'extérieur de notre unique passagère. Sans être belle, sans être même jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'élégance de la taille et l'éclat même de la figure: ce quelque chose d'indéfinissable qui ne s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous tellement, à l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je répétai au créole et que le créole répéta à l'ordonnateur: _elle a de la grâce_. Il est bien rare que chez les femmes élevées dans un certain monde, on ne trouve pas, quelque mal partagées même qu'elles soient du côté des dons extérieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme dominant dans la personne de notre passagère était la grâce, comme je l'ai déjà dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse eût-elle été plus jolie, je crois, sa beauté n'aurait ajouté que bien peu de chose à l'agrément de sa physionomie, tant cette physionomie pouvait aisément se passer de beauté.
Je ne remarquai que long-temps après l'avoir vue, qu'elle était un peu brune quoique assez fraîche, que sa taille était petite quoique bien prise, et que sa bouche, moins grande que son bel oeil noir, était recouverte d'un léger duvet d'ébène que dans le monde on avait dû comparer quelquefois, j'en suis bien sûr, aux moustaches timides d'un jeune adolescent.
Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son départ, rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et le caractère particulier de son teint un peu prononcé. Un joli madras créole emprisonnait à moitié sa chevelure de jais; une robe gris-pâle faisait semblant de serrer négligemment sa taille qui aurait pu tenir entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement ciselés couvraient presqu'à moitié ses longs doigts délicats, entre lesquels elle s'amusait, en regardant la terre, à déchirer un mouchoir de poche de batiste, avec une expression de préoccupation que l'on ne saurait dire.
Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie, aient été regardés par une maîtresse, d'un de ces regards qu'une passagère attache sur la terre qui fuit à ses yeux? c'est la réflexion qui me vint en voyant la comtesse dire adieu à la côte de France. Elle ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforçait de retenir ses larmes. Les deux négresses qu'elle ramenait avec elle, priaient à ses pieds.
Oh! sans doute, pensais-je en moi-même, cette femme laisse quelque chose d'elle-même là... sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il nous faut quitter...
Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait déjà sous des nuages qui semblaient s'attacher à elle, pour nous laisser partir seuls.
«Eh bien! quand je vous disais, s'écria le capitaine Lanclume, pour nous arracher au sentiment que nous éprouvions tous, quand je vous disais que j'avais raison de partir le _vendredi 13 du mois_! Le temps est magnifique, la brise fraîchit et nous enlevons déjà nos huit noeuds et demi sans nos bonnettes. C'est exprès pour nous--le diable m'emporte!--que ce temps a été fait par le père éternel.»
Le chanteur italien qui s'était coiffé d'une casquette de velours vert, bariolée de filets d'or, s'arrêta tout court à ce mot de _vendredi_. L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-être pour trembler ou pour prier plus à l'aise en pensant à ce terrible mot de _vendredi_. Personne à bord, excepté le diable de capitaine, n'avait songé à ce jour-là, à cette fatale coïncidence du vendredi et du 13 du mois!
Quant à mon pauvre créole, il nous dit de la plus douce voix que puisse avoir un homme: «Peu m'importe ce jour du départ! pourvu que je puisse atteindre le tropique, je suis sauvé. C'est sous son influence que j'ai reçu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!»
Il est des hommes qui naissent organisés tout juste pour mourir à vingt ans, et qui, au terme de cette courte carrière, se trouvent avoir parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les autres sont encore enfans, hommes faits à l'âge où les enfans entrent à peine dans l'adolescence, vieillards à l'âge marqué pour la jeunesse, on les voit mourir de caducité au moment où le printemps vient de s'ouvrir couvert de fleurs et rempli d'espérances pour ceux dont ils ont partagé le berceau et les jeux.
Notre pauvre créole était un de ces hommes-là.
Les paroles mélancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine épuisée, me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait encore. Les émotions du départ, l'incertitude de son sort peut-être, avaient, ce jour-là, jeté sur ses traits les traces d'une altération profonde. Je cherchai à le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de l'état de force et de santé qu'il pouvait m'envier. Je sentais que j'étais dans la position d'un riche qui console un pauvre à qui il ne peut rien donner que des conseils. Le malade me répétait: «C'est l'air du tropique qu'il faut à mon affection... mais quand le respirerai-je cet air là!...
--Jamais! me dit tout bas à l'oreille le capitaine, du ton dont on prononce un arrêt de mort. Jamais!...» Et parlant ensuite à ses matelots: «Hé! dites donc, devant: File un peu l'écoute de misaine.»
Le dîner du jour de départ est ordinairement bien vite préparé et bien vite mangé, quand toutefois les passagers sont disposés à le manger. Tout est encore si mal installé à bord, les préparatifs nécessaires pour mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs à faire, que c'est à peine si l'on peut compter sur un potage mangeable et quelques côtelettes passablement grillées. Un pâté froid, du jambon, un poulet à la gélatine et de beaux fruits nous furent servis à cinq heures, sans que le cuisinier Gustave fût obligé de déployer à bord une partie de la science qu'il nous avait fait admirer au Grand-Hôtel du Hâvre.
La comtesse ne parut pas à table, malgré les instances du capitaine pour la décider à accepter quelque chose. Quand nous remontâmes sur le pont, après avoir fait honneur à notre premier dîner de bord, la terre ne montrait plus à l'horizon que des formes indécises flottant au-dessous de ces nuances bleuâtres qui ont quelque chose de si vague et de si vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mâle et plus sévère de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la côte de France, inondait de pourpre et d'or étincelant cette scène immense et magnifique, et au moment même où il allait disparaître d'un côté à nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui, disparaître de l'autre côté au-dessous des flots. La mer seule nous restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le navire voguait silencieusement.
Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m'arracher à mes méditations.
«Ah çà, nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous reste autre chose à faire au coucher du soleil!
--Et qu'y a-t-il donc à faire pour nous, capitaine?
--Pardieu! il y a le nom de mon navire à réhabiliter. A terre, je plie docilement sous le joug de la nécessité. Mais une fois à la mer, je me redresse de toute la force de la contrainte que je me suis imposée, je redeviens roi de ma barque, et je règne sur un théâtre mille fois plus vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse!
--Plaît-il, capitaine?
--Viens ici. Prends-moi cette paire de gants... mets-les... Voyons, as-tu bientôt fini?
--M'y v'là, capitaine! C'est qu'ils sont un peu petits.
--Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher si tu peux, le nom du navire... Charpentier, voyons, un marteau et des clous! et sautons en dehors du couronnement... Maître Lafumate, attrape à hisser le pavillon français... Et vous, messieurs, si vous savez jouer de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des braves.»
M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flûte dans le fond de ma malle.
Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: _Le Grand-Napoléon_.
Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage se découvrit, le charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrière du navire, maître Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l'air de la _Marseillaise_.
L'ordonnateur en chef n'y était plus; le créole souriait à cette scène moitié bouffonne et moitié pieuse.
Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes yeux, pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie... «C'est ici, c'est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je ressaisis toute mon indépendance d'homme et de Français et que j'en use. Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en détale! Le voilà qui file deux ou trois noeuds de plus qu'auparavant! Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-là, il était si facile d'aller vite!... Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!... Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!... Mais chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent que des regrets inutiles... Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous comme le _balan_ des boulines de revers!»
Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu'on voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit que c'était le chef qui s'exerçait et qui _étudiait_ son fourneau et ses marmites.