Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 2
»Outré de colère, révolté de la tyrannie qu'on exerçait à mon égard à propos d'une simple appellation, n'ayant même pas encore choisi un nom à ma fantaisie pour remplacer celui que j'avais cru pouvoir conserver, je m'écriai: Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore la liberté de choisir un autre nom pour mon navire, je vous déclare que mon intention est de l'appeler le _TOUJOURS-LE-MÊME_! Écrivez, verbalisez, criez, beuglez tant qu'il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne céderai pas d'un pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous plaît d'avoir peur aujourd'hui de ce que vous adoriez encore hier.
»Croiriez-vous bien que ces imbéciles tinrent conseil pendant trois ou quatre jours pour décider jusqu'à quel point les mots _Toujours-le-même_ pouvaient être considérés comme séditieux ou non séditieux?
»Le ministre à qui ils s'adressèrent pour prononcer en dernier ressort sur ce grand débat, se montra, chose extraordinaire, un peu moins bête qu'eux tous à la fois: il ordonna de tolérer ce qu'il appelait la fantaisie de mon entêtement, et je me crus délivré de toutes ces tracasseries absurdes, moyennant la concession que j'avais faite à leur stupidité.
»Ce n'était pas encore tout cependant. Mon navire avait bien un autre tort: celui de porter pour figure le buste de l'homme dont il avait reçu le nom au berceau. On alla jusqu'à exiger que le buste factieux disparût de la guibre où je l'avais glorieusement intronisé. La hache des charpentiers consomma cet holocauste politique. Mais en abattant le buste, le petit chapeau resta. C'était un présage, moi j'acceptai ce présage précieux, en gardant mon petit chapeau! C'est lui que vous voyez encore posé fièrement sur mon avant, comme sur le tombeau qu'a peint Vernet sur l'apothéose de Sainte-Hélène, que j'ai dans ma chambre, sous une branche d'un des vrais saules de cette gueuse d'île. Tenez, d'ici on aperçoit déjà ce cher petit chapeau. Celui-là redit sans phrase et mieux que toutes les histoires à deux sous, toute notre glorieuse époque militaire, parce qu'il couvrait un héroïque front, ce petit chapeau, et non pas une perruque. C'était le diadème du monde entier, enfin, avant que la couronne de France ne devînt, par une suite trop constante d'humiliations et de malheurs, la calotte du jésuitisme.--
Nous nous étions rendus, en causant ainsi, devant le navire. Avant de monter à bord, le capitaine se promena pendant quelques minutes le long du quai, en regardant son bâtiment avec des yeux de père; car il paraissait le contempler, en vérité, avec une admiration toute paternelle et une jouissance ineffable qu'il semblait vouloir me faire partager. Un homme qui travaillait à la poulaine nous masquait la vue du petit chapeau; le capitaine lui cria: Dis donc toi, chose! comment te nommes-tu déjà?
--Je m'appelle Malennec, cap'taine!
--Eh bien, Malennec, puisque Malennec il y a, tire-toi de là en double, et veille une autre fois à ne jamais passer si près de la figure du navire. C'est l'image du saint de mon église à moi.
Puis après m'avoir laissé avec satisfaction regarder pendant près d'un demi-quart d'heure, la figure de son _Toujours-le-même_, le capitaine s'écria, comme en sortant d'une profonde méditation, et avec l'air qu'il eût pris pour continuer un entretien qui n'aurait pas été interrompu:
--Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu rabattre un peu de mes prétentions et demander à ne nommer mon _Grand-Napoléon_ que le _Saint-Napoléon_, ces gaillards-là auraient peut-être bien consenti à me passer le _Napoléon_ qui leur donnait la fièvre, en faveur du _saint_ qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualité de bienheureux; mais la docilité qu'il aurait fallu pour leur faire cette concession ne se trouvait pas dans mon caractère... et quand je dis encore qu'ils m'eussent peut-être passé le _Saint-Napoléon_, je suis loin d'en être bien sûr, car ne leur est-il pas arrivé d'aller jusqu'à _décanoniser le saint_ même, en haine de l'homme qui portait le nom du bienheureux élu! Rayer par ordonnance un saint du martyrologe et faire peser des mesures de rétroactivité jusque sur le paradis! Et des dévots encore! Il y aurait de quoi, le diable m'emporte, envoyer cent fois par jour cette boutique qu'on appelle _une restauration_ au cinq cent mille tonnerre de Dieu... Ah! dites donc, vous, un peu, Lafumate?
Lafumate était le maître de l'équipage du bord.
--Plaît-il, capitaine? répondit le maître en mettant son chapeau à la main et le laissant descendre lentement le long de sa cuisse...
--Pourquoi cet étai de grand perroquet, est-il mou aujourd'hui comme une chiffe?
--C'est parce que le second a dit de le mollir un peu, capitaine!
--Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, je vous ai ordonné de le roidir, et cela à l'instant même.
Maître Lafumate ne se fit pas répéter deux fois, et je vis que le capitaine aimait à commander et à être obéi chez lui.
--Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il en s'adressant à moi avec le ton d'un homme qui poursuit la même conversation, n'allez pas vous imaginer que les _débaptiseurs_ de mon navire aient gagné plus de la moitié de leur procès avec votre serviteur... Quand je suis à terre et qu'ils me tiennent dans leur sotte et tyrannique dépendance, le navire que vous voyez là ne se nomme que le _Toujours-le-même_ et se trouve forcé, comme toutes les autres pauvres barques, de s'humilier sous les _battans_ d'un mouchoir de poche blanc, dans les circonstances solennelles. Mais une fois à la mer, bonsoir, et c'est là que je retrouve toute mon autorité et mes droits; sur mon arrière, je fais rétablir mon nom primitif: au bout de mon pic d'artimon flotte de nouveau, à l'occasion, le noble et brillant pavillon tricolore. Tous les capitaines que je rencontre ne manquent pas de dire et de faire annoncer dans les journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont croisés avec le navire français le _Grand-Napoléon_. Les peureux qui m'aperçoivent à la mer avec le pavillon proscrit, croient de suite qu'une autre révolution a eu lieu en France, et que le petit caporal est venu remettre tout à la raison. Tout cela produit, comme vous le pensez bien, un gâchis à ne plus s'y reconnaître, et ces _quiproquo_ m'amusent moi au-delà de toute expression. C'est une petite distraction que je suis bien aise de me donner de temps à autre pour varier la monotonie de l'existence du bord.
--Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie ne finisse par être découverte et par vous attirer une méchante affaire ou une répression très sérieuse de la part de ces hommes serviles qui croient faire une chose agréable au pouvoir, en persécutant plus que ne le voudrait le pouvoir lui-même?
--Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, excepté les faits qui tiennent à l'honneur et à la probité.
--Et cependant, si quelqu'un de vos gens ou de vos passagers allait lâchement révéler...
--Qui, mes gens à moi! Ah! bien oui: ils se jetteraient plutôt tous au feu que de me trahir, et quant à mes passagers, ils finissent tous par m'adorer, c'est la règle. Oui vous verrez, vous finirez aussi par m'adorer, vous tout comme un autre... Mais sautons à bord: il est bon, avant que la nuit vienne nous surprendre, que vous preniez connaissance de la petite chambre ou plutôt du boudoir que je vous réserve dans mon _ship_.
A l'arrivée du capitaine sur son pont, les hommes de l'équipage se découvrirent respectueusement et se rangèrent de côté pour le laisser passer.
Nous descendîmes tous deux dans la grand' chambre.
Cette grand' chambre, peinte nouvellement, et décorée avec un certain luxe, avait sur ses deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant à coulisses et contenant chacune une cabane, un petit bureau et une armoire.
Sur la porte de l'une d'elles, je vis une étiquette avec ces mots: _Retenue par la comtesse de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de Cumana_.
--C'est une jeune Espagnole, jolie comme les amours, me dit le capitaine. Elle va à la Martinique pour se rendre de là dans son pays, accompagnée de deux grosses négresses. Trois personnes en tout. Cela fait toujours du personnel.
Sur une autre porte, je lus: _M. Desgros-Ruisseaux, de la Dominique_.
--Celui-là, c'est un jeune et riche créole qui, après avoir fait filer pour son éducation en France les récoltes accumulées de ses habitations, a pris le parti d'aller lui-même gérer ses affaires à la Dominique, pour économiser sa fortune et rétablir sa santé, qui, je vous assure, se ressent furieusement des profusions de sa bourse.
Une troisième cabane était retenue par un _M. Larynchini, artiste_, qui, pour assurer son droit de possession sur l'appartement qu'il avait choisi, s'était avisé de coller au-dessus de la porte une espèce de carte de visite ou de prospectus, gravé en taille-douce et portant une lyre pour emblême.
--El signor Larynchini, me dit le capitaine, est un gros chanteur italien qui retourne promener dans toutes les Iles-du-vent une petite voix à faire danser les chèvres. C'est sa pacotille à lui; tous les deux ou trois ans il vient se refaire le gosier en France, rafraîchir sa pacotille de voix, et faire enfin acquisition de ce qu'il appelle de nouvelles fioritures; un vrai farceur, sérieux comme un archevêque de Cantorbéry. Il vous amusera.
Enfin la quatrième chambre réservée portait cette seule indication: _L'ordonnateur en chef de toutes les Antilles_.
--Quant à celui-ci, tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est long, sec et jaune; et jaune sec et long je le rendrai à mon arrivée: il a un grand titre et pas un seul domestique pour l'accompagner. Aussi, comme a dit notre italien chaponné, en le voyant: _Petite mousique, petite mousique et grand poupitre!_ Mais peu m'importe, ce sont là ses affaires et non pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager, et tous les passagers qui se confient à moi se trouvent sur le même pied à mon bord et à ma table.
Une fois ce petit examen biographique et critique achevé, nous parlâmes de mon passage à bord du _Toujours-le-même_. Avec des hommes comme le capitaine Lanclume, les choses s'arrangent vite ou ne s'arrangent pas du tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma pacotille, je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune créole, le gros italien et le grand ordonnateur, pour aller à la Martinique au _premier vent favorable qu'il plairait à Dieu de nous envoyer_, style de connaissement.
Par l'effet de l'opinion avantageuse qu'à la première vue le capitaine avait conçue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui touchait à la sienne, et dont il s'était réservé le privilége de disposer en faveur de qui bon lui semblerait.
Le lendemain de notre première entrevue et de notre arrangement, je me rendis à bord dès le matin, pour informer mon capitaine de l'arrivée de mes marchandises, que le roulage _accéléré_ venait de m'apporter de Paris au Hâvre, en vingt jours.
Je trouvai mon homme tout préoccupé, lui que j'avais quitté la veille si gai et si insouciant.
--Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l'impression que son air méditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais ce qui me barbouille les idées depuis ce matin?...
--Quelqu'une sans doute de ces contrariétés si fréquentes au milieu des tracasseries d'un armement et d'un départ prochain?
--Vous n'y êtes pas et vous n'y seriez même jamais si je ne vous l'expliquais pas... La gastronomie a fait depuis quelques années des progrès si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé. La première chose et la seule qu'il demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les bâtimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles, pour qu'il semble que ce ne soit plus un mérite que de bien conduire une bonne barque à sa destination; mais un bon cuisinier, c'est là l'heureux phénix à trouver; et la chose paraît si rare à messieurs les passagers, que ce n'est que sur les attestations et les informations les plus sûres, qu'ils se hasardent à mettre le pied à bord d'un bâtiment dont le _chef_ n'a pas été éprouvé par une suite de trois cents omelettes, quatre cents capilotades de volaille et autant de ragoûts de mouton, exécutés dans trois ou quatre voyages bien constatés. Voilà le degré d'abaissement auquel notre profession de marin est arrivée, mon cher monsieur. Le meilleur capitaine aujourd'hui est celui qui réussit à mettre la main sur le meilleur gâte-sauce qui daigne naviguer à cent francs par mois. Depuis l'invention des bateaux à vapeur, c'est le mécanicien qui est devenu la première personne à bord de ces sortes de bâtimens; et à bord de nos navires à voiles, c'est le chef de cuisine, qui, la cuiller à pot à la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre de la considération. Telle est, de nos jours, la décadence des choses, et c'est cette décadence-là qui me fiche un peu malheur.
--Et c'est là la seule idée pénible qui vous chagrinait lorsque je vous ai abordé?
--Eh non, ce n'est pas l'idée, mais c'est le fait en lui-même qui me taquine! Sept à huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se sont déjà offerts à moi pour remplacer le chef que j'ai été obligé d'assommer dans la dernière traversée. Je les ai tous remerciés, comme vous le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres informations que celles qu'ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment où vous veniez de me quitter, un jeune homme, très gentil ma foi, d'une physionomie ouverte et intelligente, d'une mise simple, mais très propre, se présente à moi. Il se propose pour remplir les fonctions de cuisinier à mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre deux attestations de capitaines qui prouvent qu'il a fait deux voyages, l'un à Buenos-Ayres et l'autre à la Guadeloupe, en qualité de chef, et qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zèle et capacité.
»Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d'oeil m'a trompé sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j'ai acquise en fait de physiognomonie, m'a inspiré une telle confiance dans l'infaillibilité de mes appréciations d'hommes, qu'hier, tout en vous voyant pour la première fois, sans aller plus loin, j'aurais répondu sur ma tête que vous êtes un brave et digne garçon. Aussi vous avez vu comme je vous ai de suite débité ma marchandise et confié un tas de petites choses, comme on le fait à une personne dont on est sûr.
--Capitaine, vous êtes vraiment trop bon et vous me flattez...
--Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est plutôt moi, ou, pour mieux dire, le tact que je possède... Eh bien donc, pour finir mon histoire, je vous avouerai que ce jeune homme m'a plu: ce doit être quelque chose de bon, de distingué même dans le genre gargotier, j'en suis d'avance convaincu. Mais, pour mieux m'assurer du fait, j'ai pris un moyen certain de mettre sa science à une rude épreuve, et savez-vous comment je m'y suis pris pour cela?
--Vous lui avez fait mettre la main à la pâte en présence d'un cuisinier émérite, d'un Véry assermenté par-devant les hôtels et gargotes du lieu?
--Pas du tout; je vous ai invité à dîner, ainsi que tous mes autres passagers et quelques amis qui savent manger. C'est le jeune chef qui, pour sa première nuit des armes, fera la tambouille avant d'être reçu chevalier de l'écumoire. Si le dîner est bon, je prends l'homme; s'il n'est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le laisse là; s'il est mauvais, je l'expulse en lui faisant grâce de ce qu'il m'aura gâté, et peut-être bien en le gratifiant de quelque distraction de pied, ailleurs qu'à la tête... La comtesse de l'Annonciade, notre aimable passagère, comme bien vous pouvez le penser, m'a fait répondre qu'elle était fâchée de ne pouvoir se rendre à mon invitation. C'est par forme que je l'avais invitée: c'est par convenance qu'elle refuse. Tout cela est dans l'ordre.
»A ce soir donc, à six heures précises, au Grand-Hôtel, salle nº 3, c'est là que je traite, et qu'assis tous à table, le moins gravement que nous pourrons, nous procéderons à l'examen du candidat au poste de cuisinier, à bord du navire le _Grand-Napoléon_. Ah! pardon! non, je me trompe: à bord du navire le _Toujours-le-même_. _Vive lui! morbleu!_» me dit ensuite à l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement la main. Il me quitta une minute après, bien plus content que lorsqu'une heure auparavant je l'avais trouvé rêvant à la prééminence du cuisinier sur le capitaine.
III
C'est presque toujours dans la spontanéité de nos fonctions physiques les plus impérieuses, que nos penchans moraux se trahissent ou se révèlent à l'oeil de l'observateur. On ne prend jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de dent, que dans la manière de donner une poignée de main ou de rendre un salut.
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Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon de voyage à table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;--élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts le _Toujours-le-même_.
Jamais je n'ai pu voir une réunion d'hommes s'apprêter à bien dîner, sans m'être senti frappé agréablement de tout ce qu'il y a de purement animal dans les plaisirs même les plus raffinés de notre civilisation. Dix à douze personnes bien toilettées, bien épinglées, attendant avec appétit, dans un beau salon, l'instant de dévorer le copieux repas qu'un cuisinier tout suant va jeter à leur voracité, m'ont toujours rappelé, malgré toute la délicatesse de leurs formes et de leurs manières, ces festins de la côte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la répugnance irrésistible que m'ont constamment inspiré nos usages gastronomiques, a-t-elle été quelquefois poussée si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans une société où, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on eût cherché, au contraire, à se cacher et à s'isoler pour satisfaire un des appétits à coup sûr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac à des heures déterminées par le besoin, qui fait sortir la brute de sa tanière et l'oiseau de proie de son aire ensanglantée.
On a beau dire, pour tempérer ce que l'acte de se réunir pour manger a de trop positivement matériel aux yeux de notre orgueilleuse espèce, que l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de l'agrément d'une société choisie; que le dîner d'apparat n'est que le prétexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but... Oui, mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui accompagne le début d'un grand repas, remarquez l'avidité avec laquelle ces convives, qui ne se sont réunis chez vous que pour savourer les délices de la bonne compagnie, vous font disparaître les mets offerts à leur faim et vous vident les bouteilles sacrifiées à leur soif; dites alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but caché, et l'attrait d'une société choisie le prétexte apparent... Voyez, pour peu qu'un de vos invités manque d'appétit ou soit soumis à des précautions hygiéniques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubéfie la jouissance d'un besoin physique qui se satisfait... Oh! sans doute qu'après s'être bien repus et s'être plus que suffisamment gorgés de viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront, babilleront même et que la conversation s'enflammera au feu des bons mots électriques qui jailliront de leurs cerveaux échauffés... Mais avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin à tout ce monde si pétillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les vives saillies, la joie et la pétulance si folle et si ingénieuse de vos sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger à l'auge côte à côte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable après boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dîner un acte purement intellectuel! Allons donc, c'est le prix matériel dont on paie le plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent à des êtres civilisés une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif.
En arrivant à l'heure indiquée, dans le salon nº 3 du Grand-Hôtel du Hâvre, je trouvai neuf à dix des convives du capitaine, cherchant à cacher du mieux possible l'appétit impatient, inquiet, qu'on pouvait lire sur leurs physionomies tiraillées. Il ne me fut pas difficile de deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec lesquels je devais d'abord dîner ce jour-là et faire ensuite route pour la Martinique. Le chanteur italien, vêtu de noir de la tête aux pieds, était ce gros homme qui, les mains derrière le dos, promenait dans l'appartement son faux toupet frisé de frais. M. Desgros-Ruisseaux était ce jeune homme pâle qui parlait à un étranger de la supériorité des figurantes de l'Opéra sur les plus belles filles de couleur même. Pour l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait être à coup sûr que ce grand sec, grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses longues jambes croisées, bâillant somptueusement pour conserver un air de dignité administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne connaissait pas.
Le capitaine, me prenant par le bras, me présenta affectueusement à ses amis et à ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la tête sans déranger les poignets qu'il s'était croisés sous les basques de son habit. Le jeune créole me tendit cordialement la main, et M. l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour répondre à ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces individualités-là par coeur.
Il fallut attendre une grande heure encore le dîner que les invités grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je remarquai surtout l'influence que les perplexités de l'estomac peuvent exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donné le mot pour assouvir ensemble leur faim excitée par la perspective d'un grand repas. La conversation, d'abord assez vive, était peu à peu tombée en langueur; le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies épanouies des convives, s'était effacé par degrés, pour faire place à une impression trop visible d'inquiétude et de mauvaise humeur. Il fallait enfin une pâture prompte, la pâture promise, à ces gens-là. Le capitaine, qui sentait la responsabilité que l'exigence gastrique de ses invités faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon à la cuisine et de la cuisine à la salle à manger; il suait comme dans un jour de combat quand la victoire est encore indécise ou quand la défaite commence à paraître possible...
On annonça enfin le succès de la journée, les garçons de l'hôtel vinrent crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le capitaine que _ces messieurs étaient servis_!
Le potage fut d'abord anéanti: trois ou quatre grosses pièces de viande le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselèrent sur tout cela, au milieu du silence qui n'était interrompu que par le choc des assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier service y passa tout entier, et ce ne fut qu'après avoir pris possession de la meilleure partie du dîner, que l'on commença à le goûter. A table on ne songe à faire de la science qu'après avoir fait de la brutalité gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premières observations que j'ai déjà faites à la tête de ce chapitre.