Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 14
Je ne me fis pas prier deux fois, comme on le pense bien, pour courir vers ma demeure et mettre brusquement à profit les bonnes dispositions du capitaine. Mon entretien avec cet homme singulier avait eu lieu pendant le déjeûner et le dîner qu'il m'avait forcé d'accepter chez lui. Le temps qui s'était écoulé entre les momens où j'avais trouvé moyen de lui parler de mon affaire, avait été employé en petites causeries sur nos fredaines de collége, sur mille délicieuses petites aventures qui ne sont jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous apparaissent à travers le prisme enchanteur de nos souvenirs... Les deux repas servis depuis le matin m'avaient semblé exquis, et la conversation de _l'Invisible_ avait fini par me captiver de manière à me faire paraître la journée tellement courte, piquante et variée, que je me trouvai tout étonné, en sortant de la maison, d'entendre les horloges de la ville sonner huit heures. Tant mieux, me dis-je en marchant vers ma demeure, favorisé par les ombres de la nuit, le Banian pourra sans aucune crainte me suivre jusqu'au logis où sa nouvelle destinée va se régler entre le capitaine et moi!... Pauvre garçon qui n'aura échappé aux calamités de son maronage dans les Mornes, que pour tomber inopinément à bord d'un corsaire, et peut-être même à bord d'un forban!
Mais ce fut quand il fallut arracher mon homme des bras de sa jeune négresse et aux caresses de son petit enfant, que ma corvée devint pénible! Que de larmes, de cris et de sanglots j'eus à étouffer ou à subir pour l'entraîner si loin de ces objets si chers à son coeur déchiré!... Jamais encore le malheureux ne m'avait autant ému... A bord du capitaine Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil et d'exaltation pour qu'il méritât d'être plaint. En arrivant à la Guadeloupe, je l'avais vu misérable, mais plein de foi dans l'avenir et assez heureux de ses espérances pour n'avoir pas encore besoin de pitié. Plus tard, chez son marchand de cigarres, il me semblait avoir pris de l'aplomb et même avoir acquis un certain degré d'insolence. Quelques mois après son état passager de splendeur et de folie, je n'avais eu à plaindre que son impertinence et ses profusions, et mes yeux s'étaient détournés de lui avec plus de dégoût encore que de colère. A son retour inattendu des Mornes, où pendant si long-temps il avait si cruellement expié ses désordres et son bonheur d'un jour, je n'avais encore vu en lui qu'un être plutôt souffrant des maux de la vie physique que des émotions d'une âme bourrelée de regrets; mais, ma foi, au moment de se séparer de Supplicia et de son fils, je crus voir dans le Banian les signes les plus touchans de la douleur paternelle et du martyre conjugal, et je me sentis alors réellement attendri... Ce ne fut enfin qu'après avoir vaincu mes propres sentimens et la résistance qu'il opposait à mes instances, que je parvins à l'entraîner loin de sa petite famille, et non encore sans promettre à la pauvre et confiante Supplicia, que, dans une heure au plus tard, je lui ramènerais celui qu'elle regardait comme son époux et comme le seul appui que le ciel eût donné à son petit mulâtre.
Nous marchâmes tous deux en causant vers la demeure du capitaine, mais sans entrer dans aucun détail bien précis sur mes intentions et le plan que j'avais arrêté. Rendu à la porte du salon où nous attendait _l'Invisible_, je crus devoir inviter le Banian à me laisser parler en particulier à celui qui voulait bien se charger de son sort et de son avenir. J'entrai donc seul dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai assis près du piano, écrivant une lettre, et je remarquai que, pendant ma courte absence, il avait changé de costume. Un long et léger manteau d'étoffe bleu de ciel descendait de ses larges épaules jusqu'à ses talons encore garnis de leurs éperons d'or. Un énorme chapeau de paille soyeuse ombrageait son front et cachait à moitié son cou décolleté...
A mon arrivée il se leva, et me montrant le mot qu'il venait de tracer... «Tiens, me dit-il, mon ami, lis: notre homme est là, n'est-ce pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec lequel il se rendra à bord dans le canot que nous allons appeler à terre pour l'enlever au rivage, où la banqueroute, les créanciers, les jolies femmes et les chasseurs de nègres marons l'ont si joliment et si singulièrement houspillé. Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre de recommandation...» Je lus:
«M. le second de _l'Oiseau-de-Nuit_ fera reconnaître le porteur de la présente en qualité de _capitaine d'armes_. Des effets lui seront remis à bord, où il restera consigné jusqu'au départ.
_Moi!_»
«Pour mener la chose promptement, comme j'en ai l'habitude, ajouta _l'Invisible_, partons de suite avec ton homme, ou plutôt avec ta pièce d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer les gens avec ponctualité, sans faire de bruit et sans provoquer surtout le scandale des fidèles. Appareillons.»
Nous sortîmes tous les deux. Le Banian nous suivit, et notre petit cortége nocturne s'achemina de la maison du capitaine vers le rivage de la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus rapproché du mouillage où flottait silencieusement _l'Oiseau-de-Nuit_.
Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi quart d'heure au plus, nous échangeâmes à peine quelques mots entre nous trois, sur la beauté de la soirée, l'apparence de la nuit, et la clarté de la lune, qui blanchissait déjà la cime des cocotiers sous lesquels nous allions nous enfoncer pour arriver à portée de voix du navire. J'aurais, je l'avoue, donné quelque chose de bon coeur pour savoir ce que pensait notre Banian, en suivant à mes côtés ce grand inconnu enveloppé d'un manteau, et cachant sa mâle figure sous les énormes rebords de son chapeau espagnol. A la démarche et à la mine du pauvre fugitif, on l'eût plutôt pris pour un condamné que l'on ramène en prison, que pour le futur capitaine d'armes d'un corsaire indépendant. Jamais encore, je le parie bien, il ne s'était trouvé dans une aussi grande perplexité d'âme.
Dès que nous fûmes arrivés dans l'allée d'arbres qui bordent le rivage où nous avions affaire, _l'Invisible_ s'arrêta le premier pour crier: «_Oiseau-de-Nuit! Oh!_»
Une grosse voix sinistre, partie du bord, répondit presqu'aussitôt _hola!_ à la voix retentissante que l'équipage venait de reconnaître pour celle de son capitaine.
En moins de cinq minutes, un des canots du brick se trouva rendu à nos pieds, avec deux fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrière.
«Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant à _notre protégé_: vous remettrez ce billet au second... Bonne nuit!»
A peine le Banian eut-il le temps de me prendre la main et de me la serrer avec une expression de reconnaissance et d'effroi que je ne compris que trop bien. Le canot venait de l'emporter tout tremblant, tout bouleversé, à bord du mystérieux corsaire.
Je ne savais en vérité pas, en ce moment, si je devais remercier mon ami _l'Invisible_, du service qu'il venait de me rendre, tant la position de l'infortuné Banian me faisait encore pitié...
Je ne fus tiré des réflexions apitoyantes que me causait ce brusque départ, que par la voix du capitaine, qui rompit le silence pour me dire:
«Maintenant que notre petite expédition est faite, retournons en ville. J'ai là certaine chose qui doit occuper le reste de ma soirée... Tu ne saurais croire le plaisir que tu m'as procuré en tombant ce matin chez moi comme une bonne fortune... Oui, c'est le mot: et plus d'une bonne fortune, je te le jure, ne vaut pas cela... Mais je me doutais bien que j'avais encore quelques questions à te faire. Dis-moi là, sincèrement, tes petits affaires ici vont-elles à ta fantaisie?...
--Mieux, je te l'ai déjà répété, que jamais je n'aurais osé l'espérer.
--A la bonne heure au moins; car s'il en était autrement et que tu me cachasses, par une gauche timidité, ou une fausse pudeur, quelques billets difficiles à payer, quelques pénibles embarras de commerce, je ne te pardonnerais jamais ce manque de confiance. Voilà mon genre de susceptibilité à moi. Je cours les mers pour moi et mes amis, et si mon état me condamne quelquefois à faire des malheureux sur l'eau, je veux me faire pardonner les torts de mon métier, en faisant passer l'or des infortunés que je ne connais pas, dans les mains des bons enfans que je connais et que j'estime.»
Jamais quelque chose d'aussi étrange que mon ami Ramont, ne s'était offert encore à ma vue!
Je l'écoutais avec une attention mêlée d'étonnement et presque d'admiration. Il parlait avec tant d'autorité et d'éloquence à la fois, ce diable d'homme, que je craignais en lui répondant de faire évanouir le charme que j'éprouvais à l'entendre. Et je crois que si notre entrevue s'était prolongée, j'aurais fini par ajouter foi, comme tous les autres, aux contes populaires qui en avaient fait un être surnaturel.
Les groupes de nègres, qu'il nous fallut fendre pour retourner à la ville, vinrent nous rappeler que ce jour-là était dimanche. L'air tiède et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre des tambours, des tamtams et du bruit confus des chansons improvisées par les danseurs et les danseuses de ces bals en pleine savane; il me sembla, au milieu du brouhaha infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, avoir entendu le nom de _l'Invisible_ s'élever du centre d'une troupe délirante de nègres Ibos, les poètes les plus féconds de cette pléiade de nations sauvages, transplantées de la Côte, sur le sol civilisé de nos îles. Nous écoutâmes; le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques chantait avec accompagnement de grelots et de tambourin:
Ous ça di pas possible, Et moi di ous, moi vu, Cap'taine _l'Invisible_, Qu'à terre li descendu. Ah, Kalinda! Dansez chica! Cap'taine _l'Invisible_, Oui _l'Invisible_ y est là.
Quand vent chasser navire, Mat'lots crié: «_Ah! ah!_ »V'là grand brick qui chavire, »Et cap'taine pas là.» Ah, Kalinda! Dansez chica! Grand cap'taine li dire: Quoi ça ça y est? _Moi là!_
Ous l'as vu, _l'Invisible_, Li yètes bien fanfaron. Mat'lots dient li terrible, Tites filles a dient: non, non! Ah, Kalinda! Dansez chica! _L'Invisible_ pas terrible, Quand tite fille dit: _Moi là!_
Voix à li pas trop dire (dure) Quand chanté tite chanson; Mais quand gros canon tire, Voix li qu'a faire boun, boun! Ah, Kalinda! Dansez chica! C'est quand gros canon tire, _L'Invisible_ dit: _Moi là_.
J'observais attentivement la contenance de mon ami, pendant que les poètes nègres célébraient ainsi ses faits et gestes en sa présence. Il haussait les épaules en souriant de dédain et en m'engageant à nous éloigner de cette cohue au milieu de laquelle il aurait pu finir par être reconnu, malgré l'ampleur du manteau et de la coiffure qui le cachaient à tous les yeux. Au moment où nous faisions quelques pas pour nous écarter des danses, un noir tout suant, tout haletant, vint l'aborder en le saluant par son titre de commandant.
«Ah! c'est toi que j'ai envoyé hier avec une commission au Fort-Royal, lui dit _l'Invisible_ dès qu'il l'eut reconnu à la lueur des torches qu'agitaient les nègres danseurs.
--Oui, commandant, lui répondit le messager nocturne. J'ai couru tant que j'ai pu, et me voilà avec la nouvelle...
--Eh bien! parle, tu peux tout dire devant monsieur.
--En ce cas, commandant, je vous annonce que le brick _le Scorpion_ ne partira du Fort-Royal pour la Côte-Ferme, que dans trois jours au plus tôt...
--Dans trois jours au plus tôt, répéta _l'Invisible_ d'un air méditatif... Dans trois jours... C'est justement ce qu'il me fallait... Tiens, nègre, voilà pour ta course à travers les Mornes... Et si tu dis un mot avant demain soir... eh, bien! ma foi... tu n'en diras pas deux... Trotte, trêve de remercîmens, va boire, et laisse-nous tranquilles.»
A peine venait-il de terminer avec son émissaire, qu'une petite négresse, qui me semblait nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira mystérieusement mon homme par le pan de son manteau. Surpris de se sentir abordé aussi familièrement, le capitaine se retourne brusquement... _Maîtresse moué_, lui bégaie tout bas la discrète messagère, _qu'a voulé parler ba ous_...
«Ah! c'est toi, petite sotte, arrive donc, répond _l'Invisible_, je t'attendais depuis une heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant la main. Demain au soir j'appareille, et je ne te reverrai peut-être plus. Mais compte bien que je ferai pour le jeune homme que tu m'as confié, tout ce que tu dois attendre de moi... Je te quitte un peu subitement; mais, vois-tu, après avoir consacré la journée à l'amitié, il faut bien sacrifier quelques instans de la nuit aux humaines faiblesses... adieu donc, adieu!... C'est maintenant que ma prétendue qualité d'_Invisible_ me serait nécessaire... Adieu, mon brave camarade, adieu!»
Et en prononçant ces derniers mots, je vis disparaître mon fantôme, guidé par la petite négresse, dans l'obscurité que jetaient le long des maisons, les grands arbres de la promenade sur laquelle il venait de me laisser, tout ébahi de lui, tout étonné du rêve qu'il me semblait avoir fait ce jour-là...
Je ne sortis de ma longue préoccupation, que lorsque le manteau et le chapeau du capitaine se furent tout-à-fait effacés dans l'ombre où s'étaient perdus mes derniers regards.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DU TOME PREMIER.
Préface. Pag. 5
I. Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine; --pacotille;--le départ pour le Hâvre;--politesses commerciales. 9
II. Le port du Hâvre;--le capitaine Lanclume et son navire, le _Toujours-le-même_;--ma première visite à bord;--mon passage est arrêté;--réflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;--embarras pour le choix d'un cuisinier. 21
III. Le cuisinier à l'essai;--dîner d'épreuve;--un compagnon de voyage à table;--l'air de la _Molinara_ interrompu; --élection et couronnement du cuisinier du trois-mâts le _Toujours-le-même_. 47
IV. Un départ le vendredi de la semaine et le treize du mois; --incrédulité de notre capitaine;--adieux à la France; --réhabilitation du nom du navire;--notre cuisinier à l'épreuve n'a jamais navigué;--longanimité du capitaine; --notre premier repas en mer. 63
V. Notre passagère ne fait pas encore un choix;--notre cuisine continue à être détestable;--dépit du capitaine;--la soupe disciplinaire;--le châtiment gastronomique. 85
VI. Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de poète sur le gaillard d'avant;--vague résolution. 101
VII. Syllogisme du capitaine;--les vivres coupés;--mutinerie; --punition;--l'équipage pris par la famine. 113
VIII. Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de cape;--il faut laisser arriver;--soumission de l'équipage mutiné;--le voeu à la Sainte-Vierge;--un passager de moins. 131
IX. Projet de vengeance;--confidence;--poésie;--la passagère a fait un choix;--demi-aveu. 147
X. Saint-Pierre-Martinique;--aspect des colonies;--le Banian; --début du Banian dans les affaires de place. 173
XI. Vie des Européens aux Antilles;--nouveau projet de pacotille;--une circulaire commerciale. 195
XII. Une fortune bâtie sur le sable;--un jour de fatalité. 215
XIII. Une fête;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune. 233
XIV. Supplicia la pauvre négresse;--exil dans les Mornes; --embarras qui succèdent au _maronage_ du Banian. 251
XV. Le capitaine Invisible:--un camarade de lycée;--une évasion. 281
FIN DE LA TABLE.
PUBLICATIONS NOUVELLES.
IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18.
UN ÉTÉ A MEUDON, par _Frédéric Soulié_. 2 vol. in-18.
LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adressées à Bancal-des-Issarts. 1 vol. in-18.
MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18.
LA FOLLE D'ORLÉANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18.
LE DOUBLE RÈGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18.
ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18.
HEMBYSE, Histoire gantoise du seizième siècle, par le _baron Jules de St.-Genois_. 3 vol. in-18.
FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scènes de la vie privée_.
LA BÉDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18.
DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, 6me édit., 2 beaux vol. très grand in-8º, imprimés en caractères neufs, papier vélin.
JOURNAL D'UN DÉPORTÉ NON JUGÉ, par _Barbé Marbois_. 2 vol. in-18.
SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18.
VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18.
ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzième siècle, par _Lottin de Laval_. 2 vol. in-18.
CHANTS DU CRÉPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18.
CORISANDE DE MAULÉON ou LE BÉARN AU XVe SIÈCLE, par l'auteur de _Natalie_. 2 vol. in-18.
NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18.
COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18.
SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18.