Le Banian, roman maritime (1/2)

Part 13

Chapter 133,930 wordsPublic domain

Un coup de canon de partance vint, au soleil levant, m'arracher à mes méditations sur les embarras de ma position et la facilité de mon caractère trop obligeant.

Ce coup de canon venait d'être tiré par un corsaire Buenos-Ayrien qui, depuis quelques jours, nous était arrivé, on ne savait trop pourquoi, sur rade. Il rappelait son équipage à bord depuis quarante-huit heures, pour rallier tout son monde afin d'appareiller le lendemain ou le surlendemain pour aller on ne savait encore où.

Ce corsaire, que j'avais déjà remarqué avec les autres curieux de l'île, était un grand brick de dix-huit à vingt canons, équipé, tenu, peigné, épinglé comme un bâtiment de l'État, et commandé, disait-on, par un jeune et vaillant marin français, que l'on ne désignait que sous la dénomination assez étrange du _capitaine Invisible_. Le nom du navire lui-même n'était guère moins singulier que celui de son commandant: il s'appelait _l'Oiseau-de-Nuit_!

Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une des idées que venait de faire jaillir dans ma tête la lueur du coup de canon de partance, si le _capitaine Invisible_ consentait à recevoir à son bord un bandit de plus, il me rendrait là un bien bon service! Il lui serait si facile, à lui, d'enlever sans inconvénient de la colonie, l'homme que je me suis mis sur les bras, qu'il ne demanderait peut-être pas mieux que de se charger de la corvée, moyennant une honnête rétribution... Allons de ce pas même trouver le _capitaine Invisible_, et nous verrons ce qu'il nous dira.

Je demandai au premier passant que je rencontrai, la demeure du capitaine. Son nom avait déjà acquis une telle popularité dans la ville depuis les quelques jours de son arrivée, que les nègres avaient fait une chanson sur lui et sur ses exploits, sans connaître probablement beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne. Il ne me fut donc pas très difficile de me faire indiquer la demeure du fameux capitaine.

_L'Invisible_ était descendu dans une des plus jolies maisons de la place de Mouillage, maison qu'il avait louée pour lui seul pendant le temps de sa relâche à Saint-Pierre.

A la porte du logis qui m'avait été montré du bout du doigt, je vis deux très beaux chevaux de selle, tout prêts à recevoir leurs cavaliers, et que tenait roide par la bride, un petit nègre fort gentil, vêtu en jockey anglais.

Un homme à la taille élancée, au maintien élégant et en costume de cavalier fashionable, s'était montré de loin à moi, la cravache à la main; et après avoir jeté un coup d'oeil de maître sur les coursiers, était rentré dans la maison avant que je fusse assez près de lui pour bien voir sa figure.

Je demandai le _capitaine Invisible_ à une grande fille de couleur, placée debout sur le seuil de la porte...

«Le voilà qui va partir pour la promenade, me répondit la grande fille.

--Qu'est-ce qui me demande là? s'écria, du fond de l'allée, une voix dont la vibration produisit sur moi l'effet le plus extraordinaire.

--C'est un monsieur qui désire parler à M. le capitaine, dit la jeune habituée du logis.

--J'y suis à l'instant; qu'on fasse entrer dans le salon.»

J'entrai donc dans le salon en attendant que le capitaine me fît la faveur de m'entendre, car c'était lui qui venait de parler. Le temps qui s'écoula avant son arrivée me permit, au reste, d'examiner un peu l'appartement dans lequel je me trouvais pour la première fois. Des persiennes chinoises descendant sur quatre larges fenêtres empêchaient le soleil de pénétrer entre leurs réseaux, en laissant la brise du matin seule exhaler sa fraîcheur à travers leurs mobiles dessins de fleurs. Deux ottomanes de crin, des fauteuils de très bon goût, des glaces et un piano à queue, complétaient l'ameublement élégant de cette salle d'attente.

Quand le capitaine parut à mes yeux, je le reconnus, malgré l'incertitude du demi-jour vert que les persiennes jetaient dans l'appartement, pour l'homme que j'avais aperçu de loin, jetant un coup-d'oeil sur ses chevaux de course. Il me salua gracieusement en s'excusant, en des termes choisis et d'un ton tout-à-fait de bonne compagnie, de m'avoir fait attendre si long-temps. «Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, monsieur, pour que nous puissions parler de l'objet qui me procure l'avantage de vous recevoir... Mérilla! Mérilla!

--Plaît-il, monsieur le capitaine? répondit en se présentant encore la belle et grande fille.

--Faites lever un peu ces persiennes du côté du jardin, là, du côté où le soleil ne donne pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit salon. Eh bien! monsieur, maintenant vous me voyez tout disposé à vous entendre et à vous... Eh! bon Dieu, s'écria en s'interrompant tout-à-coup _l'Invisible_, dès que l'élévation des persiennes lui eut permis de voir mes traits; est-ce que nous n'avons pas déjà eu le plaisir de nous connaître?

--Mais effectivement, il me semble!... m'écriai-je à mon tour, en examinant de plus près la figure de mon interlocuteur.

--Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade de classes et de fredaines. Le coeur ne se trompe jamais dans ces sortes de reconnaissances-là: c'est toi... embrassons-nous provisoirement...

--Comment, il serait possible que ce fût... Mais oui! c'est bien toi, mon bon et vieil ami. Embrassons-nous plutôt deux fois qu'une.»

A la suite de cette reconnaissance et du double embrassement qu'elle entraîna, arrivèrent les épanchemens de l'amitié, les questions et les confidences. Mon ancien camarade Ramont, car c'était le nom qu'il portait au lycée, me demanda d'abord ce que je faisais à la Martinique. Je lui racontai en quelques mots ma vie depuis qu'à l'âge de quatorze ou quinze ans, nous nous étions perdus de vue tous les deux. Ensuite, ce fut à lui de parler, et je me disposai à l'écouter avec d'autant plus de plaisir, que je m'attendais au récit de quelques-unes de ces bonnes aventures dont une existence comme la sienne avait dû être semée. Mais avant de satisfaire ma curiosité, mon ami jugea à propos de donner quelques ordres aux gens de sa maison, en appelant encore Mérilla!... Mérilla parut.

«Mérilla, monsieur déjeune et dîne ici. Agissez en conséquence... Dites à mon jockey, au petit William, de desseller mes chevaux. Je n'irai pas à la promenade aujourd'hui; n'oubliez pas aussi que, pour le moment, je n'y suis pour personne.»

La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation qu'il avait un instant interrompue pour dicter ses ordres, et bientôt il arriva ainsi au commencement de son histoire:

«Tu dois te rappeler qu'au lycée, j'étais un bon élève, assez soumis, passablement exact, mais d'un caractère un peu fantasque, plus enclin aux amusemens et aux plaisirs périlleux, qu'aux jeux paisibles et aux récréations paresseuses. Mes parens me destinaient au service militaire; et moi, pour ne pas trop contrarier le goût de ma chère famille, et pour en faire un peu à ma tête, je me fis marin. L'apprentissage du métier, presque toujours si pénible pour les autres, ne fut pas très rude pour moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne volonté dans un noviciat qui satisfaisait mes penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais en course déjà comme second, et la paix me trouva ou me surprit capitaine de corsaire, à vingt-et-un ans.

»J'avais gagné quelque peu d'argent à ce métier-là: mais le goût que, même dans l'exercice de ma rude passion, j'ai toujours eu pour un certain luxe, ne me permettait pas de rester long-temps inoccupé... La marine marchande m'offrait bien une carrière que j'eusse pu parcourir tranquillement, mais quand on a tâté de la course, les voyages à la papa sur mer me paraissaient bien fades, bien insipides. Je sentais parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout exprès recommencer la guerre pour moi, afin de m'offrir l'occasion d'exercer l'état qui me convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait pas, dans quelque coin du monde, deux nations qui se battissent entre elles sur mer, et j'appris bientôt que les colonies espagnoles insurgées, livraient encore quelques escarmouches sur l'eau aux bâtimens qu'elles pouvaient rencontrer naviguant sous le pavillon de leur ancienne métropole.

»Je pouvais me faire Espagnol métropolitain et fidèle, ou Espagnol colonial et révolté. J'avais le choix. Mais la révolte m'alla mieux que la fidélité. D'ailleurs, pour s'introduire dans le corps déjà organisé de la noble et antique marine espagnole, il aurait peut-être fallu des titres ou des protections. Chez les colons insurgés, il y avait une marine à former, et l'on est moins difficile sur le choix, quand on manque de tout. Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire à personne, sans même, je crois, en informer la nation dont il m'avait pris fantaisie de devenir le sujet et le très humble serviteur.

»Il faut te dire aussi que la recommandation que je portais avec moi, ou plutôt qui me portait elle-même en arrivant dans la Plata, était assez propre à me faire accorder la naturalisation de citoyen argentin, sans autre forme de procès.

»Je mouillai à Buenos-Ayres, pour mon début, avec une goëlette de quatorze canons, que j'avais fait construire à Bayonne, en intéressant dans l'opération qui m'était venue dans l'idée, tous ceux de mes amis qui avaient de l'argent et l'envie de placer leurs fonds à gros intérêts.

»Tout jusqu'ici m'a réussi au-delà de mes espérances et de celles des actionnaires qui m'avaient confié la gestion de l'opération. J'ai fait la guerre aux Espagnols, et peut-être bien même, par erreur, à quelques autres nations maritimes, avec le bonheur le plus constant. Je pourrais presque dire que depuis trois ans enfin, j'ai navigué en bas de soie et en pantoufles, car la mer n'a encore été couverte pour moi que de fleurs, de parfums et d'or. La terre au reste, avec ses délices, ne m'a jamais endormi sur ses roses, et j'ai su concilier toujours, par un accord heureux, mes goûts pour le luxe et les plaisirs recherchés, avec l'activité et l'ordre nécessaires à ma profession. Aujourd'hui, comme tu le vois, je commande le plus beau corsaire de la république, et je pourrais même ajouter toute la marine buenos-ayrienne, résumée dans mon seul navire. Je fais ce que je veux; je m'arrête où je me trouve bien; je pars quand bon me semble pour aller où il me plaît, et avec cela, ma foi, j'ai le bon esprit et la saine philosophie de me croire heureux et de vivre content.

--Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui me paraissait avoir dû être si aventureuse, s'est bornée à ces événemens si simples et si naturels?

--Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas toujours croire que, parce que l'on est corsaire, on mange les hommes tout crus et les femmes sans se donner la peine de les éplucher de leurs vêtemens... Mais tiens, tu viens de m'appeler là par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne saurais croire le plaisir que tu m'as fait! Il y a si long-temps que ce nom si rempli de tant de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti à mes oreilles!

--Ah! c'est vrai, on ne te connaît ici que sous la dénomination du _capitaine Invisible_. Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en sommes sur ce chapitre, la signification énigmatique attachée à ce nom singulier?

--Sottise que tout cela, sottise, mon ami! C'est un conte populaire, une superstition même que l'on a bâtie sur une fable. A propos, tu étais venu, sans te douter que tu me connusses, me trouver pour quelque chose, n'est-ce pas?

--Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais maintenant, je t'avouerai sans détour que je serais bien aise d'apprendre pour quelle raison on t'a surnommé _l'Invisible_.

--Eh, bon Dieu, je me suis tué à le crier à tout le monde, et personne ne m'a cru; on a mieux aimé ajouter foi à une absurdité qui tendait à me faire passer pour un être extraordinaire, qu'à une farce qui expliquait tout naturellement une chose fort commune. O les hommes! les hommes! est-ce donc imbécile, les hommes!... N'est-il pas vrai? Mais ton affaire, voyons un peu?

--Après la confidence que j'attends de ton amitié, tiens, je suis peut-être en ce moment aussi imbécile que les autres, et plus indiscret encore sans doute; mais j'attends...

--Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse pour la centième fois! Tu vas voir combien est vulgaire l'origine des plus beaux surnoms en général, et de celui de ton ami en particulier.

»Imagine-toi que, commandant un corsaire mouillé aux îles Sainte-Catherine, je me trouvais à terre au moment où tout annonçait un coup de vent prochain. Comme il faisait nuit quand l'apparence soudaine du mauvais temps m'engagea à retourner tout de suite à mon bord, et que je ne rencontrais personne, pas même un nègre sur le rivage pour m'y conduire, je pris le parti de sauter tout seul dans un misérable rafiau que je détachai sans peine de la plage, et avec lequel, au bout d'une demi-heure, en tirant comme un perdu sur mes deux pagaies, je parvins à me rendre le long de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient à bord en prenant les dispositions nécessaires contre la tempête qui se préparait, les avait empêchés d'entendre le clapotement de mon rafiau et de remarquer mon arrivée. Je profitai de ce moment de confusion pour grimper par l'arrière sans être vu, en envoyant d'un coup de pied mon rafiau en dérive, et une fois sur le pont en descendant, d'un autre coup de pied, tranquillement dans ma chambre.

»La tempête se déclare et devient si furieuse, que mon corsaire est enlevé au large par l'ouragan, qui vient de casser ses câbles. Le second du navire, chargé de la responsabilité des événemens en mon absence, se lamentait de me savoir à terre.

»Si encore, dans notre malheur, le capitaine était là, disait-il, eh bien, je me moquerais de la perte du corsaire, si nous devons nous perdre.--Oui, répétaient tous mes matelots rassemblés sur le pont, si le capitaine, au moins, était avec nous!... Ah! pourquoi n'y est-il pas, lui!...--Eh bien! qu'y a-t-il, m'écriai-je en sortant de ma chambre, où je m'étais tenu caché, et en leur faisant entendre ma voix au sein de la nuit et de la tourmente, c'est moi que vous demandez; mais ne suis-je donc pas avec vous?

»Ces paroles, prononcées d'une voix tonnante et dans un pareil moment, produisirent sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant. Il semblait que je fusse descendu des nues enflammées, au milieu d'eux, pour les secourir dans la tempête... D'où est-il venu? Où était-il? par où est-il passé? se demandaient-ils les uns aux autres, avec joie d'abord, avec surprise ensuite, et puis enfin avec une espèce de terreur superstitieuse. Mon second, tout ébahi, osait à peine en croire ses yeux; mes officiers ne m'approchaient presque plus que comme un miracle. Je donnai pendant l'ouragan les ordres nécessaires; ma manoeuvre réussit, le navire fut sauvé, et quand, au bout d'un ou de deux mois de croisière, je revins à Buenos-Ayres, chargé d'un peu de butin espagnol, tout mon équipage s'empressa de proclamer mon invisibilité, fondée sur mon apparition subite à bord pendant le coup de vent de Sainte-Catherine. De là, les contes, fables et romans que le _siècle_, que les _contemporains_ ont faits sur le compte de ton serviteur. Hein! quand je te le disais, qu'excepté nous, c'était bien bête les hommes?

»L'envie de m'amuser un peu de la surprise de mes gens, m'engagea à leur cacher quelque temps le mystère de mon arrivée à bord. Mais eux s'avisèrent de prendre la plaisanterie au sérieux, et quand je voulus leur expliquer mon prodige, il n'était plus temps. La crédulité s'était emparée de l'aventure pour lui faire peut-être courir un jour les quatre parties du globe.

»Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais sans l'autre; et le hasard se chargea d'ajouter encore un autre motif à celui qui, déjà, m'avait fait passer pour un homme fort raisonnablement extraordinaire. Une nuit, étant en cape sur un autre bâtiment, avec un temps épouvantable, un coup de mer tombe à bord, balaie mon pont, défonce tous mes bastinguages et m'enlève, moi qui te parle, avec cinq ou six de mes hommes qui se noient. Plus heureux ou plus adroit que ces pauvres diables, au lieu de me laisser engloutir par la mer, je saisis une des sauve-gardes du gouvernail, et Dieu aidant, je grimpe par l'arrière sur le pont, où le coup de mer venait de jeter le désordre... Tout autre, peut-être, se serait empressé de répondre: _me voilà!_ aux cris de l'équipage qui hurlait: _le capitaine est à l'eau, sauvons le capitaine!_ Plus calme, plus philosophe que cela, moi je me contentai de descendre, à pas de loup, dans ma chambre, de me coucher et de m'endormir, pendant que mon second faisait mettre à la mer une embarcation, qui manqua de se perdre, en me cherchant au milieu des lames furieuses.

»Le lendemain matin, au moment où tous mes officiers et mes matelots encore consternés réparaient, tant bien que mal, les avaries de la nuit, je monte, j'apparais frais et reposé sur mon gaillard d'arrière, pour demander des nouvelles du coup de mer, et donner froidement mes ordres souverains.

»L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure, produit plus d'effet aux yeux ébahis de mes gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient mis volontiers mes habits en pièces pour en faire des reliques, si j'avais été d'humeur à me laisser traiter comme un saint... Oh! dès lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus permis de nier le pacte que j'avais passé avec le diable. Je devins, bon gré mal gré, un être surnaturel, une espèce de démon des eaux, un bienheureux, ou un damné, que sais-je! Le plus simple bon sens expliquait tout; on aima mieux attribuer mes deux aventures à un miracle, et ton ami de collége est devenu, en dépit du sens commun, et en dépit de lui-même, le _Capitaine Invisible_, prêt à te servir en toute occasion, s'il en était capable.

»Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne trop de l'acharnement stupide que l'on a mis à faire de moi un être mystérieux, un personnage cabalistique. Les contes absurdes dont j'ai été l'objet m'ont rendu au moins ce service, que les matelots dont j'ai besoin me vénèrent presque à l'égal d'un envoyé de l'antechrist ou du ciel. Tu ne saurais t'imaginer même le respect fanatique avec lequel ils m'approchent, parlent de moi, et exécutent mes moindres ordres. Aussi je puis bien t'assurer qu'aucun capitaine n'a jamais navigué avec plus d'agrément et d'autorité que je le fais. A terre, c'est à qui s'embarquera avec moi; à la mer, c'est à qui m'obéira le plus servilement. D'un mot, je ferais sauter tout mon monde dans une fournaise; d'un coup d'oeil, j'enverrais mes cent cinquante drôles à l'abordage d'un vaisseau à trois ponts, persuadés, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu qu'ils trouvent le moyen de me contenter, il n'y a ni tempête, ni écueils, ni feu, ni abordage à redouter, et que je suis toujours là pour parer à tous les événemens de ce bas-monde... Mais c'est avoir jasé assez de toutes ces niaiseries... Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire qui t'amenait vers moi. Parle, est-ce de l'argent qu'il te faut? Mon secrétaire est là. Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as à te plaindre? Parle encore: il y a chez moi des armes et de la poudre; et, cette fois, c'est moi en personne, et non mon secrétaire qui y sera, et trop heureux encore de pouvoir être agréable en quelque chose à l'un de mes plus chers camarades d'enfance.»

L'accueil amical et franc que venait de me faire mon ancien camarade de lycée, me parut, ma foi, d'assez bon augure pour le service que j'avais à lui demander, et j'entrai de suite en matière avec _l'Invisible_, en le priant de prendre à son bord le Banian dont je voulais me défaire. Mais afin d'intéresser plus sûrement, en faveur de mon protégé, le commandant de _l'Oiseau-de-Nuit_, je jugeai à propos de donner quelques petits détails biographiques sur le compte du personnage, et voyant que ma narration paraissait amuser mon ami Ramont, je poussai la hardiesse jusqu'à lui raconter en peu de mots, l'exil du Banian dans les bois, et l'histoire de ses amours avec la négresse Supplicia. Tout ce que je savais de la vie de mon fugitif y passa, enfin. Ce n'était guère avec un homme comme _l'Invisible_, que les petits ménagemens et les pudiques réticences pouvaient être de saison. Il avait dû voir des choses si extraordinaires et des individus de tant de façons dans le cours de son existence de marin!...

Après m'avoir écouté avec attention, et je pourrais même dire avec une bienveillance marquée, pendant près d'une demi-heure, il me demanda:

«Que sait faire monsieur ton favori?

--Mais, mon cher camarade, pour ne pas m'exposer à trop le flatter ni à te tromper, je t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire grand' chose. Peut-être bien cependant pourrait-il hasarder un peu de cuisine...

--Jamais, avec moi, l'équipage ni l'état-major même ne font de cuisine. Ils la trouvent toute faite à bord des navires dont je m'empare. C'est plus court pour moi et plus encourageant pour eux. De la viande salée tant qu'ils en veulent, à la bonne heure; mais une nourriture recherchée, jamais. Aussi quand ils sautent à l'abordage d'un bâtiment où ils sentent seulement la fumée d'une chaudière, il faut voir l'héroïque ardeur et la voracité de ces lurons-là... Ce sont des lions que j'affame pour les jeux du cirque.

--Peste! ce que tu viens de me dire ne laisse pas que de m'embarrasser sur le compte du drôle que j'avais à te proposer! Mais au reste, pourvu que tu le prennes pour l'éloigner d'ici seulement et sans lui trouver d'emploi à ton bord, je me regarderai encore comme trop heureux d'avoir obtenu cette faveur de ton amitié.

--Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il me faut autre chose à moi. Il suffit que tu m'aies recommandé ce gaillard-là, pour que je tienne à faire mieux que de le prendre ici pour le jeter là-bas, comme une mannée de lest... Dis-moi un peu... a-t-il quelques vices essentiels? lui connais-tu quelques mauvaises habitudes? Fume-t-il, par exemple?

--Non; je ne le pense pas du moins; car je ne me rappelle même pas l'avoir vu une seule fois la pipe ou le cigarre à la bouche.

--A la bonne heure, car chez moi on ne fume jamais... c'est la règle. Mais est-ce bien un de ces hommes que l'on peut appeler _carrés_, ayant bon pied, bon oeil, belle mine et fort échantillon?

--Sous ce rapport je suis certain qu'il te conviendra. C'est ce qu'on peut nommer même un fort beau garçon.

--Oh! sans doute, d'après toutes les folies que tu m'as racontées de lui, il n'en peut guère être autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis garçons que de semblables aventures puissent arriver. Mais dis-moi, encore, mon ami, crois-tu qu'il soit en état de nettoyer passablement une batterie de fusil?

--Il nettoierait plus volontiers, je suppose, une batterie de cuisine, quelque mauvais cuisinier qu'il soit ou qu'il ait été.

--Je m'informe de cela, vois-tu, parce que j'ai un projet qui pourrait s'accorder avec le bien que je veux déjà à ton jeune homme. Forcé de me débarrasser à la mer, dans ma dernière traversée, d'un capitaine d'armes incapable et mutin, la place vacante qu'a laissée cet infortuné, en payant son tribut à l'inexorable discipline du bord, me permettrait de faire quelque chose pour un nouveau venu qui annoncerait beaucoup d'intelligence; et si ta créature pouvait seulement... Mais au fait, je me trouve bien bon de t'accabler ainsi de questions, pour ne te rendre, au bout du compte, qu'un aussi léger service, et quand surtout je puis faire d'un mot cent fois plus que ce qu'un ami me demande!... Écoute-moi: va me chercher ton homme; amène-le ici toi-même, entends-tu, pour qu'il ne soit pas exposé à être saisi en route, comme un paquet de contrebande. Ta demeure, m'as-tu dit, n'est pas éloignée de la mienne. Va, cours et reviens, je t'attends. Mille pardons de la peine que je te donne pour une pareille bagatelle.»