Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 12
--Il me fallut fuir: résister, c'eût été me faire briser les os; rester, c'eût été donner une épaule de plus à noter de l'éternelle flétrissure sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois jours après avoir été attaché sur cette pointe de rochers déchirans, j'errais tout meurtri; j'étais dans les Mornes, cachant, au milieu des animaux féroces qui habitent les forêts inaccessibles, la trace de mes pas aux hommes, plus féroces encore que ces animaux affreux... je devins, en un mot, ce que l'on appelle _maron_ dans la langue classique de ces barbares... oh! oui, _maron_, maron comme le pauvre esclave qui fuit la charrue à laquelle on l'enchaîne, qui se sauve du fouet qui va boire son sang et manger ses muscles pendans sur ses reins... Deux mois je masquai ma honte à tous les yeux, dans l'épaisseur et le mystère ombreux des bois. La terre m'avait reçu sur son sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence: il suffisait... Les fruits que m'offraient les arbres dont je chérissais la toiture verte, me nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la nuit me prêtaient encore leur dôme de feuillage pour offrir le sommeil à mon corps épuisé, harassé, brûlé... J'aurais même été heureux peut-être dans les bras de cette vie sauvage, empreinte si fortement d'un parfum de proscription, sans un désir inexplicable que j'avais emporté avec moi comme un ver, chargé sans doute par l'arrêt du destin de me ronger le coeur pendant le jour, de me le ronger encore pendant la nuit, et enfin de me le ronger nuit et jour, soir et matin... J'avais laissé un fils courant, jouant peut-être parmi les hommes: c'était le seul amour qui me fût resté de l'humanité... La mère de cette chair de ma chair s'était endormie depuis peu sur l'oreiller de la mort... Je voulus revoir mon fils, ne pouvant revoir la mère et le fils ensemble: je voulais le revoir, ce cher enfant, comme je vous l'ai déjà dit; mais sans exposer la justice des hommes à commettre un crime de plus, en me punissant comme un forfaiteur... Mais comment parvenir à satisfaire le désir du père, sans risquer la tête du condamné?... C'était la question toute débordante d'avenir pour moi et pour le jeune enfant...
»J'avais remarqué que les nègres marons qui s'enfuyaient à mon approche et qui redoutaient le contact de l'homme blanc, faisaient brûler du bois et descendaient le soir à la ville pour aller vendre ce bois calciné et réduit en charbon-franc... Je les avais vus revenir ensuite dans les Mornes et jouir de l'impunité de cette tentative si innocente, les pauvres diables!... Leur exemple m'enhardit: je pouvais comme eux faire du charbon aussi, moi homme comme eux, moi riche de deux bras et de deux jambes comme eux... mais comme eux je n'étais pas nègre... Malheur sur moi! Une idée que repoussa d'abord la fierté que j'avais conservée sous mes habits en lambeaux; une idée vint luire, scintillante à mon esprit... L'idée frappa de nouveau à la porte du désir qui me rongeait: elle finit, l'idée, par entrer tout entière dans mon âme ouverte à un millier d'angoisses paternelles... On parle en Europe de l'aristocratie de la peau... Je songeai à acquérir, moi blanc, le privilége abject attaché à la couleur de la caste opprimée... J'usurpai en un mot le privilége exclusif dont jouissaient les nègres marons, mes compagnons d'exil... Je devins nègre!... nègre industriel! Oui, nègre, et pourquoi frémir, vous, quand je ne frémis pas moi-même à ce souvenir!
--Et par quel miracle devîntes-vous donc nègre?
--Par un miracle enfant du malheur, que me révéla l'adversité et que m'aurait toujours caché la prospérité... Des jus d'herbes, des acides que me fournirent encore les bons arbres qui m'avaient nourri et abrité, firent l'affaire; et en quinze jours d'efforts et d'essais opiniâtres, la blancheur importune de ma peau disparut entièrement, et grâce enfin à la chevelure laineuse qui de tout temps a couronné mon front d'homme, je pus, sans m'exposer à être dévoré par mes persécuteurs, descendre aussi à la ville pour vendre le charbon que mes arbres toujours chéris m'avaient encore procuré, en tombant par nécessité dessous ma main dans le feu.
--Vous vîtes alors votre fils, vous pûtes enfin l'embrasser?
--Je ne l'embrassai pas, je ne le vis même pas; je ne vous en parle même pas... Mes larmes doivent vous dire assez du reste ce qu'il était devenu pendant mon absence cruelle, pendant mon absence si involontairement parricide... Mort, oui mort, mort comme sa mère... Et non pas comme moi, puisque je vis! Ah!
--Je conçois votre affliction... Les malheurs que vous avez éprouvés sont grands: ils ne sont peut-être pas encore finis; mais si je puis vous être utile, expliquez-vous, confiez-moi vos intentions.
--Vous venez de parler de mes malheurs! Oui, vous en avez parlé de mes malheurs: attendez, je n'en ai déroulé qu'une assez faible partie sous vos yeux. Écoutez! écoutez-moi. Oh! oui, vous m'écouterez, car des artères d'homme battent dans votre poitrine à vous.
»Sur la route que j'avais été obligé de parcourir pour me rendre de mon refuge à la ville, et retourner de la ville dans mon refuge, il existait une petite case. Dans cette humble case existait une jeune négresse; et dans cette jeune négresse un coeur!... Supplicia, Dieu! la plus belle des filles de l'ange africain! La jeune négresse vit le pauvre homme craintif, souffrant et humilié: elle engagea le pauvre homme à prendre quelque nourriture dans sa case, et le pauvre homme accepta, but et mangea. Et comment eût-il fait pour ne pas accepter, pour ne pas boire et pour ne pas manger!...
»Supplicia bientôt, avec la naïveté de l'enfant qui bégaie, déposa son histoire dans mon sein débordant d'amertume: elle croyait se confier à un nègre comme elle, j'étais si bien barbouillé. J'écoutai son histoire.
»Le commandeur noir d'une habitation assise au pied du morne où j'allais enfouir chaque soir mon front trempé de sueur, avait acheté la jeune africaine, non pour en faire son esclave, mais pour pouvoir la nommer la compagne de sa vie, la femme de son amour. La modeste case qu'elle habitait lui avait été donnée par le nègre commandeur: l'existence paisible dont elle jouissait lui avait été assurée par son commandeur: l'enfant qu'elle devait porter un jour, sentir remuer dans son flanc, devait être l'enfant, le sang de son commandeur. Dérision du destin!
»Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, cinq fois, cent fois, Supplicia, tant qu'il me plut à moi, toujours en l'absence de son commandeur. Sous cette peau factice dont j'avais emprunté la fatale couleur, j'avais conservé l'astucieuse éloquence de l'homme blanc. J'intéressai à mon sort la candeur de la confiante Supplicia... «Nègre maron, me disait-elle, prends pitié de l'amitié que Supplicia a de ton malheur!» Pitié! Ah bien oui, pitié! je n'eus pitié ni d'elle, ni de son époux, ni de moi! Je triomphai de la vertu et de la résistance de l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte sans pouvoir dire en voyant le nègre commandeur ou moi le nègre maron: Celui-ci ou celui-là est le père de mon enfant?
»Oh! si, pendant le jour, caché comme moi, amant adultère, dans les halliers de la petite case, vous eussiez pu voir aux heures de repos de son habitation, le pauvre commandeur caresser dans la jeune négresse l'espoir si doux de sa prochaine paternité; si comme moi vous aviez pu surtout lire sur les traits de l'épouse coupable, le mal dissimulé que lui causaient ces caresses dévorantes, oh! c'est alors que vous eussiez dit, comme je me le disais à moi-même: Mort, mille fois mort et damnation à l'amant adultère...
»Jusque-là mon criminel amour n'avait pu être soupçonné par l'époux de Supplicia. Le mystère le plus profond avait favorisé la passion la plus féroce... Le bon commandeur dont la joie naïve et pure augmentait à mesure que la grossesse de l'élue de son coeur approchait de son terme, le bon commandeur mettait toute sa joie à tresser le berceau d'osier, à préparer la blanche layette de l'enfant promis à sa prière. Il pleurait d'ivresse au nom qu'il donnerait à ce jeune sylphe de ses rêves dorés, à cette couronne vivante de son amour paternel.
»Il vint cet enfant si long-temps désiré par l'innocence, si long-temps redouté par moi si criminel... Il devait porter avec orgueil, sur son front d'ébène, la couleur non équivoque de l'auteur de ses petits jours... Le commandeur ne reçut rien dans ses bras crispés, qu'un rejeton mulâtre, au lieu du rejeton nègre qu'il avait demandé au ciel dans ses songes de nuits d'amour!
»Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise de Supplicia... Dans les deux cas à ses yeux, c'était d'un enfant noir qu'elle devait accoucher: moi nègre pour elle, le commandeur nègre aussi pour elle: la différence des traits aurait pu seule faire soupçonner, mais sans certitude accablante, la vraisemblance de la paternité... mais la différence des couleurs, comment l'expliquer? Juste Dieu!...
»Supplicia fut anéantie, confondue... Le commandeur repoussa loin de lui et la mère qu'avait souillée le contact d'un homme blanc, et l'enfant maculé de sa teinte originaire... Le malheureux nègre devint la fable, la risée des plus vils esclaves qui étaient bien aises de punir en lui la confiance vertueuse avec laquelle il avait tressé le berceau, préparé la blanche layette du petit noir qu'il croyait avoir...
«Supplicia, esclave du bon nègre qu'elle avait trompé, fut vendue à la ville par le commandeur redevenu son maître à elle; mon enfant fut aussi vendu avec sa mère, attaché au sein flétri de sa mère... Je ne revis plus ni l'un ni l'autre. La solitude m'était devenue pénible dans les premiers mois de mon exil sauvage: elle me devint nécessaire après le dernier de mes malheurs. Un mois encore je remplis les bois de mes plaintes et de mes gémissemens, et j'aurais succombé, je crois, à tant de douleurs, si un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore quel nom donner à ce diable de hasard, ne m'avait pas fait retrouver et l'enfant et la mère.
»Il y a quatre jours, qu'une battue fut ordonnée par le Gouverneur, aux chasseurs de montagne, pour inquiéter le grand nombre de nègres marons qui s'étaient réfugiés dans le morne que j'habitais... Les cris barbares et les coups de fusil de ces braconniers de gibier humain, me réveillèrent le matin sous l'arbre à l'abri duquel j'étais accoutumé à demander à la nuit quelques restes éparpillés de sommeil... L'épouvante me fit fuir, et j'étais tellement troublé que je me dirigeai, en courant, du côté de la demeure des hommes. Une habitation se présenta sur ma route, et près de cette habitation une négresse portant un enfant, m'aperçut. Au cri qu'elle jeta en me voyant, je tournai la tête vers elle: c'était Supplicia et mon fils... La nature fut plus forte que la peur, plus forte que l'amour de ma propre conservation... J'oubliai le tonnerre qui grondait sur ma tête, et ma lèvre frémissante alla se coller sur le front de mon fils!...
»Le mystère jusqu'alors impénétrable, le mystère de la couleur réelle de ma race et de mon origine naturelle, cessa pour Supplicia... Dans le mois de vie errante qui avait suivi ma fuite de la petite case du commandeur, j'avais négligé de me barbouiller le corps de ce liquide ébène qui auparavant avait favorisé mon déplorable incognito et ma criminelle séduction. La pluie délavante des mornes, le soleil torréfiant de la cime des montagnes, la rosée des nuits et l'haleine délétère des vents, avaient rendu à quelques parties de mon épiderme sa nuance primitive... Supplicia, en attachant avec attention, avec surprise, avec amour même encore, ses regards pénétrans sur moi, devina le stratagème qu'il n'était plus temps, qu'il serait devenu inutile de lui cacher... L'homme blanc, enfin, s'avoua à la négresse, à la brune négresse, à la mère du plus joli enfant mulâtre dont le soleil ait pu éclairer encore la jeune face.
--Et qu'êtes-vous devenu après avoir retrouvé Supplicia et votre fils?
--Supplicia, toujours la même, m'a caché à tous les yeux... Ces vêtemens simples, mais propres, ce déguisement modeste, mais sûr, sous lequel je me suis hasardé à me présenter à vous, c'est encore elle qui me l'a trouvé... J'ai appris que vous veniez d'arriver à Saint-Pierre... J'ai chargé Supplicia de s'informer de vous, de votre demeure, de l'heure à laquelle, protégé par l'ombre du soir, je pourrais venir vous parler, et c'est à Supplicia que je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous serez encore mon ange sauveur.
--Votre ange sauveur! sans doute je ne demande pas mieux que de vous obliger et de vous être utile; mais je ne vois pas de quelle manière nous pourrions nous y prendre pour...
--Oh! oui, vous me sauverez; c'est par vous que je tiens à être sauvé, et vous êtes le seul homme à qui je puisse faire l'honneur de réclamer un service; car je croirais trop humilier le juste orgueil que l'on doit conserver dans l'infortune, en m'adressant dans ma misère, à l'un de ces misérables qui m'ont réduit à l'état dans lequel vous me voyez plongé.
--Diable! Mais savez-vous qu'avec la meilleure volonté du monde, le cas est encore embarrassant! d'abord il est impossible que vous vous exposiez à rester long-temps à la ville, votre présence ne pourrait tarder à y être découverte...
--Rester à la ville: j'aimerais cent fois mieux me jeter à l'eau: l'onde qui noie et qui ensevelit, est encore plus hospitalière que la tourbe insensée qui flétrit le coeur d'un mot ou qui le transperce d'un sarcasme.
--Ensuite vous ne pouvez guère espérer, même en gagnant du temps, de pouvoir vous montrer un jour sans danger aux créanciers qui vous poursuivront jusqu'à ce que vous les satisfaisiez.
--Les satisfaire, les monstres! quand j'aurais de l'or plein tout l'univers, et que je les verrais mourir faute d'un sou, ils mourraient les infâmes, ils mourraient tous, c'est moi qui vous en donne ma parole de proscrit, et la parole d'un proscrit est sainte et sacrée...
--Et comment donc faire? Tâchez de votre côté de trouver un parti que nous puissions adopter...
--Oh! c'est vous qui en trouverez un: à vous en reviendra la gloire. Je vous en supplie, cherchez, cherchez bien... La bienfaisance est ingénieuse: elle sait trouver, elle, quand la voix du malheur demande, quand la larme suppliante du persécuté inonde ses mains: Oh! oui, vous trouverez. Mais si ce n'était pas encore assez pour votre noble coeur, d'un père qui supplie et d'un homme qui pleure, je suis bien sûr que vous ne pourriez pas résister à la vue de l'enfant pour qui il implore et de la mère infortunée qui vient aussi crier grâce et merci pour l'enfant, grâce et merci pour le père et pour la femme qui a porté l'enfant dans son sein!...»
Le Banian, en finissant cette touchante exhortation, fait un pas vers la porte qui s'ouvre sous sa main agitée, et saisissant par le bras une négresse qui tenait un jeune enfant sur sa hanche, il s'écrie: «Tenez, les voilà les êtres pour qui j'implore votre humanité: Supplicia, tombez avec mon fils aux genoux de notre libérateur...»
Je n'eus que le temps de prévenir le mouvement que se disposait à faire la négresse pour obéir à l'ordre de son amant, beaucoup plus sans doute que pour m'attendrir en prenant une posture suppliante dont elle ne paraissait pas trop bien deviner encore le motif... Je fus obligé de me donner toutes les peines du monde et d'employer presque l'autorité que me donnait ma position à l'égard de mon protégé, pour lui faire renoncer à l'envie qu'il avait de faire tomber Supplicia à mes pieds...
Mon homme ayant pris probablement les observations que je venais de lui faire sur la difficulté de sa position, pour un indice du peu de bonne volonté que je pouvais avoir de l'obliger, avait jugé à propos de faire jouer les grands moyens pour vaincre mon indifférence supposée à son égard, et comme, selon toute apparence, en entrant chez moi il avait eu le soin de laisser Supplicia à ma porte, pour produire au besoin l'effet théâtral sur lequel il avait fondé peut-être le dernier espoir de sa démarche, il venait d'employer sa ressource extrême, de jeter son ancre de miséricorde.
Le coup de théâtre ne réussit au reste que fort imparfaitement, soit qu'il eût été mal préparé, soit que Supplicia ne fût pas assez bien pénétrée de son rôle pour faire valoir le personnage dont elle avait été chargée... Cette pauvre fille, au lieu de prendre un air désespéré et d'élever vers moi un regard suppliant en se prosternant à mes pieds, comme l'aurait voulu Baniani, se mit tout bonnement à me saluer avec assez de gaieté en entrant dans ma chambre, et à me dire avec cet accent dolent et ce ton rieur qu'ont presque toutes les jeunes négresses:
«_Bon soué, moushé! Comment ça ous qu'allé, maître?_»
(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous, comment vous portez-vous, maître?...)
Le Banian dissimula fort adroitement le dépit que devait lui causer l'air d'insouciance de sa négresse... Il parut même promener sur elle et sur son petit mulâtre, des regards à la fois attendris et affligés...
Quant à la naïve Supplicia, beaucoup plus occupée des objets nouveaux qu'elle voyait dans l'appartement que de la cause qui avait amené son amant chez moi, elle n'eut rien de plus pressé, après m'avoir salué, que de faire le tour de la chambre en élevant son enfant sur ses bras pour lui montrer les _petits mondes_ (les figures) qu'elle remarquait sur deux ou trois méchantes gravures suspendues à la tapisserie...
Le vainqueur de cette noire beauté ne m'avait pas au reste trompé dans le tableau presque séduisant qu'il m'avait fait des charmes de sa conquête. Supplicia était une des plus jolies négresses que l'on puisse voir, et s'il m'avait paru possible qu'un blanc s'amourachât d'une esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonné à mon Banian la tendresse qu'il me disait éprouver pour la mère de son fils.
Le luron s'apercevant de l'intérêt avec lequel je contemplais l'insouciance ingénue de Supplicia et les innocens cris de joie que jetait son enfant dans le moment même où le sort du père pouvait inspirer de si vives craintes, le luron, dis-je, crut devoir profiter de cet instant pour redoubler de sollicitations...
«Vous ne me laisserez pas tomber dans les mains de mes persécuteurs, me répétait-il: c'est toute une famille qui a mis ses destinées sous la sauve-garde de votre humanité. Songez aux trois heureux que vous pouvez faire, et rassurez le coeur d'un père, car il a besoin d'être rassuré son coeur!
--Écoutez, lui dis-je au bout de quelques minutes de réflexion: il faut que vous quittiez la colonie: c'est là une des nécessités de votre position.
--Je ne demande pas mieux.
--Mais que vous la quittiez seul, si c'est possible...
--C'est toujours ce que j'ai pensé.
--Je dis si c'est possible; car aujourd'hui vous savez combien il est difficile de sortir du pays en bravant la sévérité des arrêts du gouverneur et en trompant la surveillance des agens de l'autorité et des créanciers intéressés à se saisir de la personne de leurs débiteurs.
--Oui, je le sais, et sans ces difficultés, il y a long-temps que j'aurais été chercher ailleurs un refuge contre l'avidité carnivore de mes vampires. Mais vous vaincrez ces difficultés, vous, car les ressources de votre imagination égalent la générosité de votre coeur... Et quelle reconnaissance aura pour vous cette bonne et chère Supplicia... Vous l'aurez sauvée aussi, elle et son enfant ne partiront pas.
--Ah çà, entendons-nous un peu; Supplicia elle et son fils...
--C'est bien comme cela que je l'entends: je partirai seul pour plus de prudence et de facilité.
--Et comment alors pensez-vous que j'aurais sauvé Supplicia et son enfant en vous offrant les moyens d'échapper à vos créanciers? Je conçois bien l'intérêt que vous avez à partir au plus vite d'ici; mais je ne m'explique pas aussi bien le désir que peut avoir votre négresse à se séparer de vous?
--Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez toute la famille en me facilitant les moyens de partir seul, j'ai voulu exprimer la satisfaction morale qu'éprouverait Supplicia une fois qu'elle me saurait hors de danger. Comme elle ne vit en quelque sorte que pour moi et son fils, j'ai cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver elle-même, la sauver moralement enfin en même temps que moi. Vous entendez bien, n'est-ce pas?
--Oui, j'entends fort bien que vous voulez vous sauver le plus tôt possible vous d'abord... J'y songerai du reste... Mais comme il est déjà tard, que le temps est affreux et qu'à l'heure qu'il est il me serait impossible de voir les gens à qui probablement il me faudra parler pour trouver un moyen ou exécuter un plan quelconque, allons nous reposer jusqu'à demain. Vous allez rester dans cet appartement avec votre négresse et son fils, car je serais bien embarrassé de vous trouver un lit dans la maison sans risquer d'éveiller quelques dangereux soupçons. Il y a au surplus un canapé et des nattes ici: cela vous suffira pour une nuit... Dormez si vous pouvez, ou pensez à quelque chose que nous puissions entreprendre pour votre évasion. Moi, de mon côté, je vais chercher dans ma tête le meilleur moyen que mon imagination m'offrira pour vous tirer d'embarras... Reposez-vous en attendant; ici, vous le savez, vous êtes en lieu de sûreté et à l'abri de toute violence, si ce n'est à l'abri de toute indiscrétion au milieu des bavardes de mulâtresses que vous avez dû rencontrer en entrant, sur le seuil de la porte.
--Non, par bonheur, je n'ai rencontré personne en venant chez vous; et c'est là encore un présage que j'ai accepté comme un gage de succès!
--Puisse cette confiance ne pas vous tromper: je le désire de tout mon coeur... Bonsoir!...
--Ah! ce coeur est si bon qu'il ne désire jamais que le soulagement de l'infortune, et le ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il souhaite.
--C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir Supplicia!
--Bon soué moushé. Qu'a souhaité bonne nuit ba ous.
--Une faveur encore, mon cher monsieur, que vous ne me refuserez pas. Embrassez mon enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai dans l'idée que cela portera bonheur à mon fils.»
Il me fallut embrasser le petit mulâtre qui dormait déjà. Supplicia, en me présentant le front de son marmot pour me le donner à baiser, ne put s'empêcher de rire comme une folle, en me montrant les dents les plus blanches entre ses lèvres de jais... Le Banian dissimula encore le dépit que devait lui causer l'hilarité fort mal placée de sa maîtresse.
Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre dans des dispositions d'humeurs aussi différentes, et j'allai me coucher.
XV
D'où est-il venu? où était-il caché? par où a-t-il passé?
(Page 295.)
Le capitaine Invisible;--un camarade de lycée;--une évasion.
Le lendemain je sortis avec le jour naissant, pour réfléchir, tout seul, au moyen le plus prompt et le plus sûr de faire partir mon homme de la colonie: c'était là le meilleur parti que j'eusse à prendre dans son intérêt et pour me débarrasser de lui. Mais la rigueur avec laquelle on visitait tous les navires et les caboteurs qui appareillaient de l'île, rendait l'exécution de mon projet assez difficile. Aucun capitaine, aucun patron n'aurait voulu, j'en étais bien sûr, engager la responsabilité qu'on eût pu faire peser sur lui, pour me rendre le service d'embarquer par-dessus le bord, un fugitif de l'espèce de mon Banian. Le jeter du fond d'une pirogue dans une colonie voisine, aurait été peut-être une tentative praticable; mais quels reproches n'eût-on pas été en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrétion si naturelle à mon protégé, m'avait exposé quelque jour à la dangereuse révélation du mystère de son évasion! Diable d'homme, me disais-je, en me promenant tout préoccupé sur les quais du port: il faut justement qu'il soit venu à moi pour m'embarrasser de son malheur et de la folle complaisance que j'ai de vouloir le tirer de ce mauvais pas!