Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 11
Trois ou quatre heures de délices, d'harmonie et de danse, suffirent à peine pour épuiser l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit cependant, il fallut s'arrêter: un vent bruyant, soudain, comme ces rafales qui annoncent et qui accompagnent une ondée, vint ébranler, au milieu des airs agités, la toiture si peu solide, la tente enfin qui protégeait tant de plaisirs et d'enivrement... La lueur vacillante des lustres et des candélabres s'obscurcit même sur ses mille trônes de cristal et d'or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les cris aigus de la folle brise... Les femmes furent un peu effrayées: une légère confusion régna dans tous les groupes... Le Banian ne demandait pas mieux: les élémens, ce soir-là, étaient avec lui... Il traverse rapidement le théâtre de sa gloire, pour donner un ordre... Bientôt un nuage de gaze verte dérobe à tous les yeux l'éclat déjà incertain des lumières: un bruit pareil à celui de la foudre, gronde sur la réunion tumultueuse jetée tout-à-coup dans l'obscurité, et les dames sentent, avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s'était crue à l'abri des intempéries de l'air: on s'inquiète, on s'agite, on crie; on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir, à la faveur de la clarté renaissante, une pluie de pétales de roses blanches, d'oeillets blancs, une neige de fleurs enfin... Et, prodige inouï! pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des sorbets les plus délicats, des tables chargées de tout ce que la terre produit de plus exquis pour le goût, les yeux et l'odorat, étaient sorties du sol, du sol où l'on dansait une minute auparavant, et que la baguette d'un enchanteur avait frappé... Cet enchanteur, c'était M. Baniani!
Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations délirantes que fit éclater ce coup de théâtre si dramatique, serait impossible; je ne puis aujourd'hui en donner une idée qu'en rappelant l'effet que produisit cet enthousiasme universel sur l'auteur de cette galante et inconcevable surprise: il s'évanouit dans les bras de son triomphe!... C'était dans cet instant qu'il aurait dû mourir, le malheureux!
Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire sur les débris du trône de Comus, ou, pour m'exprimer en d'autres termes, on recommença à danser et à valser, après avoir épuisé l'enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de baguette du maître fit rentrer les restes somptueux du festin sous les tapis de la salle du bal.
Les froides imaginations qui n'ont admiré que les solennités dansantes de notre méthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle qu'offrait à trois heures du matin la fête du Banian: ce n'était plus un terrestre amusement, c'était un enchantement divin, un assemblage vaporeux de sylphes et de sylphides emportés dans un nuage de parfums, aux sons d'un céleste concert...
Un grand homme sec et gris, vêtu de noir de la tête aux pieds, détruisait seul, à mes yeux, le charme et l'harmonie de cet ensemble ravissant. Depuis une heure je l'avais remarqué, se promenant sans parler à personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une sorte d'inquiétude et de malaise. Deux fois il s'était approché de moi avec un sourire sardonique, et deux fois j'avais évité son contact glacial et maussade...; la troisième fois enfin, il m'adressa la parole pour me dire:
«Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici...; on s'y réjouit même très fort...
--Oui, la fête est magnifique, répondis-je en m'éloignant encore de lui.»
Le grand homme noir me poursuivit en répétant mes derniers mots, et en ajoutant:
«Oui, la fête est délicieuse... Mais penser que le souffle de la brise du matin peut enlever tout cela!... car enfin vous l'avez vu à minuit déjà, tout cet échafaudage de plaisirs, de profusion et de voluptés, a manqué d'être enlevé par un souffle!»
Et il prit, en prononçant ces mots, une prise de tabac, pour avoir le temps de fixer ses yeux sur les miens, et de remarquer l'impression que sa remarque venait de produire sur moi.
Au risque d'engager une conversation ennuyeuse avec cet étrange personnage, je me hasardai à répondre des choses indifférentes aux observations banales qu'il m'avait adressées... Il continua, après quelques phrases préliminaires échangées entre nous.
«Vous êtes, m'a-t-on dit, un des amis de l'Amphitryon?
--Je le connais depuis quelque temps.
--Oui, quand je dis un des _amis_, c'est une des connaissances que je voulais dire; car on m'a même assuré que vous aviez blâmé les fous préparatifs de cette fête, qui du reste est d'un luxe inouï, d'un faste tout-à-fait royal...
--Je n'ai pas caché, à cet égard, ma pensée à celui que mes conseils pouvaient intéresser.
--Vous avez eu raison; mais il n'était et il n'est même plus temps: la brise du matin, cette brise dont je vous parlais tout-à-l'heure, enlèvera tout, et ne laissera que des ruines à la place de tant d'indicibles joies.»
Mon grand fantôme noir prit encore une autre prise de tabac; et quand il eut fini de donner quelques chiquenaudes à son jabot et aux rebords de son long gilet de soie, je lui demandai d'où pouvaient naître ses inquiétudes sur les effets de _la brise du matin_?
«Écoutez, me répondit-il: cessons de faire des allusions et de perdre beaucoup de temps à nous parler sans bien nous comprendre... Je viens au fait avec vous, qui me paraissez un brave jeune homme. Connaissez-vous l'arrivée du navire de Bordeaux, qui, cette nuit même, est entré en rade?
--Nullement; n'ayant aucun intérêt de ce côté-là, j'ignore tout-à-fait...
--Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y a si peu de personnes encore dans la ville qui sachent... Éloignons-nous un instant de cette cohue... j'ai quelque chose à vous demander... ce que j'ai à vous demander, c'est votre parole d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne direz à qui que ce soit le secret que je vais vous confier?
--Et de quelle nature encore est ce secret?
--Mais, ma foi, de la nature ordinaire des secrets, et des choses que l'on est bien aise de savoir et qu'il ne faut pas dire à tout le monde. Voyons-donc, un peu de curiosité et votre parole d'honneur?
--Si vous tenez tant à m'apprendre ce mystère, je ne vois pas pourquoi, au reste, je ne vous donnerais pas ma parole d'honneur?
--Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a plus que deux heures à rester sous l'horizon.
--Je vous la donne.
--Votre parole d'honneur?
--Oui, ma parole d'honneur.
--Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte pour cent dix mille francs d'effets protestés, et ces billets sont signés tout au long, et confectionnés par M. Baniani Létameur, notre aimable Amphitryon, le héros de cette fête, qui est encore réellement magnifique, jusqu'à six heures et demie du matin... Voici l'almanach contenant les heures du lever et du coucher du soleil, à la Martinique, temps légal.
--Comment, il se pourrait?
--Cela se peut si bien, qu'indépendamment de l'almanach, voici les cent dix mille francs d'effets protestés que je suis chargé de faire rentrer... Prenez-vous du tabac?... Ah! comme nous le disions il n'y a qu'un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu'un édifice de bois, de charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents couverts... Et les raz-de-marée, donc!... Voyez ces lourdes embarcations asséchées sur le sable du rivage: une lame vient, poussée et gonflée par la brise impétueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent, chavirent... Pst! les voilà réduites en poussière, et l'ouragan emporte au loin leur cendre imperceptible dans l'air bouleversé!... Ah! c'est vrai, vous m'avez déjà dit que vous n'en usiez pas... La fête est encore magnifique!... Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit d'instrumens, de pas légers, ces frôlemens voluptueux de robes transparentes... Où sont donc pour moi les plaisirs de ma folle jeunesse!...»
Et le diable de vilain homme me laissa là tout interdit, pour aller savourer sa quatrième prise de tabac dans la foule, qu'il continua à fendre avec l'impassibilité extérieure qui me l'avait déjà fait remarquer dans le tumulte du bal.
J'étais à peine remis de l'étonnement que venait de me causer sa nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu'à ce moment n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, sans trouver un seul moment pour me dire un mot, s'avisa tout justement de courir vers moi en se dérobant à tous les embarras... «Eh bien, monsieur l'armateur, me demanda-t-il, tout content, tout enivré de lui même, que pensez-vous de cela?
--Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant répondre catégoriquement à votre question; car en vérité je serais bien embarrassé de vous dire ce que je pense.
--Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous êtes comme tout le monde, ébloui, étonné, ravi: c'est ce que partout l'on me répète. Convenez que vous étiez bien loin de vous douter de cela, quand il n'y a encore que quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez, autant qu'il m'en souvient, l'extravagance de mon projet de fête.
--Mais n'allez pas supposer que, tout ébloui que je puisse être, je sois tenté de vous excuser: peut-être même que loin de vous absoudre, aujourd'hui je vous plains plus que jamais...
--Toujours la même idée, une idée fixe chez lui: mais vous croyez plaisanter peut-être, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous jure que je suis plus réellement à plaindre que vous ne le croyez: harassé, écrasé, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne aux autres sont cruels... Mais si quelque chose a dû compenser un peu mes tribulations, c'est la bonté avec laquelle toutes ces dames et tous ces messieurs ont applaudi à mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez pénétré de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les témoignages d'intérêt et les preuves d'indulgence qui m'ont été prodigués dans cette soirée: on n'est pas plus aimable que cela! Ah! je l'éprouve bien, mon cher ami; c'est ici qu'il faut venir pour trouver ces douces jouissances de société et cet accueil cordial... Pourquoi donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l'air du reproche?
--C'est que, mon cher monsieur, votre bonheur me fait de la peine pour vous.
--Allons, trêve de sermons, n'est-ce pas, pour le reste de cette nuit où je suis si heureux? Donnez-moi plutôt un conseil, que de nouveaux coups de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, je me demandais tout-à-l'heure, en voyant tous ces magnifiques débris d'une fête qui touche déjà à sa fin, ce que je ferais de tant de restes encore si somptueux... Voyons, à ma place, que feriez-vous demain, ou plutôt aujourd'hui?
--Ce que je ferais à votre place, dites-vous?
--Oui, ce que vous feriez après le bal?...
--J'irais bien vite me cacher dans les bois, comme le seul parti qui me restât à prendre.»
Mon secret avait failli m'échapper en faisant cette réponse à la question que venait de m'adresser le Banian. Un peu plus, je le sentais, j'aurais fini par tout lui avouer par entraînement, en trahissant la parole que j'avais donnée au grand homme noir... Je sortis comme un écervelé, après avoir prononcé ces derniers mots, et je courus bien loin de peur d'être tenté d'en dire plus que je ne devais le faire pour rester fidèle à mon engagement; et le malheureux Baniani, attribuant à l'inflexibilité de mon opinion à son égard la cause de ma brusque disparition, répétait avec complaisance, et en riant aux éclats: «Oh! décidément le succès de mon bal le rendra fou, ce pauvre misanthrope, à force de me croire insensé! Il a poussé si loin l'austérité de la désapprobation, qu'il n'a pas voulu même danser une seule contredanse.
--Oh! comme vous le dites, lui répétaient les derniers flatteurs qui restaient sur les derniers débris de sa fête, il est fou, votre ancien compagnon de voyage; il est incurablement fou.»
En sortant de l'enceinte du bal, pour me retirer chez moi, je rencontrai dans le vestibule, cinquante à soixante petits nègres déguisés en grooms, armés chacun d'une immense lanterne, et attendant, pour les reconduire, les dames qui commençaient à dégarnir la salle: c'était le demi-cent de négrillons dont le traître voulait faire présent à ses plus jolies danseuses. Il n'avait voulu démordre d'aucune de ses folies... Toutes les dames lui renvoyèrent le cadeau, en se moquant de sa libéralité, et en rejetant sur sa mauvaise éducation l'inconvenance de ce procédé à la Turcaret.
La sinistre prédiction du mauvais génie dont j'avais reçu la confidence au bruit des violons et des danses de la nuit, ne se réalisa que trop tôt... A huit heures du matin, tous les huissiers de la colonie avaient envahi le domicile du Crésus de la ville... cent protêts étaient déjà faits, quand les premières lettres de remercîment arrivèrent dans le boudoir du voluptueux Banian; et, de ce boudoir parfumé, un homme, réveillé en sursaut au sein des plus doux rêves, n'eut que le temps de se sauver en robe de chambre, pour aller se cacher dans les Mornes, et se soustraire à la honte et au ridicule que ses sottes profusions lui avaient préparés...
Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, je passai le matin devant sa maison, sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit, je trouvai les volets du logis fermés par la main de la justice, et, sur la porte, le grand fantôme qui, en prenant sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il me vit:
«Eh bien! le bal était magnifique, la fête délicieuse: notre homme est _maron_: il vient de se sauver dans les Mornes.
XIV
Je devins en un mot ce qu'on appelle MARON dans la langue classique de ces barbares.
(Page 259.)
Supplicia la pauvre négresse;--exil dans les Mornes;--embarras qui succèdent au _maronage_ du Banian.
La catastrophe du Banian occupa la colonie pendant trois ou quatre jours; le temps de démolir sa salle de bal. J'y pensai pendant une semaine, et ensuite je n'y pensai plus du tout. Il y a des grandeurs dont la chute n'a pas même le privilége de faire de l'éclat: elle ne produit que du ridicule.
J'aurais continué probablement à oublier long-temps mon homme, si lui-même n'avait pas pris la peine de venir se rappeler, en personne, à mon souvenir.
Un soir où les coups de tonnerre et les pluies de l'hivernage m'avaient forcé de regagner mon logis de meilleure heure que de coutume, je crus entendre quelqu'un frapper timidement à ma porte. J'ouvris, et je vis un individu affublé d'un costume de nègre endimanché, s'avancer vers moi, en me saluant cérémonieusement et avec un air de soumission que l'on n'est pas habitué à rencontrer chez les blancs des colonies. Je regardai attentivement mon homme, dès que sa tête, respectueusement inclinée, se fut enfin relevée vers moi... Je reconnus mon Banian.
«Et d'où venez-vous ainsi? m'écriai-je, en le revoyant fagoté de la sorte.
--De l'exil! me répondit-il d'une voix mélodramatique.
--Et quel motif a pu vous forcer à courir le danger d'être reconnu par tous ceux qui vous poursuivent encore?
--La misère!
--Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien ici: vous tremblez comme la feuille...
--Oui, je tremble d'indignation!
--La pluie vous a traversé: voici du linge et des vêtemens.
--Ce n'est pas la pluie... Ce sont les hommes, les orages du coeur... Les vêtemens ne garantissent pas de ces orages-là, et le linge blanc ne sèche rien... Pouvez-vous m'écouter un instant?
--Toute la nuit, si bon vous semble... Mais asseyez-vous, reposez-vous, que diable! vous n'êtes pas ici dans la main des huissiers...
--Oh! non, non. Vous avez un coeur, vous! un esprit qui conseille, une âme qui console... Moi, j'ai une bouche qui dit encore; des yeux qui pleurent, une voix qui crie au fond de l'abîme, et qui n'est point entendue des heureux qui dansent au bord, des insensés qui folâtrent sur les fleurs du précipice!»
L'exilé pleura, en achevant ces mots: je ne pus calmer son affliction, qu'après avoir épuisé toutes les consolations que je pouvais lui prodiguer... Il reprit au bout de quelques instans:
«L'histoire de ma proscription sera longue: le ciel n'a pas donné la phrase sèche et brève au malheur, et cette proscription a été féconde en événemens bizarres qui sollicitent et commandent l'attention la plus soutenue... Mais vous m'avez assuré que vous pouviez me consacrer jusqu'à la nuit tout entière... Je n'irai pas si loin; je n'abuserai pas de cette hospitalité d'attentions délicates... Le temps affreux qu'il fait dehors ne réclame pas, d'ailleurs, les heures que vous pourriez donner aux folles joies de ce monde, et le démon des élémens s'accorde avec le démon de mes idées... Oui, je rends grâces au ciel qui m'envoie cette soirée épouvantable, au moment où je vais vous raconter les tempêtes de mon existence. C'est le seul bienfait qui, depuis trois mois, me soit tombé de la main de Dieu. Je vais commencer, avec votre permission; écoutez.»
J'écoutai le récit que me promettait ce dramatique début. Mais avant d'entrer dans les détails qu'il avait à me raconter, mon narrateur jugea à propos de me demander:
«Me trouvez-vous bien changé?
--Oui, lui répondis-je; vos traits m'ont paru d'abord un peu altérés.
--Des traits de fer se seraient altérés à moins... Et maigri? ai-je beaucoup maigri?
--Oui, je trouve que vous avez aussi un peu maigri...
--Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu! au milieu de la vie de bête fauve dont j'ai vécu pendant trois mois!... Mais vous trouvez que j'ai maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose que de maigrir... vous allez tout apprendre.
»Vous savez quelle a été jusqu'ici mon existence heurtée, saccadée, mêlée de pluie et de beau temps, d'or ciselé et de plomb brut: les doigts d'acier de la fatalité semblent l'avoir prise par la main, mon existence, pour la conduire entre de rares fleurs et des rochers bien aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en un seul mot, une robe de soie noire, que quelques paillettes ont parsemée, en scintillant, de leurs étoiles vives, mais dont le fond est toujours resté noir.
--De quoi, s'il vous plaît, voulez-vous me parler, avec votre robe de soie noire?
--Mais de mon existence; c'est une comparaison dont je me suis servi pour rendre plus complète, plus saisissable corps à corps, l'idée que je veux vous donner de mes malheurs.
--Oh! de grâce, expliquez-vous le plus clairement possible, si vous voulez que je comprenne bien ce que vous avez à m'apprendre, et ce que vous avez besoin que je sache?»
Dans les fortunes diverses qu'avait éprouvées mon Banian, je m'étais aperçu que son langage avait toujours changé comme sa position, et s'était travesti en quelque sorte selon le bon plaisir des circonstances ou de sa destinée. Au faîte de sa prospérité, il m'avait paru s'exprimer à peu près comme tout le monde, et devenir même simple et lucide dans ses discours, à mesure qu'il devenait arrogant dans ses manières. Dans l'adversité qui avait précédé et suivi le règne passager de son bonheur, je l'avais retrouvé comme à bord, boursoufflé dans ses expressions, et cherchant à fleurir son jargon sentimental, de façon à se rendre tout-à-fait inintelligible. C'était pour prévenir le flux de phrases inutiles qu'il se disposait à me débiter sur un ton d'exaltation toute romantique, qu'au début de son histoire j'avais jugé à propos de l'interrompre.
Après avoir accueilli ma boutade avec résignation, il reprit ainsi le fil de son récit:
«L'état de splendeur dans lequel vous m'avez vu, n'eut qu'une face et qu'un instant: ce fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la lueur fantastique de l'étoile sur le miroir des eaux mouvantes. Mon activité me l'avait acquise, cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les flambeaux de ce malheureux bal auquel vous m'aviez fait l'honneur d'assister, et dont je voulais fasciner les yeux de toute la colonie, devaient éclairer mon néant. C'est au sein des plaisirs que j'offrais avec tant de libéralité à ces ingrats, que le poignard qu'ils appelaient sur ma poitrine brillait dans l'ombre pour m'égorger au sortir de la fête, au dénouement de ce drame de fleurs... Je n'ai pas besoin de vous rappeler cette catastrophe, que vous avez sans doute, comme tous les honnêtes gens, mouillée de vos larmes. Vous m'aviez prédit mon sort, et ce sort a été inexorable, atroce; oui, atroce, assassin même, j'ose le proclamer. Dès que la nouvelle de ma chute se fut répandue, et avant même qu'elle ne devînt un bruit européen, des ennemis immondes, que je ne soupçonnais pas, se liguèrent pour traîner mes lambeaux dans la boue où ils étaient éclos, les indignes! J'avais eu cent amis dans la prospérité; j'eus un million de vampires à se ruer sur ma chair, dès que cette chair leur parut taillable à merci et cuite à point. Les lois sont si humaines pour la lâcheté et la barbarie, et si cruelles pour la probité malheureuse et la splendeur déchue du ciel où elle nageait!... La calomnie, ce monstre de tous les pays et de tous les temps, voulut s'en mêler aussi: rien n'aurait été bien fait sans elle; rien, oh non! il fallait qu'elle assistât au festin dont mon cadavre était l'appât et l'ornement, et qu'elle, l'infâme, s'assît même en grande dame au haut de la table... On m'accusa enfin de... Non, ma bouche se refuse, se refusera sans cesse au service que mon âme voudrait exiger d'elle pour tout vous révéler... On m'accusa de...; enfin je ne puis pas prononcer le mot que le démon, dans sa rage, a articulé contre moi dans ma misère... La fausse-monnaie est en effet une chose si facile à frapper, dans cette colonie, que l'on peut, en vous crachant un titre satanique à la face, vous dire: Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front pur; et ajouter encore: Je suis content, je t'ai taché pour l'éternité, sans que tu puisses laver cette tache, en criant même avec larmes à tes juges: Mais pour battre de la fausse-monnaie il fallait des ustensiles, et je n'en ai pas. Tes juges te répondront: Ne sait-on pas qu'avec un couteau et un marteau on peut ici diviser une gourde en cinq, au lieu de ne la diviser qu'en quatre parties... Horreur, trois fois horreur! Mes cheveux, quand je vous raconte ces abominations, ont dû, j'en suis sûr, se dresser perpendiculairement sur ma tête, n'est-il pas vrai?
--Non, je ne vois pas encore... Mais continuez pour que nous arrivions vite au fait.