Le Banian, roman maritime (1/2)
Part 1
LE BANIAN, Roman Maritime,
PAR ÉDOUARD CORBIÈRE.
TOME PREMIER.
_BRUXELLES._ J. P. MELINE, LIBRAIRE-ÉDITEUR. 1836
Imprimerie de J. Stienon.
La caste idolâtre des _Banians_ dont les pratiques et les scrupules religieux rappellent un peu la rigidité des premiers israélites, se livre, dans tout l'Hindoustan, à cette sorte de commerce nomade et de modestes spéculations mercantiles que les Juifs exercent encore dans quelques parties de l'Europe. Les marins qui ont long-temps fréquenté l'Inde, et qui nous ont peu à peu familiarisés avec les expressions qu'ils avaient puisées dans le vaste dictionnaire usuel des nations de l'Orient, ont appliqué, par analogie, le nom de _Banians_ aux petits marchands qui, dans nos colonies, leur rappelaient, par leur activité pour le trafic subalterne, l'avidité de la race commerçante de la péninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos matelots désignent sous la qualification de _Banians_, les Européens qui vont s'établir dans les îles pour y pratiquer le bas agiotage, que le haut négoce abandonne aux _petits blancs_ et aux coureurs d'habitations. Le vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi du fruit de leurs observations vulgaires, mais justes, et des mots nouveaux qu'ils ont recueillis dans leur contact avec tous les peuples, est beaucoup plus riche et plus instructif qu'on ne le pense généralement.
(Résumé de tous les dictionnaires, au mot BANIAN.)
LE BANIAN.
I
C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse d'images qu'ils avaient obtenues à crédit, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C'est l'histoire de Fanchon: «Une vielle et l'espérance.» Tachez d'abord d'avoir une vielle.
(Page 15.)
Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine; pacotille;--départ pour le Hâvre;--politesses commerciales.
La paix s'était étendue, depuis quelques années, sur ces mers qu'avaient si long-temps ensanglantées les querelles de l'Empire français et de l'Angleterre. La tranquille carrière du commerce venait, en se rouvrant aux spéculations lointaines, d'offrir une ressource ou un refuge aux jeunes gens qui, après avoir quitté à regret la profession des armes, cherchaient à user la bouillante activité de leur âge et de leurs souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies de l'Espagne brisant violemment le joug de leur métropole, troublaient bien encore de temps à autre le repos universel que le monde épuisé semblait vouloir goûter après tant de secousses terribles et de luttes acharnées. Mais le bruit éloigné de ces petits combats que le Pérou et le Mexique livraient aux débris des flottes espagnoles se faisait à peine entendre au sein du calme de la paix générale; et le pavillon blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l'humiliation que nous avions consenti à subir, se promener sur toutes les mers du globe, sans avoir à redouter les ennemis qu'une bannière plus glorieuse avait naguère suscités à la France. Il est des époques où les nations conquérantes n'ont qu'à s'avouer vaincues, pour jouir de la demi-liberté que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu'ils estiment assez peu pour les traiter en alliés soumis ou en vaincus inoffensifs.
Après avoir essayé quelques mois de la vie des camps, à cette époque désastreuse où chaque homme en France était devenu soldat, je cherchai, une fois la paix venue si mal à propos pour moi, à trouver un métier que je pusse faire, et qui se rapprochât le plus possible de celui auquel il m'avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me ménager n'était pas chose très facile à trouver. La profession de marin, cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et mes prétentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec quelque chose, malgré les traités de paix qu'il plaît aux puissances de s'imposer par défiance ou par jalousie. Son existence n'est qu'un combat continuel qu'il livre aux élémens, sans cesse conjurés contre lui. C'est le seul métier aujourd'hui pour lequel il faille encore avoir du coeur: c'est là aussi le seul état que puisse prendre un jeune soldat qui espérait mourir un jour de bataille. Ne dérogeons pas: faisons-nous marin, après avoir déposé les armes, et en priant Dieu qu'il y ait encore pour nous de la foudre et des tempêtes sur cet Océan où le feu du canon s'est éteint pour si long-temps peut-être!
J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusément d'avoir navigué quelques mois dans mon enfance à bord de deux ou trois bâtimens convoyeurs: c'était là sans doute peu de chose, mais c'était néanmoins quelque chose, ou, en définitive, un prétexte pour me présenter moins gauchement que si je n'avais jamais vu la mer, à quelque brave capitaine ou à quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, parmi les armateurs, je réussissais à trouver l'homme qu'il me fallait.
J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-être, me présenter à l'un des spéculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui disant, comme je le répétais à tout le monde: Je suis jeune, je sors de l'armée, j'ai déjà navigué, et je voudrais naviguer encore. Je viens vous demander un emploi, quel qu'il soit, à bord de l'un de vos navires!... Le pauvre diable n'avait tout au plus qu'une part dans la plus faible portion d'un mauvais petit brick!
Cette moitié de négociant se rengorgea d'abord, en devinant le ton d'impertinence qu'il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq à six fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargés de gros anneaux creux, après quoi il daigna me demander:
--Quel âge avez-vous?
--Bientôt vingt-trois ans, monsieur.
--C'est bien vieux! Et quelle somme êtes-vous en état de payer à l'armement pour votre apprentissage?
--Monsieur, répondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en cherchant à continuer un métier que j'ai déjà fait, pouvoir gagner quelque chose et ne pas être obligé de payer la faveur de donner mon temps à ceux qui consentiraient à m'employer.
--M. de Seigneley, se prit aussitôt à crier l'armateur du brickaillon, en s'adressant à un de ses commis noble et très noble apparemment, à en juger par son nom: n'oubliez pas de faire le compte aux deux cents tonneaux _d'esprit_ que j'expédie à Rio-Janeiro.
Le brick du pauvre diable n'aurait pas porté en tout, j'en suis plus que sûr, cent bons tonneaux bien jaugés!
Tout fut dit dès lors entre mon armateur et moi. Le patron de _M. de Seigneley_ ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre, pour élever ses lunettes sur son nez retroussé, jusqu'à la hauteur approximative de ses deux yeux, usés probablement par _le travail excessif de ses bureaux_.
Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le moins à la lumière, et qui, en France, mais en France seulement, réclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont leurs commis qui s'oblitèrent la vue à leur service, et ce sont eux qui portent des bésicles pour leurs commis. Revenons à notre affaire principale, après cette trop longue digression sur les yeux et les lunettes des armateurs français.
Le résultat de cette première démarche ne m'engagea que fort médiocrement, comme on le prévoit déjà, à en tenter une nouvelle auprès des autres expéditeurs du petit port que j'habitais. Je m'adressai, en désespoir de cause, à un capitaine de navire, qui, après m'avoir écouté avec attention et bienveillance, me répondit avec franchise:
--Commencer un noviciat pénible à l'âge que vous avez, pour courir vers un but encore fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que vous avez de mieux à faire. Si le désir de naviguer est chez vous aussi impérieux que vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs pour vous créer un état, faites une chose: achetez-moi, à bon marché, une jolie petite pacotille, que vous tâcherez ensuite d'aller vendre le plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore quelques ressources. Rendez-vous au Hâvre, par exemple, après avoir fait vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-être le reste, lui qui seul peut faire tout ce qui lui plaît en ce bas monde. En prenant le parti que je vous indique, vous aurez au moins à la fois l'avantage de voir du pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous apportiez autant d'activité dans le commerce, que vous paraissez avoir d'envie de courir les aventures. C'est là, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les goûts que vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France traînant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et d'images à deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million. C'est toujours l'histoire de Fanchon: _une vielle et l'espérance_. Tâchez d'abord d'avoir une vielle.
Le conseil du capitaine me parut digne d'être médité, j'en fis part à mes parens, qui y songèrent pendant quinze jours, et, au bout de ce temps, les notables de la famille s'étant rassemblés solennellement pour prendre une résolution sur ce qu'il convenait de me laisser faire, décidèrent à l'unanimité, moins une voix d'arrière-cousin, que l'on me ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille avec laquelle j'irais tenter fortune à la Martinique.
Ce mot de Martinique ne me sortit plus dès lors de la tête. Je me mis à chercher et à lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me parler de cette île célèbre. Je passai des heures entières à examiner les cartes de cette terre jetée comme par un caprice de la Providence à quinze cents lieues de l'Europe, au bout de l'Océan Atlantique. Les noms de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Céron, de Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais à tout moment sous mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme inexprimable; et plus ils étaient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais beaux, harmonieux et sonores dans ma pensée. Vivent les imaginations de vingt ans pour embellir ce qu'elles désirent! Les palais enchantés des fées et les magiques jardins de l'Orient n'ont pas, bien certainement, été inventés par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l'âge que j'avais, rien n'est aussi séduisant que tout ce qui n'est pas la réalité. C'est la satiété et l'expérience qui tuent ce que l'on a nommé si bien _le beau idéal_.
Ma pacotille se faisait cependant et presque à mon insu, tandis que je me livrais avec ardeur et avec délices à mon cours de topographie sur l'île française de la Martinique et ses dépendances.
Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d'eau de Cologne, cinq à six malles d'effets confectionnés, une demi-douzaine de boîtes de parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres égrillards avec gravures et gravelures, et un sac de factures enflées de 25 à 30 pour cent, composèrent mon bagage de campagne commerciale. Je reçus en outre et sans _renflement_ du total de mes factures, la bénédiction de deux vieux oncles, dont je devais hériter un jour, et je me rendis de Paris où j'avais présidé à l'emballage de mes marchandises, au port du Hâvre pour choisir le navire qui devait emporter César et sa fortune vers les contrées aurifères de la fièvre jaune et des Maringouins.
Le négociant à qui j'étais recommandé dans ce port du Hâvre que je voyais pour la première fois, me reçut d'abord avec politesse, mais avec une de ces politesses calculées aussi exactement qu'aurait pu l'être une balance de grand-livre à la fin de l'année. Ma lettre d'introduction ne parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais m'embarquer. Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir à qui mes deux vieux oncles m'avaient adressé, eut appris, par les notes de roulage, que j'allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit la peine de se transporter lui-même à mon hôtel pour m'inviter à vouloir bien lui faire l'honneur d'accepter à dîner chez lui. C'était une honnêteté qu'il avait omise faute d'avis de mes marchandises, sur la lettre de recommandation. Mes deux oncles n'avaient fait que l'usure et jamais le commerce.
Je commençai par refuser le dîner de spéculation, qui aurait grevé d'une commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C'est ainsi que je débutai dans les affaires; par une privation pour une économie.
Mon inviteur revint à la charge avec une ardeur toute marchande, pour m'engager à assister au moins à une soirée dans laquelle l'aînée de ses demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de l'italien... toujours pour ma commission... Je ne parvins à me dégager de l'importunité de tant de politesses, qu'en annonçant à mon honnête persécuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine avec lequel je devais partir... Ce petit mensonge me réussit: la soirée n'eut pas lieu et je ne revis plus mon homme.
II
La gastronomie a fait des progrès si rapides, si effrayans, sur toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se dispose à traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine est expérimenté et bien élevé; la première chose et la seule chose même qu'il demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER?
Le port du Hâvre;--le capitaine Lanclume et son navire, le _Toujours-le-même_;--ma première visite à bord;--mon passage est arrêté; réflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine maritime;--embarras pour le choix d'un cuisinier.
Le Hâvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de belles maisons, des rues bien alignées, des habitans affables et une société choisie, est à coup sûr un des pays qui offrent le moins de curiosités et de ressources à l'oisiveté des étrangers. Mais pour les jeunes imaginations qui rêvent la mer et les courses aventureuses, le Hâvre est un des ports les plus intéressans qu'on puisse trouver. Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes réservoirs maritimes, et à deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays, des marins de toutes les nations, entassés pêle-mêle avec leurs gréemens si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs moeurs si disparates! Quel plaisir de chercher et de découvrir au sein de cette confusion de mâts, de cordages et de pavillons, le bâtiment étranger que l'on a signalé à votre curiosité, ou celui qui vient de rentrer au port, glorieusement meurtri par la dernière tempête! Quelles odeurs délicieuses répandent ces caisses d'aromates, ravies aux bords du Gange par ces robustes matelots qui les débarquent, et ces précieuses boîtes couvertes d'hiéroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et de Pondichéry!
On va chercher bien loin, dans les mystères de l'enseignement, les moyens de rendre faciles aux jeunes gens les premières notions de la science géographique. Que n'envoyez-vous vos élèves au Hâvre ou à Liverpool! leurs yeux sans cesse éveillés par l'intérêt puissant qui s'attache aux choses pittoresques et aux incidens frappans, leur apprendront cent fois plus de topographie maritime au bout d'une semaine d'amusement, que tous les traités du monde et une longue et fastidieuse année d'études!
Pour moi, en attendant l'arrivée des ballots qui renfermaient ma fortune présente et mon opulence future, je ne pouvais me lasser de visiter les bassins du Hâvre. C'était là, du matin au soir, ma promenade habituelle et mon passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant, avoir tout-à-fait perdu ma journée, si je l'avais employée à tout autre chose qu'à passer en revue, un à un, les bâtimens agglomérés dans ce dédale de mâtures et de gréemens, au milieu duquel mes yeux et mon imagination s'égaraient avec tant de rêverie et de délices.
Les navires qui se préparaient à faire voile pour la Martinique avaient eu, comme on le pense bien, le privilége d'exciter avant tous les autres mon active et vagabonde sollicitude, et, au nombre de ceux-ci, j'avais plusieurs fois remarqué un joli trois-mâts fort bien tenu, qui, sur l'affiche que l'on suspend ordinairement aux enfléchures des bâtimens en partance, m'avait laissé lire ces mots:
_Le TOUJOURS-LE-MÊME, Capitaine Lanclume, en charge pour Saint-Pierre-Martinique, prendra encore du fret et des passagers, jusqu'au vendredi 13 du courant, fixe._
Cette indication assez précise pour tout autre que moi, piqua ma curiosité d'amateur. Un petit chapeau napoléonien qui servait de figure au navire le _Toujours-le-même_, ne m'ayant offert qu'un très faible secours pour découvrir le mot de l'énigme que ce nom semblait donner à deviner, je m'adressai aux hommes qui travaillaient à bord, afin d'obtenir d'eux quelques renseignemens complets sur la singularité de l'appellation de leur trois-mâts.
Les matelots, sans daigner lever les yeux sur moi, en continuant leur besogne, répondirent à ma question:
--Le _Toujours-le-même_, ça veut dire _l'empereur_, pardieu!
Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire davantage.
Le trois-mâts au nom emblématique, avec ses jolies formes, sa guibre finement élancée, son gréement noir et bien peigné, et son petit chapeau à trois cornes posé comme un héroïque souvenir sur sa proue que l'on eût dite impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup plu; et très peu satisfait encore des éclaircissemens que j'avais obtenus des gens peu causeurs de l'équipage, je me décidai à aller trouver le capitaine Lanclume lui-même, pour faire le voyage de la Martinique avec lui s'il était possible, et aussi, il faut bien l'avouer, pour connaître le sens attaché à l'étrangeté du nom qu'il avait donné à son bâtiment.
Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine... Rue de la Crique, numéro dix.
J'entrai dans un appartement dont la porte était ouverte et que je trouvai encombré de malles, de grosses cartes marines roulées fort négligemment à côté de cinq ou six paquets de linge à blanchir. Je m'enfonçai sans plus de façon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets.
Un homme d'une trentaine d'années, de moyenne taille, bien pris, bien posé sur ses robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, et en essuyant son rasoir sur l'épaule d'un mousse qui tenait en face de lui un large miroir, avec la plus complète impassibilité.
Je demandai le capitaine Lanclume.
A ce mot, une des figures les plus belles et les plus franches que j'eusse vues de ma vie, se tourna de mon côté, à moitié barbouillée d'écume de savon.
--C'est moi, me répondit cette jolie figure. Qu'y a-t-il pour votre service?
--Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de me rendre à la Martinique, et je suis venu vous trouver.
--Eh bien! j'y vais à la Martinique. Venez-y aussi avec nous, si le coeur vous en dit... Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire tanguer ton miroir d'un bord quand je me rase de l'autre!... tu me ferais un sensible plaisir, entends-tu!... Mais continuez, monsieur; que cela ne nous empêche pas de causer ensemble. C'est une petite leçon de manoeuvre que je donnais à ce maladroit.
--Puisque vous le permettez, capitaine, je prendrai la liberté de vous demander quel serait le prix du passage?
--Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire pour chaque personne... Eh bien donc! mousse de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller à ton miroir!
--J'aurais aussi quelques tonneaux de fret à vous donner dans le cas où nous nous arrangerions sur les conditions du voyage.
--Ah! diable, du fret... Eh bien! c'est bon: j'en prends encore, ce sera cinquante francs du tonneau... Mais comme, voyez-vous... comme c'est une considération... que du... que du fret, nous pourrons vous faire, eu égard à la quantité de vos marchandises, une petite réduction sur le prix de la traversée pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous beaucoup de fret à embarquer?
--Cinq à six tonneaux, je présume.
--En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne s'entend... Puis s'étant donné un dernier coup de rasoir et en se retournant tout-à-fait vers moi, le capitaine Lanclume éleva subitement le diapason de sa voix, pour ajouter:
--Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir de vous voir en face, vous m'avez l'air d'un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons assez facilement ensemble sur l'article des espèces. Mousse, avance-nous deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire l'amitié d'accepter quelque chose.
Le capitaine, après ce rapide colloque, changea de chemise devant moi, et en me demandant pardon de la liberté, se roula une cravate noire autour du cou, se passa un gilet blanc qu'il ne boutonna qu'à moitié, recouvrit tout cela d'un bel habit noir, et m'invita à le suivre jusqu'à son bord pour prendre connaissance des emménagemens du navire et de la chambre que je pourrais occuper pendant la traversée.
Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce, dans lequel était placé le navire, je trouvai l'occasion naturelle, au milieu des incidens qu'avait fait naître la conversation, de demander à mon interlocuteur la raison qui avait pu l'engager à donner à son bâtiment le nom sous lequel il naviguait.
--Oh! c'est une histoire toute politique que celle de ce diable de nom-là, me répondit-il. Figurez-vous que pendant les _Cent jours_, il me prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde sur ce bâtiment que j'avais baptisé du nom de _Grand Napoléon_. A mon retour en France, des événemens que j'avais totalement ignorés à la mer, venaient de chavirer toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altéré en rien l'admiration que j'ai toujours eue pour le grand homme dont mon navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorités du port où je venais d'arriver, ayant cessé de penser comme moi sur l'article en discussion, s'empressèrent de m'ordonner d'effacer, et bien vite, sur l'arrière de mon bâtiment, le nom du héros devenu sacrilége après la malheureuse affaire de Waterloo. Je résistai d'abord. La populace s'ameuta contre moi: je résistai alors bien mieux. Le nom resta à force d'obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le large, on refusa de réexpédier _le Grand Napoléon_, et il fallut bien céder à la force et changer de nom après avoir changé de pavillon... Oh! les coquins, si jamais je les rattrape!
--Et alors vous vous vîtes obligé de rebaptiser votre bâtiment?
--Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou l'inspecteur de la douane, car je ne connais guère la hiérarchie de tous ces grades-là, me demanda quel nom je voulais substituer à celui du... je n'ose pas vous répéter le nom dont se servait le renégat pour désigner l'empereur, l'homme à qui il devait tout, l'homme qui l'avait tiré de la poussière peut-être, pour en faire quelque chose de riche et d'élevé.