Part 5
Sur le marchepied d'un wagon de deuxième classe, Jean Péloueyre parut. Non, non, il n'était plus le même. Ses mains affaiblies soutenaient à peine une valise dont le petit-fils de Cadette lestement le débarrassa. Au bras de Noémi, il titubait un peu: «Mais tu es malade, pauvre Jean!» Lui non plus, ne reconnaissait pas cette femme, tant elle avait bénéficié de son absence,--éclatante et fleurissante et, plus encore que naguère dans le parloir du curé, femelle merveilleuse en face du mâle rabougri. Autour du couple, on chuchotait. Jean Péloueyre avait honte à cause de la marchande de journaux, du chef de gare et du facteur: «J'aurais dû t'envoyer la voiture. Pourquoi ne m'as-tu pas écrit que tu étais malade?» Noémi prépara le lit, lava le visage et les mains de Jean Péloueyre, étendit sur la table de chevet une nappe blanche, y disposa les revues qui s'étaient accumulées et qu'elle n'avait pas ouvertes. Jean, comme un enfant pauvre qu'on dorlote, l'épiait de ses vifs petits yeux. M. Jérôme ne voulut pas qu'on appelât le docteur Pieuchon: qu'un autre que lui dans la maison fût malade, c'était ce qui pouvait jeter ce doux hors des gonds. A peine son fils au lit, il se coucha lui aussi, prétendant souffrir de partout, et refusa avec de gros mots les soins de Cadette. Noémi vint le voir, non pour s'informer de sa santé, mais pour obtenir qu'il consentît à la visite du docteur. Il refusa net: Pieuchon ne quittait pas le chevet de son fils infesté de microbes. Si elle tenait à voir un carabin, elle ferait venir le «jeune homme à la teinture d'iode!» Noémi détourna la tête, et dit que ce garçon ne lui inspirait aucune confiance; ne soignait-il pas d'ailleurs tous les tuberculeux de l'arrondissement? M. Jérôme la coupa d'un ton rogue, criant que c'était son dernier mot, et qu'il entendait qu'on ne l'importunât plus. Comme aux plus mauvais jours, il se coucha le nez au mur, poussa à intervalles réguliers d'effrayants soupirs et ces: Ah! Dieu! Dieu!--qui autrefois éveillaient Jean dans le silence de la nuit.
Quand Noémi revint à sa chambre, la bonne y déployait un lit-cage. Jean Péloueyre dont on ne voyait, au centre du traversin, que les yeux brillants de rongeur, les pommettes trop rouges, le nez aigu, balbutia qu'il avait froid dans le grand lit, que toujours il avait préféré dormir à l'étroit, enfin qu'avant qu'un médecin l'ait ausculté, il jugeait imprudent de partager la couche de Noémi. Elle aurait voulu protester, feindre d'être déçue. Elle ne trouva aucun mot, et posa ses lèvres sur le front mouillé de Jean Péloueyre; mais il détourna la tête, ne pouvant supporter la gratitude horrible de ce baiser. La journée ainsi passa calme et triste. Etendu dans sa muette province, il somnolait, ne s'éveillait qu'au tintement d'une petite cuiller contre une soucoupe. Bien qu'il ne fût pas très malade, Noémi le soutenait pendant qu'il buvait et il buvait à lentes gorgées pour sentir plus longtemps ce bras tiède contre son cou. Vint le crépuscule; la cloche de l'église tinta. Ils entendirent dans la cour les hue! dia! du petit-fils de Cadette qui attelait. La porte fut entrebâillée par M. Jérôme, les pieds nus dans des pantoufles, vêtu d'une robe de chambre souillée de remèdes. Honteux de sa colère, il venait se faire pardonner et, affectant de l'inquiétude, prétendit ne pouvoir attendre plus longtemps pour être rassuré: sur son ordre, le petit-fils de Cadette allait quérir le jeune «médecin à la teinture d'iode». Jean Péloueyre protesta; il n'éprouvait rien qu'un peu de fatigue; quelques jours de repos et il n'y paraîtrait plus; le docteur ne comprendrait pas qu'on ait osé le déranger d'urgence...
Assise dans l'ombre, Noémi ne prononçait aucune parole, écoutait le bruit des roues décroître et, sans un tressaillement, sans un sanglot, pleurait. Une giboulée fouetta les vitres, hâta la venue de la nuit et aucun des époux ne demandait la lampe. Cadette vint enfin avec de la lumière et mit le couvert près du lit de Jean. Pendant qu'ils mangeaient, Noémi lui demanda si son travail d'histoire était achevé; il secoua la tête et elle ne lui posa plus de questions. La carriole roula de nouveau dans la cour. Jean Péloueyre dit: «Voilà le docteur.» Noémi se leva et se tint debout loin de la lampe. Elle écoutait comme un orage, s'approcher le grondement d'une voix, des pas dans l'escalier. Cadette ouvrit la porte; il entra. Plus corpulent qu'il n'avait paru à Noémi, c'était ce que dans le pays des Péloueyre, on appelle un beau drôle. Noir de poil, mais le teint couleur de grenade, de ses longs yeux de mule andalouse, sans vergogne déjà il guettait ceux de Noémi, suivant la ligne de son corps avec une méthode lente. Lui aussi avait pensé à elle, lui aussi! N'osant quitter la zone d'ombre, elle frémissait. Cependant il examinait le malade: «Voulez-vous déboutonner votre chemise? Un mouchoir suffira, madame... Comptez trente et un, trente-deux, trente-trois...» La lampe éclairait ces clavicules, ces omoplates, ces côtes,--cette pitoyable misère... Non, l'état de M. Péloueyre n'offrait rien d'alarmant, mais il faudrait surveiller «ses sommets». Il ordonna des fortifiants, des piqûres de cacodylate. Parfois il regardait Noémi. N'allait-il pas croire qu'elle avait cherché à l'introduire dans la maison? C'était si étrange d'obliger un médecin à faire six kilomètres en carriole, le soir, pour ausculter un affaibli! Il ne s'en allait pas et de son accent lourd, se défendait d'avoir jamais prétendu guérir, avec son traitement d'iode, un tuberculeux aussi avancé que le fils Pieuchon. Sa voix traînante, sa voix campagnarde rendait un son mâle et grave. Noémi se sentait épiée par des regards coulés sous des paupières couleur de safran; mais lui ne voyait d'elle qu'un fantôme silencieux. Il en vint à dire que mieux valait prévenir la maladie, que M. Péloueyre était un terrain tout préparé et favorable aux bacilles: «Un terrain, dirais-je, tuberculisable. Feu madame Péloueyre mourut phtisique, n'est-ce pas?» Ce jargon allait mal à cette bouche fraîche, créée pour ne dispenser aucune autre science que des baisers. Il jugeait nécessaire qu'on suivît le malade. Ce disant, il quêtait une invitation à revenir. Comme Noémi demeurait muette, il se leva et demanda avec rondeur si M. Péloueyre souhaitait qu'il renouvelât ses visites,--ne serait-ce que pour lui administrer ses piqûres. «Qu'en penses-tu, Noémi?» Comme elle ne répondait pas, Jean crut qu'elle ne l'avait pas entendu et répéta: «Dis, Noémi, faut-il que monsieur revienne?» Elle prononça enfin: «C'est tout à fait inutile.» Le ton de ce refus était tel que Jean Péloueyre eut peur qu'elle ait froissé le médecin, et il protesta que «le docteur demeurait seul juge». Le gros garçon, sans nul embarras, promit d'accourir au premier appel. Noémi alors prit la lampe et le précéda. Elle descendait vite, sentant ce souffle chaud sur sa nuque. La carriole attendait devant la porte. Le jeune homme y monta sans avoir obtenu un regard. Le petit-fils de Cadette fit claquer sa langue. Une lanterne éclairait la croupe du cheval. Le vent nocturne éteignit la lampe que tenait haut la jeune femme et elle demeura ainsi dans la nuit, au seuil de cette maison morte, écoutant décroître un roulement de carriole. Elle ne dormit pas. Jean Péloueyre, dans le lit de fer, s'agitait, prononçait des paroles confuses. Noémi se releva pour le border, posa sa main sur son front sans l'éveiller, comme elle eût fait à l'enfant qui ne naîtrait jamais.
XIII
Jean Péloueyre, dès le surlendemain, reprit ses habitudes. Il sortait à pas de loup, pendant la sieste de son père, guettait les pies, et, après une station à l'église, rentrait le plus tard possible au gîte. Noémi déjà perdait de son éclat. Jean Péloueyre mesurait ce cerne autour des yeux si tristes et qui ne le regardaient qu'avec une humble douceur. Il avait espéré que son exil du lit nuptial suffirait pour que Noémi pût s'acclimater auprès de lui. Mais l'épouse luttait en désespérée contre son dégoût et cette lutte l'exténuait. Plusieurs fois elle appela Jean Péloueyre la nuit afin qu'il vînt près d'elle, et comme il faisait semblant de dormir, elle se levait, lui donnait des baisers--ces baisers qu'autrefois des lèvres de saints imposaient aux lépreux. Nul ne sait s'ils se réjouirent de sentir sur leurs ulcères ce souffle des bienheureux. Mais Jean Péloueyre, lui, en vint à s'arracher de ces embrassements et c'était lui qui avec horreur criait: «Laissez-moi.»
Les hauts murs des jardins s'échevelèrent de lilas sombres. Les crépuscules eurent l'odeur des seringuas. Dans la lumière déclinante, les hannetons bourdonnaient. Au mois de Marie, le soir, après le chant des litanies, le curé disait: «On recommande à vos prières la réussite à des examens de plusieurs jeunes gens, le mariage de plusieurs jeunes filles, la conversion d'un père de famille, la santé d'un jeune homme en danger de mort...» Tous savaient qu'il s'agissait du fils Pieuchon au plus mal. Les lis de juin fleurirent. Noémi s'étonna de ce que Jean n'emportait plus de fusil dans ses promenades; il dit que les pies le connaissaient trop et que les malignes ne se laissaient plus approcher. Elle craignait que ces courses fussent excessives car il n'en revenait plus, comme autrefois, la figure animée,--mais au contraire abattu et blême. Il prétendit alors que la chaleur le pâlissait. Une nuit, Noémi l'entendit à plusieurs reprises tousser. Elle l'appela à voix basse: «Tu dors, Jean?» Il l'assura qu'il souffrait un peu de la gorge et que ce n'était rien; mais elle devinait son effort pour retenir la toux qui, malgré lui, éclatait. Ayant allumé une bougie, elle vit qu'il était trempé de sueur. Elle le regardait avec angoisse. Les yeux clos, il paraissait attentif à un travail mystérieux en lui. Il sourit à sa femme, et Noémi fut bouleversée par ce sourire si tendre, si calme. Et il dit à mi-voix: «J'ai soif.»
Le lendemain matin, il n'avait pas de fièvre; sa température était même trop basse. Noémi se rassura; elle aurait voulu qu'il ne sortît pas après le déjeuner mais ne put le retenir. L'insistance de Noémi parut déplaire à Jean qui regardait sa montre comme s'il redoutait d'être en retard. M. Jérôme plaisanta: «Elle va croire que tu cours à un rendez-vous!» Il ne répondit rien; son pas hâtif retentit dans le vestibule. Un orage ternissait le ciel. On eut dit que le silence des oiseaux immobilisait les feuillages. Tout ce jour-là, dans l'embrasure de la fenêtre, au rez-de-chaussée, Noémi eut peur. A quatre heures la cloche de l'église tinta à petits coups espacés et la jeune femme se signa parce que quelqu'un entrait en agonie. Elle entendit sur la place une voix qui disait: «C'est pour le fils Pieuchon. Ce matin déjà il a failli passer.» De larges gouttes creusaient la poussière, lui arrachaient son odeur des soirs d'orage. Son beau-père dormant encore, Noémi alla à la cuisine pour parler de Robert Pieuchon avec Cadette. La vieille qui était sourde n'avait pas entendu le glas. Elle dit qu'on aurait des renseignements par «Moussu Jean». Et comme Noémi s'étonnait, Cadette soupira, larmoya: «Elle pensait bien que «la mistresse» ne le savait pas: sans quoi elle aurait empêché «lou praou moussu», faible comme il était, de passer tous ses après-midis avec le fils Pieuchon; et depuis plus d'un mois déjà! Il avait défendu à sa vieille Cadette d'en rien dire à personne. Noémi feignit de n'être pas surprise. Elle sortit; il ne pleuvait plus; un vent poussiéreux bousculait de lourdes nues. Elle alla vers la maison du docteur dont la mort avait déjà clos tous les volets. Jean Péloueyre parut sur le seuil: il clignait ses yeux éblouis, bien que le jour fût comme terni, et n'aperçut pas sa femme. La face terreuse, hors du monde, il allait d'instinct vers l'église où il entra. Noémi le suivait de loin. L'humide fraîcheur de la nef la saisit,--ce froid de terre, ce froid de fosse fraîchement ouverte qui étreint les corps vivants dans les églises que le temps enfonce peu à peu et où l'on accède en descendant des marches. Cette toux dont le bruit l'avait éveillée la nuit précédente, de nouveau Noémi l'entendit, mais, cette fois, répercutée à l'infini par les voûtes.
XIV
Jean Péloueyre avait demandé qu'on descendît son lit dans une chambre du rez-de-chaussée qui ouvrait sur le jardin. Quand il étouffait, on poussait sous la véranda le lit de fer et il regardait le vent rétrécir ou dilater le bleu entre les feuilles. On avait fait venir une sorbetière parce qu'il n'avalait guère, hors le lait cru et froid, qu'un peu de glace parfumée. Son père venait le voir, lui souriait, mais de loin. Peut-être Jean eût-il préféré les ténèbres de la chambre pour y cacher son agonie, mais il avait choisi de mourir au jardin afin que Noémi fût moins exposée à la contagion. Des piqûres de morphine l'assoupissaient. Repos! Repos après ces horribles après-midi au chevet du fils Pieuchon criant de désespoir à cause de ce qu'il quittait à jamais: des soir de noce à Bordeaux, les danses dans des cabarets de banlieue autour d'un orgue mécanique, les randonnées en bicyclette, lorsque la poussière se colle à de maigres cuisses velues et qu'on se crève, et surtout les caresses des filles. Les Cazenave répandirent partout le bruit que l'avarice de M. Jérôme interdisait à son fils le bienfait des climats plus doux et les cures d'altitude. Mais, outre que Jean n'était pas homme à mourir hors du gîte, le docteur Pieuchon professait que contre la tuberculose, rien ne vaut la forêt landaise: il tapissa même de jeunes pins la chambre du malade comme pour une Fête-Dieu et entoura le lit de pots débordants de résine. A bout de science enfin, il fit appeler son jeune confrère, bien qu'il fut dès lors avéré que Jean Péloueyre ne tolérerait plus l'iode «à dose massive». Noémi accueillit le beau garçon avec une indifférence qui n'alla pas jusqu'à ignorer qu'il pâlissait sous son regard ou lorsque leurs mains se touchaient. A chaque rencontre elle savourait cette certitude que rien ne lui était plus au monde que ce gisant--son époux. Mais il se peut aussi qu'au plus obscur de son cœur, elle sentît le jeune mâle solidement harponné et qu'elle ne fût si tranquille que parce qu'elle était assurée de le tirer sur la berge, un jour, vivant et palpitant... Jean Péloueyre défendait à Noémi de l'embrasser, mais il acceptait l'imposition de sa main fraîche sur son front. Croyait-il maintenant qu'elle l'aimait? Il le croyait et disait: «Soyez béni à jamais, mon Dieu, qui, avant que je meure, m'avez donné l'amour d'une femme...» Et comme autrefois dans ses courses solitaires il ruminait indéfiniment le même vers, aujourd'hui, quand il se sentait las de son chapelet et pendant que Noémi tenait son poignet, comptant les pulsations, il répétait à mi-voix le cri de Pauline: _Mon Polyeucte touche à son heure dernière_, et souriait. Non qu'il se crût un martyr. Toujours on avait dit de lui: «C'est un pauvre être.» Et jamais il n'avait douté qu'il en fût un. Le regard en arrière sur l'eau grise de sa vie l'entretenait dans le mépris de soi. Quelle stagnation! Mais sous ces eaux dormantes avait frémi un secret courant d'eau vive, et voici qu'ayant vécu comme un mort, il mourait comme s'il renaissait.
Un soir, le curé et le docteur Pieuchon s'étant attardés dans le vestibule, Noémi les rejoignit et amèrement leur demanda compte de leur silence: pourquoi ne l'avaient-ils pas avertie des stations quotidiennes de Jean au chevet d'un phtisique? Le docteur baissait la tête, s'excusait sur ce qu'il ne connaissait pas l'état de M. Jean. D'une charité sans borne, comment se serait-il étonné d'un dévouement qu'il pratiquait lui-même et dont son fils était le bénéficiaire? Le curé se défendit plus vivement: Jean Péloueyre avait exigé le silence; envers ses dirigés, un directeur doit pousser la discrétion jusqu'au scrupule: «Mais c'est vous, monsieur le curé, c'est vous qui avez voulu ce fatal voyage à Paris.--... Moi seul, Noémi?» Elle s'appuya contre le mur, élargissant du doigt une éraflure dans le plâtre peint en faux-marbre. On entendait tousser dans la chambre. Les savates de Cadette traînèrent. Le Curé dit encore: «J'ai agi après avoir prié, Noémi. Il faut adorer les voies de Dieu.» Il enfila sa douillette. Mais, dans le secret, il était la proie de sentiments contraires, et, au long de ses insomnies, pleurait sur Jean Péloueyre; en vain se répétait-il que le malade avait testé en faveur de Noémi, et que c'était l'intention de M. Jérôme, après la mort du pauvre enfant, de donner la maison et le plus possible de son bien à la jeune femme,--à condition qu'elle ne se remariât pas. Le curé, homme scrupuleux mais trop enclin à entrer dans le destin des autres, interrogeait son cœur. Il n'avait pas douté que ce mariage dut être heureux,--et _sub specie æterni_, n'en fallait-il admirer la réussite? Quel était son gain en cette affaire? Bon pasteur, il n'avait eu souci que de son troupeau. Le curé, chaque fois qu'il se jugeait, se renvoyait absous, mais ne se lassait pas de rouvrir son procès. Il redoutait d'avoir perdu le discernement de l'injuste et du juste, et n'en revenait pas d'hésiter sur la valeur de ses actes. Humilié, il pontifia moins: pour célébrer sa messe quotidienne, il ne défit plus la queue de sa soutane et renonça au chapeau tricorne qui le distinguait de ses confrères. Toutes ses petitesses, une à une, se détachaient de lui. Il reçut sans joie la nouvelle que, bien qu'il ne fût pas curé-doyen, l'évêché lui octroyait le droit de porter le camail sur son surplis. Comment avait-il pu tenir à ces misères, lui, le gardien des âmes? Rien ne lui était plus, à cette heure, que de démêler sa part dans ce drame: avait-il été l'instrument docile de Dieu? ou le, pauvre curé de campagne s'était-il substitué à l'Etre infini?
Cependant, chaque soir, sur la route gelée, une carriole emportait le jeune docteur. A travers les cimes serrées des pins, le clair de lune filtrait, mal retenu par les branches jointes. Les têtes rondes et sombres planaient dans le ciel comme un vol immobile. Plusieurs fois, à quelques cents mètres du cheval, de courtes ombres de sangliers, d'un talus à l'autre, traversèrent. Les pins s'écartaient autour d'un nuage au ras du sol qui recélait une prairie. La route fléchissait et l'on entrait dans l'haleine glacée d'un ruisseau. Le jeune homme, sous sa peau de bique, isolé dans l'odeur du brouillard et de sa pipe, ne savait pas qu'il y eût, au-dessus des pins, les astres. Son nez ne se levait pas plus de la croûte terrestre que le museau d'un chien. Et quand il ne songeait pas au feu de la cuisine où tout à l'heure il se sécherait, et à la soupe dans quoi il verserait du vin, sa pensée s'attachait à cette Noémi si proche de sa main et qu'il n'avait jamais touchée. «Pourtant, se disait ce chasseur, je ne l'ai pas ratée; elle est blessée...» Son instinct l'avertissait quand le gibier féminin était forcé, demandait grâce. Il avait entendu le cri de ce jeune corps. Combien en avait-il possédé de femmes, défendues, mariées à des hommes et non à un débris comme ce Péloueyre! Atteinte et plus qu'une autre démunie, cette Noémi serait-elle seule inaccessible? Tant que durerait l'agonie du mari, sans doute obéissait-elle à une pudeur; mais avant que son époux fût très malade, qui donc avait retenu cette perdrix à demi fascinée? Quel aimant plus fort l'attirait dans l'ombre, loin de la lampe? Un autre amour? Il ne croyait pas qu'elle fût dévote; cette espèce-là, le jeune docteur pensait la bien connaître: il avait dû déjà se mesurer avec le curé pour la conquête d'une ouaille. La dévote joue, se passe un péché véniel, tourne autour du feu, se brûle un pied, et à la dernière seconde glisse entre les doigts, comme ramenée, par un fil invisible, au confessionnal. Il fit des plans pour quand Jean Péloueyre aurait «clampsé». Il se disait: «Je l'aurai.» Et il riait, possédant la patience du Landais qui chasse à l'affût.
Vers ce temps-là, les personnes pieuses du bourg qui, au milieu du jour, entraient à l'église et s'y croyaient seules, tressaillaient au bruit d'un soupir dans le chœur: presque tous ses instants de liberté, le curé les vivait dans cette ombre, devant son juge. Là seulement il goûtait la paix, non pas celle que donne le silence des églises de campagne ténébreuses et comme immergées, mais cette paix que rien au monde ne donne. Le prêtre concevait qu'il y avait loin du petit être chétif, de ce Jean Péloueyre à peine capable, aux veilles de grandes fêtes, de frotter les cristaux des lustres et de ramasser les longues mousses dont les dames faisaient des guirlandes,--qu'il y avait loin du tueur de pies à ce mourant qui donnait sa vie pour le salut de plusieurs. Le curé s'abîmait devant Celui dont le secret est de rendre semblables à Dieu, des esclaves.
XV
Pour Jean Péloueyre suffoquant, l'été s'était adouci. En septembre, de fréquents orages roussirent les feuilles. Le petit-fils de Cadette portait au malade les premiers cèpes et leur odeur de terre sylvestre, le distrayait avec les ortolans capturés au petit jour: il les engraisserait dans le noir et les servirait à moussu Jean après les avoir étouffés dans un vieil armagnac. Des vols de ramiers présageaient un hiver précoce: bientôt on monterait les appeaux à la palombière... Toujours Jean Péloueyre avait aimé l'approche de l'arrière-saison, cet accord secret avec son cœur des champs de millade moissonnés, des landes fauves connues des seules palombes, des troupeaux et du vent. Il reconnaissait quand, à l'aube, on ouvrait la fenêtre pour qu'il respirât mieux, le parfum de ses tristes retours de chasse aux crépuscules d'octobre. Mais il ne lui fut pas donné d'attendre en paix le passage: Noémi ne savait pas que l'on doit le silence aux mourants; et de même qu'autrefois elle n'avait pu lui céler son dégoût, elle ne savait aujourd'hui lui faire grâce de ses remords. Elle mouillait de larmes sa main, insatiable de pardon. Vainement lui disait-il: «C'est moi seul qui t'ai choisie, Noémi ... moi seul qui n'ai pas eu souci de toi...» Elle secouait la tête, ne voyait rien, hors ceci que Jean mourait pour elle: qu'il était noble et grand! qu'elle l'aimerait s'il guérissait! Elle lui rendrait au centuple cette tendresse dont elle fut si avare. Comment Noémi aurait-elle su que d'un Jean Péloueyre à peine convalescent, elle eût déjà commencé de se déprendre, et qu'il fallait qu'il touchât à son heure dernière pour qu'enfin elle le pût aimer? C'était une très jeune femme ignorante et charnelle et qui ne connaissait pas son cœur. Mais ce cœur de désir était sans ruse et soumis à Dieu. Gauchement, elle exigeait du moribond le mot qui l'eût délivrée de son remords. Après de tels débats, il perdait cœur, et souhaitait de ne pas demeurer seul avec elle; il l'eut été souvent (car M. Jérôme était cloué au lit par tous ses maux conjurés); mais que le jeune docteur montrait donc de dévouement! Jean Péloueyre s'étonnait de l'étrange fidélité d'un inconnu. Incapable de soutenir une conversation, du moins il jouissait de cette présence.