Part 4
Le pluvieux décembre et ses brèves journées ne permirent plus aux époux de se fuir--sauf lorsque Jean Péloueyre chassait la bécasse; mais même alors il fallait rentrer dès quatre heures avec le crépuscule. Un seul feu, une lampe unique rapprochaient ces corps ennemis. Autour de la maison, la pluie endormante chuchotait. M. Jérôme avait ses douleurs de chaque hiver dans l'épaule gauche et geignait. Mais Noémi allait mieux. Elle s'obligeait à un effort quotidien pour détourner Jean de ses projets de voyage; elle avait promis au ciel de tenter l'impossible pour qu'il demeurât près d'elle. Cette supplication empêchait le malheureux de rester indécis sans se résoudre à rien et, en ayant l'air de le retenir, le forçait à prendre parti. Il levait vers la jeune femme ses yeux de chien battu: «Il faut que je m'en aille, Noémi». Elle protestait, mais s'il faisait semblant de fléchir, loin de poursuivre son avantage elle n'insistait plus. M. Jérôme, bien qu'il citât volontiers le vers des _Deux pigeons: L'absence est le plus grand des maux_, envisageait avec une secrète joie de vivre seul près de sa bru. Enfin le curé, en toutes rencontres, harcelait Jean Péloueyre. Que pouvait le triste garçon contre cette complicité? D'ailleurs il approuvait dans son cœur ce verdict de bannissement. Hors un pèlerinage à Lourdes et ses nuits d'amour à Arcachon, il n'avait jamais quitté son trou. S'enfoncer tout seul dans la cohue de Paris! C'était pour lui sombrer à jamais au fond d'un océan humain plus redoutable que l'Atlantique. Mais trop de cœurs le poussaient vers le gouffre. Le départ fut enfin fixé à la deuxième semaine de février. Longtemps en avance, Noémi s'inquiéta de la malle et du trousseau. Jean Péloueyre était là encore qu'elle avait déjà retrouvé quelque appétit. Ses joues se colorèrent. Un après-midi de neige, elle en fit des pelotes et les jeta à la figure du petit-fils de Cadette, et Jean Péloueyre, derrière une vitre du premier étage, les regardait. Lucide, il assistait à cette résurrection. Comme la campagne se délivre de l'hiver, cette femme se délivrait de lui: il la fuyait pour qu'elle refleurît.
Jean Péloueyre, ayant baissé la glace souillée du wagon, regarda le plus longtemps possible s'agiter le mouchoir de Noémi. Comme il flottait, ce signal d'adieu et de joie! Pendant cette dernière semaine, elle avait saoûlé le voyageur d'une feinte tendresse, et ardente l'avait provoqué jusqu'à lui faire murmurer, une nuit où il avait cru la sentir vivre sous son souffle: «Et si je ne partais pas, Noémi?» Ah! bien que ce fût dans les ténèbres et qu'elle n'eût répondu que par une exclamation étouffée, il devina cette terreur, cette horreur, et ne put se défendre d'ajouter: «Rassure-toi, je m'en irai.» Ce fut le seul mot par quoi il manifesta qu'il n'était pas dupe. Elle se tourna vers le mur et il l'entendit pleurer.
Jean Péloueyre regarda défiler les pins familiers que traversait le petit train; il reconnut ce fourré où il avait manqué une bécasse. La voie longeait la route qu'il avait si souvent parcourue en carriole. Cette métairie couchée dans la fumée et dans la brume, au bord d'un champ vide, serrant contre elle le four à pain, l'étable, le puits, il la salua par son nom, il en connaissait le propriétaire. Puis un nouveau train l'emporta à travers des landes où il n'avait jamais chassé. A Langon, il dit adieu aux derniers pins comme à des amis qui l'eussent accompagné le plus loin possible et s'arrêtaient enfin, et de leurs branches étendues le bénissaient.
X
Il se logea dans le premier hôtel qu'il rencontra quai Voltaire. Le matin, il regardait pleuvoir sur la Seine qu'il n'avait encore osé franchir, puis, à midi, se glissait jusqu'au café de la gare d'Orléans où il somnolait, dans le grondement des trains qui emportaient vers le Sud-Ouest des voyageurs bienheureux. N'osant s'attarder, son repas fini, sans consommer, il buvait après sa bouteille de vin blanc, deux verres de liqueur, et son agile esprit se mouvait dans l'absolu. Ses tics, des mots entrecoupés, parfois faisaient sourire les voisins et les garçons; mais tapi entre le tambour de la porte et une colonne, il demeurait le plus souvent inaperçu. Jusqu'aux réclames, il lisait les journaux: meurtres, suicides, drames de la jalousie et de la folie, tout était bon à Jean Péloueyre qui se repaissait du mal universel. Après le dîner, un ticket de deux sous lui donnait accès aux quais: il cherchait le wagon où était écrit le nom d'Irun et dont les larges vitres, le lendemain matin, refléteraient les landes monotones. Il avait calculé que ce train passait à moins de quatre-vingts kilomètres à vol d'oiseau de la maison Péloueyre. Il posait sa main sur la paroi du wagon et lorsque le convoi s'ébranlait, on eut dit un homme qui voit disparaître à jamais la moitié de son âme. Dans le café, où de nouveau il s'attablait, c'était l'heure d'un orchestre et Jean Péloueyre subissait jusqu'au désespoir la toute-puissance de la musique sur son cœur. Elle le livrait sans recours au fantôme de Noémi. Il voyageait par la pensée sur ce corps que jamais il n'avait contemplé qu'endormi. Dans le sommeil, au long des nuits de septembre et quand le clair de lune coulait sur le lit, le triste faune avait mieux appris à connaître ce corps que si, amant heureux, il l'eût possédé dans un mutuel délire. Il n'avait jamais tenu entre ses bras qu'un cadavre mais il l'avait réellement pénétré avec ses yeux. Peut-être connaissons-nous mieux qu'aucune autre, la femme qui ne nous a pas aimés. A cette heure, Noémi dormait dans la vaste chambre froide, elle dormait bienheureuse, délivrée d'une repoussante présence, toute à la volupté du lit désert. A travers l'espace, il sentait la joie de sa bien-aimée, sa joie parce qu'il n'était plus contre elle couché. La tête entre les mains, Jean Péloueyre s'excitait à la colère: il reviendrait au pays, s'imposerait à cette femme, jouirait d'elle, dût-elle en crever! Il en ferait un objet à son usage... Alors, en lui, elle surgissait muette, soumise, avec cette douce gorge lourde, comme un arbre qui tend son fruit. Il se rappelait ses consentements à mourir d'horreur et sans un cri... Jean Péloueyre payait les consommations, suivait le quai jusqu'à l'hôtel, se déshabillait à tâtons pour ne pas se voir dans la glace.
Tous les trois jours, on lui portait avec son chocolat une enveloppe qu'il n'ouvrait quelquefois que le soir. Ah! que lui importaient ces hypocrites vœux pour son retour! Le seul plaisir de Jean Péloueyre était de penser que la main de Noémi à ce papier s'appuya,--que l'ongle de son petit doigt avait creusé cette ligne sous chaque mot. Vers la fin de mars, il crut sentir quelque sincérité dans l'appel de Noémi: «... Je suis sûre que vous ne croyez pas à mon désir de vous revoir. C'est mal connaître votre femme...» Elle écrivait encore: «Je m'ennuie de toi.» Jean Péloueyre froissait la lettre et relisait celle que son père lui avait adressée par le même courrier: «... Tu trouveras Noémi changée à son avantage: elle a repris de l'embonpoint, elle est superbe; elle me soigne et me dorlotte avec tant de bonne humeur que j'oublie de la remercier. Les Cazenave ne paraissent plus céans, mais je sais qu'ils imaginent de la brouille entre vous: laissons-les dire. Je reprends du poil de la bête; ce n'est pas comme le fils Pieuchon qui ne sort plus qu'en voiture et qu'on croit perdu, bien qu'un médecin de B... prétende le guérir avec de la teinture d'iode diluée dans l'eau: les jeunes s'en vont avant les vieux...»
Quand vinrent les premiers beaux jours, Jean Péloueyre osa enfin passer les ponts. Dans un crépuscule d'or, il regarda la Seine et ses mains touchaient le parapet tiède, le caressaient comme un être vivant. Alors une voix derrière lui chuchota; elle l'appelait: chéri; elle lui disait: viens. Tout près du sien, un jeune visage était exsangue sous le fard. Une main gonflée et sans ongles cherchait sa main. Il prit la fuite, ne s'arrêta qu'aux guichets du Louvre, soufflant un peu. Même de telles créatures, aurait-il jamais osé attendre un appel? Une autre femme que Noémi?... Il voulut, pour la première fois, se délecter en pensée d'une complice, sinon bienheureuse, du moins indifférente et sans dégoût; mais un si pauvre bonheur lui demeurait inconcevable; il reçut l'âcre connaissance de ce comble d'infortune, en éprouva un retour de colère. Ah! pourquoi ne pas consentir, ce soir, à l'anéantissement dans des bras indulgents et soumis? Sont-elles au monde pour d'autres que les Péloueyre, ces dispensatrices de caresses? Il vit trembler le ciel de huit heures dans le bassin des Tuileries; des enfants s'attroupaient à cause de ses gestes. Il fila, le dos rond, contourna la place, atteignit la rue Royale et, comme c'était l'heure de dîner, osa franchir le seuil d'un cabaret fameux.
Tapi contre la porte, face au bar où, comme à une mangeoire d'acajou, des perruches à aigrettes s'accrochent, il éprouvait avec délices que son aspect ici n'étonnait ni les femelles, ni les maîtres d'hôtel, noirs et gras--rats d'égouts de restaurants chers. Ce boyau étincelant attire trop de sauvages des Amériques, trop de fermiers et de notaires provinciaux pour qu'y fasse rire un Jean Péloueyre. Le Vouvray colorait ses pommettes et il souriait au bétail qu'attirait l'auge d'acajou. Une blonde charnue glissa de son tabouret, lui demanda du feu, but dans son verre, à mi-voix lui promit pour cinq louis de bonheur, puis de nouveau, se percha, expectante. Bien que le vieux monsieur d'une table voisine lui conseillât d'attendre la fermeture de l'établissement «parce qu'alors celles qui restent vous font des prix avantageux», Jean Péloueyre paya l'addition et sur le trottoir fut rejoint par la dame. Elle héla un taxi et fit descendre le client derrière la Madeleine. L'escalier de l'hôtel sans vestibule s'amorçait au ras du trottoir comme pour en aspirer les immondices.
Le bruit des épingles à cheveux sur du marbre, éveilla Jean de sa léthargie. Il vit des bras démesurément larges à l'endroit où ils s'attachent aux épaules. Des faveurs roses enjolivaient cette chair tremblante. Elle l'appela son loup tandis qu'avec un soin infini, elle enlevait des bas de soie végétale. Cette hâte de se donner, ce consentement, cette soumission sans dégoût, Jean Péloueyre en éprouvait une pire douleur que lorsque, de toute sa chair, Noémi lui criait: Non! Stupide, la fille le vit jeter un billet sur la table, et avant qu'elle ait pu faire un geste, il était déjà dehors, enfilait une rue comme un voleur. Il goûta, dans la cohue des boulevards, cette béatitude après un grand péril conjuré. Les marronniers nus des Champs-Elysées l'attirèrent. Un banc était libre; il s'y reposa, essoufflé toussant un peu. Cette lune tronquée qu'éclipsaient les lampes à arc, il songea qu'elle épandait sa lueur calme sur le troupeau des sombres cimes entre les Pyrénées et l'Océan. Il ne souffrait plus, tout était pur en lui. Il se délectait de sa misère sans souillure. Noémi et Jean s'aimeraient dans un jour d'été sans déclin. D'avance il goûta l'accord de leur chair glorifiée. O lumière où s'appelleront leurs corps immortels, leurs corps incorruptibles! Jean Péloueyre dit à haute voix: «Il n'est pas de Maîtres; nous naissons tous esclaves et nous devenons vos affranchis, Seigneur.» Un sergent de ville s'étant approché, le considéra un instant, puis, les épaules soulevées, s'éloigna.
Jean s'installa, chaque après-midi, à la terrasse du café de la Paix, au bord d'un triste fleuve de visages. Les maladies secrètes, l'alcool, les stupéfiants, avaient repétri à il ne savait quelle immonde ressemblance ces milliers de figures qui toutes furent des figures d'enfants. Jean Péloueyre s'intéressait à la quête des prostituées, dénombrait ce troupeau de maigres louves. Il jouait à deviner pour le compte de quel vice, ce monsieur à monocle et la lèvre pendante, chassait. Avidement Jean Péloueyre cherchait une seule face qui portât le signe des dominateurs et des maîtres, une seule et il eût suivi cet être élu; mais les yeux étaient égarés, les mains tremblaient; des convoitises hors nature salissaient des figures qui ne se savaient pas épiées. D'ailleurs, ce Maître, s'il avait existé, eût-il été immortel? Jean Péloueyre, gesticulant à cette table des boulevards comme entre les murs d'une route de son village, se citait à soi-même le mot de Pascal sur la fin de la plus belle vie du monde. On perd toujours la partie! On perd toujours la partie, ô cerveau ramolli de Nietzsche!... Des jeunes gens, près de lui, se poussaient du coude. Une femme assise avec eux interpella Jean Péloueyre. Il tressaillit, jeta de la monnaie sur la table et prit le large. Il entendit la femme crier: «On n'est pas plus dingo...» Et maintenant il se glissait dans la cohue, trottait comme un rat le long des vitrines, élaborait le plan d'une étude péremptoire qu'il intitulerait: _Volonté de Puissance et Sainteté._ Parfois, une glace de magasin le reflétait et il ne se reconnaissait pas. La mauvaise nourriture l'avait maigri et réduit encore. La poussière de Paris irritait sa gorge. Il aurait dû renoncer aux cigarettes et n'avait jamais tant fumé; aussi allait-il toujours crachant et toussant. Des vertiges l'obligeaient à s'appuyer aux réverbères. Il aimait mieux se priver de manger que souffrir ensuite de brûlures à l'estomac. Le ramasserait-on un jour dans le ruisseau comme un chat mort? Alors Noémi serait délivrée... Ainsi rêvait-il au cinéma où il échouait, moins attiré par l'écran que par la musique ininterrompue. Souvent le fiévreux, mourant de fatigue, entrait dans un établissement de bains. Un rideau de calicot voile la lumière, les cols de cygne gouttent, on ne sent plus vivre son corps. Jean Péloueyre ne cherchait de si médiocres refuges que parce que longtemps il ne connut à Paris d'autre église que la Madeleine, la seule qu'il rencontrât entre son hôtel et le café de la Paix. Mais un jour, un autre itinéraire lui fit connaître Saint-Roch dont la ténébreuse chapelle devint son hâvre quotidien. Odeur retrouvée de l'église natale,--présence, la même à ce carrefour de l'immense ville que dans le bourg inconnu. Pas une fois il ne franchit le seuil d'une bibliothèque.
Peut-être eût-il ainsi vécu jusqu'à la mort, si un matin une lettre du curé ne l'avait rappelé au bercail. Les termes en étaient pressants, bien qu'elle donnât de M. Jérôme et de Noémi les meilleures nouvelles. Avec une grande angoisse, Jean Péloueyre monta dans cet express dont si souvent il avait senti se détacher de lui, glisser doucement, puis plus vite vers le Sud-Ouest, le wagon qui porte le nom d'Irun.
XI
Cette lettre d'appel, nul événement n'avait décidé M. le curé à l'écrire: il s'y était résolu après une confession où Noémi n'avait accusé que ses vénielles fautes de chaque samedi. Mais elle avait requis l'aide spirituelle de son directeur contre des tentations, des troubles dont elle ne précisa pas la nature.
A l'éloignement de Jean Péloueyre, elle avait dû d'abord un peu de cette lassitude heureuse des convalescences. La solitude lui était une volupté continue; alanguie, elle se complaisait en soi-même. Bien qu'elle fût incapable d'aucune analyse, elle se sentait autre et, rendue à la vie de jeune fille, connaissait dans sa chair qu'elle n'était plus une jeune fille. Le dégoût l'avait détournée d'assister à l'éclosion en elle d'une femme; mais cette étrangère exigeait d'elle une satisfaction mystérieuse. Inquiète de n'éprouver plus la paix d'avant que cet homme la possédât, comment eût-elle discerné ce désaccord entre son cœur toujours endormi et sa chair à demi éveillée? Elle avait ressenti le déchirement de son être, avec horreur, certes, mais la chair est fidèle à ne rien oublier de ce qu'elle subit. Comme la jeune femme n'ouvrait d'autre livre que son paroissien et que son état de jeune fille bien née et pauvre l'avait tenue à l'écart de toute intime compagnie, aucune fiction, nulle confidence ne l'aurait éclairée sur cette secrète exigence en elle. Alors le destin lui fournit un visage.
Le soleil de mars faisait luire les flaques sur la place. La sieste de Jérôme Péloueyre enchantait la maison au point que pas un meuble n'y craquait. Comme toutes les femmes du bourg, Noémi cousait au rez-de-chaussée, dans l'embrasure d'une fenêtre dont les volets demeuraient mi-clos. De la table à ouvrage, le linge à repriser coulait. Elle entendit un bruit de roues, vit s'arrêter à quelques pas de la fenêtre une charrette anglaise. Un jeune homme tenait les rênes et regardait autour de lui en quête d'un renseignement, mais la place était déserte. Comme Noémi, curieuse, poussait les volets, l'étranger tourna la tête, se découvrit et demanda où habitait le docteur Pieuchon. Après que Noémi lui eût indiqué la route, il salua, toucha du fouet la croupe de son cheval et disparut. Noémi recommença de coudre et tout le jour tira l'aiguille, la pensée vague, inconsciente de ce visage dont elle avait reçu l'empreinte. Le lendemain, à la même heure, l'inconnu passa encore mais ne s'arrêta pas. Pourtant, devant la maison Péloueyre, il retint un peu son cheval et ses regards cherchaient la jeune femme entre les volets rapprochés. A tout hasard, il salua. Au repas du soir, M. Jérôme prétendit tenir du curé que le fils Pieuchon allait de mal en pis et que son père avait fait appel à un jeune médecin de la sous-préfecture dont on vantait la méthode: il traitait la tuberculose par la teinture d'iode à «dose massive»; il fallait que le malade ingurgitât des centaines de gouttes diluées dans l'eau. M. Jérôme doutait que l'estomac du fils Pieuchon pût tolérer cette mixture. Chaque jour passa le tilbury et chaque jour il ralentit devant la maison Péloueyre, sans que jamais Noémi poussât les volets. Le jeune docteur saluait cette raie d'ombre où respirait une jeunesse invisible. Le bourg s'intéressait à la cure par l'iode; tous les tuberculeux du canton en usèrent. On assurait que le fils Pieuchon allait mieux. Le printemps fut précoce; une tiède fin de mars désengourdissait le monde. Un soir, Noémi put se déshabiller la fenêtre ouverte. Elle s'y accouda, heureuse et triste, et sans désir de sommeil. Elle était devant la nuit qui, par un travail secret, «révélait» ce visage d'homme dont elle avait subi l'impression. Pour la première fois, elle y arrêta, de propos délibéré, sa pensée: puisque l'étranger la saluait chaque jour sans même l'apercevoir, ne serait-il plus convenable, le lendemain, de pousser les volets et de rendre le salut? Ayant décidé d'agir ainsi, elle en éprouva une émotion si douce qu'elle retarda l'instant de s'étendre sur son lit. En elle, des traits un à un se détachèrent: Les cheveux frisés et noirs entrevus dans la seconde où le jeune inconnu soulevait son chapeau,--le rouge épais des lèvres sous une moustache courte,--le costume de sport où luisait l'agrafe d'un stylo,--pas de cravate, mais une molle chemise de tussor ouverte.
Noémi, toute instinct, mais dressée à l'examen de conscience, fut vite mise en alerte: sa première alarme vint, pendant sa prière, de ce qu'il fallut recommencer chaque oraison: entre Dieu et elle, souriait une figure brune. Au lit, elle en fut obsédée et au réveil, encore toute brouillée de rêves, elle pensa d'abord qu'elle allait le revoir. Durant la messe de ce matin-là, les mains de Noémi ne quittèrent pas son visage. A l'heure de la sieste, lorsque le tilbury ralentit devant la maison Péloueyre, tous les volets du rez-de-chaussée étaient hermétiquement clos.
Ce fut alors que l'exilé reçut à Paris des lettres qui l'étonnèrent, celles où Noémi lui disait: «Je m'ennuie de toi...» En ce temps-là, elle attendait dans la pièce noire que le tilbury fût passé pour entr'ouvrir les volets et se mettre à l'ouvrage. Une après-midi, elle se répéta que le scrupule aussi est un péché: «Je me monte la tête», songeait-elle. Une fois pour toutes, elle se pencherait à la fenêtre, répondrait au salut de l'étranger. Elle crut entendre un bruit de roues et déjà sa main hésitait sur l'espagnolette, mais pour la première fois depuis deux semaines, le tilbury ne passa pas. A l'heure où M. Jérôme prenait sa valériane, Noémi monta chez lui et ne put se défendre de l'avertir que le nouveau docteur n'était pas allé chez les Pieuchon. M. Jérôme le savait: le fils Pieuchon avait eu la veille une rechute et ne supportait plus l'iode. Il vomissait le sang à pleine cuvette, disait le curé. Le printemps est une saison dangereuse aux poitrinaires. On rapportait que le docteur Pieuchon avait eu des paroles très dures pour son confrère qui, sans doute, n'oserait plus reparaître dans le bourg. Noémi reçut un métayer, aida Cadette à plier la lessive. A six heures, elle alla faire son adoration; puis, comme chaque jour, s'arrêta chez ses parents. Mais après le dîner, elle se plaignit de migraine et gagna sa chambre.
Elle mena une vie plus active; ses couvées réussirent. Endimanchée, elle fit les visites annuelles que les dames du bourg échangent avec solennité. Enfin elle entreprit la tournée des métairies. Elle aimait les courses en carriole dans les chemins forestiers que défoncent les charrois. Aux côtés de la jeune femme, le petit-fils de Cadette conduisait le cheval. Les ajoncs tachaient de jaune les fourrés de fougères sèches. Aux chênes, les feuilles mortes frémissaient, résistaient encore à un souffle chaud du Sud. L'exact miroir rond d'une lagune reflétait les fûts allongés des pins, et leurs cimes et l'azur. Aux troncs innombrables, de fraîches blessures saignaient et, brûlantes, embaumaient cette journée. Le chant du coucou rappelait d'autres printemps. Des cahots rejetaient le petit-fils de Cadette contre Noémi et ces deux enfants riaient. Le lendemain la jeune femme se plaignit de courbatures et le régisseur fut prié d'achever la tournée des métairies. Hors la messe, on ne la vit plus jusqu'à ce matin où revint Jean Péloueyre.
XII
Elle l'attendit à la gare: sa robe d'organdi s'épanouissait au soleil. Elle portait des mitaines de fil et, à son cou nu, un médaillon où étaient peints deux amours luttant avec un bouc. Des enfants jouaient à marcher sur un rail. Le petit train siffla bien avant de paraître. Noémi voulait que son émotion fût de la joie. L'absence ayant adouci dans son souvenir les traits de Jean Péloueyre, elle avait comme recréé son époux afin qu'il ne fût plus repoussant et ne gardait de lui qu'une image insidieuse et retouchée. Tel était son désir de l'aimer, qu'elle se crut impatiente d'embrasser ce Jean Péloueyre irréel. Si autour de son doux corps épanoui, le désir avait flotté, caressant en dépit d'elle d'autres visages, Dieu savait que pas une fois elle n'avait consenti même à une pensée trouble. En revanche, elle ne doutait pas que cette grâce lui dût être accordée de voir descendre du train un époux différent de celui dont, le cœur délivré, elle avait salué le départ.