Le baiser au lépreux

Part 3

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Du fond de son humilité, Jean Péloueyre admirait que les d'Artiailh pussent être, à cause de lui, enviés. On répétait partout que certes, Noémi méritait bien son bonheur. Cette très ancienne famille était à la côte. Le laborieux M. d'Artiailh avait laissé des plumes dans diverses entreprises et ne rougissait pas de tenir un emploi à la mairie; ce n'était plus un secret qu'à Pâques, les d'Artiailh avaient dû congédier leur bonne à tout faire. Jean Péloueyre se regardait dans la glace et ne se trouvait plus si hideux. M. le curé allait partout répétant que le fils Péloueyre, s'il manquait un peu d'apparence, était un esprit des plus distingués. Le respectueux silence de Noémi, chaque soir, tandis que sur un canapé du salon, Jean Péloueyre s'écoutait parler, inclinait ce garçon à croire que, comme le disait M. le curé, une jeune fille sérieuse prise surtout chez son fiancé les avantages de l'esprit. Il s'abandonnait devant elle comme autrefois dans ses soliloques, grimaçait, gesticulait, citait, sans les annoncer, des vers,--et cette belle fille blottie au coin du canapé lui parut aussi indulgente à ses discours que naguère les arbres sur la route vide. Il alla loin dans les confidences, et jusqu'à l'entretenir de ce Nietzsche qui peut-être l'obligerait à réviser les bases de sa vie morale; Noémi essuyait ses mains moites avec un petit mouchoir en boule et regardait la porte derrière laquelle ses parents chuchotaient sans que, Dieu merci! elle pût saisir le sens de leurs paroles: les ragots touchant son futur gendre troublaient le père d'Artiailh qui, roulé et volé à tous les tournants de sa vie, ne doutait point que cet apparent retour de fortune cachât un désastre. Mais, selon Madame d'Artiailh, on ne connaissait d'autre fondement à ces calomnies que la malveillance des Cazenave et l'éloignement des femmes où--soit religion, soit timidité--s'était tenu Jean Péloueyre. Onze heures sonnaient dans le clair de lune; Madame d'Artiailh ouvrait la porte, sans tousser ni frapper, et désespérait de surprendre les jeunes gens dans une attitude qui donnât à penser. Elle s'excusait de déranger «les tourtereaux»; c'était l'heure, disait-elle, «du couvre-feu». Jean touchait de ses lèvres les cheveux de Noémi, puis s'en allait en compagnie de son ombre le long des maisons. Son pas vainqueur éveillait les chiens de garde que la lune empêchait de se rendormir; ainsi, même la nuit, il emplissait de bruit le village! L'étrange était qu'il n'éprouvait plus rien de son émoi du temps qu'à la grand'messe Noémi fendait l'air de sa robe repassée. Il secouait la tête, pour ne pas penser à cette nuit de septembre où elle lui serait livrée. Cette nuit jamais n'arrivera: une guerre éclatera, quelqu'un mourra; la terre tremblera...

Noémi d'Artiailh, en sa longue chemise, récitait sa prière devant les étoiles. Ses pieds nus aimaient le froid carrelage; elle offrait sa douce gorge à l'apitoiement de la nuit. Elle n'essuyait pas cette larme qui roulait à portée de sa langue mais la buvait. Le frémissement du tilleul et son odeur rejoignaient la voie lactée. Sur cette route du ciel, ses rêves un peu fous ne vagabonderaient plus. Les grillons, qui crépitaient au bord de leur trou, lui rappelaient son maître. Un soir, étendue sur ses draps et toute livrée à la nuit chaude, elle sanglota d'abord à petit bruit, puis gémit longuement et regarda avec pitié son chaste corps intact, brûlant de vie mais d'une végétale fraîcheur. Qu'en ferait le grillon? Elle savait qu'il aurait droit à toute caresse, et à celle-là, mystérieuse et terrible, après quoi un enfant naîtrait, un petit Péloueyre tout noir et chétif... Le grillon, elle l'aurait toute sa vie et jusque dans ses draps. Comme elle sanglotait, sa mère survint (ô camisole festonnée! maigre tresse!). La petite inventa qu'elle avait horreur du mariage et souhaitait d'entrer au Carmel. Madame d'Artiailh, sans protester, la prit dans ses bras jusqu'à ce que se fussent espacés les sanglots. Puis elle l'assura qu'en ces matières, il fallait s'en rapporter à son directeur; or, M. le curé n'avait-il pas choisi lui-même pour elle la voie du mariage? Petite âme ménagère, toute tendresse et piété, Noémi était bien incapable de rien répondre. Elle ne lisait pas de romans; elle servait chez ses parents, elle obéissait; on lui assurait qu'un homme n'a pas besoin d'être beau; que le mariage produit l'amour comme un pêcher, une pêche... Mais il eût suffi, pour la convaincre, de répéter l'axiome: _On ne refuse pas le fils Péloueyre!_ On ne refuse pas le fils Péloueyre; on ne refuse pas des métairies, des fermes, des troupeaux de moutons, des pièces d'argenterie, le linge de dix générations bien rangé dans des armoires larges, hautes et parfumées,--des alliances avec ce qu'il y a de mieux dans la Lande. On ne refuse pas le fils Péloueyre.

IV

La terre ne trembla pas; il n'y eut pas de signes dans le ciel et l'aube de ce mardi de septembre éclaira doucement le monde. On dut réveiller Jean Péloueyre qui avait dormi d'un sommeil profond. Les dalles du vestibule et la pierre du seuil disparurent sous le buis, le laurier et les feuilles de magnolia. Toutes les odeurs de la maison cédèrent à celle de cette jonchée piétinée. Les demoiselles d'honneur chuchotaient et, à cause de leurs robes, ne s'asseyaient pas. La salle du _Cheval-Rouge_ s'orna de guirlandes en papier. Le repas arriverait tout préparé de B... par le train de dix heures. Sur toutes les routes, des victorias amenèrent des familles gantées de blanc. Le soleil se jouait dans les hauts-de-forme hérissés des messieurs de qui les paysans admiraient la «queue de morue».

M. Jérôme démasqua ses batteries: il resterait au lit. C'était sa manière d'ignorer les obsèques et les noces de son entourage. En ces conjonctures solennelles, il avalait un cachet de chloral et tirait ses rideaux. On rappelait que durant l'agonie de sa femme, il se coucha au plus haut étage de la maison et, le nez au mur, ne consentit à ouvrir un œil que lorsqu'il fut assuré que la dernière pelletée de terre avait recouvert le cercueil; que le train emportait le dernier invité. Le jour du mariage de son fils, il ne voulut pas que Cadette rabattît les volets lorsque Jean Péloueyre, vert et réduit à rien dans son habit, lui demanda de le bénir.

Jour terrible! Toute la honte de Jean Péloueyre lui était revenue d'un coup. Bien que le cortège défilât dans le vacarme des cloches, sa fine oreille de chasseur ne perdit rien des apitoiements de la foule. Il entendit un jeune homme murmurer: Quel dommage! Des jeunes filles, grimpées sur les chaises, pouffaient. Entre l'autel incendié et la foule en rumeur, il vacillait, accrochait ses mains au velours du prie-Dieu. Il ne regardait pas, mais sentait frémir à ses côtés le corps mystérieux d'une femme... Le curé lisait, lisait. Ah! si son discours avait pu ne jamais finir! Mais le soleil, criblant de confettis les vieilles dalles, déclinerait,--puis s'ouvrirait le règne de la nuit révélatrice.

La chaleur avait gâté le repas; l'une des langoustes sentait fort. La bombe glacée se mua en une crème jaune. Plutôt que de fuir, les mouches se seraient laissées écraser sur les petits fours, et les femmes fortes souffraient d'être harnachées: d'actives sudations brûlèrent sans recours les corsages. Seule la table des enfants criait de joie. Du fond de son abîme, Jean Péloueyre épiait les visages: que chuchotait Fernand Cazenave à un oncle de Noémi? Comme un sourd-muet, Jean devinait la phrase aux mouvements des lèvres: «Si l'on nous avait écoutés, on aurait évité ce malheur, mais dans notre position, c'était bien délicat d'intervenir...»

V

La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette, et des moustiques écrasés souillaient le papier de tenture. Par la fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur, Jean Péloueyre n'osait bouger,--plus hideux qu'un ver auprès de ce cadavre enfin abandonné.

Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente, serraient le scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.

VI

Bien qu'un billet circulaire obligeât le couple à demeurer absent trois semaines, dix jours après la noce, il revint s'abattre dans la maison Péloueyre. Le bourg fut en rumeur et les Cazenave, sans attendre le jeudi, accoururent et scrutèrent le visage de Noémi. Mais la jeune femme ne livra rien de son cœur. Les d'Artiailh et le curé arrêtèrent d'ailleurs les commérages: les tourtereaux avaient préféré--disaient-ils--le calme du foyer au tumulte des hôtels et des gares. A la sortie de la grand'messe, Noémi, très parée, serra les mains, en souriant: elle riait, elle était donc heureuse. Son assiduité à la messe quotidienne pourtant ne laissa pas d'étonner. Des dames notèrent que ses mains, bien après la communion, ne s'écartaient pas d'une figure amincie et dolente. On inféra de cette mine abattue que Noémi était grosse. Tante Félicité parut un jour pour mesurer d'un œil furtif la ceinture de la jeune femme. Mais un secret colloque avec Cadette,--vieille augure qui présidait aux lessives,--la rassura. Dès lors elle crut politique de se tenir à l'écart, ne voulant, disait-elle, feindre d'approuver par sa présence une union monstrueuse, manigancée par les prêtres. Elle ménageait sa rentrée aux premiers éclats d'un inévitable drame.

Cependant M. Jérôme s'étonnait que sa bru le soignât avec la passion d'une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul. A l'heure prescrite, elle portait chaque remède, ordonnait le repas selon un rigoureux régime et, avec une douce autorité, imposait à tous le silence durant la sieste. Comme autrefois, Jean Péloueyre s'évadait de la maison partenelle, longeait les murs des ruelles détournées. A l'affût derrière un pin, en lisière d'un champ de millade, il guettait les pies. Il eût voulu retenir chaque minute et que le soir ne vînt jamais. Mais déjà plus vite naissait l'ombre. Les pins, en proie aux vents d'équinoxe, reprenaient en sourdine la plainte que leur enseigne l'Atlantique dans les sables de Mimizan et de Biscarosse. De l'épaisseur des fougères, s'élevèrent les cabanes de brande où les Landais, en octobre, chassent les palombes. L'odeur du pain de seigle parfumait le crépuscule autour des métairies. Au soleil couchant, Jean Péloueyre tirait les dernières alouettes. A mesure qu'il se rapprochait du bourg son pas devenait plus lent. Un peu de temps encore! encore un peu de temps, avant que Noémi souffre de le sentir dans la maison! Il traversait le vestibule à pas de loup; elle le guettait, la lampe haute et venait à lui avec un sourire d'accueil, lui tendait son front, soupesait la carnassière, faisait enfin les gestes de l'épouse, heureuse parce que le bien-aimé est revenu. Mais elle ne soutenait son rôle que quelques minutes et pas une seconde ne put se flatter de faire illusion. Pendant le repas, M. Jérôme les délivrait du silence: depuis qu'une jeune garde-malade s'inquiétait de lui, il ne se lassait de décrire ses sensations. Comme elle se chargeait de recevoir les métayers, Noémi devait l'entretenir du domaine. M. Jérôme admirait que cette petite fille fût la seule dans la maison à savoir vérifier les comptes du régisseur, et surveiller la vente des poteaux de mines. Il lui attribuait aussi le mérite des deux kilos qu'il avait gagnés depuis le mariage de son fils.

Le repas achevé et M. Jérôme sommeillant, les pieds aux chenêts, les deux époux, sans recours possible, se trouvaient face à face. Jean Péloueyre s'asseyait loin de la lampe, respirait à peine, s'effaçait dans l'ombre. Mais rien ne pouvait empêcher qu'il fût là et que Cadette à dix heures apportât les bougeoirs. O dure montée vers les chambres! Le pluvieux automne chuchotait sur les tuiles. Un contrevent claquait; le cahotement d'une charrette s'éloignait. A genoux contre le lit redoutable, Noémi détachait à mi-voix les mots de sa prière: «_Prosternée devant Vous, ô mon Dieu, je Vous rends grâce de ce que Vous m'avez donné un cœur capable de Vous connaître et de Vous aimer..._» Jean Péloueyre, dans les ténèbres, devinait la rétraction du corps adoré et s'en éloignait le plus possible. Quelquefois, Noémi avançant une main vers ce visage moins odieux puisqu'elle ne le voyait plus, y sentait de chaudes larmes. Alors, pleine de remords et de pitié, comme dans l'amphithéâtre une vierge chrétienne d'un seul élan se jetait vers la bête, les yeux fermés, les lèvres serrées, elle étreignait ce malheureux.

VII

La chasse à la palombe servit à Jean Péloueyre de prétexte pour passer les journées loin de celle que, par sa seule présence, il assassinait. Il se levait avec tant de silence que Noémi ne s'éveillait pas. Quand elle ouvrait les yeux, il était loin déjà: une carriole l'emportait sur les routes boueuses. Il dételait dans une métairie et aux abords de la cabane se cachait et sifflait de peur qu'un vol de palombes fût en vue. Le petit-fils de Cadette criait qu'il pouvait approcher, et l'affût commençait: longues heures de brume et de songe bercées de cloches de troupeaux, d'appels de bergers, de croassements. Dès quatre heures, il devait quitter la chasse; mais pour ne rentrer que le plus tard possible, Jean se glissait dans l'église; il n'y récitait aucune prière; il saignait devant quelqu'un. Souvent les larmes venaient; il lui semblait que sa tête reposait sur des genoux. Puis Jean Péloueyre jetait sur la table de la cuisine des palombes ardoisées, au cou encore gonflé de glands. Ses souliers fumaient devant le feu; il sentait sur sa main la langue tiède d'une chienne. Cadette trempait la soupe; derrière elle, Jean pénétrait dans la salle. Noémi lui disait: «Je ne savais pas que vous fussiez de retour déjà...» Et encore: «Ne vous laverez-vous pas les mains?» Alors il allait à sa chambre dont les volets n'étaient pas encore clos: une lanterne éclairait les ornières pleines de pluie... Jean Péloueyre se lavait les mains sans atteindre à rendre ses ongles nets, et il les cachait sous la table pour que Noémi ne les vît pas. Il l'observait en dessous: que ses oreilles étaient blanches! Elle n'avait pas d'appétit. Il insistait avec maladresse pour qu'elle reprît du gigot: «Mais puisque je vous dis que je n'ai plus faim!» Un sourire soumis, parfois la moue d'un baiser corrigeaient ces brèves impatiences. Elle regardait son époux en face comme une agonisante qui croit au ciel regarde la mort. Elle retenait le sourire à sa bouche comme on fait pour donner le change à quelqu'un qui va mourir. C'était lui, lui, Jean Péloueyre, qui meurtrissait ces yeux,--qui décolorait ces oreilles, ces lèvres, ces joues: rien qu'en étant là, il épuisait cette jeune vie. Ainsi défaite, elle lui était plus chère. Quelle victime fût jamais plus aimée de son bourreau?

Seul M. Jérôme s'épanouissait. A ce doux, toute souffrance était invisible qui n'était pas la sienne. On eut la stupeur de l'entendre se réjouir d'une sérieuse amélioration dans son état. L'asthme lui laissait du répit. Il sommeillait jusqu'au petit jour sans le secours d'aucun narcotique. Cela lui avait porté bonheur, disait-il, de défendre sa porte au docteur Pieuchon de qui le fils avait eu un crachement de sang et demeurait en traitement chez son père. M. Jérôme, par peur de la contagion, avait rompu avec son vieux camarade. Il jurait que sa bru suffisait à tout et qu'elle avait plus d'expérience que les médecins. Rien ne la rebutait: pas même ce qui touche à la garde-robe. Elle avait su rendre délicieux le plus fade régime. Des jus de citron et d'orange, parfois un doigt de vieil armagnac, remplaçaient les condiments défendus, excitaient l'appétit que M. Jérôme assurait avoir perdu depuis quinze ans. Après de timides essais, Noémi voulut bien aider à la digestion de son beau-père par une lecture à haute voix. Elle était inlassable, ne s'arrêtait plus, faisait semblant de ne pas s'apercevoir que M. Jérôme préludait au sommeil par un petit souffle régulier. Une heure sonnait--une heure de moins à trembler de dégoût dans la ténèbre de la chambre nuptiale, à épier les mouvements de l'affreux corps étendu contre le sien et qui, par pitié pour elle, feindrait de dormir. Parfois le contact d'une jambe la réveillait; alors elle se coulait tout entière entre le mur et le lit; ou un léger attouchement la faisait tressaillir: l'autre, la croyant endormie, osait une caresse furtive. C'était au tour de Noémi de prendre l'aspect du sommeil, de peur que Jean Péloueyre fût tenté d'aller plus avant.

VIII

Jamais entre eux de ces disputes qui séparent les amants. Ils se savaient trop blessés pour se porter des coups; la moindre offense se fût envenimée, eût été inguérissable. Chacun veillait à ne pas toucher la blessure de l'autre. Leurs gestes furent mesurés pour se faire moins souffrir: quand Noémi se déshabillait, il regardait ailleurs et n'entrait jamais dans le cabinet de toilette quand elle s'y lavait. Il prit des habitudes de propreté, fit venir de l'eau de Lubin dont il s'inondait, et, grelottant, inaugura un tub. Jean se croyait l'unique coupable; elle se haïssait de n'être pas une épouse selon Dieu. Jamais ils n'échangèrent un reproche même muet, mais d'un regard se demandaient l'un à l'autre pardon. Ils décidèrent de réciter ensemble leur prière: ennemis dans la chair, ils s'unissaient dans cette imploration du soir; leurs voix au moins pouvaient se confondre; côte à côte et séparés, ils se rejoignaient à l'infini. Un matin, comme sans s'être donnés le mot, ils s'étaient rencontrés au chevet d'un vieillard infirme, avidement ils usèrent de ce nouveau lien et désormais, une fois dans la semaine, firent leur tournée de malades, en attribuant l'un à l'autre le mérite. Hors ces courses, Noémi fuyait Jean, ou plutôt le corps de Noémi fuyait le corps de Jean,--et Jean fuyait le dégoût de Noémi. En vain voulut-elle réagir contre cette répulsion de sa chair: un jour morne de novembre, elle qui haïssait la marche, se força à suivre Jean Péloueyre dans la lande et jusqu'aux confins de ces marais déserts où le silence est tel qu'aux veilles de tempête, on y entend les coups sourds de l'Atlantique dans les sables. Les gentianes, d'un bleu de regard, ne les fleurissaient plus. Elle allait devant, comme on s'échappe, et il la suivait de loin. Les pasteurs du Béarn dont était issu Jean Péloueyre, et qui dans ce désert jouirent du droit de pacage, y avaient, bien des siècles auparavant, creusé pour leurs troupeaux un puits; au bord de sa bouche fangeuse, les deux époux se rejoignirent. Et Jean pensait à ces vieux bergers atteints du mal mystérieux de la lande, la pelagre, et qu'on retrouve toujours au fond d'un puits ou la tête enfoncée dans la vase d'une lagune. Ah! lui aussi, lui aussi, aurait voulu étreindre cette terre avare qui l'avait pétri à sa ressemblance et finir étouffé par ce baiser.

IX

Souvent la visite du curé interrompait la lecture. Il appelait Noémi: mon enfant, acceptait un verre d'eau de noix; mais il semblait qu'il ne sût plus comme naguère soutenir avec M. Jérôme des colloques théologiques ni le divertir d'anecdotes cléricales. Chacun, devant ce juge, rattachait son masque. Les yeux n'exprimaient plus rien; les âmes se sentaient épiées. Le curé ne se délassait plus en une conversation à bâtons rompus: tout ce qu'il disait semblait tendre à un but non encore découvert. Il allongeait vers la flamme des jambes courtes et enflées, et soudain assénait de vifs regards vite voilés sur le couple silencieux. Moins péremptoire, moins sûr de soi, depuis longtemps il n'avait raconté, comme il aimait faire, ses débats avec tel rationaliste, où revenait souvent cette formule: «Je lui répondis, _victorieusement d'ailleurs..._» M. Jérôme assurait qu'il n'avait vu le curé si soucieux qu'à l'époque où l'ancien maire prétendit faire sonner les cloches pour les enterrements civils et mobiliser le char funèbre de la fabrique. Le curé aurait voulu que Jean Péloueyre se remît à un travail d'histoire locale, entrepris avec passion mais depuis une année interrompu. Le jeune homme prétendait manquer des documents essentiels. Au vrai, de souffle court, il n'allait jamais jusqu'au bout d'aucune étude. Les premières pages de ses livres, il les zébrait de notes, et les dernières, il ne les coupait pas. Un perpétuel besoin de marcher pour ratiociner à son aise, l'éloignait de sa table. Un soir, comme M. Jérôme s'était retiré, le curé revint avec obstination sur ce sujet. Jean Péloueyre se déclara incapable d'aller plus avant, sans consulter des ouvrages spéciaux à la Bibliothèque Nationale: il ne pouvait tout de même pas faire le voyage de Paris... «Et pourquoi, mon cher enfant, ne le feriez-vous pas?» Le curé posa à mi-voix cette question; il jouait avec la frange de sa ceinture, et ne détournait pas ses yeux du feu. Une faible voix murmura: «Je ne veux pas que Jean me quitte.» Mais le curé insista: c'est un péché que de ne pas faire fructifier le talent. Incapable de diriger un cercle d'études ni aucune œuvre, Jean ne devait pas tenir plus longtemps l'emploi de l'ouvrier inutile... Le saint homme développait ce thème. La triste voix, en un grand effort, dit encore: «Si Jean s'en va, je partirai avec lui...» Le curé secoua la tête: Noémi s'était rendue indispensable auprès du cher malade. Au reste il ne s'agissait que d'une courte séparation--quelques semaines, quelques mois... Noémi ne trouva plus la force de protester. Aucune autre parole ne fut prononcée jusqu'à ce que le curé eût remis sa douillette et chaussé des sabots. Jean Péloueyre s'enveloppa d'une pélerine, alluma la lanterne et précéda son hôte.