Le baiser au lépreux

Part 2

Chapter 23,797 wordsPublic domain

Agité de tant de pensées, il ne reprit conscience qu'au bruit de ses pas dans le vestibule--bruit qui, au premier étage, déclencha un gémissement; une voix pleurarde et ensommeillée appela Cadette; alors les savates de la servante traînèrent dans la cuisine; le chien aboya; des volets furent rabattus: le réveil de M. Jérôme désengourdissait la maison. C'était l'heure de ses yeux gonflés, de sa bouche amère où sa conception du monde atteignait au plus sombre. Jean Péloueyre se réfugia donc au «salon de compagnie» aussi frais qu'une cave. Des papiers moisis, découvraient le salpêtre des murs. Une pendule n'y fragmentait le temps pour aucune oreille humaine. Il s'enfonça, dans un fauteuil capitonné, regarda en lui la place où sa foi souffrait et se pénétrait d'angoisse. Une mouche bourdonnait, se posait. Alors un coq chantait--puis un bref trille d'oiseau--puis un coq encore ... la pendule sonna une demie---un coq ..., des coqs... Il s'endormit jusqu'à l'heure si douce où il avait coutume, par des ruelles détournées, d'atteindre la plus petite porte de l'église et de se couler dans la ténèbre odorante. N'irait-il donc plus à ce rendez-vous--le seul qui ait jamais été assigné au cloporte Jean Péloueyre? Il n'y alla pas, mais gagna le jardin où le soleil déclinant lui fit dire: La chaleur va tomber. Des papillons blancs palpitaient. Le petit-fils de Cadette arrosait les laitues--un beau drôle aux pieds nus dans ses sabots, le bien-aimé des filles et que fuyait Jean Péloueyre honteux d'être le maître: n'aurait-ce pas été à lui, chétif, de servir ce triomphant et juvénile dieu potager? Même de loin, il n'osait lui sourire; avec les paysans, sa timidité atteignait à la paralysie. Maintes fois il avait essayé d'aider le curé au patronage, au cercle d'études, et toujours perclus de honte, stupide, objet de risée, était rentré dans sa nuit.

Cependant M. Jérôme suivait l'allée bordée de poiriers en quenouille, d'héliotropes, de résédas, de géraniums, dont on ne sentait pas les odeurs parce que l'immense bouquet rond d'un tilleul emplissait de son haleine la terre et le ciel. M. Jérôme traînait les pieds. Le bas de son pantalon demeurait pris entre sa cheville et sa pantoufle. Son chapeau de paille déformé était bordé de moire. Il avait sur les épaules une vieille pèlerine de tricot oubliée par sa sœur. Jean reconnut, entre les mains paternelles, un Montaigne. Sans doute _Les Essais_, comme sa religion, le fournissaient de subterfuges pour parer du nom de sagesse son renoncement à toute conquête? Oui, oui, se répétait Jean Péloueyre, ce pauvre homme appelait tantôt stoïcisme, tantôt résignation chrétienne, l'immense défaite de sa vie. Ah! que Jean se sentait donc lucide! Aimant et plaignant son père, comme à cette heure, il le méprisait! Le malade se lamenta: des élancements dans la nuque, des étouffements, l'envie de rendre... Un métayer avait forcé sa porte, Duberne d'Hourtinat qui exigeait une nouvelle chambre pour loger l'armoire de sa fille mariée! Où pourrait-il souffrir tranquille? Où pourrait-il mourir en paix? Pour comble, le lendemain était un jeudi, jour de marché sur la place, et aussi jour d'invasion: sa sœur Félicité Cazenave, son neveu régneraient céans; dès cette aube néfaste, les bestiaux sur le foirail réveilleraient le malade; l'auto des Cazenave, grondant devant la porte, annoncerait la présence de l'hebdomadaire fléau. Tante Félicité forcerait l'entrée de la cuisine, bouleverserait le régime de son frère au nom du régime de son fils. Au soir, le couple laisserait derrière lui Cadette en larmes et son maître suffoquant.

Rampant et faible devant l'ennemi, M. Jérôme dans le secret nourrissait sa rancœur. Si souvent il grommelait qu'il réservait aux Cazenave «un chien de sa chienne», que Jean Péloueyre, ce jour-là, ne prêta nulle attention à ce que lui glissait son père: «Nous allons leur jouer un tour, Jean, pour peu que tu veuilles t'y prêter... Mais le voudras-tu?» Jean, à mille lieues des Cazenave, sourit. Cependant son père l'observait et lui disait: «Tu devrais être plus coquet à ton âge; comme tu es mal «dringué», mon pauvre drôle!» Bien que M. Jérôme ne lui eût jamais montré qu'il se souciât de sa tenue, Jean Péloueyre ne posa aucune question; il ne pressentit rien de ce qui se préparait à ce tournant de son destin; il avait pris le Montaigne des mains paternelles et lisait cette phrase: «Pour moi, je loue une vie glissante, sombre et muette...» Ah! oui, leur vie était à souhait glissante, sombre et muette! Les Péloueyre regardaient un souffle rider l'eau de la citerne, agitée de têtards autour d'une taupe morte. M. Jérôme crut sentir le serein, se dirigea vers la maison. Désœuvré, Jean, au fond du jardin, glissa la tête dans l'entrebâillement d'une poterne ouverte sur la ruelle. A sa vue, le petit-fils de Cadette, qui tenait pressée contre lui une fille, la lâcha, comme on laisse tomber un fruit.

II

Jean Péloueyre ne dormit guère cette nuit-là. Ses fenêtres étaient ouvertes sur la laiteuse nuit--la nuit plus bruyante que le jour à cause des coassantes mares. Mais les coqs surtout ne cessent de chanter jusqu'à l'aube, fatigués d'avoir salué l'obscure et trompeuse clarté des étoiles. Ceux du bourg avertissent ceux des métairies qui, de proche en proche, répondent: «_C'est un cri répété par mille sentinelles..._» Jean veillait, se berçant de ce vers indéfiniment marmonné. Les fenêtres découpaient à l'emporte-pièce un azur dévoré d'astres. Jean se levait pieds nus, regardait les mondes et les appelait par leurs noms, agitant sans se lasser le problème posé la veille: avait-il adhéré à une métaphysique ou à un système de consolations ingénieuses? Sans doute des croyants parmi les Maîtres régnaient. Mais Chateaubriand hésita-t-il jamais à jouer son éternité contre une caresse? Barbey d'Aurevilly, que de fois trahit-il le Fils de l'Homme pour un baiser? Ne triomphèrent-ils pas dans la mesure où ils trahirent leur Dieu?

Dès l'aube, les déchirantes plaintes des porcelets éveillèrent Jean. Comme chaque jeudi, il évita de pousser les volets, afin que le marché ne le vît pas. Sur le trottoir, tout contre la fenêtre, Madame Bourideys, la mercière, arrêta Noémi d'Artiailh pour lui demander si elle avait déjeuné. Goulûment Jean Péloueyre regardait cette Noémi qui avait dix-sept ans. Sa tête brune et bouclée d'ange espagnol n'était point faite pour un corps si ramassé; mais Jean adorait le contraste d'un jeune corps dru, mal équarri et d'un séraphique visage qui faisait dire aux dames que Noémi d'Artiailh était jolie comme un tableau. Vierge de Raphaël qui eût été ragote, elle émouvait chez Jean le meilleur et le pire, l'incitait aux hautes pensées comme aux basses délectations. Déjà son cou, sa douce gorge luisaient de moiteur. Des cils indéfinis ajoutaient à la chasteté des longues paupières sombres: visage encore baigné de vague enfance, virginité des lèvres puériles--et soudain ces fortes mains de garçon, ces mollets qu'au ras du talon, comprimés de lacets, il fallait bien appeler chevilles! Jean Péloueyre regardait sournoisement cet ange; le petit-fils de Cadette, lui, la pouvait regarder en face: les beaux garçons, même du peuple, ont le droit de regard sur toutes les filles. C'est à peine, à la grand'messe, quand elle avait traversé la nef et frôlé la chaise de Jean Péloueyre, s'il osait renifler l'air remué par sa robe de percale, son odeur de savonnette et de linge propre. Jean Péloueyre soupira, mit sa chemise de la veille qui était aussi de l'avant-veille. Son corps ne méritait aucun soin; il usait d'un pot à eau recroquevillé dans une minuscule cuvette pour que, sans le briser, se pût rabattre le couvercle de la commode. Sous le tilleul du jardin, il ne récita pas sa prière mais lut le journal de façon que le papier cachât sa figure au petit-fils de Cadette. Il sifflotait, ce misérable! Un œillet rouge à l'oreille, il était brillant et vernissé comme un jeune coq. Une ceinture serrait à la taille son pantalon indigo. Jean Péloueyre le haïssait bassement et se faisait horreur de le haïr. La pensée ne le consolait pas que ce garçon deviendrait un paysan hideux, puisqu'un autre garçon aussi fort, aussi bien découplé alors arroserait les laitues--de même que palpiteraient d'autres papillons blancs pareils à ceux de cette matinée. «O mon âme, se dit Jean Péloueyre, mon âme, dans ce matin d'été plus laide encore que mon visage!»

Il reconnut dans la maison la voix de flûte du curé. Que venait-il manigancer à cette heure qui n'était pas celle de sa visite quotidienne? Ce jour-là surtout, comment osait-il risquer une rencontre avec Fernand Cazenave que la vue d'un ecclésiastique rendait furieux? Dissimulé derrière le tilleul, Jean Péloueyre vit passer Fernand au pas de course, ainsi qu'il faisait toujours cinq minutes avant ses repas. Sa mère le suivait, soufflante. Son grand corps tout en jambes, son buste sphérique, sa tête de vieille Junon attachée à ses seins,--toute cette forte machine détraquée, usée, obéissait aux injonctions du fils bien-aimé, comme s'il eût, en pressant un bouton, mis en branle un mécanisme. Le conseiller voulut bien s'arrêter pour l'attendre; il essuya avec son mouchoir un front ruisselant et le cuir intérieur de son canotier. Divinité renfrognée, il suait sous l'alpaga. Derrière le binocle, ses métalliques yeux ne reflétaient rien du monde. Sa mère lui frayait la route, brisant les êtres comme des branches. On racontait qu'elle avait dit un jour: «Si Fernand se marie, ma bru mourra.» Nulle bru ne s'y était risquée et quelle jeune fille eût consenti à étriller, à nourrir cet homme en place, accoutumé, la cinquantaine franchie, aux soins du premier âge? L'angelus se défit dans la chaleur. Jean Péloueyre entendit le conseiller gronder: «Salopes de cloches».

Il ne se glissa à table que lorsque déjà y trônaient sa tante et Fernand cravatés de serviettes. M. Jérôme en retard s'assit, le dos rond et peureux, mais l'œil vif et il osa avouer que le curé l'avait retenu. La tête dans les épaules, les Péloueyre attendirent l'orage qui n'éclata qu'au gigot. Servi le premier, Fernand Cazenave, sa fourchette en l'air, interrogeait le visage maternel. Félicité flaira le morceau, le retourna, puis laissa tomber cette sentence: «Trop cuit!» Alors le couple repoussa de concert ses assiettes. Cadette comparut avec des yeux de volaille pourchassée, défendit son gigot en un patois gémissant,--inutile vacarme puisque le conseiller finit tout de même par assouvir sur la viande trop cuite sa fringale. Repu, il s'excusa de n'être pas allé d'abord saluer son oncle Péloueyre; mais il avait vu dans le vestibule un chapeau ecclésiastique: Les Péloueyre savaient qu'un prêtre lui faisait physiquement horreur. Sans lever les yeux, de sa voix monotone, M. Jérôme prononça: «C'était pour me parler de toi, Jean, qu'est venu M. le curé. Crois-tu qu'il veut te marier?» Fernand ricana et dit que ce n'était pas sérieux: «Pourquoi? Jean va sur ses vingt-trois ans.» Alors Fernand Cazenave éclata: de quoi se mêlait cet ensoutané? de quel droit mettait-il le nez dans les affaires de la famille? Perdant toute mesure, il osa demander à mi-voix si Jean était seulement «mariable». D'un clin d'œil, sa mère rappela à l'ordre le malotru. «Ce serait très heureux que Jean se mariât, disait-elle: il manquait à cette maison une ménagère. Ah! sans doute les jeunes femmes ont d'étranges humeurs et le régime de Jérôme subirait quelque bouleversement.» Fernand, calmé, l'approuva: Jean, certes, pouvait fonder une famille. Mais ne ferait-il pas son malheur? Le cher enfant avait déjà des habitudes, des manies, comme un vieux garçon. Tante Félicité insinua que son frère aurait raison, le cas échéant, de ne pas habiter avec le jeune ménage... Evidemment, le coup lui serait dur. Et elle rappela les faux départs de Jean Péloueyre pour le collège, lorsque la place retenue, le trousseau préparé, la voiture devant la porte, son père, à la dernière seconde, le retenait.

Inquiet, mais ne voulant point douter que toute cette histoire de mariage fût une invention sournoise de M. Jérôme, Jean, isolé en esprit, se souvint, en effet, de ces soirs du 2 octobre, lorsque attendait sous la pluie l'antique landau qui devait le conduire à travers le Bazadais, jusqu'à la pieuse maison où les enfants de la Lande rêvent de chasse sur leurs lexiques. Des lambeaux d'un papier à fleurs étaient collés encore à sa malle qui avait été celle d'un grand-oncle. M. Jérôme sanglotait, feignait une attaque, tant il était lâche devant la minute d'angoisse d'une séparation! Sans doute, dès cette époque, le pauvre homme exigeait-il du silence, mais un silence un peu troublé par cette petite vie souffrante de Jean à ses côtés. Ainsi Jean Péloueyre avait travaillé avec le curé jusqu'à quinze ans et ne fut au collège que pour le baccalauréat... Quelle était cette soudaine fantaisie de le marier? Jean se souvint des paroles étranges de son père, la veille, dans le jardin ... mais de quoi se troublait-il? Il se répétait qu'un Jean Péloueyre n'est pas «mariable»... Les Cazenave étaient fous de prendre au tragique cette farce. Ils insistaient maintenant pour connaître le nom de la jeune fille élue; l'heure de la sieste permit à M. Jérôme d'éluder toute question. Le couple, en dépit de la chaleur, erra au jardin et, angoissé, Jean, du corridor, épiait leurs colloques.

Au bruit du démarrage qui signalait leur départ, le malade s'éveilla, et dès que Jean eut reconnu le traînement des pantoufles paternelles, il entra dans l'odeur de remèdes qui saturait la chambre. En cette méphitique officine, il lui fut révélé que l'on songeait sans rire à lui donner une femme, une femme qui était Noémi d'Artiailh. La psyché reflète le corps de Jean, plus sec que les brandes des landes incendiées. Il balbutie: «Elle ne voudra pas de moi»,--et frémit d'entendre ces paroles inouïes: «Elle a été pressentie et ne montre aucune répugnance...» Les d'Artiailh font un beau rêve, ne peuvent croire à leur bonheur. Mais Jean secoue la tête et semble, de ses mains tendues, se défendre contre le mirage. Une jeune fille dans ses bras, consentante? Noémi de la grand'messe, Noémi dont jamais il ne put regarder en face les yeux pareils à des fleurs noires? L'air agité par son corps mystérieux quand elle traversait la nef, Jean Péloueyre l'accueillait sur sa chair comme le seul baiser qu'il ait jamais connu. Cependant son père lui découvre ses vues qui sont celles du curé: il importe que les Péloueyre fassent souche et que rien d'eux ne risque de passer à tante Félicité ni à Fernand Cazenave. M. Jérôme ajoute: «Tu sais, ce que le curé veut, il le veut bien.» Jean sourit, grimace; le coin de sa lèvre frémit et il dit: «Je lui ferai horreur.» Le père ne songe pas à protester; comme il ne fut jamais aimé, il n'imagine pas que son fils puisse connaître ce bonheur. Mais complaisamment il rappelle les vertus de Noémi que M. le curé a choisie entre toutes et qui édifie la paroisse. Elle appartient à cette race qui ne cherche dans le mariage aucune joie charnelle; femme de devoir, soumise à Dieu et à son époux, ce sera une de ces mères comme on en rencontre encore et de qui rien, en dépit de multiples grossesses, n'entame la candide ignorance. M. Jérôme toussote, s'attendrit un peu: «Te sachant bien marié et à l'abri des Cazenave, je mourrais en paix...» Le curé voulait brûler les étapes: Jean pourrait dès le lendemain voir Noémi; elle l'attendrait après le déjeuner, au presbytère où Madame d'Artiailh trouverait un prétexte pour les laisser en tête à tête. M. Jérôme parlait vite, énervé à cause de la discussion inévitable, du refus de Jean qu'il faudrait vaincre, et ses doigts tremblaient. Jean, affolé, ne trouvait pas ses mots. Quelle honte d'éprouver une telle terreur! N'était-ce pas enfin l'instant de s'échapper du troupeau des esclaves et d'agir en maître? Cette minute unique lui était donnée pour rompre sa chaîne, devenir un homme. Comme on le pressait de répondre, il fit un vague signe d'assentiment. Plus tard, songeant à cette seconde où se noua son destin, il s'avoua que dix pages de Nietzsche mal comprises le décidèrent. Il s'évada, laissant M. Jérôme stupéfait d'une si facile victoire et impatient de l'annoncer à la cure.

Le temps de descendre l'escalier et Jean Péloueyre déjà s'accoutumait au prodige, se sentait imperceptiblement moins chaste. Vierge, il lui était révélé que sa virginité ne serait peut-être pas éternelle. En lui, il osa éveiller une image, il en fixait avec hardiesse les yeux sombres; ah! c'était assez pour défaillir! Jean Péloueyre éprouva le désir de se baigner. Comme il arrive à beaucoup de baignoires du pays girondin, celle des Péloueyre était pleine de pommes de terre, et il fallut que Cadette la débarrassât.

Après le dîner, Jean Péloueyre traversa le village. Il s'observait pour ne faire aucun geste et ne pas se parler à lui-même. Raide, officiel, il saluait chaque groupe devant les portes, soudain silencieux à son approche, comme les grenouilles d'une mare; mais aucun rire ne fusa. Enfin, les dernières maisons dépassées, sur la route blême encore, entre deux noires armées de pins qui soufflaient sur lui une haleine d'étuve et dont les milliers de pots emplis de gemme parfumaient comme des encensoirs la cathédrale sylvestre, il put rire, secouer les épaules, faire craquer ses doigts, crier: «Je suis un Maître, un Maître, un Maître!» et répéter en marquant la césure ce distique: «_Par quels secrets ressorts--par quel enchaînement--le ciel a-t-il conduit--ce grand événement?_»

III

Jean Péloueyre redoute que la conversation tombe: la peur du silence incite le curé et Madame d'Artiailh à effleurer tous les sujets, à les dissiper follement; ils ne trouveront bientôt plus rien à dire. Comme dilatée hors du vase une fleur de magnolia, la robe de Noémi déborde sa chaise. Ce parloir pauvre où Dieu est partout, sur tous les murs et sur la cheminée, elle l'imprègne de son odeur de jeune fille, un jour fauve de juillet--pareille à ces trop capiteuses fleurs qu'on ne saurait prudemment laisser dans sa chambre, la nuit. Jean tourne non la tête mais les yeux; il inspecte Noémi descendue de sa colonne et qui, vue d'aussi près, lui apparaît telle que sous une loupe. Il cherche avidement les défauts, les «pailles» de ce vivant et frémissant métal: aux ailes du nez, des points noirs; à la naissance de la gorge, la peau dut être brûlée par une trop vieille teinture d'iode. Un mot du curé la fait rire brièvement mais assez pour que de la haie pure de ses dents, Jean Péloueyre isole une canine un peu mate--douteuse. Son examen empêche les larges et sombres yeux de se lever vers lui; peut-être regarde-t-il Noémi afin de n'être pas regardé par elle. Dieu merci! le curé sait parler seul et prêcher à bâtons rompus. En dépit de sa ronde petitesse, rien en lui n'est jovial. Malgré la corpulence, l'austérité intérieure transparaît. Peu compris des métairies, il est aimé du bourg où, sous sa direction, plusieurs âmes avancent haut et loin dans la vie spirituelle. Comme il arrive, ce doux possède la terre. Il n'est que suavité, que componction, mais son vouloir flexible jamais ne rompt. Il détourne du bal dominical les plus belles filles, et tient benoîtement tête aux entreprises amoureuses des garçons; nul ne sait qu'il a retenu la receveuse des postes à l'extrême bord de l'adultère. Or il a décidé qu'il n'était pas bon que Jean Péloueyre demeurât seul; et il lui importe surtout, à ce pasteur, que la maison Péloueyre ne devienne un jour la maison Cazenave; que le loup ne se recèle pas dans la bergerie.

Jamais Jean n'avait remarqué comme les femmes respirent haut: en se gonflant, la gorge de Noémi touchait presque son menton. Sans plus essayer de feindre, le curé se leva, disant que ces chers enfants voulaient peut-être échanger des confidences; et il invita Madame d'Artiailh à admirer au jardin des promesses de Reines-Claude.

Il n'y a plus maintenant dans la pièce obscure, comme pour une expérience d'entomologie, que ce petit mâle noir et apeuré devant la femelle merveilleuse. Jean Péloueyre ne bouge plus, ne lève plus les yeux: c'est inutile désormais; le voilà prisonnier des regards arrêtés sur lui. La vierge mesure de l'œil cette larve qui est son destin. Le beau jeune homme aux interchangeables visages, le compagnon du rêve de toutes les jeunes filles,--celui qui offre à leurs insomnies sa dure poitrine et la courroie serrée de deux bras,--il se dilue dans le crépuscule de cette cure, il se fond jusqu'à n'être plus, au coin le plus obscur du parloir, que ce grillon éperdu. Elle regarde son destin, le sachant inéluctable: on ne refuse pas le fils Péloueyre. Les parents de Noémi, s'ils vivent dans l'angoisse que le jeune homme se dérobe, n'imaginent même pas qu'aucune objection vienne de leur fille; elle n'y songe pas non plus. Depuis un quart d'heure, tout ce que doit lui donner la vie est là, se rongeant les ongles, se tortillant sur une chaise. Il se lève, il est encore plus petit levé qu'assis, et il parle, balbutie une phrase qu'elle n'entend pas et qu'il répète: «Je sais que je ne suis pas digne...» Elle proteste: «Oh! Monsieur!...» Il s'abandonne à une crise folle d'humilité, reconnaît qu'on ne peut l'aimer et ne demande que la permission d'aimer. Les mots lui viennent, ses phrases s'organisent. Il a attendu jusqu'à vingt-trois ans pour expliquer son cœur à une femme. Il gesticule comme s'il était seul pour dépeindre sa belle âme, et en effet il est bien seul.

Noémi regardait la porte et ne s'étonnait pas; toujours elle avait ouï dire de Jean Péloueyre: «C'est un type, il est un peu timbré.» Il parlait, et la porte demeurait close; rien ne vivait dans ce presbytère que ce bonhomme et ses gestes. Noémi se troubla; un désir de larmes l'étouffait. Jean se tut enfin et elle eut peur comme dans une chambre où l'on sait qu'une chauve-souris est entrée et se cache. Lorsque le curé et Madame d'Artiailh revinrent, elle se jeta au cou de sa mère sans imaginer que cette effusion pût être un acquiescement. Mais déjà le curé frottait sa joue contre celle de Jean. Ces dames s'en allèrent seules pour ne pas éveiller la curiosité des voisines. Entre les volets rapprochés, Jean Péloueyre vit-il,--près de Madame d'Artiailh, aiguë et grêle et qui filait l'arrière-train de côté, comme les chiens,--cette robe de Noémi, cette robe un peu fripée qui ne s'épanouirait plus, cette nuque fléchie, fleur moins vivante, fleur déjà coupée?

Ce garçon sauvage, accoutumé à se tapir loin du monde et de qui c'était l'unique souci de n'être pas vu, demeura plusieurs jours ahuri et stupide à cause de cette rumeur autour de lui. Le destin le tirait de ses ténèbres; comme une formule de magie, les mots de Nietzsche avaient renversé les murs de sa cellule; le cou dans les épaules et les yeux clignotants, on eût dit d'un oiseau nocturne lâché dans le grand jour. Les gens, à son entour, changeaient aussi: M. Jérôme négligeait ses régimes, prenait sur le temps de sa sieste pour relancer le curé jusqu'à la sacristie; les Cazenave ne parurent plus le jeudi, et ne manifestèrent leur existence que par mille bruits infâmes touchant le tempérament de Jean Péloueyre et certaines particularités qui le rendaient, disait-on, impropre à l'état de mariage.