Le bachelier

Chapter 9

Chapter 94,118 wordsPublic domain

Je me croise à chaque instant avec d'anciens _cancres_ qui ne s'en portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du collège.

«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de toi?

--Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli être tué en décembre?»

Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui dit:

«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»

_Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?_

Que répondre?

Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un ni de jamais gagner quelque chose.

Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de malheureux.

Je ne sors plus le jour, je me cache.

Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues avec mon père; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne les torts--Qu'on me les donne!

On m'accuse de le réduire au désespoir--Je me défendrais, que j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.

Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me croise avec les mendiants et les maniaques. C'est épouvantable!

Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?... Quelle émotion y trouverais-je?

Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et comme foule, que les marchés où l'on fait tapage, sur le bord de l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans à la ville,--avec leurs têtes de renards méchants.--Ils ne me plaisent que dans la campagne, derrière les boeufs, ou battant le blé dans la grange!

Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde, mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je hais, qui méprise tout ce que j'aime.

Je leur sens l'insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable...

On entend des plaisanteries sur Bonaparte:

«Il les a tout de même foutus dedans, les républicains!»

Et de rire!...

Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle désolé de la rue...

Et des prêtres, toujours des prêtres!

C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les rats d'église, les bedeaux et les sacristains.

Où est donc la vie? La vie!

À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il passerait des blouses!

Le peuple! où est donc le peuple ici?

Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap vert, tout cela n'est pas le peuple!

Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes, sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un à qui je puisse conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi républicaine, de mon angoisse de vaincu!

Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici! Mais il est parti.

N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer à Nantes?

J'apprends qu'il y est encore.

Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime à la face du ciel. Il faisait mourir sur l'échafaud un innocent, pendant que le vrai coupable regardait l'exécution, son bras passé dans le bras du président des assises, et qu'une catin faisait des _moumours _au valet du bourreau.

C'était hardi.

Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple à défendre.

Je monte chez lui.

Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.

Il m'accueille singulièrement; il me fait sentir qu'il n'est pas libre de recevoir qui il veut: il parle bas et _marche mou._

«Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.

--Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que cela?...»

Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il avait mon âge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au moins, dis-je en corrigeant ma colère, d'avoir _abdiqué_.

«Abdiqué, mais oui, j'ai abdiqué, du jour où j'ai eu la lâcheté de venir ici après vingt ans de Paris!»

Et il s'est levé au bout de trois minutes:

«Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir été si longtemps servile pour être compromis en un quart d'heure par vos éclats de voix. Vous n'avez pas de femme à nourrir, vous, ni de famille à élever.»

Il y a peut-être de l'héroïsme à faire ce qu'il fait! Il a écrasé son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens!

Comme il coûte cher, ce pain!...

Celui que mon père me donne est cher aussi.

On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!

Je ne puis pas même me lever de table quand j'ai fini la part qu'on m'a donnée. Un jour mon père m'a dit:

«C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite!»

Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.

J'y mets du courage. Je m'adresse à d'anciens camarades, en leur demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits, à qui je pourrais donner des leçons.

Ils rient!--Il y a trop peu de temps que j'ai été élève, que je faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un d'eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.

«Vous me donnerez ce que vous voudrez», ai-je dit.

J'ai même ajouté que c'était pour m'occuper, plutôt que pour gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt francs et en comptera peut-être cinquante à la famille; c'est ce qui m'a fait avoir la répétition, probablement.

Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.

Je reviens--c'est l'heure du dîner.--Ma mère est seule à table. Elle est fort pâle et m'annonce que mon père a une explication à me demander avant de consentir à s'asseoir près de moi.

«Laquelle donc?

--Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais, maintenant...»

Mon père entre sur ces entrefaites; il essaie d'être calme, mais il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme un linge.

J'interroge ma mère.

«Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs, comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante!... Ton père en est malade...

--Dis-lui qu'il peut ôter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!»

Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l'homme disait à sa femme:

«Comprends-tu ce fils Vingtras?... Nous convenons hier qu'il viendra donner des leçons à Virgile (c'était le nom du petit mulâtre), il m'écrit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.

--Quel _braque!_

--Dis plutôt quel_ feignant! _J'ai vu ça tout de suite, que c'était un _feignant!..._ Ah! son pauvre père n'a pas de chance!»

Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire qui m'emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris où j'ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion son écho!

J'irai n'importe où: là où il y a la fièvre jaune, la peste noire, la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou chasseur de buffles; j'irai peut-être avec des aventuriers envahir un pays, tuer un roi, relever une République--ce qu'on voudra! Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir en tirant la langue au bout d'une vergue...

C'est entendu. J'essaierai de m'évader sur l'Océan.

Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l'un d'eux est lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai à bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot qui a touché sa paye et il m'entraîne dans ses orgies.

Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues, dans ces bouges où l'on se soûle et où l'on s'assomme!

Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fièvre me tient, je vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des blessures.

Le lendemain, j'ai les côtes brisées, j'ai aussi l'âme malade; mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête et noyer mon coeur dans cette fange.

Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir l'horreur, de cette grande pièce où j'ai passé enfant de si belles heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n'y crois plus!

Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux, qui me reparlent de ce qu'on m'a rabâché au collège. Non! non! Je ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement de vers latins et de thèmes grecs!

Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons. Chateaubriand! Il y a les _Natchez_, les _Martyrs_! C'est ce que m'apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu. Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou trop libre.

Je dois être mal construit décidément! J'ai tort d'accuser mes parents, c'est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne trouvais pas de joie saine--malgré ce que les professeurs en disent--dans le commerce de l'antiquité. Je n'en trouve pas davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle Chateaubriand.

Ces _Martyrs_ m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n'avoir pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est défendu de dormir. Il n'y a qu'à baisser la tête et encore non! Je ronflerais tout de suite.

On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,--ni à Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je suis un vieux chrétien, c'est-à-dire qu'il y a mille huit cent cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrétiens avant le fils Vingtras.--Il faudrait remonter jusqu'à l'an I de notre ère. Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le collège--et ça fatigue à la fin! Les chevaux des diligences ont plus de chance que moi; ils n'ont pas des côtes tout le temps!

Les _Natchez_ sont moins «haut», il y a moins à remonter. Mais je n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans les forêts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu'il me fallait pour ma semaine à Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier du coin.

«Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothécaire qui me protège.

--Oui.--Il m'a surpris au moment où je commençais un somme!

--Vous ne voulez pas le relire?

--Pas tout de suite.

--Je vous conseille Marmontel maintenant.»

Les Incas! les Mêlés-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les canons du coup d'État, les assassinés de la rue Montmartre, l'enfant de la rue Tiquetonne... Le soleil brûlant des Incas! moi j'ai vu le ciel glacé du 2 décembre!

15 Legrand

Je suis tombé sur Legrand!

Au collège, Legrand était d'une classe au-dessous de la mienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.

J'avais remarqué, moi, qu'il était grand comme un officier: qu'il avait tout autant--sinon plus que moi--le mépris le plus parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les vers latins, le grec, la philosophie.

Oh mais! un mépris!...

Il n'apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il opposait à toute question sur ce sujet, point l'injure, point le mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement...

Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu'on s'étonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se frottant les yeux et en ayant l'air d'être pris au saut du lit.

Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le professeur voulait absolument avoir une explication... alors on assistait à un spectacle vraiment lamentable... celui de Legrand se levant et regardant du côté de la chaire, d'un oeil terne, la bouche ouverte, comme s'il se passait là quelque chose de curieux et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des sons inarticulés: pas moyen d'en tirer autre chose!

Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'être méchant!--Non! Il voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait par des gestes sans suite qu'il n'était pas à la conversation et qu'il vaudrait mieux qu'il fût dans un hospice de sourds ou d'_innocents, _plutôt que de faire ses études.

Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon; mis à la porte de la classe, mais point du collège.

On avait pitié de lui.

«Sortez! allez-vous-en!»

Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les épaules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les colonnes: souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu,-- chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand _faisait paquet_, et devenait trop lourd.

Il allait aussi dans la classe de _spéciales_ ou d'_élémentaires_, où il n'y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme un vieux près du poêle.

J'avais conçu une grande admiration pour lui.

Cette patience, tant de simplicité!--Se frotter les yeux ou faire _heuh! heuh! _et de cette façon, éviter le grec et le latin! Que n'avais-je eu cette idée-là! J'aurais passé pour un idiot; mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir beaucoup de _moyens_.

On ne me saluait pas dans la rue pour _mes moyens_, et je recevais mes raclées tout pareil quand j'étais petit.

«Mais comment ça t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosité qui se mêle à l'étude d'une découverte nouvelle.

--Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les ganaches au théâtre. J'ai voulu être acteur et faire les ganaches aussi... Voilà comment l'idée m'est venue. Je n'ai même pas fait exprès au commencement, je t'assure.

--Ah! tu voulais être acteur!»

J'aurais dû m'en douter. Il avait toujours des gilets à revers, des vestes en velours, des pantalons à carreaux; il marchait, dès qu'il n'était plus forcé d'avoir l'air ahuri--il marchait comme j'ai vu marcher au théâtre; il secouait ses cheveux en arrière.

IL AVAIT UNE CANNE.

C'était le seul probablement dans tous les collèges de France! Il avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face pendant les classes.

Il m'a mené chez lui.

Il a bien la plus drôle de famille qu'on puisse voir--et je comprends qu'il ait le goût du théâtre.

La maison est une comédie.

On n'entend que des cris, des gémissements et des appels à la Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui met tout le monde dans un état d'exaltation impossible à décrire.

Sa mère et sa soeur--deux créatures excellentes--le dévouement et la vertu même--croient au Bon Dieu d'une façon bruyante. Elles l'appellent à chaque instant en faisant bouillir l'eau, en portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-même prendre de temps en temps! «Monsieur Jacques encore une goutte!--Oh! versez-nous! --Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!-- Versez-nous la consolation!

--Comme en Normandie alors?--Je vais chercher l'eau-de-vie! Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la topette avec un geste religieux!

--Donnez-nous du sucre?--Je ne m'y laisse plus prendre. C'est bon une fois.--Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous donner du sucre?--C'est bien du sucre qu'elles veulent.

--Bénissez-nous, bénissez-nous.--Je vous en prie, bénissez-nous.» Est-ce à moi, est-ce à Lui?

Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse. Faut-il faire le geste de les bénir? Comment bénit-on? «Il est moins fort que l'autre fois!» C'est du café qu'elles parlent!

Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la Nonne sanglante apparaissait--chaque fois que quelqu'un frappe, c'est comme s'il arrivait un revenant... Tout ce café qu'on boit a donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême; un coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un cri vers le ciel,--le ciel qu'on voit très peu, pas assez! c'est décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux devraient rester sur le devant--pas à un entresol--ou tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent: «Nous en appelons à toi, Dieu qui vois tout!» pour croire qu'il les voit là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.

Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec lui, et il n'est pas toujours à le tirer par la manche pour lui parler.

Sa spécialité est de donner le moins possible pour l'entretien de la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à l'habit et il est vraiment rat pour les vêtements.

Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je vis près d'eux comme dans une nouvelle famille.

Je suis arrivé tout de même à deviner quand c'est à moi ou au ciel qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arrivé un malheur quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et avec des déchirements dans la voix! Je sais qu'un moment après on va me dire: «Je crois que Pinaud l'épicier met de la chicorée!» ou bien: «Si nous achetions un melon pour ce soir!» Cela sera dit sur le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.

Mais on a tout de même un bon melon et l'on a très bien balancé Pinaud parce qu'il continuait à mettre de la chicorée.

Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme, libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui pousse près de lui, dans ma personne[10].

Nous nous disputons, c'est clair--il y a des malentendus, c'est sûr--mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus que d'autres, tant nous avons été étouffés: lui, entre les feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-français de mon père et l'éducation paysanne de ma mère!

Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est changée en une fièvre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!

Nous cherchons querelle dans les cafés. C'est notre occupation, à mon_ élève_ et à moi--car Legrand est mon élève. C'est en qualité de camarade que je suis entré dans l'entresol de la famille, et que j'ai pris la première demi-tasse; c'est en qualité de préparateur au baccalauréat que je suis resté.

Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat!

Je fais bien ce que je peux--lui aussi! Il voudrait se débarrasser de cela, ramasser ce diplôme! Et j'essaie de lui faire entrer cette _bachellerie _dans la tête, puisque je me connais mieux en _bachellerie _que lui,--moi nourri dans le sérail, fils de professeur, âne chargé des reliques des distributions!...

Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.

Café Molière.

Nous allons au _Café Molière._

Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur fortune.

Je ne savais pas qu'il y eût cette race de gens dans ce pays.

Je n'aurais pas eu des évanouissements de courage et d'espoir si profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fiévreux-- bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles, crânement batailleurs et duellistes.

Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu--je n'ai pas de fortune à manger--mais ce voisinage me va!

Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d'argent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.

Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s'est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son déshonneur! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur compte, avant d'avoir eu--comme leur père--la vertu de la lutte: déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la boutonnière...

Mais je me suis senti à l'aise tout de suite dans ce café, avec ces gens. Ils n'auraient pas l'idée de se moquer d'un paletot mal fait--ils ne s'amuseraient pas de si peu.

Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres: je le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l'abîme... ils savent trop combien la ruine arrive vite... combien les créanciers deviennent facilement insolents!... Aussi mon habit ne me gêne pas. C'est la première fois peut-être.

On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.

J'ai vu des cimes d'herbes se gommer de rouge, l'autre matin.

C'était le frère d'un de nos anciens condisciples qui se battait; nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir, abrités derrière un bouquet d'arbres.

Il m'est venu des idées folles par la tête. J'aurais voulu être le témoin du blessé, prendre l'épée tombée de ses mains.

J'ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare; je voudrais sortir de mon silence et de mon obscurité--par besoin d'action ou par orgueil, je ne sais pas!...

Legrand est comme moi--pis encore...

C'est un homme de théâtre.

Je crois sur ma parole qu'il préférerait être blessé, pour avoir un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu'a fouillée l'épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait dans les beaux moments des mélodrames.

Il le voudrait, il en crève d'envie, j'en suis sûr!

Je suis plus lâche...

Je ne comprends pas pourtant qu'on ait peur d'un duel.

Est-ce parce que je trouverais là l'occasion d'être l'égal d'un riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur, si le fer entrait bien?...

Est-ce parce que je me figure qu'on ne peut pas me tuer? Je me sens trop de force! Mourir, allons donc! J'ai encore à faire avant de mourir!