Chapter 8
Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de dix-huit ans en redingote... dix des Écoles! Que les Blouses viennent nous commander!»
Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades... Il paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec colère.
«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.
--Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant que les soldats aient une ampoule...--Fatiguer la troupe!...»
Le dégoût et la douleur m'étranglent.
On ne se battra pas!
Je reviens à Renoul et aux autres:
«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge, arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance, la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en vain!...»
On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis...
Il y en a un qui m'a dit déjà:
«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»
Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.
Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!--Je serais seul, tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?
J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit, devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres. Où la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache à la boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour m'assommer et on me la cassera sur le dos.--Puis, avant tout, le tort d'être isolé! Je n'aurai pas qualité d'envoyé de barricade, ni de délégué de résistance...
«Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner! voilà ce qui arrivera», a dit Lisette, pendant que je criais si fort.
Il faut se rendre!...
Se rendre à la merci de ce frère d'adjoint!
Je lance encore un suprême appel.
«Vous croyez qu'il faut de la discipline... la discipline, toujours la discipline... mais c'est l'indiscipline qui est l'âme des combats du peuple!... Ah! bourgeois!...»
On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils m'étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c'est leur conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractère d'obéissance, ce respect des mots d'ordre à attendre et du signal à recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus brave qui commande.
3 décembre.
Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et sentant la déroute.
Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes, publiquement. On s'est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge au bout d'une canne--point comme il fallait pour vaincre. Alexandrine avait raison.
Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!
Un mot, un mot sinistre m'a été dit par un ouvrier à qui je montrais une barricade que nous avions ébauchée.
«Venez avec nous!» lui criais-je.
Il m'a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé cependant:
«Jeune bourgeois! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a fusillés et déportés en Juin?»
Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant emmener prisonnière l'assemblée des déporteurs et des fusillards.
Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu--les ouvriers n'ont pas bougé.
Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n'est pas une bataille!...
Le frère de l'adjoint se promène toujours et dit:
«_Allons fatiguer la troupe._»
4 décembre, au soir.
Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir, je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir, depuis que Rock a frappé à ma porte...
Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore comment--en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré du plomb, et je suis tombé sur mon lit.
Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle...
Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant grâce, j'ouvre ma fenêtre.
J'entends un roulement de coups de fusil!
On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.
C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à la Préfecture...
Si la lutte avait recommencé!
Je dois y être!... Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais essayer de repartir, d'aller voir...
Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service, mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet au bout.
Encore des coups de fusil!
Oh! je descendrai tout de même!
Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes qui jouent aux cartes.
Il y en a un qui dit: «_Quatre-vingts de rois!»_ et l'autre qui répond: «Dis plutôt _quatre-vingts d'empereurs!»_
Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient hacher jusqu'au dernier!--_Cinq cents de bésigue, quatre-vingts d'empereurs..._
J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!... Je descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.
«Où allez-vous?»
Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je vais... où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: _À bas Napoléon!_
Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie...
J'ai balbutié, tourné à gauche...
La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?
Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires reparaissent, victorieux et insolents.
C'est fini... fini... Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers le ciel!
Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang fumant de l'abattoir!
13 Après la défaite
8 décembre.
Il y a trois jours que c'est fini...
Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!...
La terreur règne à Paris.
Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit--mais en osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vaincre.
Qu'allons-nous devenir?
Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir-- revenir sur-le-champ!
On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été blessé à une barricade.--Il est destitué si je n'arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.
Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant je sois malade.
Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête qui me supplicie l'épaule gauche.
N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend bien malheureux.
Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.
Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus de cent francs. Voilà tout.
Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par mois--le café au lait le matin; le boeuf, le soir.
J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.
On me répond qu'on _verra_ quand je serai revenu.
J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse.
J'écris et supplie encore.
On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès que j'aurai remis le pied au foyer paternel.
Il faut s'humilier--demander à Alexandrine d'intercéder auprès de son père et de faire accepter la convention.
«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir vite pour revenir plus tôt--vous me retrouverez comme autrefois, ajoute-t-elle doucement.»
Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent francs!
Enfin, c'est fait.
Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et j'avais comme de la boue dans le coeur.
J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est comme mort quand j'arrive.
«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons!
--Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets; seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de l'hôtel.»
Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.
Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit jours avant.
Mais, la frayeur de perdre sa place,--que serait-il devenu?-- la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle--il se vantait de les mater tous--la fièvre d'ignominie qui était alors dans l'air! et aussi--je l'ai su depuis--une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l'âme malade et appauvrie.
Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l'armée!
Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre femme!
Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.
«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.
--Je suis mieux.
--Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»
Le docteur arrive, me demande ci, ça...--Je ne vais pas lui conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à l'épaule.
Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et s'en va.
Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.
«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il faut parler--dette sacrée!
--Pourquoi sacrée?» fait ma mère.
Pourquoi?--Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!... ils seraient capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui jette--le bras pendant, la tête haute--ces mots d'indignation.
«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»
J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:
«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de te faire arrêter.»
Encore cette menace!...
Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras...
Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur mes folies barricadières de Paris.
L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au Mans, je crois.
Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur l'hospice où l'on met les fous.
Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.
La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur républicaine.
Au dernier moment mon père a hésité cependant... mais mon bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas encore payé ma dette de Paris.
J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que je n'ai plus d'honneur.
Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier départ pour Paris.
Je demande à m'éloigner... je vivrai au loin comme je pourrai... Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être ouvrier?
«Toujours _démoc-soc_, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»
Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que j'abatte un _devoir_ grec ou latin, tous les jours.
Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.
Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?
Quand j'ai latinassé, je suis libre--libre de regarder le quai.
Quai Richebourg.
Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!
Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.
C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!
C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.
Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai.
En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme un coup de cloche d'église.
À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.
À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des _vapeurs de transport_, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des perches où l'on a accroché des chemises--espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire!
Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre... C'est affreux, ce clair du ciel! tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine...
Oh! ce silence!--troublé seulement par le bruit d'une conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un bateau...
Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau! Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment, ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mon agonie finira!
J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.
Il fallait lui dire:
«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées-- payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui servira à m'acquitter! Je ne serai pas _chien_, j'ai du sang de reste à vomir.»
Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?
C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse comme des aboiements de douleur.
Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie...
Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de pauvres, pleine--comme toutes les rues misérables--d'enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!
Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain...
Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma femme a faim, ma femme a faim!»
Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!
14 Désespoir
Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma jeunesse.
Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son silence monacal.
Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un flot vaseux qui entraînait des pourritures.
En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait: «Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour, troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.
Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien vivante.
Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il, cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.
Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face avait été chargée de l'avertir.
«Si Jacques regarde, vous me le direz.»
Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble--bien plus ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.
Elle y est encore, cette moucharde!--elle a des mèches grises maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!
À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes...
C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester deux heures--deux heures le matin, deux heures le soir!
On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un _gallicisme_ dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.
La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.
En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:
«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»
Je me rappelle surtout les samedis d'alors!
Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général venaient proclamer les places, écouter les notes.
Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!
Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois, cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!
Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma foi, oui!
Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux, velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!
La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât...
Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.
«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?
--Oh oui!
Elle avait l'air enchantée--Allons! ce gueux-là ne nous volera pas tout! Il embête Jacques énormément.»
Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas mèche, mon bonhomme!
«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma mère.
Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.
Allons plus loin!
Voici un endroit que je hais bien!
On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour montrer mes livres.
J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.
Une femme charmante, en robe gris d'argent--je la vois encore-- n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de bonté:
«Pauvre garçon!»
En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!
Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à mon père.
Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche, malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de cirque.