Le bachelier

Chapter 7

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Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres... Je m'en moque, de ça!

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges!

Ils ne m'écoutent pas, me blaguent et m'accusent d'insulter les saints de la République!

Ce sont des scènes!--Il y en a eu de terribles à propos de Béranger!

Béranger!

Oui, c'est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de chambre, on ne me l'ôtera pas de l'idée.

C'est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu'il faisait sauter sur ses genoux, d'avoir une Lisette comme il en avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre de grâce aux jours d'été et tranchent en bleu ou en rose sur notre rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu'une femme éparpille de droite et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l'on nous fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet d'être ambulancière s'il y a des blessés.

Encore du Béranger!... les _Deux Anges de charité!_

N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas, à dix-sept ans, Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la houppelande et les poésies de Béranger!

Béranger!

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait les _Gueux_:

Les gueux, les gueux Sont des gens heureux, Qui s'aiment entre eux, Vivent les gueux!

«Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux»--mais on se cogne et l'on s'assassine entre affamés!

«Les gueux sont des gens heureux!» Mais il ne faut pas dire cela aux gueux! s'ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils prendront le bâton, la besace, et non le fusil!

Et puis, et puis--oh! cela m'a paru infâme dès le premier jour! --ce Béranger, il a chanté Napoléon!

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le tombeau du César, il s'est agenouillé devant le chapeau de ce bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l'oreille aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la Vendée: Hoche qu'il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu'il fit poignarder Kléber!...

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise!

Deux redingotes sur lesquelles je crache!

Tiens, imbécile! tiens, lèche-éperons!

Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu'il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le lendemain de Février.

«Cette sagesse-là, mais c'est de la sagesse de lâche.

--Ne répète pas! a crié Renoul, sautant sur moi.

--Je ne répéterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'être pas à la Chambre et qui y restent par devoir.--Il ne savait pas parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier après Lamennais «Anathème, anathème aux fusilleurs!». Il aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevêque. Il aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de vieillard, pendant qu'on l'entraînait, crier: Armistice, armistice!»

Béranger a presque creusé un abîme entre nous! Tant pis! Je ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir; je perdrai ce coin de camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des révolutionnaires de dix-sept ans.

C'est à faire rire vraiment!

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant et patriote, il va en mission chez les simples, dans les mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les colères, les empêcher de fermenter et d'éclater en coups de feu!

Et il se moque de nous!

_Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!_

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine--quand on est l'amoureux de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, où il fait trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement qu'enfoncé sous les draps, l'hiver, et étendu sur le lit, l'été: où l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!--Blagueur de bonhomme!

Eh! misérable, si l'on était bien dans un grenier à vingt ans, pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte!...

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

«Montre-nous quelqu'un parmi les _avancés, _qui dise, qui ose dire ce que tu dis!»

En effet les plus écarlates même saluent Béranger!: «Ah! celui-là par exemple!»--et ils se découvrent.

Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent des tapes sur l'épaule d'un air qui signifie: «tu ne sais pas ce que tu dis--allons, mon garçon!...»

«C'est pour se faire remarquer, se singulariser», insinuent en ricanant les autres!

Éternelle bêtise que j'entends sortir de la bouche des jeunes comme de la bouche des vieux! Mais _se singulariser_, c'est très bête! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux être de l'avis de la majorité; on a toujours du café, et avec ça des politesses; les gens disent: «Il est intelligent» parce que vous êtes de leur avis.

Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empêche d'avoir mon gloria et ma goutte de _consolation!_

Seul, seul de mon opinion!

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à tranches fades ou violentes, n'a laissé échapper un mot--comme un souffle d'écrasé--contre cette popularité qui met son pied mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui enfonce du coton tricolore dans les oreilles!

Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pères ont été fauchés par la Réquisition! Au secours, les descendants des sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l'ogre de Corse! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les Lisettes ont faim! Au secours!...

J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arrivé à traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est à elle que je touche en fripant le bonnet de la _Lisette_ du chansonnier.

«Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

--Insolent!»

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n'étais pas un boute-en-train, à mes heures, un _rigolo_ qui sait la faire rire, elle m'aurait déjà chassé.

Renoul, pourtant, l'empêche de me faire trop ouvertement la mine, et c'est lui qui verse le café quand mon tour arrive.

Elle se rattrape sur _Hégésippe._

J'oppose Moreau à Béranger, la _Fermière_ à Lisette, la pièce sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

Lisette Renoul hausse les épaules:

«Ah! tenez! vous me faites rire _avec votre Hégésippe!»_

Je ne suis pas fou d'Hégésippe--j'en conviendrais s'il ne fallait me défendre à outrance.--Il y a de la pleurarderie; il me semble, par-ci, par-là; mais quelle différence tout de même!

Le soir, quelquefois, quand j'étais seul, je relisais ses vers; et il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de Farreyrolles, en faisant trembler l'herbe et les clochettes jaunes!...

Qu'es-tu donc en politique? Tu n'es pas pour les Girondins, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu'il voulait la fête de l'Être Suprême. Qu'es-tu donc?

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

«Je suis pour la guillotine.»

C'est mon opinion. Je suis pour qu'on monte sur l'échafaud, pour que les têtes tombent, pour qu'il y ait un comité de salut public, c'est clair. On n'a qu'à lire l'histoire des Montagnards d'Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la grosse tête de Danton... mais je ne veux pas qu'on s'arrête en route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu'ils s'arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu parce qu'il ne monta pas à cheval...

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J'ai les yeux noirs. Ils étaient d'Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis de Sparte au brouet noir. C'était le brouet noir dans la maison Vingtras.

«Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une ceinture tricolore, m'a dit un gros qui mange avec nous et qui n'a pas d'opinion, mais qui est tout de même--c'est drôle--très bon garçon et très brave.

--Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé et pensant que c'était réponse à tout.

--Je le crois, si tu n'avais pas cela, tu mériterais qu'on te gifle et te tue! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et l'héroïsme de ta bêtise. Tu n'es qu'un gamin qui se trompe, un petit cuistre qui s'égare: tu te fera casser la tête au premier jour. Soit! Si on ne la fracasse pas tout entière, s'il en reste un morceau, ça mettra du plomb dedans.»

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir le peuple au milieu de tout ça.

C'est vrai que j'aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre au bout d'une ficelle et la large ceinture tricolore. J'ai été si mal mis quand j'étais petit...

«Tu voudrais la vie des camps parce que c'est encore du _bouzin_, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu n'aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant l'histoire. On te mettrait au séquestre; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde; tu veux faire payer tes pensums à l'humanité.»

11 Le comité des jeunes

On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un _Comité!_

Quelqu'un prend l'initiative, et au moment du café, chez Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier attachés avec des épingles.

«Pour minuit! (sans femmes).»

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de papier; Championnet a failli avaler l'épingle avec et s'est à moitié étranglé.

Qui nous a convoqués? Les masques sont impénétrables.

Mais à l'heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l'air très bête à nous regarder comme ça.

«C'est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir!» dit Matoussaint se levant tout d'un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche ouverte depuis l'après-midi à cause du mal que lui a fait l'épingle; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne pourra que voter--mais pas parler.--Il lui est défendu de parler!

«C'est moi qui ai pris l'initiative d'une convocation, citoyens, reprend Matoussaint: convocation nécessaire, je crois, au salut de la Révolution...

--Oui, oui», disent tous ceux qui peuvent parler (pas Championnet).

«Je vous propose, au nom de l'UNE ET INDIVISIBLE, de nous constituer en Comité secret, et je demande qu'on lui donne, dès à présent, un nom!»

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu'un crie: «Le _Comité des Jeunes..._»

--Oui, oui! le Comité des Jeunes!...

--Silence! fait Matoussaint avec un geste et une voix de _vieux de la montagne_; sachons bien que nous nous appelons le Comité des Jeunes, mais sachons-le seuls! Que nul sur terre ne nous connaisse! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long, avec du sang, sur une guenille de drap noir.

--Pourquoi une guenille?»

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne des temps antiques:

«Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués--le _Comité des Jeunes_ vit. À vous maintenant de nommer votre président; celui qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

--À demain, à demain pour l'élection, crient plusieurs voix. À demain!»

Samedi, minuit un quart.

On vient de dépouiller les votes; on a voté sur de vieilles cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé; on ne fera plus le _cinq cents_. J'avais le valet de carreau, et j'ai allumé ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C'est la majorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la table, très pâle...

«Citoyens! Je sais à quoi m'engage l'honneur que vous m'imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre tête--ensuite être digne de vous, digne, digne...»

J'ai l'air de sonner les cloches.

«Digne, digne... En attendant, je vous crie: sentinelles, prenez garde à vous!»

_Hou, hou!..._

Chacun se retourne! C'est le coucou de Renoul que sa mère lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec et qui fait: Hou, hou!

_Hou! hou! _Je m'empare de ce hou, hou-là!

«_Hou! hou! _L'oiseau de nuit dit «_hou, hou!»_ mais nous verrons bien ce que dira l'alouette gauloise, celle de nos pères (toujours nos pères!) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son aile, la tête, _peut-être fracassée déjà_, du Comité des Jeunes!»

J'ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s'il venait d'être effleuré par la queue de l'alouette, et en menaçant du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond d'un jardin.

C'est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite; à gauche, on avance à travers des gravats; on y est.

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon!

Au bout de deux mois, ça finit par m'ennuyer de passer par ce corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux (on dérange toujours quelqu'un), de marcher sur ces gravats qui usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l'Histoire ne me regardait pas! Matoussaint nous a assuré maintes fois que l'Histoire nous regardait.

Fin novembre 51.

Mauvaises nouvelles, privées et publiques!

J'ai perdu la leçon de mon Russe... L'actrice des _Délassements_ est partie au diable, il l'a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés. C'est dur!

En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n'avons peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer en Comité, quoique j'en aie rougi de temps en temps tout seul, et mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant! ne vaut-il pas mieux que nous ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si Napoléon fait le coup!

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de «Comité» font bien; ils croient être dans un cadre d'armée, suivre un mot d'ordre venant de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant, devant un groupe d'hommes qui se seraient triés, qui auraient la gloriole du danger, l'émulation du courage, l'air crâne et un bout de drapeau!

Nous aurons cela--et nous nous surveillerons l'un l'autre.-- Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon. Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur --il ne faut pas se vanter d'avance--mais je sais bien que devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me viendra beaucoup de ce que j'ai juré d'être brave dans ces séances à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis du drapeau!

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes!

Rire?--C'est fini de rire!

Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s'est évanoui; la mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson. Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fièvre de l'orage...

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'être éloquents et que cela suffit pour écarter le péril.--Révolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il à côté du _clic clac _des sabres?

Dimanche, 25 novembre.

Quelle journée celle d'aujourd'hui!

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là; on n'avait plus à se cacher d'elle, à voiler ses paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris-- pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec ce bruit d'éperons dans les couloirs de la Chambre!

La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la poitrine serrée.

On ne s'est point disputé ce dimanche-là; au contraire, il me semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on se demandait pardon tout bas, l'un à l'autre, de ce qu'on avait pu se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait, comme si l'on allait être tout d'un coup appelé à se joindre contre le malheur!

12 2 Décembre

«Vingtras!»

On casse ma porte!

«Vingtras, Vingtras!»

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi...

Rock! pâle et bouleversé!

«Le coup d'État...»

Il me passe un frisson dans les cheveux.

«Les affiches sont mises; l'Assemblée est dissoute; la Montagne est arrêtée...

--Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!»

Je grimpe au sommet de l'hôtel et je tire de dessous une planche un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat!

Alexandrine s'accroche à moi,--je l'avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la bataille durera; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

«Si je suis blessé, me soignerez-vous?

--Vous ne serez pas blessé,--_on ne se battra pas!»_

On ne se battra pas?--Je la souffletterais. Elle m'en fait venir la terreur dans l'âme!

C'est qu'au fond--tout au fond de moi,--il y a, caché et se tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence publique!...

L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes, qui commanderait: «_Allons! en avant! Vive la République! En marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»_

On ne se battra pas?

La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule frémissante des républicains?

À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la tête, de la boue sous les pieds,--les affiches blanches sont claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces visages morts!

Les déchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de bruit!... Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me le disent!... La République est morte, morte!

Dix heures.

On est assemblé chez Renoul.

«Y sommes-nous tous?»

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à midi...

À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en barricade, et pour tout de bon, cette fois: _Sentinelles! prenez garde à vous!_

On ne se battra pas!

Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras, frère d'un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on l'écoute.

Que dit-il?

«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.--«Ne pas se lever; attendre; _laisser se fatiguer la troupe!»_

Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la barricade?

Je m'indigne!

«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous, faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?...»

On se récrie.

«Non?--eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras, toutes les âmes protestent et se révoltent... À l'oeuvre, tout de suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!

--Que veux-tu donc faire?

--Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes! aux armes!... Camarades, croyez-moi!...»

On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi: descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!...

«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.

Un autre arrive encore.

Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui... et il apporte quelque chose de plus.

«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir, rendez-vous place des Vosges...»

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus... Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée...

--Nous serions tout seuls... hasarde Renoul, le plus prêt à se ranger de mon avis, et la voix frémissante.

--Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de _fatiguer la troupe_ aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches, avec des chaussettes de rechange!...

«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le combat.

--Où le commencer?

--Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres... n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»