Chapter 6
Le Béret rouge s'appelle Renoul. Son père est un professeur de faculté de province qui connaît Béranger; gloire dont le fils a le reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m'éblouit pas assez, paraît-il.
Quand on m'a parlé, je n'ai pas eu l'air bouleversé.
«Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger l'a fait sauter sur ses genoux quand il était petit.
--Oui, j'entends bien.»
On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On répète:
«Béranger l'a fait _sauter sur ses genoux!..._
--Et après?»
Renoul n'aurait pas été bercé _sur les genoux de cette tête vénérée_, comme dit Matoussaint, que je n'en aimerais pas moins sa tournure de garçon franc, loyal et droit,--un peu grave quand il parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à la farce et qu'il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque blague joyeuse.
Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m'ont terrifié.
Quand j'étais sur le carré, à la première visite que je lui ai faite, j'ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je trouvais qu'il sentait la fève. Après nous être très difficilement débarrassés l'un de l'autre, nous avons reconnu en nous redressant qui nous étions: lui Renoul, moi Vingtras.
Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de corne!
Eh bien! moi, je vous dis que c'est la faute de Béranger!
Il y a une autre raison à l'air _propriétaire_ de Renoul. Renoul n'est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu--le mien aussi, mais _en garni._
Celui de Renoul bat _dans ses meubles_, et ces meubles sont époussetés, cirés, vernis par la main d'une compagne, avec laquelle il vit depuis qu'il est à Paris. Ils sont dans leurs meubles! Ils font leur cuisine chez eux!! Ils mettent le pot-au-feu le dimanche!!!
Ces révélations jettent d'abord une ombre et comme un discrédit sur la réputation révolutionnaire de Renoul.
Un béret rouge dans la rue,--chez lui une douillette!
Que signifie ce double masque?
Cependant la stupeur fait place à la réflexion; et à l'inquiétude que donnait la douillette succède même--en y pensant--une sorte de respect pour ce jeune républicain qui, ayant des meubles et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mêlée tout comme un autre.
Je n'ose pas dire qu'il ne me reste pas un peu de défiance! Je n'ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d'homme une certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l'on est roi!
Roi!--Mon Dieu! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur, l'égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me ramèneraient aux idées monarchiques?
Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des reflets luisants et une odeur de cire! Sur le lit, une courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui tamisent le jour. Je n'ai jamais vu cela depuis que je suis libre! Je ne l'ai vu qu'autrefois en province, et seulement sous les toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune républicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent!...
Puis, la saison est belle,--le printemps est venu plus tôt cette année,--et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les meubles et sur nos têtes.
Je garderai longtemps le souvenir d'une de ces plaques d'or qui se teintait de rouge en traversant les grands rideaux; c'était la poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants sur les dalles, et le charme intime et doux d'une chambre d'ami; mes regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et cette clarté.
Dans toutes les maisons que j'ai habitées jusqu'ici,--dans l'hôtel même du père Mouton,--les chambres n'ont qu'un lit pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo ébréché. Les _réduits_ de dix francs donnent sur la cour, on croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil vient, c'est tant pis! il sert à chauffer le plomb; si la brise entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hôte des odeurs de friture et de graisse.
Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s'ouvre pas sur une rue boueuse, mais sur un espace planté d'arbres tout couverts de pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent des oiseaux en liberté.
Je n'ai rencontré jusqu'à présent que des oiseaux qui sentaient la vieille femme, la suie ou le cuir:--pies, perroquets, merles, avec des becs qu'on dirait faits à la _grosse._ Ici j'ai l'oreille chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous d'ailes!...
La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l'une, meublée par un lit assez grand, l'autre par une bibliothèque toute petite.
Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que Matoussaint, en levant les bras, _pour faire comme Danton_, s'expose à renverser l'étagère où il y a de petits bibelots de foire:--un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge --mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le temps; on n'est pas tribun éternellement, on est un peu _farce_ aussi; et après le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit ans que nous sonnons à toute volée!
C'est le grésil du rire après les tempêtes d'éloquence.
Puis, on fait le café.
Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en grain qu'on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là, l'odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères plébéiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents pour la société mal faite; ou tout au moins il y a trêve--on met du sucre.
Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit--puis l'on se remet en colère et l'on remonte sur les chaises comme à la tribune.
«Pas sur celle-là! crie la maîtresse de la maison en s'arrachant les cheveux; là-dessus si vous voulez!»
Et elle indique un tabouret infirme d'où l'on est sûr de tomber chaque fois qu'on y grimpe.
On salit beaucoup le dessus des chaises.
Quelqu'un propose d'ôter ses souliers chaque fois qu'il y aura une discussion un peu chaude. On vote.
«Non, non!»
C'est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a levé les deux mains--je présidais, je l'ai bien vu.
Elle préfère encore qu'on garde ses souliers et que l'on abîme ses chaises.
Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi? lui qui n'est pas pour les préjugés. C'est une faiblesse, voyons! mais il s'en explique.
«Si j'ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus les remettre, ils ne tiennent qu'avec des ficelles par dessous; ce n'est pas des semelles, c'est du crochet.»
Ah! les bonnes heures, les belles soirées!--avec le soleil, la brise, les colères jeunes, les rires fous; avec le tabouret qui boite et le café qui embaume!
Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes!... Les oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la campagne!
Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.
J'ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.
Je ne me figurais un intérieur qu'avec un père et une mère qui se disputaient et se raccommodaient sur le derrière ensanglanté de leurs enfants. Je croyais qu'on ne pouvait être dans ses meubles que si l'on avait l'air chagrin, _maître d'école_, que si l'on paraissait s'ennuyer à mort, et si l'on avait des domestiques pour leur faire manger les restes et boire du vin aigre.
Chez Renoul on ne s'ennuie pas, on ne fouette personne--du moins je n'ai rien surpris de pareil--on ne se dispute pas, on ne fait pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n'y a pas de domestiques, d'abord.
Ah! le foyer paternel, _le toit de nos pères!_
Je ne connais qu'un toit, je ne connais qu'un père, mais je préfère n'être pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul, entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard!
IL FAUT LANCER UN JOURNAL.
Ce mot, un jour, a traversé l'espace.
«Allons, que faisons-nous donc? (Nous moulions du café.) Nous n'avons donc rien là! crie Matoussaint.
--Où ça?
--_Là!..._» Il frappe en même temps sur son coeur.
«Tu vas casser ta pipe!... Il faudrait peut-être aussi quelque chose _ici_.--Je tape sur mon gousset.
--Bourgeois, va!»
On m'accuse de semer la division.--J'ai voué un culte aux intérêts matériels.
Je suis un adorateur du veau d'or!
Je me défends comme je peux.
«Je ne parle pas pour moi; ma plume, on le sait, est au service de la Révolution; mais l'imprimeur! est-ce qu'on trouvera un imprimeur?»
J'emprunte une comparaison à Shakespeare pour _imager_ mon idée:
«L'imprimeur de nos jours! savez-vous comment il s'appelle? Il s'appelle _Shylock_. Shylock, l'intéressé, l'avare, le juif, le rogneur de chair!
--Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret; il s'appelle «Va de l'avant!» Oui, oui! _Va de l'avant_, ou encore _Fais ce que dois_. Il s'appelle Le Courage, il s'appelle La Foi.»
Je redescends de ma chaise au milieu de l'émotion générale, après m'être couvert d'impopularité.
Je suis mis à l'index pour toute la soirée, et quand on verse le café, je n'en ai qu'une toute petite goutte!
Je demande s'il n'en reste pas.
«Non», dit Renoul qui verse.
Un _non_ sec, qui m'attriste venant d'un compagnon d'armes, et puis j'avais bien envie de café ce soir-là!
J'en ai trop envie! Tant pis! Je fais amende honorable.
«Eh bien, oui, j'ai eu tort! L'imprimeur s'appelle _Fessequedoit_ ou _Vadelavant! _J'ai eu tort... il faut d'abord agir, et ne pas jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la Révolution.»
On revient à moi, on me serre la main.
«Donne ta tasse! Il en reste encore un peu au fond de la bouilloire.»
On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m'a raccommodé.
Je regagnai toute leur estime et j'eus à peu près--pas tout à fait--la valeur d'une demi-tasse.
Donc, il n'est plus question de l'imprimeur; ce n'est pas moi qui en parlerai! Il n'est question ni de l'imprimeur, ni du papier, ni du cautionnement. Il est décidé qu'on fera un journal, qu'on _aura un organe, _voilà tout.
La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.
«Moi, dit une voix qui a l'air de sortir de dessous terre, je ferai la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.»
On cherche, on regarde.
C'est Championnet qui a parlé.
Championnet, _penseur! _--Avant la scène de la manifestation il n'était guère connu de nous que parce qu'il tournait ses souliers en marchant, mais il les tournait, c'est effrayant! Il les tourne encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours; les bottines de ce jeune homme ont toujours l'air de vouloir s'en aller de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de ses pieds...
Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.
Comment l'entend-il? A-t-il une vue d'ensemble sur le déluge, sur les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe?
«Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien? Matoussaint, tu n'as pas d'observation à faire?... Vingtras?... Rock[9]?... On ne demande pas la parole?»
Non, on se tortille sur ces chaises seulement; on a l'air de chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son diable de tabac qu'on a dans le creux de la main... On se tortille beaucoup; il y a de petites toux et un grand silence, troué de rires qui pétillent...
Championnet a perdu la tête; il fait comme beaucoup de gens embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut pas voir le bout des siens, c'est impossible! il attraperait un torticolis. Il a justement _tourné_ énormément, ces jours-ci.
«Citoyen Championnet, reprend Renoul d'un air doctoral, c'est bien la philosophie de l'histoire que vous avez voulu dire, ce n'est pas l'histoire de la philosophie?
--Non, non, c'est bien la philosophie de l'histoire, c'est assez clair!
--Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de rédaction (murmures flatteurs dans l'assemblée) comment vous prendrez la chose! Montez sur ce tabouret.»
On a justement ciré le plancher. Championnet a l'air de patiner.
«Ôtez vos souliers!
--Oui, oui.
--Vous savez bien qu'il a été voté que non! On ne peut pas aller contre un vote.»
Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C'est difficile avec ses chaussures tournées!
«Qu'il parle assis!
--Non, non. À genoux!
--Assis, assis!»
Mais il n'y a plus de chaises--on a caché sa chaise.
Championnet fut simple et grand.
Il s'accroupit à l'orientale et commença à nous expliquer, les jambes croisées, ce qu'il appelait la philosophie de l'histoire.
Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de soin, mais personne n'y comprit goutte--et encore aujourd'hui, je ne suis pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est que la philosophie de l'histoire. Je me la représente toujours sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des bottines tournées.
10 Mes colères
«Et toi, Vingtras, que feras-tu?
--Je ferai les _Tombes révolutionnaires_.»
L'idée m'est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de poètes.
J'ai rôdé autour des grilles, j'ai dérangé des veuves qui apportaient des bouquets.
Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées au couteau sur la pierre--en essayant de jeter un éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge l'herbe terne: je mettrai des phrases rouges aussi.
«Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là!...»
Je blague toujours--mais quand nous sommes entre nous, il ne servirait à rien d'avoir l'air de croque-morts. Il faut être grave quand on parle au peuple.
On ne fait pas le journal, bien entendu.
On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le monde veut écrire le _Premier Paris, _avoir les plus grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n'y aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les articles!
Puis on se battrait deux jours après.
Je serais accusé sûrement de _baver _sur les tombeaux; car il y a des morts que je jugerais à _l'égyptienne_ et dont je souffletterais le crâne.
Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir; je n'oublie pas que c'est lui qui a dit, à propos de Renoul caressé par Béranger: «_Bercé sur les genoux de cette tête vénérée_.»
Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?-- Des vers, oui,--un article, je ne crois pas!
J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes _Tombes révolutionnaires_.-- Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les morts: «_Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!»_ Et j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93...
Sparte, Rome, Athènes... J'en plaisantais au collège et je trouvais que c'était inutile, bête, les républiques anciennes, grecques, romaines!... Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls!... Je vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.
Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur démission sont des _Cincinnatus._ Ceux qui n'ont pas de femme de ménage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.
Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j'avais brouillonnées la veille au courant de la plume.
Je disais que j'avais remarqué la fille du concierge du cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche, que j'avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman _dormait_. Failli pleurer, oui--alors que j'étais devant la tombe d'un martyr qui réclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.
J'avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de son père en deuil.
J'avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.
Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais pas!
Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je ne suis pas fort, vraiment!
Je ne m'en suis ouvert à personne.--J'emporterai ce secret avec moi dans la tombe.--Mais, je le sens bien, je n'ai rien dans la tête, rien que MES idées! voilà tout! et je suis un fainéant qui n'aime pas aller chercher les idées des autres. Je n'ai pas le courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose qui m'inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon pouce me fait mal tout de suite.
Rien que MES idées À MOI, c'est terrible! Des idées comme en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon de café!--Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma foi non! Je n'entends qu'avec MES oreilles--des oreilles qu'on a tant tirées!
J'ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières pendant que j'y suis, plutôt que de parler de ceux qui _reposent sous terre._
_Requiescant in pace!_
Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent--il paraît qu'ils le croient... Ils n'ont pas vu mes brouillons! Ils ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du cimetière!
Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient simples à leurs heures, les conventionnels aussi.
Nous jouons à colin-maillard.
On laisserait passer la Chambre des représentants sous les fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu'on est en plein jeu.
Il n'y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu'il s'amuse. Il prétend qu'il joue parce que colin-maillard apprend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l'ennemi.
--C'est un bon exercice pour les conspirateurs, l'apprentissage des Sociétés secrètes.
Quand il a le bandeau--quand c'est lui qui _l'est_--il se figure être le Comité de Salut public qui cherche les _ci-devant_ dans l'ombre; quand on le poursuit, il croit échapper comme les Girondins; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta Robespierre.
Il rigole autant que les autres, quoi qu'il en dise, quand il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.
Il y en a un qui _l'est_ bien souvent; c'est Championnet, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n'y a pas une heure qu'il joue, que ses talons sont tournés, et l'on n'a qu'à tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz; j'ai toujours un peu embrassé Alexandrine.
Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s'il apparaissait _soudain_--ainsi qu'on le voit dans les bons articles--Robespierre trouverait que nous n'avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.
Nous passons nos soirées à cela; quelquefois nous allons au café-- rarement, bien rarement.
Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès d'Alexandrine; Championnet pioche dans son coin la philosophie de l'histoire.
Il n'y a que Rock et Matoussaint qui, n'ayant ni Alexandrines, ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l'histoire, aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.
Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.
C'est prodigieux! Cela me paraît presque contre nature! Avoir des enfants dans le Quartier Latin! L'odeur de lait et de couches m'en éloigne comme d'une crèche. Je n'y suis entré qu'une ou deux fois pour prendre Rock, et j'ai failli chaque fois m'asseoir sur un moutard qu'on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir _marquer dix de blanches._
On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand estaminet qui, tous les soirs, s'emplit d'une foule bruyante et républicaine.
C'est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel, contre la fontaine. On l'appelle le café du _Vote universel._
Il y va des célébrités.
Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres; où il y a des gens qu'on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à Doullens, insurgés de Juin; qui ont le prestige de l'enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.
Ont-ils tous cette auréole? On ne peut pas bien voir les auréoles dans cette fumée.
Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce qui me frappe le plus, c'est l'air _bon enfant_ de ceux qui ont un nom, dont on dit: «Un tel, c'est lui qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d'Eau.--Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Juin.»
Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.
Un jour Rock m'a tiré la manche.
«Tu vois bien ce grand?
--Là à gauche?
--Oui, ne fais pas semblant de le regarder.
--Qui est-ce?
--Un représentant de la Montagne, X...
--Il ne parle jamais à la Chambre?
--Non, il_ se réserve._»
C'est bien de Rock ce mot-là!
«Il se réserve! pour quand?
--Pour la Convention...»
Rock a l'air convaincu qu'il y aura une Convention; on dirait qu'il en a reçu la nouvelle ce matin; il aurait dû nous en prévenir cette après-midi! Il répète en parlant du représentant X...
«Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la Constituante, ... qui attendait son heure.»
Muet? Non! Il se leva une fois pour demander l'abolition de la peine de mort. Sais-tu ça?
Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et crie:
«Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just, tout ça c'est de la blague! Vous êtes les calotins de la démocratie! Qu'est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux qui vous tonsure?... À la vôtre tout de même, les séminaristes rouges!»
Comme ces mots m'entrent dans le coeur! C'est qu'il m'arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l'Université, il n'y a pas les classiques de la Révolution--avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin!
Par moments, j'ai peur de n'être qu'un égoïste, comme le vieil ouvrier m'appela quand je lui parlai d'être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.
Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l'enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs! J'en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.
Égoïste! Oh! non! Je serais prêt--je le jure bien--à souffrir et à mourir pour empêcher que d'autres ne souffrent et meurent des supplices qui m'ont fait mal, que je n'ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi...