Chapter 24
Je me suis attardé dans ces sensations et ces détails, parce que les gestes et les paroles de ce jour-là eurent pour témoin la campagne heureuse, parce que le soleil versait de l'éclat et de la joie sur les cimes des arbres et sur nos fronts; parce que les heures que prit cette rencontre furent les premières qui ne sentirent pas la gêne et la honte, le souci du lendemain.
Je suis tout confus des éloges de quelques-uns, qui parlent de mon sang-froid par-ci, de mon sang-froid par-là... Mais je n'y ai pas grand mérite! Ils ne savent pas combien ma résolution de rester un insoumis et un irrégulier, de ne pas céder à l'empire, de ne pas même céder aux traditions républicaines, que je regarde comme des routines ou des envers de religion, ils ne savent pas combien cette vie d'isolé m'a demandé d'efforts et de courage, m'a arraché de soupirs ou de hurlements cachés! Ils ne le savent pas!...
C'est pendant ces années de bûchage sans espoir et sans horizon que j'ai été brave; appelez-moi un héros à propos de cela, je ne dirai pas non! Mais s'étonner de ce que j'ai eu de la carrure pendant un jour, s'étonner de ce que Legrand et moi nous ayons gardé la tête haute devant le danger, c'est ne pas savoir combien il est nécessaire de la tenir baissée pour monter les escaliers des hôtels lugubres.
Après ce duel, c'était au pis aller un lit à six pieds sous terre, la tête dans les racines des fleurs et des arbres, au lieu du sommeil dans les draps sales d'un garni.
Mais je me battrais encore aux mêmes conditions pour avoir l'air crâne et menaçant vis-à-vis des témoins tout surpris de voir des écrasés se redresser ainsi! Joie suprême que paient trois minutes de tir. C'est pour rien.
Quatre chirurgiens, réunis en consultation, ont déclaré qu'il fallait couper le bras; que sinon ils ne répondaient de rien. Legrand les a entendus, et malgré lui son regard me crie: «C'est toi qui me fais mourir!» Dans le délire de sa fièvre, je lui apparais, non comme un adversaire, mais comme un assassin.
Je viens de mettre pour la dernière fois le pied dans cette maison.
On avait suspendu une ficelle au ciel du lit; au bout de cette ficelle, un filet dans lequel un glaçon fondait. Là-dessous était étendu comme une chose morte le bras fracassé, et la glace pleurait ses larmes froides sur le trou fait par la balle; ce trou bleu avait des airs d'oeil crevé.
C'était triste. Cette larme de glace m'est tombée sur le coeur, éteignant toute la fierté et tout le soleil de la journée de combat.
32 Agonie
Les années se sont écroulées sur les années; j'ai vu revenir les étés et les hivers, avec la monotonie implacable de la nature.-- L'Odéon, glacé en décembre, frais en avril: voilà tous les souvenirs qui emplissent ma tête et mon coeur depuis une éternité.
Est-ce un total de mille ou de deux mille journées sans émotion que j'ai à enregistrer dans l'histoire de ma vie? Je ne saurais le dire.
C'est affreux de ne pouvoir ressusciter une image, une scène, une tête, pour les planter le long de la route parcourue, décolorées ou saignantes, afin de se rappeler les moments de joie et de douleur!
Eh bien, le chemin par où je me suis traîné s'étend comme un sentier désert et se perd à travers le blanc de la neige ou le noir des ruisseaux, sans une pousse ou une racine qui soient restées, pour que ma mémoire s'y accroche et sauve un événement du naufrage! Je n'ai rien à me rappeler et je n'ai rien à oublier, rien, rien.
Comme le temps a été rongé sans bruit! Les années ont paru courtes parce qu'elles étaient creuses et vides, tandis que les journées étaient longues, longues parce qu'elles avaient chacune leur intrigue de famine et leur tas de petites hontes!
À peine si je sais les dates! Je ne revois debout, dans ma mémoire, que quelques premiers janviers sans étrennes et sans oranges. Je pouvais aller souhaiter le nouvel an, les mains vides, à Renoul à sa femme, à Matoussaint! Mais deux pauvretés qui s'embrassent, ça n'est pas gai!
J'ai vécu et je vis comme un loup.
Mon duel avec Legrand m'a fait d'ailleurs une réputation de dangereux, qui éloigne de moi tout le monde ou à peu près. Ils calomnient jusqu'à mon courage.
Je passe ma vie à la Bibliothèque; j'y viens souvent, l'estomac hurlant, parce qu'on ne va pas loin avec mes quatorze sous par jour qui se réduisent à douze et même à dix bien souvent, car j'emprunte au trou de mon estomac pour boucher d'autres trous.
Peut-être un jour entendront-ils un homme glisser de sa chaise et rouler évanoui sur le plancher. Ce sera moi qui aurai faim; c'est à moitié arrivé déjà l'autre lundi. Mais à ceux qui me relèveront, je dirai: «C'est la chaleur» ou bien: «J'ai fait la noce hier.» J'accuserai la température ou mes vices. On ne saura pas que c'est la misère--si quelqu'un le devine, après tout, il n'y aura pas à en rougir: je serai tombé sans appeler au secours.
En été, le grand soleil m'accable. Il m'accable, il me tue! J'ai des sueurs de faiblesse et des évanouissements de pensée dans mon cerveau las!
L'hiver, je suis mieux. Je cours. Cependant le gris du temps, le sec des pierres, le vent méchant, le verglas traître, l'isolement dans la rue attristée et presque vide!... Ah! cela m'emplit de mélancolie quand je sors, et je trouve la vie bien affreuse.
Où aller, le soir?
Heureusement, à six heures, l'autre bibliothèque Sainte-Geneviève est ouverte.
Il faut arriver en avance pour être sûr d'une place. Les calorifères sont allumés; on fait cercle autour, les mains sur la faïence. J'ai voulu causer avec mes voisins de poêle! Pauvres sires!
Alors que je saignais de leurs douleurs plus que des miennes-- car j'avais au moins mordu dans un morceau de pain avant d'entrer --alors que j'espérais entendre sortir de leurs bouches qui bâillaient la faim un cri de colère ou un gémissement de douleur; ils me contaient des balivernes, me parlaient de l'idéal, du bon Dieu...
Des Prud'hommes, ces déguenillés en cheveux blancs! Des Prud'hommes qui venaient là pour lire les _bons livres_; gamins de soixante ans, qui puaient encore l'école à deux pas de la tombe; égoïstes pouilleux qui, étant lâches, ne pensaient pas à ceux qui ne l'étaient point, et se prélassaient dans leur misère, attendant la mort avec l'espérance d'une vie future. Si l'on s'était battu au Panthéon, ils auraient été du côté de ceux qui les affamaient, contre ceux qui voulaient tuer la famine!
Pas une tête de révolté dans le tas! Pas un front de penseur, pas un geste contre la routine, pas un coup de gueule contre la tradition!
Je vais en bas quelquefois, dans une salle qui a des odeurs de sacristie.
La fraîcheur, le silence!... C'est là que sont les livres illustrés. J'y lis _l'Artiste, _et l'histoire de l'impasse du Doyenné, où Gautier, Houssaye et Gérard de Nerval avaient leur cénacle.
J'ai d'abord parcouru ces récits avec une curiosité pleine d'envie, puis avec le frisson du doute.
Ils crient que le printemps de leur jeunesse fut tout ensoleillé. --Mais par quel soleil? J'ai appris d'un garçon qui a connu le secrétaire de l'un d'eux, j'ai appris une nouvelle qui m'a fait trembler.
Ce Gautier, ce Gérard de Nerval, ils en sont à la chasse au pain! Gautier le récolte dans les salons de Mathilde, Gérard court après des croûtes dans les balayures. On me dit qu'il a parlé de se tuer un soir qu'il n'avait pas de logis.
Ils mentent donc, quand ils chantent les joies de la vie de hasard, et des nuits à la belle étoile! Littérateurs, professeurs, poètes comiques, poètes tragiques, tous mentent!
Ah! je suis empoigné et envahi par le dégoût!
J'ai longtemps réfléchi, écrit--pour la joie austère d'écrire et de réfléchir. J'ai tiré ma charrette courageusement; je n'ai pas pensé, comme bien des jeunes, à franchir le chemin au galop... je me suis défié de mon inexpérience et de mon orgueil; je me suis dit: «À tel âge, tu devras avoir fait ton trou» et mon trou n'est pas fait.
Voilà longtemps, bien longtemps, que j'ai jeté le manche après la cognée!
C'est fini: je me mangeais le coeur, je me rongeais le foie dans la solitude de ma chambre, en face de mes productions, qui sortaient muettes de mon cerveau et que je n'entendais ni vivre, ni crever.
Une mère finirait par cracher sur son fruit et sur elle, si tous ses enfants étaient mort-nés!
Je suis trop mal vêtu pour passer l'eau.--J'y trouverais des arrivés qui auraient pitié de ma misère ou qui me régaleraient.-- Je ne me laisse pas régaler, ne pouvant rendre les régalades.
Et je rôde dans deux ou trois rues du quartier Latin, toujours les mêmes, cherchant l'ombre!
Ah! j'aurais besoin d'air, d'air clair et d'un peu de vin pur!
Si je trouvais de quoi m'habiller et payer mon voyage, je partirais au pays, chez l'oncle le curé, au sommet de Chaudeyrolles.
Il y a là du vin et le grand vent! Je verrais ma mère en passant.
Je verrais aussi ces cousines, qui logèrent dans le cadre rouillé de mon enfance le pastel d'or d'un jour d'été.
Quand je retournai là-bas pour le projet de mariage avec cette mépriseuse de pauvres, je comptais me gorger des odeurs du pays, boire--à m'en soûler--aux sources perdues dans l'herbe, je comptais mâcher des feuilles, embrasser des chênes, donner ma peau à cuire au soleil!
Je partis sans avoir touché la main de Marguerite, la belle cousine, sans avoir cassé une motte de terre avec le museau de mes bottines de Paris!
Et depuis j'ai vécu, dans les bibliothèques, les garnis, les coins sales!
Je n'ai jamais pu sortir de ma bourse un jour de bonheur à travers les champs, avec ma jeunesse chantant dans ma tête ou la jeunesse d'une autre sautant à mon bras! moi qui ai tant de parfums dans mes souvenirs, et qui entends rouler tant de sang dans mes veines!
J'ai besoin de rafraîchir ma vie.
Il me faudrait trois cents francs pour aller au Puy!
«Je vous les avance, m'a dit un garçon, si vous me promettez, au retour, de passer ma version de bachot pour moi.»
Mais c'est un faux! Si je suis pris, c'est la prison.
«Dites-vous oui, dites-vous non?
--Je ne dis pas non... je vous demande jusqu'à demain.»
J'allais céder, bien sûr, céder pour le grand air et le vin pur, pour le baiser sur le front de la mère, pour les cousines à embrasser à pleines lèvres! J'aurais joué contre trois ans de centrale, quinze jours de bonheur, de vagabondage dans les vergers et dans les bois!
La mort est arrivée, qui m'a barré le chemin de Clairvaux.
33 Je me rends
Une lettre à mon adresse m'attendait dans mon garni.
Elle est du vieux professeur qui m'avait annoncé la séparation entre mon père et ma mère.
J'apprends aujourd'hui que la séparation est éternelle!
Mon père est mort,--mort du coeur.
Il est mort dans les bras d'une étrangère, celle qu'il avait emmenée avec lui. Elle est restée, me dit la lettre, jusqu'au dernier moment à ses côtés; mais, dès qu'on a pu redouter un malheur, prise de remords ou ayant peur du cadavre, elle a fait prévenir du danger celle dont elle avait, par amour, volé la place. Ma mère a pu arriver à temps pour ensevelir celui que depuis longtemps elle pleurait vivant.
Il faut que je parte moi-même, sur-le-champ, dans une heure, si je veux arriver avant qu'on l'enterre.
Au chemin de fer, en débarquant, j'ai croisé une femme qui, sans être en deuil, avait un crêpe noir. On la montrait du doigt. J'ai deviné qui elle était!
C'est moi qui me prends à la plaindre quand les autres l'accusent. --L'accuser? Et pourquoi? Après tout, mon père lui doit, peut-être, des heures de bonheur--elle l'avait compris. Mais sa vie, à elle, est perdue!
La cloche sonne... le train part.
Où va-t-elle?...
Me voici dans la maison en deuil, sur une chaise, près du lit où repose le cadavre.
Ma mère est dans la chambre voisine, blanche comme de la cire.
.....................
J'ai fermé la porte, j'ai voulu être seul.
Je tiens à n'avoir d'autre témoin de mon rêve ou de mes larmes que celui qui est là sous ce drap blanc.
C'est la première fois que nous sommes à côté l'un de l'autre, tranquilles, ou dans un silence sans colère. Nous avons été longtemps deux ennemis. On se raccommoda, mais la réconciliation prit une soirée: la lutte avait duré dix ans,--cela, parce que nous avions lâché la terre, la belle terre de labour sur laquelle nous étions nés!
Par le calme de cette nuit, à travers la croisée restée entrouverte, j'aperçois là-bas de vieux arbres, je vois une meule de foin; la lune étend de l'argent sur les prés. Ah! j'étais fait pour grandir et pousser au milieu de ce foin, de ces arbres! J'aurais été un beau paysan! Nous nous serions bien aimés tous les trois: le père, la mère et le garçon!
C'est bien du sang de village qui courait sous ma peau, gourmande de grand air et d'odeur de nature. C'est eux pourtant qui voulurent faire de moi un monsieur et un prisonnier.
Eh bien! je me rappelle que je voulus me tuer à douze ans, parce que le collège était trop triste et trop méchant pour moi. Oui, mon père, vous qui êtes là avec votre front pâle et glacé comme du marbre, sachez que, comme écolier, j'ai souffert jusqu'à vouloir être la statue froide et dure que vous êtes aujourd'hui!
Vous ne vous doutiez pas de mon supplice!
Vous pensiez que c'étaient grimaces d'enfant, et vous me forciez à subir la brutalité des maîtres, à rester dans ce bagne--par amour pour moi, pour mon bien, puisque vous pensiez que votre fils sortirait de là un savant et un homme. Je ne suis devenu savant que dans la douleur, et, si je suis un homme, c'est parce que dès l'enfance je me suis révolté--même contre vous.
Nous n'avons pas eu le temps de nous revoir pour nous serrer la main et nous embrasser.
Avez-vous au moins pensé à moi, au moment où vous avez senti partir la vie? Avez-vous cherché mon image dans l'espace?
On me dit que vous avez demandé dans votre délire de quel côté était Paris, et que vous avez voulu qu'on posât de ce côté votre tête qui est retombée et me regarde...
Il y a de la vertu et de la douleur plein ce visage!
Sous ces yeux clos à jamais, dans ce creux du larmier où il n'y aura plus de pleurs, que de douleurs cachées! Je sens le coup de pouce des bourreaux en toge qui humiliaient et menaçaient. Pauvre universitaire! Un proviseur ou un principal tenait dans sa main de cuistre le pain, presque l'honneur de la famille.
Je comprends qu'il ait eu des colères, qui retombèrent sur moi... Je me plains d'avoir souffert! Non, c'est lui qui a été la victime et l'hostie!
Cet homme, qui est là étendu, a juste quarante-huit ans! Il n'a pas reçu une balle dans le crâne, il n'a pas été écrasé par un camion. À quarante-huit ans, il s'éteint, non point à vrai dire abattu par la mort, mais usé par la vie. Il meurt d'avoir eu le coeur écrasé entre les pages des livres de classe; il meurt d'avoir cru à ces bêtises de l'autre monde.
S'il fût resté un homme libre, il serait encore debout au soleil, il aurait l'air de mon grand frère! Comme nous serions camarades tous les deux!
On frappe; un homme entre et me parle bas.
«Faites sortir votre mère, nous apportons le cercueil.»
J'ai confié la pauvre femme à une vieille voisine qui a trouvé un prétexte pour l'emmener.
«Je vais te rejoindre», ai-je dit--et je suis resté à attendre les vestes noires qui se sont mises nonchalamment à la besogne.
C'est donc fini! Il va être cloué là-dedans! Cette planche est la porte de l'éternelle prison.
Adieu, mon père! Et avant de nous quitter, je vous demande encore une fois pardon!
.....................
L'horloge sonne dix heures! Comme le temps a passé vite dans ce tête-à-tête solennel!
Je n'ai pas vu partir la nuit et venir le soleil. Je ne regardais que dans mon coeur. Je n'entendais ni ne voyais l'heure présente, perdu que j'étais dans la contemplation du passé et l'idée de l'avenir. Il me semblait que le mort aussi réfléchissait, et me tenait compagnie pour cette austère rêverie.
Ah! il m'est venu comme de la rage et non de la douleur dans l'âme! Il me semble qu'on emporte un assassiné!
Moi, j'aurais peur d'être enterré ainsi! Je veux avoir lutté, avoir mérité mes blessures, avoir défié le péril, et il faudra que les croque-morts se lavent les mains après l'opération, parce que je saignerai de toutes parts... Si la vie des résignés ne dure pas plus que celle des rebelles, autant être un rebelle au nom d'une idée et d'un drapeau!
--_Messieurs, quand il vous fera plaisir._
Minuit.
Mon père est enterré au milieu des herbes... Les oiseaux lui ont fait fête quand il est venu; c'était plein de fleurs près de la fosse... Le vent qui était doux séchait les larmes sur mes paupières, et me portait des odeurs de printemps... Un peuplier est non loin de la tombe, comme il y en avait un devant la masure où il est né.
J'aurais voulu rester là pour rêver, mais il a fallu ramener ma mère. Je lui ai demandé encore, comme une douloureuse faveur, de me laisser seul en face de moi-même dans la chambre vide.
Le lit garde pour tout souvenir du cadavre disparu un pli dans le grand drap et un creux dans l'oreiller.
Dans ce creux, j'ai enfoncé ma tête brûlante, comme dans un moule pour ma pensée...
Où en suis-je?
Où j'en suis?
Voici--Comme mon père n'est pas mort assez vieux, comme ils l'ont tué trop jeune, ma mère n'aura qu'un secours, pas de pension: quatre cents francs par an qui peuvent même lui manquer un jour; mais, en ajoutant ce qui constituait ma rente de quarante francs par mois, et avec une quinzaine de mille francs cachés, paraît-il, dans un coin, elle aura des habits, un toit et du pain.
Pour moi, je n'ai plus rien!
Avec quarante francs, je parvenais tout juste à ne pas mourir.
J'ai essayé de tout pourtant!
Ah! je n'ai rien à me reprocher!
Sanglier acculé dans la boue, j'ai fouillé de mon groin toutes les places, j'ai cassé mes défenses contre toutes les pierres!
J'ai dit BA BE BI BO BU, chez celui-ci, j'ai mangé du raisiné chez celui-là. J'ai mouché des enfants, rentré des chemises: _À moi le pompon!_
J'ai passé chez Bonardel et chez Maillart.
J'ai été satiriste, chansonnier et chaussonnier. J'ai tout fait de ce qu'on peut faire quand on n'a pas d'état--et que l'on est républicain!
J'ai fait plus encore!
Je trouve une joie amère à m'en souvenir et à pétrir cette pâte de douleur bête, en ce moment de récapitulation douloureuse.
J'avais connu dans un coin de crémerie un employé de la maison de déménagements Bailly. On avait mangé l'un près de l'autre; lui, des plats de huit sous; moi, des demi-portions.
Un jour, je suis allé le trouver.
«Puis-je gagner trois francs comme aide déménageur dans votre boîte?
--Vous?»
Le brave homme était tout honteux pour moi, et ne voulait pas croire que je mettrais mes épaules sous les fardeaux.
«Je les mettrai, et je soulèverai encore assez lourd, je crois.»
Et j'ai été déménageur! On m'avait prêté une blouse, une casquette, et envoyé à la Villette.
J'ai failli dix fois m'estropier--ce qui n'est rien; mais j'ai failli estropier les meubles.
«Espérons que ça ira mieux demain», m'a dit mon homme en me payant le soir.
Le lendemain, j'arrivai brisé; sous ma chemise, mon épaule était bleue, mais je voyais quelques sous au bout des meurtrissures.
Il était dit que j'aurais encore dans ce métier les mains coupées, et coupées avec un couteau bien sale!
On a cru un instant qu'un bijou avait été volé dans une des maisons où nous avons travaillé, et c'est moi, le portefaix à la main sans calus, qu'on a soupçonné et qu'on allait fouiller!
Le bijou se retrouva, par bonheur.
Mais je partis épouvanté.
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Ce n'est pas vrai: un bachelier ne peut pas faire n'importe quoi, pour manger! Ce n'est pas vrai!
Si quelqu'un vient me dire cela face à face, je lui dirai: TU MENS! et je le souffletterai de mes souvenirs! Ou plutôt je le giflerai pour tout de bon, parce que si un échappé de collège entend cette gifle, il sera peut-être sauvé de l'illusion qui fait croire qu'avec du courage on gagne sa vie. Pas même comme_ goujat!_
J'ai voulu en faire l'épreuve. Je suis allé à la Grève, un matin, pour voir s'il était possible à un lettré, qui aurait un coeur de héros, de descendre des hauteurs de sa chambre, d'aller parmi les maçons et de demander de l'ouvrage.
Allons donc! On m'a pris pour un escroc qui voulait se cacher sous du plâtre.
On ne trouve pas à vivre en vendant son corps, pour un mois, une journée ou une heure, en offrant sa fatigue, en tendant ses reins, en disant: «Payez au moins mon geste d'animal, ma sueur de sang!»
Je veux l'écrire en grosses lettres et le crier tout haut.
Pauvre diable, qu'on nomme bachelier, entends-tu bien? si tes parents n'ont pas travaillé ou volé assez pour pouvoir te nourrir jusqu'à trente ans comme un cochon à l'engrais, si tu n'as pas pour vingt ans de son dans l'auge, tu es destiné à une vie de misère et de honte!
Tu peux au moins, le long du ruisseau, sur le chemin de ton supplice, parler à ceux qu'on veut y traîner après toi!
Montre ta tête ravagée, avance ta poitrine creuse, exhibe ton coeur pourri ou saignant devant les enfants qui passent!
Fais-leur peur comme le Dante, quand il revenait de l'enfer!
Crie-leur de se défendre et de se cramponner des ongles et des dents et d'appeler au secours, quand le père imbécile voudra les prendre pour les mener là où l'on fait ses _humanités_.
Je n'étais vraiment pas mal taillé, moi.
Peux-tu me dire ce que je vais devenir demain?
Ce sera pour moi comme pour les autres l'hôpital, la Morgue, Charenton--je suis moins lâche que quelques-uns et je suis bien capable d'aller au bagne.
Un soir de douleur et de colère, je suis homme à arrêter dans la rue un soldat ou un mouchard que je ferai saigner, pour pouvoir cracher mon mépris au nez de la société en pleine Cour d'assises.
.....................
«Jacques.»
C'est ma mère qui m'appelle.
Elle me fait asseoir à ses côtés.
«Écoute: le proviseur s'est approché de moi au cimetière, pendant que tu regardais les arbres et que tu arrachais la tête à des fleurs... tu ne te rappelles pas?... tu avais l'air d'un fou!»
Je me rappelle. Pendant que la terre tombait sur le cercueil, je songeais à la vie des champs, lâchée pour le bagne universitaire!
Ma mère m'a dit ce qu'elle voulait me dire.
J'ai poussé un cri et j'ai eu un geste qui l'a atteinte et même meurtrie.
Elle a éclaté en sanglots. Je me suis jeté à ses genoux. J'ai attiré sa tête à moi, et j'ai bu les larmes rouges sur ses joues blanches.
Elle a voulu être la coupable.
«C'est ma faute, mon enfant, c'est ma faute...
«Mais, vois-tu, tu m'as écrit quelquefois de Paris des lettres qui me faisaient tant de mal! quand tu demandais que ton père t'ouvrît un crédit chez le boulanger ou qu'il t'avançât quelques sous pour que tu fusses sûr d'avoir un endroit où coucher... Le proviseur disait que tu resterais juste le temps de passer ta licence, puis que tu ferais ton doctorat, qu'alors tu serais libre--et j'aurais été sûre que tu ne serais plus malheureux...»
Je l'ai laissée parler.
Il était tard quand je l'ai reconduite dans sa chambre, où j'ai vu la lampe brûler longtemps devant des lettres jaunies qu'elle relisait.
Moi, je me suis accoudé à la fenêtre, et j'ai réfléchi, la tête tournée du côté du cimetière.
2 heures du matin.
Ma résolution est prise: JE ME RENDS.
Je finirais mal.
Je me rappelle un des soirs qui ont suivi mes vaines tentatives de travail chez les bourgeois. Un de mes voisins de garni, un ancien officier dégommé, avait oublié chez moi un pistolet chargé. Le canon luisait sous la cassure d'un rayon de lune, mes yeux ne pouvaient s'en détacher. Je vis le fantôme du suicide! et je dus prendre ma vie à deux mains: sauter sur l'arme, l'empoigner en tournant la tête, faire un bond chez le voisin!
«Ouvrez! ouvrez!»
Il entrebâilla la porte et je jetai le pistolet sur le tapis de la chambre...
«Cachez cela, je me tuerais...»
Je veux vivre.--Comme l'a dit ce cuistre, avec des _grades_, j'y arriverai: bachelier, on crève--docteur, on peut avoir son écuelle chez les marchands de soupe.
Je vais mentir à tous mes serments d'insoumis! N'importe! il me faut l'outil qui fait le pain...