Chapter 22
Et moi donc! Je ne l'ai pas crié sur les toits. Ce n'est pas une vocation irrésistible comme chez Legrand! et je n'avais pas besoin de l'afficher. Mais je me suis essayé dans ce genre à la sourdine!
«Pourquoi ne faites-vous pas du théâtre?» m'a demandé un marchand de vin qui me voit écrire quelquefois sur des bouts de papier en me tenant le front et à qui j'ai confié que j'étais dans les lettres et que je voudrais arriver à la gloire.
Il a un neveu figurant qui fait les seigneurs à la Porte Saint-Martin et les invités à l'Odéon. Il pourrait même m'être utile si j'avais quelque chose de fait--il a remis du papier--il est tapissier de son état--chez M. Ferdinand Dugué. Celui qui a fait _La misère_. À l'union du croûton et de la pomme de terre!...
Je ferai du théâtre. Quel genre? est-il besoin de le dire?
Je suis romantique, je ne veux pas de l'antiquité. Je suis pour les moines, les seigneurs, les fous du roi, les bourreaux masqués.
Le temps des vieilleries est passé; il nous faut du fiévreux et du vivant.--«Palsembleu, messeigneurs! Quand sonnera la dixième heure au beffroi de Sainte-Gudule... Triboulet, Saltabadil!»
J'ai essayé et je me suis donné un mal pour la couleur locale!
C'est une jeune fille qui ouvrait mon drame, en allant chercher de l'eau à la fontaine sur la place du marché, et un jeune homme en veste marron avec des bandages de cuir, comme s'il avait eu des hernies, disait, caché derrière le pilier de la halle au drap qui faisait le coin de la place:
«Jehanne, Jehanne... ô gente et frisque pucelette... de par sainte Gudule, tu seras ma femme, ou le seigneur!...»
C'était bien. Je relisais avec plaisir ce début chaste et bien Moyen Âge. Mais que d'efforts pour continuer à rester dans le seizième siècle! En vain je m'étais habituer à appeler ma main ma dextre et mon caleçon mon cuissart. Je voulais jouer de la rapière aussi et je dégainais dans la rue. Six manants contre un gentilhomme c'est cinq de trop et je faisais aller ma canne, ce qui m'a attiré des disputes. Je me mettais la tête dans les épaules, je tâchais de me faire une bosse, je cachais la longueur de mes bras, je rentrais mes poignets dans mes manches pour me faire croire que j'étais vraiment contrefait comme Triboulet et Quasimodo. J'étais bien prosaïque malheureusement! pas une infirmité. J'étais droit, droit comme un personnage du vieux répertoire--au lieu d'être tordu comme un du nouveau. J'essayais de me rattraper en criant: «Enfer et damnation!». Je disais «oh! oh!» et je marchais en écumant, m'arrêtant pour parler au trou du poêle dans le mur comme si ç'avait été les portraits de mes aieulx --Je mettais des _l_ et des _z_ partout, aieulx. C'était si fatiguant! et pour dire l'heure, quand on me demandait l'heure, je ne répondais pas il est midi cinq. Comme dans Hugo:
_Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, _ _Midi vient de sonner à l'horloge de bronze._
Jamais je ne donne les minutes. Je ne peux pas donner les minutes. Le soir, je parle comme les veilleurs de nuit. Il est onze heures! Habitants de Paris, dormez!... J'ai passé comme cela quelques semaines à faire le veilleur, et le manant, et escholier. Mais à la fin, je n'en pouvais plus. Je marchais en cagneux pour tout de bon, les jambes en lit de sangle, et je demandais où était ma fille. On me croyait père dans la maison. J'appelais: Esmeralda! la concierge montait. Je faisais mal le gentilhomme et je me redressais trop, je me donnais des coups de tête contre le mur. Je retournais aux monstres. Était-ce penchant de ma nature, l'affinité de tempérament, ou parce qu'on se cognait moins en faisant le fou du roi et le sonneur de cloches, mais je préférais faire le monstre que le gentilhomme.
Ma pièce, si je l'avais finie, aurait été de l'école des tordus d'Hugo. Je m'arrêtai, contusionné, à la scène où un homme à cheval demande si l'on a vu passer trois gentilshommes dont un avait une plume blanche à son chapeau ou un noeud vert à son épaule.--Un noeud vert, mais c'est lui!--C'était trop petit chez moi pour faire des pièces Moyen Âge--et tout mansardé. Il aurait fallu les faire assis, et cela était malhonnête, il me semblait! Peindre le Moyen Âge assis! «À cheval, à cheval, messieurs! Ah! que ce palefroi va lentement... Arriverai-je à temps, dis-le-moi, sainte Gudule, ma patronne!»
J'avais adopté sainte Gudule et j'en usais!
J'abandonne donc le Moyen Âge, je ne puis toucher à ce grand cadre --enfermer cette épopée, faire tenir ces hommes d'armes, la porte du château, le cachot, le souterrain, l'échafaud et le bourreau masqué dans un cabinet de dix francs! Il me faudrait, oh! sainte Gudule! au moins pouvoir aller sur le carré et on ne veut pas! Je fais trop de bruit. J'ai besoin d'y aller une fois pour imiter la scène où les vilains se soulèvent et ça a fait un bruit du diable!
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Dubois est un enfant de Paris, il allait au théâtre à dix ans. Étant apprenti, il trouvait le temps d'être figurant dans les grandes féeries; il a été _flot_ comme bien d'autres. Ouvrier, il connaissait les chefs de claque et entrait pour rien dans les théâtres du boulevard--si bien que quand il a rencontré le poète, quand il l'a entendu causer littérature avec ses amis, il a vu que lui Dubois le tanneur savait comme eux, mieux qu'eux les grandes tirades, toutes les scènes capitales; il pouvait même faire les gestes--ce que les autres ne pouvaient pas ou faisaient mal! Il s'est dit lui aussi: J'ai _quelque chose là_. Et Dubois a lâché le tan et Dubois ne voudrait plus être tanneur pour tout l'or du monde. Il se croit homme de lettres. Il laisse les autres écrire _Poèmes anciens, Symboles et réalités_ ou encore _Rafaello_. Dubois a écrit _Pierre l'arquebusier_. Il l'a lu, il a dû lire _Pierre l'arquebusier_ à Legrand; à moi il ne m'en a jamais tracé que la carcasse--et encore pour n'avoir pas l'air de me faire une impolitesse, mais au fond Dubois a un profond mépris pour mes intentions littéraires.
Il a entendu mes doléances à propos du Moyen Âge, il m'a vu me gratter mes bosses avec colère! Alors pour quelques coups, parce que ma pièce est trop petite, j'abandonne toute une époque? Par quoi remplacerai-je le Moyen Âge? Ai-je quelque idée nouvelle? Voyons, il y a assez longtemps que je critique _sans dire ce que je mettrai à la place_. Quelles sont mes idées! Expliquer voir,-- et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil, c'est déjà assez embêtant)--vos opinions en fait de théâtre! Allons, je vous écoute!
Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout des pincettes pour m'indiquer qu'il va être tout oreilles. Là, le feu est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant!
«Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre? Quel est celui que vous préférez?
--Celui où l'on est bien assis, où ça sent l'orange et où la pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n'est pas une théorie, ni une idée.»
Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d'avoir laissé tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur la cheminée--je répète la question pour retrouver de l'aplomb: «Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le théâtre et quel est celui que je préfère?
--Oui, c'est ça que Dubois te demande», me dit Legrand d'un air qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il voudrait me voir collé.
Je n'ai encore rien trouvé, ma langue s'empâte. Je remets en place trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes des mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je tape sur le feu comme si j'avais aperçu tout d'un coup un vice dans sa construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil de ses feux. Il a même un secret à lui pour une _pâte_, un mouillé de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croûte et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge.--Ah! je suis collé. Legrand peut se frotter les mains!
Le dernier mot de Dubois est écrasant.
«Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait tanneur et non pas un homme de lettres.»
Soirée terrible! et qui m'a réduit à un rôle inférieur dans la maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est moi qui vais de moi-même tirer de l'eau quand il en faut pour la pâte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.
La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j'ai beaucoup réfléchi dans mon lit à ce que j'aurais pu dire, à ce qu'il y avait à répondre.
Quelquefois, quand je sors d'une conversation où j'ai été stupide, je trouve ce qu'il aurait fallu répondre au moment. Je n'aurais qu'à rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing de n'avoir pas trouvé au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas découvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la croûte et en remuant las bibelots sur la cheminée.
En fait de théâtre, j'aime les pièces qui m'amusent et je ne suis pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voilà mes idées, pas davantage.
Dubois n'est pas une méchante nature. Ce n'est pas un homme à faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de ces gens qui abusent d'une supériorité facile pour écraser ceux qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m'avoir vu roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d'injures! Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas maltraité. Même ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils sentent bien que si je n'ai pas de théories sur le théâtre, ce n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me réduire au rôle de domestique. Je m'apercevrais plutôt qu'ils mettent une certaine insistance à faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas faire auparavant, ils apportent de la délicatesse. Ils se sont très bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le théâtre lui appartient, c'est fini depuis ma déroute. Legrand l'écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées du boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue... Mais Mélingue est bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick seulement), Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour l'auteur de _Pierre l'arquebusier_, représente mieux que tout le drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans!
Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par là. «Comme il portait la botte molle!»
Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me mettre en scène--non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.
Dubois varie quelquefois la formule! «Comme il était dans l'entonnoir!»--l'entonnoir des bottes!
La pièce du Moyen Âge?--je vais le dire comme je le pense!-- Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pièce Moyen Âge! Je n'ai pas pu expliquer l'autre jour,--je ne pourrais pas encore m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir, Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes, des gens qui ont des fraises blanches--je préfère les rouges avec du sucre et du vin--qui ont des bouillons aux manches--je les aime mieux dans un bol--qui portent l'épée en verrouil.-- Ça m'ennuierait à crever de porter une épée en verrouil,--qui ont des grands manteaux jaunes--j'ai eu un paletot de cette couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les réverbères, ils enlèvent des femmes! Ils font mordre la poussière! Si on pouvait encore faire mordre la poussière, enlever les femmes! C'est la poussière qu'on enlève maintenant, c'est tout changé! Nous avons bien dégénéré! Mais c'est comme ça!
Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces étoffes de couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres, bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands seigneurs.--Plus de crevés! Je ne vois de crevés nulle part. Il est vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames maintenant qui s'habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Variétés un petit monsieur qui avait un noeud rose--mais il était très mal vu-- on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un lettré qui était là a dit: C'est un mignon d'Henri III.
Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de couleur autour--les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les joueurs de biniou.
Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal avec la nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas fou de l'abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme couleur.
Legrand me regarde avec stupeur.
Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien qu'au Moyen Âge!--Ça m'a fait assez de cogner quand je voulait être Triboulet, César de Bazan! quand je cherchais une place de domestique comme Ruy Blas!--sans avoir aucun certificat!
Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c'est-à-dire avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre temps... ce qui se passe dans le salon... la rue. C'est commode, la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde, pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de vêtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi--et un pantalon de rechange.
J'ai songé à mettre en scène les angoisses d'une jeune fille qui va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses... Je n'ai pas pu les surprendre du moins... Elle a simplement dit: «Avec le rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre côté, ce vitrage sera bien commode.»
Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait: «Pourvu qu'on mette longtemps à tapisser!» Dois-je placer l'homme qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle et des rouleaux de papier à fleurs?... Je ne me rappelle que cela. C'est tout ce qui me revient à l'esprit de ce moment suprême. Suis-je né pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu'on peint? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie du théâtre?...
Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au théâtre que ma mère, mon père et moi... Moi, avec des pantalons fendus--ou avec mon habit de collégien trop grand,--moi qu'on fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accepté au théâtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter--la censure le permettra-t-elle?...
Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a-- combien y en a-t-il?... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.
L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.
Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui. Je ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait l'orgueil. Il m'a même dit son titre, et montré son affiche.
_MOI_ _JOUÉ PAR L'AUTEUR_
Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma façon. Le héros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait pas son derrière au lever de rideau. Le héros c'était lui, lui encore, mais avec de petites moustaches.
Il était assis sur une chaise, ayant l'air de réfléchir profondément; il se levait enfin et s'avançant à pas lents sur le devant de la scène, il s'écriait sur le ton de la plus parfaite conviction:
«Quelle canaille que mon père!»
Il disait canaille, et non pas bandit, criminel. Canaille était voulu. Canaille... Il est temps d'appeler un chat un chat et Rollet un fripon. Quelle canaille que mon père!
C'était dit non sans tristesse; l'acteur devait avoir l'air de le regretter. Il avait à indiquer qu'il en était convaincu, malheureusement. Son père était comme ça, voilà tout! Il aurait voulu pouvoir dire: Quelle bonne pâte d'homme que mon père! Ce n'était pas exact, il croyait, tout compte fait, après avoir pesé le pour et le contre, que son père était décidément une affreuse canaille.
Matoussaint avait été adoré de son père et l'adorait. Matoussaint était un excellent garçon et un excellent fils, mais il croyait qu'on pouvait écrire des pièces vécues par les autres...
Aussi déclarait-il qu'il commencerait carrément sa pièce par cette déclaration du fils, lequel devait du reste inspirer confiance aux spectateurs--il fallait l'orner dès le début d'une grande dose de bon sens et lui prêter des vertus sérieuses. Mais Matoussaint s'était décidé à la fin pour _Moi_ joué par l'auteur--il avait retenu _l'Orgueil_.
La gourmandise: mais ce serait très ennuyeux de voir un homme qui passerait sa soirée à manger des confitures--si je voulais faire vrai.
La paresse--si les pièces doivent être vécues, il ne doit pas y avoir de pièce sur la paresse--on est trop fainéant pour en faire.
L'envie? Je ne sais pas ce que c'est. J'ai eu envie de boulette de mou de veau, j'ai eu envie encore d'avoir des fleurs dans ma chambre et pas des punaises dans mon lit... J'ai eu envie de n'être pas bête comme celui-ci, capon comme celui-là! Je meurs d'envie de me coucher quand j'ai sommeil, de dîner quand vient cinq heures. Je ne crois pas qu'on puisse faire une pièce très corsée avec ça!
La colère!--Je veux faire cinq actes. Une personne ne peut pas être en colère pendant cinq actes--taper du pied, s'arracher les cheveux et grincer des dents! Ça me fatiguerait trop!
L'avarice! Molière a écrit _L'Avare_! M. Michel Perrin aussi. J'ai vu Bouffé là-dedans! D'ailleurs, je ne suis pas avare. Où trouver mon type?...
Je voudrais être vieux.
Place aux jeunes! Ils mettent ça dans tous leurs articles. C'est dans tous les petits journaux qui pendent sous l'Odéon, et tous ceux qui ont de longs cheveux le disent--quelques-uns qui n'en ont pas le disent aussi. Il paraît que _Dennery_ encombre toutes les voies! Si Dennery était mort, la littérature dramatique changerait de face. Dennery est là et le grand art s'étiole, et les talents verts languissent, pourrissent, moisissent et finissent par retourner dans leur pays, par entrer dans un bureau! Ils prennent une petite place de dix-huit cents francs dans un bureau, ils auraient pu la prendre grande au soleil du théâtre!
Il n'y a pas de soleil au théâtre, c'est des quinquets.
Place aux jeunes! mais moi, je suis jeune et ça ne me réussit pas!...
31 Le duel
Des pièces?--Allons donc!
Nous nous étions dit, Legrand et moi, que nous en ferions une ensemble.
Au bout de huit jours, d'un commun accord, on a tout lâché.
Nous ne vivons que sur ce que nous avons lu, chacun de notre côté; or nos deux éducations jurent et ont envie de se battre. On m'a peu parlé de Bon Dieu à moi.--Lui, il a été élevé par une mère catholique et il a de l'eau bénite dans le sang.
Il a trouvé un mot pour caractériser les tendances de ce qu'il appelle nos âmes:
«Je crois à _Celui d'en haut_, tu crois à _ceux d'en bas_.»
C'est vrai, et nos deux croyances s'abordent et se menacent à tout instant.
C'est devenu terrible! Dans cette chambre à deux lits éclatent de véritables tempêtes.
C'est trop petit pour nous trois, Legrand, Vingtras et la Misère. --La gueuse! Elle nous fait nous heurter et nous blesser à chaque minute, devant les grabats, les chenets, la table boiteuse.
Nous en sommes arrivés presque à la haine. Elle n'est pas encore sur les lèvres, elle est déjà dans les yeux.--Nous nous insultons du regard pour une porte ouverte, une fenêtre fermée, une chandelle trop tard éteinte: essayant en vain de nous cacher l'un à l'autre ou de nous cacher à nous-mêmes le dégoût et la fureur que nous avons de cette promiscuité.
C'est comme un mariage de bagne, entre forçats jaloux!
Il nous est défendu d'avoir une maîtresse, et nous sommes condamnés à la chasteté.
Si une femme entrait, l'autre devrait partir... Il fait froid dehors; puis cela viendrait peut-être juste au moment où l'on était bien en train: jamais l'inspiration n'avait été meilleure.-- Quel supplice!
Notre envie de travail même est dévorée par cette lutte sourde.
Il y a des moments où, bâtis comme nous sommes, nous nous tirerions dessus si nous avions un pistolet sous la main.
On a trouvé le pistolet!
Un homme est là roulant à terre dans une mare rouge. C'est moi qui ai fait le coup.
Un soir, Legrand m'a souffleté--pour je ne sais quoi! Je ne le lui ai jamais demandé; je ne le lui demanderai jamais!
C'est à propos d'une femme, peut-être.
Qu'importe le prétexte!
C'est la goutte de lait qui a fait déborder le vase: je devrais dire la larme amère qui est restée au bout de nos cils pendant nos années de tête-à-tête.
Si nous avons eu cette querelle, si demain nous la poursuivons les armes à la main, c'est que nous avons l'un contre l'autre toute l'amertume du bagne, où nous tirions la même chaîne.
Chacun était vertueux à sa façon et ambitieux à sa manière--et ces manières, et ces façons saignaient à chaque geste fait par nous dans l'ombre affreuse de notre vie!
--Il faut, dans une association, qu'il y ait une femelle et un mâle, m'a dit un des témoins, avec qui nous devisions de l'aventure. Il n'y avait pas de femelle. Si! il y en avait une: la Famine; et vous allez vous tuer par horreur d'elle, comme des mâles se tuent par amour d'une fauve.»
C'est vrai! et voilà pourquoi j'ai demandé des excuses pour la forme, et pourquoi Legrand n'en a pas fait. Notre appartement était trop petit pour nos deux volontés, l'une bretonne, l'autre auvergnate.... surtout parce qu'elles ne s'évaporaient point dans des scènes comme en font les faibles... Elles se sont tues ou à peu près, mais se sont tout de même menacées dans ce silence; aujourd'hui elles vont parler par la bouche des pistolets ou la langue pointue des épées.
Mais une piqûre ne serait point assez. L'épée ne suffit pas; elle ne ferait qu'égratigner le grand miroir sombre qui, sous le geste de Legrand, m'a semblé sortir de terre et se dresser devant moi-- pour que j'y voie se refléter l'image de notre jeunesse drapée de noir!
Il faut tirer là-dessus, tirer à balles, tirer jusqu'à ce que l'on entende du fracas.
«Vous direz aux témoins de M. Legrand, que nous nous battrons, s'il le veut, jusqu'à ce que l'un des deux tombe.
--Vous direz à M. Vingtras que j'accepte.»
Il est samedi, huit heures du soir. Nous avons le temps de tout régler pour demain.
Régler les conditions, oui! Mais trouver les armes, non. Nous n'avons pas le sou.
Il faut de l'argent pour louer des pistolets et aller se battre dans la campagne.
Ce ne sera que pour lundi. On pourra mettre au clou, lundi; mais on n'engage pas, le dimanche.
Collinet, notre condisciple de Nantes, l'étudiant en médecine qui doit assister en cette qualité à la rencontre, possède une chaîne et une montre d'or. On lui prêtera bien quatre-vingt francs là-dessus. Avec ce que j'ai, ce sera assez pour notre part.
Legrand a besoin aussi de vingt-quatre heures pour trouver ce qu'il lui faut.
À quelle heure ouvrent les clous?
«À neuf heures.
--Rendez-vous à dix au _Café des Variétés_, pour être près de Caron, l'armurier chez qui on louera les armes.
--Entendu.»