Le bachelier

Chapter 21

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Nous sommes bien les deux hommes en question. Pas de surprise!

Et maintenant, qu'est-ce que je veux? L'oeil de M. Bonardel, rue du Colysée, 28, demande à M. Vingtras, 13, rue Saint-Jacques, de quoi il s'agit.

Ce n'est pas sans doute pour faire rouler mon chapeau et lui lire des enveloppes que je suis venu.

Il faut s'expliquer.

«Monsieur, je suis jeune...»

J'ai dit cela très haut, comme si je faisais un aveu qui me coûtât; comme si d'autre part, j'en avais pris mon parti carrément.

«Je suis jeune...»

M. Bonardel a l'air de n'en être ni triste ni heureux. Ça ne lui fait rien à M. Bonardel!

Je laisse mon âge de côté et je reprends d'une traite: «Monsieur, j'ai compté, que sur la recommandation de M. Civanne, mon ancien professeur, vous voudriez bien vous intéresser à moi et m'aider à obtenir une situation, qu'il m'est difficile de trouver sans connaissance et sans appui.»

M. Bonardel me fait signe de m'arrêter--et d'une voix lente:

«Que savez-vous faire?»

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?

Il me demande cela sans me prévenir, à brûle-pourpoint!...

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?

Mais je ne suis pas préparé! je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir!

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE?

«Je suis bachelier.»

M. Bonardel répète sa question plus haut; il croit sans doute que je suis sourd.

«Que-sa-vez-vous-fai-re?»

Je tortille mon chapeau, je cherche...

M. Bonardel attend un moment, me donne deux minutes.

Les deux minutes passées, il étend la main vers un cordon de sonnette et le tire.

«Reconduisez monsieur.»

Il remet le nez dans ses papiers. J'emboîte le pas du domestique et je sors, la tête perdue.

CE-QUE-JE-SAIS-FAIRE????

J'ai encore cherché toute la nuit, je n'ai rien trouvé.

.....................

J'ai lié connaissance avec un fils d'usinier, brave garçon que je mets franchement au courant de ma situation d'argent, d'esprit et d'ambition; je lui fais part de mes déconvenues et de mes maladresses.

Il me répond en bon enfant:

«J'ai mon oncle qui est fabricant aussi, mais qui ne vous recevra pas comme M. Bonardel. Je lui parlerai de vous: allez le voir mardi, et bonne chance!»

Mardi est arrivé.

Je m'ouvre à l'homme, il m'écoute avec bienveillance.

Quand j'ai fini:

«Eh bien! je ne veux pas qu'il soit dit qu'un garçon de courage, qui demande à s'occuper, ne trouvera pas de travail chez moi. Vous entrerez à l'usine pour faire la correspondance. Vous savez tourner une lettre, comprendre ce qu'il y a dans les lettres des autres?»

Je réponds: «Oui.»

Je dois savoir faire une lettre, puisque j'ai été dix ans au collège.

«Vous viendrez après-demain.»

J'arrive au jour dit.

On me regarde beaucoup.

Les blouses bleues, les bourgerons, les tricots, les cottes, les chemises de couleur, les ouvriers et les hommes de peine toisent ma redingote noire avec un air de pitié.

Ma redingote est propre, cependant: elle est boutonnée; c'est pour cacher le gilet qui est fripé, mais il n'y a ni taches, ni trous, et mon col retombe bien blanc sur ma cravate de satin noir. Mes souliers brillent.

Vais-je briller aussi?

«Par ici, monsieur Vingtras...»

M. Maillart me conduit à travers une longue galerie encombrée de débris de fer rouillé, jusqu'à un cabinet vitré où il y a une chaise haute, un pupitre très haut aussi, du papier bleu, des plumes d'oie et le courrier du matin.

«Voilà votre bureau.»

Je fais une mine de satisfait; j'esquisse un sourire de reconnaissance.

«Maintenant, ajoute M. Maillart, vous allez dépouiller cette correspondance; je reviendrai dans une heure et vous me montrerez votre _classement_, vos _pointages_... J'ai dit à celui qui faisait la besogne avant vous, de n'arriver que vers midi, pour voir comment vous vous en tirerez par vous-même.»

Je frémis à l'idée de me trouver seul dans ce bureau vitré.

M. Maillart reprend en décachetant une lettre dans le tas et en me la montrant:

«Vous pourrez déjà faire une formule de circulaire à propos de cet _article_. Vous répondrez que la maison regrette beaucoup de ne pouvoir satisfaire à ces demandes... vous répondrez cela en termes qui ne fâchent pas les clients.»

Il sort.

Classer, pointer...?

Je place ensemble les lettres qui ont trait au même _article_; malheureusement, il est question d'un tas de choses, il y a beaucoup d'articles!

Je n'ai plus de place sur le pupitre, je suis forcé de me lever et d'en mettre sur ma chaise.

Je ne sais plus où écrire ma circulaire--celle qui doit être polie et ne pas fâcher le client.

Je commence:

_«Monsieur,_

_«C'est avec un profond regret que je me vois obligé _(TRISTE MINISTERIUM)...

J'efface «_triste ministerium_», et je reprends:

_«Avec un profond regret que je me vois obligé de vous dire que votre demande est de celles que je ne puis... _ALBO NOTARE CAPILLO, _marquer d'un caillou blanc.»_

Faut-il garder _albo notare capillo? _M. Maillart verrait que je ne mens pas, que j'ai vraiment reçu de l'éducation, que je n'ai pas oublié mes auteurs.

Non, c'est mauvais dans le commerce. Effaçons!

Un pâté!... Je l'éponge avec un doigt que j'essuie à mes cheveux.

Mais j'ai encore fait tomber de l'encre par ici! Je me sers de ma langue, cette fois.

Continuons:

_«De celles auxquelles je ne puis faire droit, qu'à des conditions, qu'il serait impossible que vous acceptassiez, et que, pour cette raison, il serait inutile que je vous proposasse.»_

Que de QUE!

J'ai chaud! J'écris debout, en tirant la langue, au milieu des lettres que j'ai peur de brouiller et que ma respiration soulève. Je m'arrange pour mettre mon nez dans ma poitrine, afin que les papiers ne s'envolent pas.

_Que je vous proposasse..._

Ah! comme je préférerais que ce fût en latin!--Si je faisais d'abord ma lettre en latin? Je pense bien mieux en latin. Je traduirai après.

C'était le moyen. Mais Maillart arrive!

Deux faits le frappent au premier abord, les lettres rangées en _réussite_, puis la couleur de ma langue, qui pend au coin de ma lèvre.

«Est-ce que vous êtes sujet à l'apoplexie? me dit-il.

--Non, monsieur.

--C'est que vous avez la langue toute bleue!... Il faudrait vous couper l'oreille tout de suite, si ça vous prenait...

--Oui, monsieur.

--Pourquoi avez-vous éparpillé la correspondance comme ça?

--Pour la _classer, pointer..._

--Celle qui est sous vous doit être brûlante...»

Il ne me laisse pas le temps de combattre l'idée que j'ai pu déshonorer le courrier en m'asseyant dessus, et avant que j'aie fini de ranger, il me demande la lettre qu'il m'a prié de rédiger.

«Lisez.»

Il me laisse barboter, et quand j'ai lu mes trois lignes:

«Monsieur Vingtras, me dit-il, vous n'avez pas le style du commerce. J'aperçois du latin sur votre chiffon. Que diable vient faire ce latin dans une lettre d'usine!... Ne soyez pas désespéré de mes observations. Dans quelque temps vous en remontrerez peut-être à votre maître. Dès que vous serez, si peu que ce soit, en mesure de faire la besogne, je vous donnerai cent francs par mois. En attendant, remettez les lettres comme elles étaient... pour que M. Troupat s'y retrouve... Bien... Maintenant, allez fumer un cigare dans la cour, et laver votre langue à la fontaine.»

Est-ce un ordre, une plaisanterie, un conseil?... Mieux vaut ne pas s'exposer à un reproche.

Je vais laver ma langue à la fontaine.

Quand j'ai fini, je me promène. Je tâche de me donner une contenance.

À travers les vitres cassées de l'usine, les ouvriers me dévisagent.

À un moment, je suis croisé par un gros homme, sans barbe, l'air grave, la peau moite. Il me lance un coup d'oeil froid, chagrin, insultant.

C'est M. Troupat.

M. Maillart me fait signe de rentrer.

La présentation a lieu, et il est entendu que je serai un mois à l'école de ce gros homme à la peau molle.

M. Troupat fait-il à contrecoeur son métier d'instructeur, ou bien est-ce ainsi dans les usines? Je l'ignore, mais chaque matin, en me levant, je tremble à l'idée de me trouver à côté de lui, tant il a l'air _prêtre _et glacial! tant j'ai la tête dure!

N'importe, je resterai! jusqu'à ce que j'aie pris le pli et que je sache rédiger selon la formule: «_En réponse à votre honorée du courant.--Veuillez faire bon accueil!_

_«Veuillez faire bon accueil!»_

La première fois que M. Troupat a dit cela, j'ai cru qu'il se déridait et commençait une romance.

_«Veuillez faire bon accueil à la lettre de charge!» _a-t-il repris d'une voix de chantre!

Je suis un sot.

Au bout du mois, M. Maillart me fait appeler.

«Monsieur Vingtras. Je ne puis décidément pas vous garder! Ce serait vous voler votre temps--ce qui n'est pas honnête et ne m'avancerait à rien.

«C'est moi qui suis coupable d'avoir pu croire qu'un garçon lettré et d'imagination pouvait se rompre à la méthode et à l'argot commercial. Jamais vous n'aurez ce qu'il faut. Vous avez autre chose, mais ce serait folie de rester ici. Ne pensez plus au commerce, croyez-moi, et cherchez une voie plus en rapport avec votre intelligence et votre éducation.»

J'ai traversé la cour entre les deux rangées d'établis logés contre les vitres sur la longueur des ateliers.

Un apprenti qui avait entendu la scène avait porté la nouvelle de ma déconfiture.

C'était triste de passer sous le feu de cette pitié!

Mon intelligence--mon éducation!

Comment devient-on bête? Comment oublie-t-on ce qu'on a appris? Que quelqu'un me le dise bien vite! Criez-le-moi, vous qui n'avez pas fait vos classes et qui gagnez le pain quotidien!

30 Sous l'Odéon

Je n'ai pas vu un seul de mes anciens camarades depuis que je cours après les places de commerce. Ils ne pourraient m'aider à rien.

Puis ils me blagueraient!

«Vingtras qui se fait _calicot!»_

J'ai couru après Legrand.

«Notre vie isolée est bien triste. Veux-tu que nous restions ensemble?»

Il a sauté sur l'idée.

C'est entendu, nous n'aurons qu'un toit, nous n'aurons qu'un feu et qu'une chandelle. Ce sera moins cher, puis on se serrera contre la famine. Et nous avons loué rue de l'École-de-Médecine une chambre meublée à deux lits.

C'est sombre, c'est triste, ça donne sur un mur plein de lézardes, noir de suie, vieux, pourri. C'est au-dessus d'une cour où un loup se suiciderait.

Nous vivons comme des héros, nous menons une existence de puritains; nous ne sommes pas allés au café trois fois en six mois, mais nous n'avons pas non plus fait un pas, placé une ligne, pas gagné dix sous à nous deux! Nous avons lu quelques livres loués dans un cabinet de lecture à trois francs par mois. On ne nous a pas demandé de dépôt, parce qu'on nous a vus depuis une éternité dans le quartier.

«Je vous connais bien _de dessous l'Odéon»_, adit mademoiselle Boudin, qui tient le cabinet de la rue Casimir-Delavigne.

On peut nous connaître! L'Odéon, c'est notre club et notre asile! on a l'air d'hommes de lettres à bouquiner par là, et on est en même temps à l'abri de la pluie. Nous y venons quand nous sommes las du silence ou de l'odeur de notre taudis!

Je me suis bien promené dans ces couloirs de pierre la valeur de quatre années pleines; j'ai certainement fait, si l'on compte les pas, en allant et en revenant, au moins trois fois le tour du monde. On peut additionner, du reste.

Tous les matins, après déjeuner, une promenade; tous les soirs, après l'heure du dîner, une autre, terrible, interminable!

Nous étions à peu près les seuls qui tenions si longtemps; nous, et quelques personnages singuliers dont le plus important avait un habit noir, un lorgnon, des souliers percés et pas de bas. On l'appelait Quérard[17], je crois; il était légitimiste, sa femme était blanchisseuse.

Ce légitimiste avait un petit groupe de bas percés comme lui-- légitimistes aussi--qui venaient le trouver là, et qui faisaient les _incroyables, _et parlaient du Roy en pirouettant sur leurs bottes sans semelles--sur leur talon rouge de froid, l'hiver-- noir l'été.

Cette idée d'être royalistes avec si peu de souliers et en habit boutonné par des ficelles, nous inspirait presque le respect; mais leurs allures étaient souvent impertinentes. Ils avaient l'air de dire «Ces manants!» en nous toisant. Les opinions, en tout cas, étaient bien tranchées.

L'Odéon appartenait à deux partis extrêmes: les henriquinquistes, commandés par l'homme au lorgnon, dont la femme était blanchisseuse,--les républicains avancés dont je paraissais être le chef, à cause de ma grande barbe et de mes airs d'apôtre,-- j'allais toujours tête nue.

Je suis tête nue; il y a une raison pour cela.

J'ai depuis un temps infini un chapeau trop large cédé par un ami.

Avant, j'en avais un trop petit. J'étais obligé de le tenir à la main, derrière mon dos.

Cette pose me fait mal juger par les esprits étroits, par des gens qui ont des couvre-chefs faits sur mesure. On m'appelle poseur! Je veux me donner l'air d'un penseur, montrer mon front, parce qu'il est large!--«C'est un vaniteux!»

Vaniteux?--j'aimerais bien à mettre mon chapeau sur ma tête, moi aussi!

Mais il me couvre comme une cloche à plongeur quand il est trop large ou bien il m'oblige à marcher comme un équilibriste quand il est trop petit. J'ai froid souvent, avec la bise, et ça m'humilie d'avoir l'air d'un modèle qui pose pour les saints dans les tableaux religieux--les saints sont toujours tête nue--, ou d'un capucin qui a jeté le froc aux orties et s'est habillé en civil comme il a pu! Je ne puis pas me couvrir. Il faudrait un grand événement, une circonstance imprévue, qu'il vînt une révolution, qu'il se formât une assemblée sou l'Odéon, que je fusse nommé président, qu'on fît du bruit et que je déclarasse la séance levée. Je n'y manquerais pas pour me reposer un peu! Je ne suppose pas qu'il se présente d'ici à longtemps un pareil concours de circonstances et je continue mon chemin tête nue--comme les saints, les saints n'ont jamais de chapeau--ou comme un président éternellement en séance. Ma séance a duré quatre ans. Je l'ai tenue sous l'Odéon, par les rues, dans tout Paris! Je n'ai pour me reposer sur la marge de la ville que le Champ de Mars au milieu duquel je vais pour me couvrir un moment. Je le puis, dans cette immensité, sans danger de passer pour un pêcheur de perles sous cloche...

J'ai quelquefois sauvé le grain du pauvre en apparaissant sur les bords d'un champ, couvert et la barbe au vent... Je faisais peur aux oiseaux et j'étais utile à l'agriculture. Sainte mission!

L'Odéon n'est pas seulement notre refuge contre l'intempérie des saisons--c'est notre cabinet de lecture,--les trois libraires qui sont là nous connaissent, causent avec nous.

On croit même qu'ils nous font une petite rente pour surveiller du coin de l'oeil leur étalage.

«Ils ne sont pas là pour leur plaisir tout le temps, tout le temps vous pensez bien! Ils sont envoyés par la préfecture et reçoivent la pièce des marchands pour voir si l'on vole des livres.»

Nous avons pu empêcher les voleurs de dévaliser les étalages-- étant toujours là, toujours--et n'ayant pas une course isochrone, mais revenant quelquefois brusquement sur nos pas comme dans l'exercice à la baïonnette pour tourner le dos au vent, à la pluie, ou parce que nous avions le vertige à tourner toujours du même côté! Si nous prenions des précautions, commandées par les règles de la rotation, ce fut toujours gratis. Mannequin contre les oiseaux, surveillant d'étalage, ma vie n'est donc pas inutile sous le ciel! et je rends à mes contemporains au moins autant qu'ils me donnent puisqu'ils ne me donnent rien.

Nous avons notre droit de _feuilletage _acquis chez les libraires qui ne voient que nous.

On nous laisse glisser un oeil de côté dans les livres nouveaux. Nous pouvons juger--en louchant--toute la littérature contemporaine. Il faut loucher pour couler le regard entre les pages non coupées.

Je dis que nous connaissons toute la littérature contemporaine; nous ne connaissons que celle _coupée; _nous n'en connaissons que la moitié à peu près. Il y en a bien la moitié qui n'est pas coupée.

Moi, j'ai beaucoup de peine--plus qu'un autre, à me tenir au courant des nouveautés, à cause de mon chapeau.

Je le mettais à terre d'abord, mais on croyait que j'allais chanter, et l'on se retirait désappointé en voyant que je ne chantais pas--j'avais l'air de promettre et de ne pas tenir.

J'ai dû renoncer à mettre mon chapeau à terre.

Je ne puis, on le voit, suivre les progrès de l'esprit nouveau comme ceux qui peuvent lire des deux mains,--aussi, s'il venait à quelqu'un l'idée de m'accuser d'ignorance, qu'il réfléchisse d'abord avant de me condamner! J'aurais appris, moi aussi, et je saurais plus que je ne sais, si j'avais pu mettre mon chapeau sur ma tête pendant que je lisais, si je n'avais pas eu les mains liées!...

Avoir les mains liées!... Cela paralyse un homme dans la politique, les affaires ou sous l'Odéon!

Il y a eu un moment même où j'ai été incapable de rien apprendre, mais rien! Mon éducation moderne arrêtée net!--les bords de mon chapeau avaient fait leur temps... ils se coupaient près du tuyau, et c'eût été folie de continuer à le porter par là. Autant enlever un bol par les anses recollées avec de la salive.

Les bords pouvaient ne pas se détacher en n'y touchant pas, mais il fallait tenir alors le chapeau comme on tient un bas qu'on raccommode, le poing dedans, ou bien le fond sur la main--ce qui réduisait un membre à l'impuissance!

Nous sommes surtout dans les bonnes grâces de madame Gaux, la libraire à cheveux gris, dont la boutique est en face du _Café de Bruxelles_.

«Vous devez avoir les pieds pelés, nous dit-elle quelquefois.

--Non.

--Gelés, alors!

--Oui.

--Mettez-les sur ma chaufferette.»

Elle remue la braise avec sa clef, et nous nous chauffons à tour de rôle.

Brave mère Gaux!

Je ne sais pas si elle a fait fortune...

Elle est un peu bavarde--un peu commère et médisante, mais elle a bon coeur.

Elle a bon coeur! Je me souviens qu'un jour elle nous dit:

«J'ai inventé un café au lait--il n'y a que moi qui le sache faire, mais je ne veux pas qu'il n'y ait que moi qui le boive»-- et elle nous en versa deux bols qui attendaient sous les journaux.

Elle avait dû voir que nous étions verts de faim! Nous vivions de croûtes depuis deux jours, et elle avait trouvé cette façon délicate de venir à notre secours!

Lui refuser eût été lui faire de la peine. Il fallut prendre le bol et le vider, pour prouver que je le trouvais bon--et aussi parce que c'était chaud et que j'étais gelé, parce que c'était tonique et que j'étais faible, parce que c'était nourrissant et que j'avais faim...

Nous avons pu payer heureusement sa jatte et ses bontés, quand Legrand a reçu de l'argent de sa mère, quand mon mois est arrivé...

Nous lui achetâmes des bouquets qui embaumèrent son étalage pendant toute une semaine.

Le bouquet était séché depuis longtemps et son parfum envolé que je me souvenais encore de ce bol de lait chaud qu'elle nous avait offert un matin d'hiver...

Pas un incident! La rôderie monotone, la vie vide, mais vide!

J'ai eu une émotion pourtant, un matin.

Quelqu'un me frappe sur l'épaule.

«Vous ne me reconnaissez pas?»

J'ai vu cette tête bien sûr, mais je ne puis pas mettre un nom sur la face luisante de graisse et de fatuité.

«Cherchez... Un de vos professeurs...

--À Saint-Étienne?...à Nantes?--À Saint-Étienne.»

J'y suis--je crois que j'y suis!...

Le monsieur a l'air enchanté d'avoir rafraîchi ma mémoire, fixé mes souvenirs.

«Vous me remettez, maintenant?...»

Oui, je le remets, mais j'ai à peine la force de répondre, j'ai dû devenir blanc comme du plâtre, et je me sens flageoler sur mes jambes.

L'homme que j'ai en face de moi, dont la main vient de toucher ma manche, est un de mes anciens professeurs qui me souffleta un matin--un mardi matin: je n'ai pas oublié le jour, je n'ai pas oublié l'heure; je me rappelle le moment, ce qu'il faisait de soleil et ce qu'il me vint de douleur dans le coeur et de larmes dans les yeux!

«Vous êtes le fils de mon ancien collègue, M. Vingtras?...

--Parfaitement. Vous m'avez reconnu--Je vous reconnais aussi-- Vous vous appelez Turfin, et vous fûtes mon bourreau au collège...»

Ma voix siffle, ma main tremble.

«Vous abusâtes de votre titre, vous abusâtes de votre force, vous abusâtes de ma faiblesse et de ma pauvreté... Vous étiez le maître, j'étais l'élève... Mon père était professeur.--Si je vous avais donné un coup de couteau, comme j'en eus souvent l'envie, on m'aurait mis en prison. Je m'en serais moqué, mais on aurait destitué mon père... Aujourd'hui je suis libre et je vous tiens!...»

Je lui ai pris le poignet.

«Je vous tiens, et je vais vous garder le temps de vous dire que vous êtes un lâche; le temps de vous gifler et de vous botter si vous n'êtes pas lâche jusqu'au bout, si vous ne m'écoutez pas vous insulter comme j'ai envie et besoin de le faire, puisque vous m'êtes tombé sous la coupe...»

Il essaie de se dégager. «Oh! non.--Je tords le poignet!-- Élève Turfin, ne bougeons pas!...»

Il fait un effort.

«Ah! prenez garde, ou je vous calotte tout de suite! Vil pleutre! qui avez l'audace de venir me tendre la main parce que je suis grand, bien taillé... parce que je suis un homme...--Quand j'étais enfant, vous m'avez battu comme vous battiez tous les pauvres.

«Je ne suis pas le seul que vous ayez fait souffrir--je me rappelle le petit estropié, et le fils de la femme entretenue. Vous faisiez rire de l'infirmité de l'estropié--vous faisiez venir le rouge sur la face de l'autre, parlant en pleine classe du métier de sa mère... Misérable!...»

Turfin se débat; le monde s'attroupe.

«Qu'y a-t-il?

--Ce qu'il y a?»

Il passe à ce moment--ô chance!--un troupeau de collégiens, je leur amène Turfin.

«Ce qu'il y a, le voici!... Il y a que ce monsieur est un de ces cuistres qui, au collège, accablent l'enfant faible.

«Il y a que quand on retrouve dans la vie un de ces bonshommes, il faut lui faire payer les injustices et les cruautés de jadis.-- Qu'en dites-vous?

--Oui! oui!

--À genoux! le bonnet d'âne!» crient quelques gamins.

Il essaie de s'expliquer, il balbutie. Il veut sortir du cercle. Le cercle l'emprisonne et le bourre.

«À genoux! le bonnet d'âne!...»

On a déjà plié un journal en bonnet d'âne, et l'on se jette sur lui. La pitié me prend,--je mens, ce n'est pas la pitié, c'est l'ennui du bruit, la peur du scandale. La scène a pris des proportions trop fortes. On va l'assommer,--j'en aurais la responsabilité... J'écarte la foule comme je peux, et lâchant Turfin:

«C'est assez... Je vous fais grâce... allez-vous-en... Que je ne vous retrouve plus sur ma route, à moins que vous vouliez vous battre avec moi...»

Je lui griffonne mon nom et mon adresse sur un bout de papier et je lui fouette le visage avec! puis je demande qu'on le laisse partir.

Il s'est enfui, poursuivi par les huées.

«Tu as été dur, me dit un camarade sortant du groupe.

--J'ai été poltron. J'aurais dû lui cracher dix fois à la face. J'aurais dû le faire pleurer comme il me fit pleurer quand j'étais écolier.»

J'ai été chercher deux amis bien vite--qui ont monté la garde deux jours dans le cas où Turfin enverrait ses témoins.

Oh! je donnerais ce que j'ai--mon pain de huit jours--pour me trouver en face de lui avec une arme à la main, et j'aurais accepté d'être blessé, à condition de le blesser aussi.

Je me rappelle ce mardi où il me souffleta--j'avais treize ans... Depuis ce jour-là, la place où toucha le soufflet blanchit chaque fois que j'y pense!...

Encore des heures, des heures, et des heures de marche!

Toujours la loucherie dans les livres non coupés...

Nous voyons passer les artistes, les jours de premières--les auteurs eux-mêmes, quelquefois.

Le père Constant, le concierge du théâtre, veut bien nous faire un petit salut quand il nous voit.

Cela nous servira peut-être un jour pour faire recevoir une pièce. Si elle _marche _comme nous avons marché, nous rentrerons dans nos frais de souliers.

JE VAIS FAIRE DU THÉÂTRE

Legrand veut faire du _théâtre_. Avec ses goûts naturellement! Il veut s'immortaliser par le théâtre.