Chapter 20
«Je vous ai glissé ma part quelquefois, monsieur, sans que ni vous ni les autres y vissiez rien... même quand c'était de ces mokas de chez Julien que j'aimais tant, et que je vous sacrifiais... Bref, j'ai eu de vos nouvelles toujours; et mon frère m'a plus d'une fois volée à votre profit dans sa correspondance; je croyais que j'allais encore lire des câlineries à mon adresse, je tournais la page, c'était de M. Vingtras qu'il s'agissait... Ah! il vous aime bien... j'étais jalouse de vous... il vous le contera du reste, car il va arriver... exprès pour vous voir, parce qu'il sait que vous êtes ici, parce qu'il y a un complot, parce qu'il a mis dans la tête de papa et de maman, dans la tête de votre mère aussi, des idées!...»
Elle s'est arrêtée un instant, et a repris, en hochant la tête comme un chardonneret, avec un petit air fâché et moqueur:
«Ah! mais non... par exemple!...»
Elle s'est enfuie là-dessus, mais en me jetant un sourire qui avait la grâce d'un aveu, et elle m'a adressé un regard si long et si tendre que j'en ai eu froid dans le dos et chaud au coeur...
Nous en avons parlé le soir avec ma mère.--Les choses sont plus avancées que je ne pensais. À l'en croire, c'est fait si j'y tiens; à la condition que je resterai au Puy et ne retournerai point à Paris, avant un an, deux ans peut-être.--Ah! cela gâte tout.
«Comment, Jacques, tu hésiterais après les démarches que j'ai faites, quand la demoiselle est honnête et te plaît, quand cela te sort de la misère?»
«Cela te sort de la misère!»
Mais si j'avais voulu n'être pas misérable, je ne l'aurais jamais été, moi qui n'avais qu'à accepter le rôle de grand homme de province, après mes succès de collège. Je pouvais trouver, à Paris même, un gagne-pain, un tremplin; j'aurais enlevé des protections à la pointe de l'épée, grâce à ma nature bavarde et sanguine, à mon espèce de faconde et à ma verve d'audacieux. Je pouvais par mes anciens professeurs de Bonaparte ou de province obtenir une place qui m'eût mené à tout. On me l'a dix fois conseillé. Si je suis pauvre, c'est que je l'ai bien voulu; je n'avais qu'à vendre aux puissants ma jeunesse et ma force.
Je pouvais, il y a beau temps, cueillir une fille à marier, qui m'aurait apporté ou des écus ou des protections.
Protections ou écus auraient senti le sang du coup d'État; et je suis resté dans l'ombre où j'ai mangé les queues de merlan de Turquet.
«Mais, riche, tu pourras défendre tes idées et les mettre dans tes livres, tu aideras bien mieux les pauvres ainsi, qu'en te morfondant dans cette pauvreté qui te lie les mains et qui... (je te demande pardon de te parler ainsi) peut t'aigrir le coeur.»
Il y a du vrai dans ces mots-là.
Ma mère me voit ébranlé et reprend:
«Mon ami, ce que tu feras sera bien fait, je ne te reprocherai pas de ne pas m'avoir écoutée... Tu es un homme... J'ai trop à me reprocher de ne pas t'avoir compris quand tu étais un enfant. Mais ne te hâte point, je t'en prie.»
Soit, je ne briserai rien: j'attendrai: mais encore dois-je savoir si celle qui veut être ma femme voudra être mon compagnon et mon complice...
Chez mon père aussi, j'avais la vie assurée; il m'aimait, le pauvre professeur, tout dur qu'il parût.
Pourtant, cette vie-là, j'en ai eu horreur! Je l'ai fuie, pour entrer dans les jours sans pain,--parce que tous mes penchants heurtaient les siens, parce que toutes ses idées repoussaient les miennes, parce que nos coeurs ne battaient pas à l'unisson, et que nos regards, à la suite des discussions amères, étaient chargés, malgré nous, de douleur et de haine...
L'argent--cent mille francs! cinq mille livres de rente, vingt mille à la mort des parents.--C'est beau! on imprime bien des appels aux armes avec ça.
Mais si elle ne pense pas comme moi!...
Elle dira alors que je la vole ou que je la trahis, quand mes colères républicaines sauteront sur le monde auquel elle appartient.
Je sais à quoi m'en tenir depuis l'autre matin. C'est fini pour toujours!
Nous étions allés dans un des faubourgs, où un vieux professeur ancien collègue de mon père a organisé une espèce de bureau de charité.
En revenant elle m'a dit:
«Quand nous serons mariés, vous ne me mènerez pas dans des quartiers tristes.--Moi d'abord, a-t-elle repris avec une mine de suprême dégoût, je n'aime pas les pauvres...»
Ah! caillette! à qui j'étais capable d'enchaîner ma vie! Fille d'heureux qui avais, sans t'en douter, le mépris de celui que tu voulais pour mari! Car lui, il a été pauvre! Comme tu le mépriserais si tu savais qu'il a eu faim!
Elle sent bien qu'elle a fait une blessure.
Me reprenant le bras, et plongeant ses yeux tendres dans la sévérité des miens:
«Vous ne m'avez pas comprise», murmure-t-elle, anxieuse d'effacer le pli qui est sur mon front.
Pardon, bourgeoise! Le mot qui est sorti de vos lèvres est bien un cri de votre coeur et vos efforts pour réparer le mal n'ont fait qu'empoisonner la plaie.
Et j'en saigne et j'en pleure! Car j'adorais cette femme qui était bien mise et sentait si bon!
Mais n'ayez peur, camarades de combat et de misère, je ne vous lâcherai pas!
«Vous m'en voulez, on dirait que vous me haïssez depuis l'autre jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se plantant devant moi.
--Eh bien oui, je vous en veux,--parce que vous aviez jeté un rayon de soleil dans l'ombre de ma jeunesse, et que j'ai soif de caresses et de bonheur. Mais j'ai encore plus soif de justice... un mot qui vous fait rire... n'est-ce pas?
«C'est comme cela pourtant... on ne vous a raconté que le côté drôle de ma vie de bohème... tandis que j'en ai gardé des impressions poignantes, la haine profonde des idées et des hommes qui écrasent les obscurs et les désarmés. De grands mots!... Que voulez-vous? Ils traduisent l'état de ma cervelle et de mon coeur! Il y avait place encore là-dedans pour votre charme et les joies douces que votre grâce m'eût données, mais il aurait fallu que vous eussiez avec votre belle santé de vierge, que vous eussiez un peu de ma maladie d'ancien pauvre...»
Et j'ai planté là celle qui était ma fiancée! j'ai fui, enfonçant ma tête dans le collet de ma redingote comme une autruche, laissant ma mère désolée. J'ai filé par le premier train, désespéré.
J'ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà lugubre quand je n'étais pas sorti de ses frontières, mais qui va me sembler bien autrement sombre, maintenant que j'ai vu les rivières claires, les bois profonds; que j'ai vu surtout une maison heureuse où entraient à grands flots le soleil, le luxe et le bonheur; où une créature élégante et fine rôdait autour de moi avec des mines d'amoureuse; où j'étais celui qu'on regardait avec des yeux pleins de tendresse et pleins d'envie.
Un mot, rien qu'un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour mettre une tache de gale sur l'horizon. Par moments je me trouve si sot!... Je regrette mon acte de courage.
Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésitant, prêt à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui qui me ramènerait au Puy...
Allons! Nous sommes arrivés.
Il est trois heures du matin.
J'ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si, dans ma maison, après ma longue absence, à cette heure, je retrouverai ma chambre libre, et j'ai marché jusqu'au matin à travers les rues.
Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits de suite: celui de rôder sur le pavé en regardant la lune mourir et le soleil renaître!
Il y a surtout un moment, quand vient l'aube, où le ciel ressemble à une aurore sale ou à une traînée de lait bleuâtre; où les glaces dans lesquelles on se reconnaît tout à coup, à l'extérieur des magasins de nouveautés et des boutiques de perruquier, reflètent un visage livide sur un horizon dur et triste comme une cour de prison.
Le silence est horrible et le froid vous prend: on sent la peau se tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore aux doigts de roses, dont parlent les poètes, vous met un masque sale sur la figure, et les pieds finissent par avoir autant de crasse que de sang... On se trouve des allures de mendiant et de mutilé.
Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tête et qui traînent la jambe; j'en déniche qui sont étendus, comme des mouches mortes, sur les marches d'escalier blanches comme des pierres de tombe.
L'un d'eux m'a parlé; il était maigre et cassé, quoiqu'il n'eût pas plus de trente ans; il avait presque la peau bleue, et ses oreilles s'écartaient comme celles des poitrinaires.
«Monsieur, m'a-t-il dit, je suis bachelier. J'ai commencé mon droit. Mes parents sont morts. Ils ne m'ont rien laissé. J'ai été maître d'études, mais on m'a renvoyé parce que je crachais le sang. Je n'ai pas de logement et je n'ai pas mangé depuis deux jours.»
J'ai éprouvé une impression de terreur, comme une nuit où, dans la campagne, j'avais été accosté, au détour d'un chemin qu'inondait la pleine lune, par une mendiante qui avait une grande coiffe blanche, la tête ronde et blême, l'oeil fixe, et qui était recouverte d'une longue robe noire.
Je vis à un mouvement de cette robe, relevée tout d'un coup d'un geste gauche, que c'était un homme habillé en femme! Pourquoi? Était-ce un fou ou un assassin? un échappé d'asile, un évadé de bagne las de la fuite et qui s'arrêtait une minute entre la prison et l'échafaud?
De ses lèvres sortirent ces seuls mots:
«N'ayez pas peur, allez! Ayez pitié de moi.»
Devant cet homme de Paris avec ses oreilles décollées, et qui murmurait: «Je suis bachelier, je crache le sang, je meurs de faim», devant cette apparition, comme devant l'homme habillé en femme, j'ai ressenti de l'épouvante!
Il est bachelier comme moi... et il mendie; et il n'en a pas pour une semaine à vivre... peut-être il va pousser un dernier cri et mourir!
Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue déserte, c'était si triste!
Je suis parti; parti sans retourner la tête...
C'est qu'il est mon égal par l'éducation et l'habit! c'est qu'il en sait autant que moi--plus, peut-être!
Et il marche, le ventre creux, l'oeil hagard... Il marche et la mort ne lui fait pas l'aumône, elle ne lui tord pas le cou!...
Son coeur continue à battre, son cerveau las pense encore--et ce coeur et ce cerveau n'ont rien trouvé pour l'aider à ne pas crever comme un chien--non: rien trouvé, que la mendicité, la mendicité en larmes!
J'aurais dû lui parler, lui prêter mon bras, l'aider à se soutenir sur le pavé! J'ai craint d'attraper sa fièvre, celle des poitrinaires et des mendiants...
Le soir, j'ai conté l'histoire aux camarades. On n'a point frémi de mon frémissement, on a même blagué ma sensibilité et ma frayeur.
L'un des assistants qui vit avec mille francs de rente et qu'on appelle le Tribun, parce qu'il a parfois des gestes et des souffles d'éloquence, a souri amèrement:
«Que diriez-vous d'un marin qui passerait toute sa vie à plaindre les naufragés et qui aurait l'air de supplier l'océan de ne pas porter l'agonie de tant de victimes!»
«Votre chambre est encore libre», m'a-t-il été répondu à mon ancien hôtel quand j'y suis rentré le matin.
Mais des lettres, vieilles de huit jours, m'annoncent que j'ai exaspéré deux leçons, mes deux meilleures, qui me lâchent. Il ne me reste que du fretin. Me voilà frais! Je suis juste aussi avancé que quand j'ai débuté.
Tout est à recommencer après tant d'hésitations, d'efforts, de douleurs! Eh! pourquoi suis-je allé dans ce trou de province? Est-ce qu'on a le temps de faire du sentiment et de la villégiature quand on est engagé pour vendre à heure fixe du latin et du grec, quand il y a pour cela des périodes sacrées?
Je rêvais de revoir mon village comme la _Vielleuse _de mélodrame ou le _Petit Savoyard! _Triple niais!
J'ai recouru après les leçons perdues, j'ai eu le courage d'être lâche et de demander pardon.
Mais les places étaient prises et l'on ne pouvait ou l'on ne voulait flanquer dehors ceux qui m'avaient remplacé.
Si j'attends seulement un mois avant de gagner quelque argent, je ne serai plus en état de me présenter nulle part. Il ne me reste qu'un vêtement propre, redingote, pantalon et gilet noirs,--à peu près noirs encore, quoiqu'ils montrent par endroits la corde.
J'ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vingt-six sous et trois centimes par jour, mais mes habits sont mes outils. Il m'en faut de propres et de décents.
Je connais Cicéron, Virgile, Homère, tous les grands auteurs anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur moderne pour me raccommoder ou me faire un costume.
Il y a bien longtemps que je n'ose plus passer devant la maison de Caumont à qui je n'ai pas pu payer sa dernière note.
J'avais trouvé une belle leçon dans ce voisinage. Je n'ai pas osé l'accepter, j'aurais rencontré le tailleur et il m'aurait peut-être fait une scène.
29 Monsieur, Monsieur Bonardel
Que faire?
Copier des rôles? Mais pourrai-je! J'ai une écriture d'enfant, embrouillée et illisible. On disait dans les classes de lettres: «Il n'y a que les imbéciles qui _peignent_ bien»; on promettait le prix de calligraphie au plus bête. Et moi, faisant chorus avec mon professeur, ce niais! avec mon père, cet aveugle! j'étais presque fier d'écrire si mal. On trouvait cela original et coquet de la part d'un fort.
Si, au lieu de faire des discours latins, j'avais fait des _bâtons_,--si, au lieu d'étudier Cicéron, j'avais étudié Favarger!--je pourrais aujourd'hui copier des rôles le jour, et être libre le soir, ou bien les copier la nuit et bûcher le jour à mon choix! Il eût suffi de cela pour que je fusse libre.
J'ai cherché tout de même les demandes de copistes derrière les grillages du Palais de Justice, dans les colonnes des _Petites affiches_, sur les plaques des pissotières, et je me suis rendu aux adresses indiquées.
On m'a ri au nez quand j'ai montré mes échantillons; on m'a mis en face de gens à tête de sous-officier ou de notaire qui écrivaient comme des graveurs--c'était _moulé!_
J'en ai été quitte pour ma courte honte; je ne puis pas gagner mon pain de cette façon.
«Ce serait bien difficile, allez, même si vous aviez une belle main! On ne vit pas de cela; vous vous useriez les yeux sans encore récolter de quoi manger», m'a dit un de ces calligraphes.
Il faut avoir des maisons attitrées.--Cela ne s'acquiert qu'avec le temps et de grandes protections!...
Il a l'air de m'assurer que c'est aussi difficile que d'être nommé préfet ou consul.
Peut-être bien! et ce n'est pas plus sûr!
Mon écriture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer n'importe où saignent et meurent sous le bec de ma plume maladroite.
Si je pouvais être caissier, teneur de livres?
Je m'y mettrai!
Je crois qu'avec ma volonté de fils de paysanne, j'arriverais à faire entrer de force dans ma caboche les notions sèches qu'il faut au pays de la pierre et du fer, je forgerais mon outil d'employé de manufacture ou d'usine. J'apprendrais les chiffres, je me cramponnerais à l'arithmétique comme Quasimodo à sa cloche, dussé-je en avoir le tympan cassé, le cerveau meurtri, les ailes de mon imagination brisées.
Oh! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui ne rêve plus, n'espère plus, chez qui l'idée de révolte ou de poésie est morte! Mais je me figure que qui est bien doué résiste--je résisterai!
Allons! j'irai trouver les commerçants, et je leur crierai:-- Tenez voilà trois ans de ma jeunesse. Je _débiterai, j'aunerai, j'appellerai à la caisse, _je ferai les paquets ou je vendrai du fil!...
Est-ce qu'au moins, dans trois ans, j'aurai conquis un poste qui me laissera de la liberté?... des heures pour causer avec moi-même et pour préparer la défense ou la rébellion des autres?
Un camarade né dans la Laine, à qui j'en ai parlé, hoche la tête, et me dit:
«Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour! maladroit, autant que tu l'es aujourd'hui! Mettons que tu t'y fasses, que tu ne sois pas renvoyé de maison en maison--ce qui est la destinée des commençants--mais quant à être libre! Es-tu fou? Libre après trois ans!...--Pas après cinq, pas après dix!... Cette vie n'est possible qu'à qui l'aime et n'est bonne que pour qui peut, un jour, avec l'argent du papa ou de la fiancée, acheter un fonds--et ce jour-là, turlupiner les employés, _refaire _le client pour devenir riche au lieu de devenir failli--ou banqueroutier!... As-tu ce goût? As-tu ces avances?... As-tu ce courage, cette lâcheté? Mon pauvre Vingtras, je suis commerçant parvenu, et je sais ce que c'est!... Tu entrerais chez mon père demain, que dans quinze jours, tu le souffletterais et l'insulterais!--si brave homme qu'il soit; si bon garçon que tu puisses être! N'y pense plus! Mieux vaut que tu ailles porter ailleurs tes gifles et ton ambition.»
Je me suis mis à rire. Il m'a fait remarquer que mon rire seul était un obstacle.
«Un tonnerre! Mauvais vendeur, avec ce rire-là!... Mais tout est contre toi, malheureux! Tes yeux noirs, ta voix de stentor, ton air d'insurgé, de lutteur!... Il ne faut pas ça pour écouler du ruban ou du drap, pour faire l'article, _glisser le rossignol! _Raye le commerce de tes papiers--à moins que tu ne t'engages, ne te fasses un de ces matins glorieusement trouer pour la patrie, et qu'on te décore! Tu pourras alors, comme l'homme du _Prophète_, avec une calotte à glands et un habit noir, te tenir à l'entrée des magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parapluies des clients, faire enseigne, en étalant, large comme un chou, le ruban de ta boutonnière.»
Il faut que j'en aie le coeur net cependant!
Je vais m'adresser à tous ceux qui ont paru m'aimer un peu, et leur demander des lettres de recommandation pour n'importe qui et n'importe où.
J'ai écrit à tous mes anciens professeurs--non, pas à tous! je n'avais pas de quoi affranchir, et il ne me restait plus de papier.
J'attends les réponses.
Quatre jours, huit jours, quinze jours! Rien!
Faut-il écrire de nouveau? mais les timbres?...
Un dernier effort, voyons!
Serrons la boucle, mangeons du pain bis--sans rien autre pendant deux jours--et affranchissons deux lettres encore.
J'ai eu de la peine pour les enveloppes! Il ne m'en restait qu'une de propre--l'autre était vieille.--J'ai dépensé sur elle un sou de mie pour la nettoyer. Elle a mangé le quart de mon déjeuner, la malheureuse.
Enfin, je reçois une lettre du père Civanne.
«J'ai fouillé mes souvenirs, et me suis rappelé que le père d'un de mes anciens élèves, M. Bonardel, est un grand fabricant de Paris...
«Il trouvera peut-être à vous employer pour la correspondance, pour l'anglais. N'avez-vous pas eu un prix d'anglais?
«Ci-joint la lettre pour M. Bonardel.»
M. Bonardel reste du côté de l'Hippodrome, dans une grande maison qui me fait peur par son silence... C'est sa demeure privée.
Je m'adresse au concierge:
«M. Bonardel y est-il?
--Non, il n'y est pas.»
Un «_il n'y est pas_» insolent comme un coup de pied.
Il faut faire son deuil du linge blanc étalé exprès, de la toilette organisée à grand-peine, et redescendre vers Paris pour revenir ici demain, si j'en ai le courage.
Ah! j'aimerais mieux me battre en duel, passer sous le feu d'une compagnie--je marcherais droit, je crois; tandis que je reviens le lendemain, tout gauche et tremblant de peur!
«M. Bonardel?»
Même réponse qu'hier.
«J'ai quelque chose de très pressé à lui dire.»
Le concierge m'écoute, il me demande mon nom...
«Monsieur Vingtras.
--Vous dites?»
Il me fait répéter; je réponds timidement--il entend Vingtra_ze_ --je n'ai osé appuyer sur l'_s_, j'ai escamoté l'_s_ qui est une lettre dure, pas bonne enfant.
«Avez-vous votre carte?
--Je l'ai oubliée.»
Ce n'est pas vrai, je n'ai pas de cartes--pourquoi en aurais-je? --et je n'ai pas pu trouver un carré de carton pour en faire une ce matin. L'homme ne s'y trompe pas et m'enveloppe d'un regard de mépris, tout en montant le grand escalier qui conduit sans doute au cabinet de M. Bonardel.
Je ne serais pas plus ému si j'attendais la décision d'un tribunal. J'écoute les pas qui sonnent, la porte qui grince, l'écho triste. Deux voix!... on parle... le concierge redescend...
«M. Bonardel a dit qu'il ne vous connaissait pas. Il faudra lui écrire pourquoi vous voulez le voir.»
Je vais rédiger la lettre chez un de mes amis qui a du papier et des enveloppes; mais il ne m'offrira plus de faire ma correspondance chez lui.
J'ai usé trois cahiers, six plumes--brouillons sur brouillons, taches sur taches! Pour la suscription, je m'y suis pris à trois fois.
Comment fallait-il mettre?
Monsieur
_Monsieur Bonardel_
ou mettre:
Monsieur Bonardel
simplement--sur une seule ligne?
Que fait-on dans le commerce?
J'ai mis deux fois _Monsieur_ à tout hasard! Mieux vaut un _Monsieur_ de trop qu'un _Monsieur_ de moins.
À ma lettre j'ai joint celle de mon vieux professeur.
La réponse m'arrive.
«M. Bonardel vous recevra demain, vendredi, à 8 heures du matin.»
Je me suis levé à cinq heures--par prudence--il fait froid. J'ai été forcé d'ôter mes bottines et de tenir mes pieds dans mes mains jusqu'à six heures.
Il pleuvait.
Je n'avais pas d'argent pour prendre une voiture, bien entendu. J'ai dû marcher en sautillant pour éviter les flaques: j'ai sautillé depuis le quartier Latin jusqu'à l'Hippodrome. J'ai un pantalon noir qui traîne dans la boue. Je suis forcé de l'éponger avec mon mouchoir.
Mes bottes aussi sont sales; je les gratte avec ce que j'ai de papier dans mes poches. Il y a là-dedans des lettres auxquelles je tiens, mais je ne puis pas arriver crotté comme ça!
Ô mes lettres d'amour, de vertu, de jeunesse!
Pour finir; je suis forcé de me rincer les mains dans le ruisseau.
Je sens encore du gravier dans mes gants; mais je n'ai plus de plaques de boue. C'est terne malheureusement! Les bottes que j'ai essuyées avec mon mouchoir sont ternes aussi: on dirait que je les ai graissées avec du lard.
Pour entrer juste à l'heure fixée sur la lettre, je suis allé dix fois regarder l'oeil-de-boeuf d'un marchand de vin qui fait le coin; j'y suis allé sur la pointe du pied, pour ne plus me crotter. J'avais l'air d'un maître de danse.
Enfin, il est 8 heures moins 5 minutes. Il me faut ces 5 minutes pour arriver.
M'y voici.
M. Bonardel a _donné le mot._
Le portier me dit dès que j'ai montré mon nez:
«Suivez-moi.»
Il m'emmène par le grand escalier jusqu'à une porte devant laquelle il me laisse planté. Enfin il revient et me fait signe d'entrer. J'entre.
M. Bonardel m'indique un siège.
J'attends.
Rien!
Il regarde des papiers--et a l'air de ne plus s'occuper de moi. Je puis faire des cocottes, si je veux!
Je tousse un peu--ça lui est égal; je peux tousser, je puis faire _hum_, en mettant ma main gantée de noir devant ma bouche; il écrit toujours!
C'est terrible, ce silence!...
Si je brisais quelque chose?...
Je laisse tomber mon chapeau; il se met à rouler jusqu'au bout de la chambre, en faisant un grand rond avant de s'arrêter, comme une toupie qui va mourir...
Il s'en paie, mon chapeau!...
Je cours après; cela prend un bon moment. Je le ramasse; j'ai le temps de le ramasser, de revenir sur ma chaise. M. Bonardel me laisse libre, tranquille. Je ne le gêne pas.
.....................
Ah! tant pis, je casse la glace!
--MONSIEUR, MONSIEUR BONARDEL!
Je me suis décidé à parler, mais d'avoir mis deux fois _Monsieur_ sur la lettre l'autre jour, ça m'est resté dans l'esprit, et j'ai dit _Monsieur, Monsieur Bonardel_, comme si je lisais mon enveloppe.
Il ne bouge pas. Il croit que je lui écris une lettre, il attend sans doute que je la lui remette.
Je recommence, en précisant:
«Monsieur Bonardel, rue du Colysée, 28...»
J'espère qu'il n'y a pas à s'y tromper et que je prends bien mes précautions!
C'est toujours le souvenir de l'enveloppe!
M. Bonardel a-t-il été frappé de mon insistance à mettre les points sur les _i_? Reconnaît-il là des habitudes de commerce vraiment sérieuses et toujours utiles?--Probablement, car, se tournant de mon côté:
«Monsieur Vingtras.... fait-il avec un geste de lapin de plâtre.
--13, rue Saint-Jacques!»
M. Bonardel s'incline.