Chapter 2
Ils prennent les basques, tâtent les boutons, comme des médecins qui soignent une variole, et s'en vont; mais aucun ne m'offre un prix. Ils secouent la tête tristement, comme si ce drap était une peau malade et que je fusse un homme perdu.
Et il pèse, ce pardessus!
Avec mes courses vers l'un, vers l'autre, le grand air, et ce poids d'étoffe sur le bras, j'en suis arrivé à l'épuisement, à la fringale, à l'ivrognerie!
J'ai déjà mangé un petit pain, bu deux canons de la bouteille, et j'ai encore soif et j'ai encore faim! La boulimie s'en mêle!
Pas de Matoussaint, pas de Royanny!
Je me suis décidé à entrer dans les amphithéâtres. J'ai produit une émotion profonde, mais n'ai pas aperçu ceux que je cherchais.
Les salles se vident une à une. Un à un les élèves s'éloignent, les professeurs se retirent. On n'a vu que moi dans les escaliers, dans la cour,--moi et mon paletot jaune.
Le concierge m'a remarqué, et au moment de faire tourner la grosse porte sur ses gonds, il jette sur ma personne un regard de curiosité; il me semble même lire de la bonté dans ses yeux.
Il a dû voir bien des timides et des pauvres depuis qu'il est dans cette loge. Il a entendu parler de plus d'une fin tragique et de plus d'un début douloureux, dans les conversations dont son oreille a saisi des débris. Il me renseignerait peut-être.
Je n'ose, et me détourne en sifflotant comme un homme qui a mené promener son chien ou qui attend sa bonne amie, et qui a pris un pardessus jaune, parce qu'il aime cette couleur-là.
La porte tourne, tourne, elle grince, ses battants se rejoignent, ils se touchent--c'est fini!
Elle me montre une face de morte. Je ne sais où est Matoussaint, je n'ai pu retrouver Royanny. J'irai coucher dans la rue où est le garni à six sous.
Je montre le poing à cette maison fermée qui ne m'a pas livré le nom d'un ami chez lequel je pourrais quêter un asile et un conseil.
Pourquoi n'ai-je pas parlé à ce portier qui me semblait un brave homme? Poltron que je suis!
Ah! s'il sortait!...
Il sort.
Je l'aborde courageusement; je lui demande--qu'est-ce que je lui demande donc?--Je ne sais, j'hésite et je m'embrouille; il m'encourage et je finis par lui faire savoir que je cherche un nommé Royanny et que l'École doit avoir son adresse, puisque Royanny est étudiant en droit.
«Allez voir le secrétaire de la Faculté, M. Reboul.»
Il rentre dans l'École avec moi et m'indique l'escalier.
M. Reboul m'ouvre lui-même--un homme blême, lent, l'air triste, la peau des doigts grise.
«Que désirez-vous? Les bureaux sont fermés... Vous avez donc quelqu'un avec vous?»
Il regarde au coin de la porte. C'est que j'ai planté là mon paletot jaune qui a l'air d'un homme; M. Reboul a peur et il me repousse dans l'escalier.
Le gardien me recueille, je ressaisis mon paletot comme on lève un paralysé et je m'en vais, tandis que M. Reboul se barricade.
«Écoutez, me dit le concierge, je vais prendre sur moi de regarder dans les registres, en balayant. Faites comme si vous étiez domestique et descendez dans la salle des inscriptions.»
Je fais comme si j'étais domestique. Je mets ma coiffure dans un coin et je retrousse mes manches. Ah! si j'avais un gilet rouge au lieu d'un paletot jaune!
Nous entrons dans la salle du secrétariat et l'on cherche à l'R.
Ro... Ro... Royanny (Benoît), rue de Vaugirard, 4.
Le concierge s'empresse de fermer le registre et de le remettre en place.
Je le remercie.
«Ce n'est rien, rien. Mais filez vite! M. Reboul va peut-être venir et il est capable de crier au secours s'il voit encore votre paletot!»
3 Hôtel Lisbonne
4, rue de Vaugirard... Hôtel Lisbonne? C'est au coin de la rue Monsieur-le-Prince.
Je demande M. Royanny.
«Il n'y est pas. Qu'est-ce que vous lui voulez? Vous êtes de Nantes, peut-être?...»
La concierge qui est une gaillarde me questionne brusquement et d'affilée.
«Je ne suis pas de Nantes, mais j'ai été au collège avec lui.
--Ah! vous avez été à Nantes? Vous connaissez M. Matoussaint?
--M. Matoussaint? oui.»
Je lui conte mon histoire. C'est justement après M. Matoussaint que je cours depuis cinq heures du matin!...
«En voilà un qui est drôle, hein! Il demeure en haut, à côté de M. Royanny--qui _répond_ pour lui, vous sentez bien-- Matoussaint n'a pas le sou... c'est un pané... _ça écrit_.»
Les concierges m'ont l'air tous du même avis pour les écrivains.
«Et Matoussaint est chez lui?
--Non, mais il ne ratera pas l'heure du dîner, allez! vous le verrez rentrer avec sa canne de tambour-major et son chapeau de jardinier quand on sonnera la soupe.»
Je vois, en effet, au bout d'un instant, par la cage de l'escalier, monter un grand chapeau sous lequel on ne distingue personne--les ailes se balancent comme celles d'un grand oiseau qui emporte un mouton dans les airs.
«C'est toi?...
--Matoussaint!
--Vingtras!»
Nous nous sommes jetés dans les bras l'un de l'autre et nous nous tenons enlacés.
Nous sommes enlacés.
Je n'ose pas lâcher le premier, de peur de paraître trop peu ému, et j'attends qu'il commence. Nous sommes comme deux lutteurs qui se tâtent--lutte de sensibilité dans laquelle Matoussaint l'emporte sur Vingtras. Matoussaint connaît mieux que moi les traditions et sait combien de temps doivent durer les accolades; quand il faut se relever, quand il faut se reprendre. Il y a longtemps que je crois avoir été assez ému, et Matoussaint me tient encore très serré.
À la fin, il me rend ma liberté: nous nous repeignons, et il me demande en deux mots mon histoire.
Je lui conte mes courses après Torchonette.
«Il n'y a plus de Torchonette: celle que j'aime maintenant se nomme Angelina. Je vais t'introduire. Suis-moi.»--Et il m'emmène devant mademoiselle Angelina.
«Je te présente un frère--un second frère, Vingtras, dont je t'ai parlé souvent, et qui vient rompre avec nous le pain de la gaieté, (se tournant vers moi), tu viens pour ça, n'est-ce pas?
_«Notre avenir doit éclore_ _Au soleil de nos vingt ans._ _Aimons et chantons encore,_ _La jeunesse n'a qu'un temps!_
«Tous au refrain, hé, les autres!
_«Aimons et chantons encore,_ _La jeunesse n'a qu'un temps!»_
Angelina est une grande maigre, pâle, au nez pointu, mais aux lèvres fines.
«Ah! tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on ne lui payait pas la dernière note.
--Et Royanny?
--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au Condé_.»
Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense à une patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier), Matoussaint se gratte le front.
«Tu vois, _frère_, la misère nous poursuit.»
_Frère?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre appellation, du premier coup.
«Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques? Tu dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.»
Je dépose mon bilan.
Angelina me regarde d'un air de mépris.
«Et _ça_, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et qu'on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour un voleur; _ça_, ça peut se mettre au clou.»
Angelina hausse les épaules jusqu'au plafond.
«On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu à cette jaunisse?
--Non...»
Un «non» hypocrite.
Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui bien des humiliations, mais j'étais habitué à lui comme à un meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il était trop lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m'a empêché de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a été sur le dos de mon père, le professeur, avant de m'être abandonné! Les élèves en ont ri, mais c'était une gaieté d'enfants; ce n'était pas la brutalité d'une vente au rabais, ni la mise à l'encan d'une vieille chose, qui, toute ridicule qu'elle fût, avait son odeur de relique...
Cela n'a duré qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de ces sensibilités-là, à l'entrée de la _carrière!_
«Pstt, pstt, ho! hé! marchand d'habits!»
Le marchand d'habits est monté et nous a donné quarante sous de la relique.
Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent la gaieté dans la mansarde.
Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce: il y a tout cela dans nos quarante-huit sous!
C'est moi qui irai commander.--Je dirai: «Des côtelettes avec beaucoup de cornichons», et, quand le garçon viendra avec la boîte en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui donnerai même trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire des folies au péril de mon avenir.
Nous avons bien dîné, ma foi!
On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon, on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre son café, et l'on a braillé, ri et chanté, jusqu'à ce qu'Angelina ait dit qu'il était temps de chercher où me _coller_ pour la nuit.
La concierge à qui l'on a parlé de l'affaire Truchet me logerait bien s'il y avait de la place, et me ferait crédit d'une demi-semaine. Mais tout est pris.
Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d'un cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue Dauphine, 6, près du café Conti.
Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les Riffault qu'elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle, avant de s'établir.
Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet libre.
J'y arrive par une espèce d'échelle à marches pourries qui a pour rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse --poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton;-- l'air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.
Matoussaint lui-même semble effrayé; il a failli se casser les reins en descendant l'échelle.
«Tu es tombé?
--Non.»
Mais je sais que Matoussaint n'aime pas à avouer qu'il est tombé, et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre un billet de parterre au collège; il disait que c'était _exprès._
JE SUIS CHEZ MOI!
Ce cabinet est misérable, mais je n'ouvrirai cette porte qu'à qui il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai; j'écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui m'insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus fort, ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.
JE SUIS CHEZ MOI!
Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs...
JE SUIS CHEZ MOI!
Je le crierais! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour arrêter ce hurlement d'animal...
Il y a deux heures que je savoure cette émotion.
Je finis par m'étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux fêlés je regarde le ciel, je l'emplis de mes rêves, j'y loge mes espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur-- comme un oiseau--plane et bat dans l'espace.
Puis, c'est le sommeil qui vient... le songe qui flotte dans mon cerveau d'évadé...
À la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habillé, comme s'endort le soldat en campagne.
Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.
Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.
On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault à qui l'on avait donné plein son tablier d'oeillets rouges, et qui, voyant ma porte ouverte, m'a crié du bas de l'échelle: «Veux-tu un oeillet, monsieur?»
Je l'ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.
C'eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que j'aurais été moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains d'auberge.
On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire...
Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel, ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine de vie.
Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis réveillé à huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes pensées et de mes rêves.
J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne savait que penser! «Qu'as-tu fait tout ce temps-là?
«Et tu n'as pas faim?
--Non.»
Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni de la gaieté, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaieté, et l'appétit.
Mais Truchet est peut-être revenu! Allons voir Truchet! Comme Mercadet[4] dit: «Allons voir Godeau!»
Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!
On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en l'attendant.
On est allé voir si Truchet était de retour.
--Dans trois jours.
Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas. Mais on a mangé; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut faire autre chose et l'estomac ne passe à la caisse qu'à des heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a fallu courir, engager, emprunter!
Ce n'est pas assez pour moi--et déjà je souffre de ce tapage en l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les bocaux de prunes; je souffre de plus, encore... et je n'ose leur dire.
Il me semble qu'on ressemble un peu à des mendiants, sur notre carré.
Enfin j'ai touché mon argent! M. Truchet est revenu.
J'ai gardé six francs pour les Riffault. Mon _chez moi_ me coûte six francs; il faut ce qu'il faut!
J'ai donné le reste à Angelina pour la _pot-bouille_.
Dès le premier jour on a détourné de la caisse à _pot-bouille_ six autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu'on veut voir: _la Misère_, par M. Ferdinand Dugué.
On boit en route et Matoussaint est très _lancé._
Le rideau se lève.
Le héros (c'est l'acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la scène.
Il hésite: «Faut-il vivre honnête ou assassiner? Sera-ce la vie bourgeoise ou l'échafaud?»
Matoussaint crie: «L'échafaud! l'échafaud!»
Les quarante francs y ont passé.
On s'est bien amusé pendant dix jours, et je n'ai pas songé une minute au moment où l'on n'aurait plus le sou.
Ce moment est arrivé; il ne reste pas cinquante centimes à partager entre l'hôtel Lisbonne et l'hôtel Riffault.
Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n'ai mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais j'ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon taudis.
Il n'est que huit heures.
La soirée sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'être seul; j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et d'écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour les autres depuis que je suis là; il ne me reste, le soir, qu'un murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force d'avoir parlé; elle me brûle et me pèle à force d'avoir fumé.
Ce verre d'eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le café noir de l'hôtel Lisbonne; mes idées sont fraîches, je vois clair devant moi, oh! très clair!
C'est la misère demain.
Matoussaint assure que ce n'est rien.
Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misère, et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l'herbe, en se moquant des bourgeois?
Je n'ai pas encore dîné sur l'herbe; je n'ai presque pas dîné même, pour bien dire.
Pauvre mère Vingtras, elle m'a prédit que je regretterais son pot-au-feu! Peut-être bien...
Je lui ai écrit pour lui annoncer mon installation à l'hôtel Riffault, dans une chambre très propre. J'avais ajouté que j'avais fait connaissance de gens qui pourraient m'être très utiles (!).
Je veux parler de Matoussaint, d'Angelina, de Royanny.--Ils m'ont été utiles, en effet, pour le paletot jaune, et ils peuvent me donner l'adresse de tous les monts-de-piété du quartier.
Ma mère m'a répondu.
Il tombe de sa lettre un papier rouge. _Bon pour quarante francs_, écrit en travers. C'est un mandat de poste!
Un mot joint au mandat:
«Ton père t'enverra quarante francs tous les mois.»
Quarante francs tous les mois!
Je n'y comptais pas, je croyais que les quarante francs du père Truchet étaient quarante francs une fois pour toutes.
Quarante francs!...
On peut payer son loyer, acheter bien du pain et des côtelettes à la sauce, et même aller voir _la Misère_ à la Porte-Saint-Martin avec quarante francs par mois!...
J'ai eu de l'émotion, en présentant mon mandat rouge à la poste.
J'avais peur qu'on me prît pour un faussaire.
Non! j'ai reçu huit belles pièces de cinq francs!...
Je les ai emportées dans mon grenier, et toute la journée, j'ai fait des comptes.
J'ai établi mon bilan.
DÉPENSES indispensables fr. c. CAPITAL mensuel fr. c. Tabac 4 50 40 00 Journaux 1 50
Cabinet de lecture 3 00
Chandelle 1 50
Blanchissage 1 00
Savon de Marseille 0 20
Entretien (fil, aiguilles) 0 10
Chambre 6 00
Total: 17 80 17 80 _Reste:_
22 20
NOURRITURE
_À midi_
Demi-viande 0 20
Deux pains 0 10
_Le soir_
Demi-viande 0 20
Légumes 0 10
Deux pains 0 10
0 70
Total par jour
30 X 70 cent. = 21 fr.
21 00 Reste pour dépenses imprévues
1 20
Revoyons cela!
TABAC.--Trois sous à fumer par jour.
JOURNAUX.--_Le Peuple_, de Proudhon, tous les matins.
CABINET DE LECTURE.--Si je rayais cet article, ce ne serait pas seulement 3 francs, ce serait 4 fr. 50 c. que j'économiserais, puisque je compte trente sous de chandelle pour pouvoir lire, en rentrant chez moi, les ouvrages de location. Mais non! C'est là le plus clair de ma joie, le plus beau de ma liberté, sauter sur les volumes défendus au collège, romans d'amour, poésies du peuple, histoires de la Révolution! Je préférerais ne boire que de l'eau et m'abonner chez Barbedor ou chez Blosse.
BLANCHISSAGE.--Mon blanchissage de gros ne me coûtera rien. Tous les dix jours, je confierai mon linge au conducteur de la diligence de Nantes, qui se charge de le remettre sale à ma mère et de le rapporter propre à son fils. Mais je consacre un franc à mes faux cols; je voudrais qu'ils ne me fissent qu'une fois, mes parents voudraient deux. Vingt sous pour _le fin_, ce n'est pas trop.
ENTRETIEN.--Je puis me raccommoder avec un sou de fil et un sou d'aiguilles.
CHAMBRE.--C'est six francs.
NOURRITURE.--21 francs. C'est assez.
Il me reste 1 fr. 25 cent. pour dépenses imprévues. Il faut toujours laisser quelque chose pour les dépenses imprévues. On ne sait pas ce qui peut arriver.
J'étouffe de joie! j'ai besoin de boire de l'air et de fixer Paris. Je tends le cou vers la croisée. Je la croyais ouverte: elle était fermée, et je casse un carreau. Comme j'ai bien fait d'ouvrir un compte pour le casuel!
Je suis allé changer mes pièces de cent sous pour faire des petits tas, sur lesquels je pose une étiquette: _Tabac, savon de Marseille, Entretien._
Il faut de l'ordre, pas de virements.
J'ai filé chez Barbedor, passage du Pont-Neuf. C'est lui qui a le plus de pièces et de romans.
«Je veux un abonnement.
--C'est trois francs.
--Les voilà.
--Et cent sous pour le dépôt.»
Malheureux, je n'avais pas songé au dépôt!
J'ai dû balbutier, me retirer... Faut-il remonter chez moi et prendre sur les autres tas?
J'entrerais là dans une voie trop périlleuse! Mieux vaut attendre et tâcher d'amasser pour ce petit cautionnement.
Ces cent sous me firent bien faute! Je dus vivre sur mon propre fonds, pendant que les autres, qui avaient cent sous de dépôt, avaient à leur disposition tous les bons livres. Il est vrai que j'eus trois francs de plus à consacrer à ma nourriture ou à mes plaisirs; j'économisais aussi sur la chandelle; mais je ne pénétrai dans la littérature contemporaine que tard, faute de ce premier capital.
4 L'avenir
Et maintenant, Vingtras, que vas-tu faire?
Ce que je vais faire? Mais le journaliste, que j'ai connu avec Matoussaint, n'est-il pas là, pour me présenter comme apprenti dans l'imprimerie du journal où il écrivait?
Je cours chez lui.
Il me rit au nez.
«Vous, ouvrier!
--Mais oui! et cela ne m'empêchera pas de faire de la révolution --au contraire! J'aurai mon pain cuit, et je pourrai parler, écrire, agir comme il me plaira.
--Votre pain cuit? Quand donc? Il vous faudra d'abord être le saute-ruisseau de tout l'atelier; à dix-sept ans, et en en paraissant vingt! Vous êtes fou et le patron de l'imprimerie vous le dira tout le premier! Mais c'est bien plus simple, tenez! Passez-moi mon paletot, mettez votre chapeau et allons-y!»
Nous y sommes allés.
Il avait raison! On n'a pas voulu croire que je parlais pour tout de bon.
L'imprimeur m'a répondu:
«Il fallait venir à douze ans.
--Mais à douze ans, j'étais au bagne du collège! Je tournais la roue du latin.
--Encore une raison pour que je ne vous prenne pas! Par ce temps de révolution, nous n'aimons pas les déclassés qui sautent du collège dans l'atelier. Ils gâtent les autres. Puis cela indique un caractère mal fait, ou qu'on a déjà commis des fautes... Je ne dis point cela pour vous qui m'êtes recommandé par monsieur, et qui m'avez l'air d'un honnête garçon. Mais, croyez-moi, restez dans le milieu où vous avez vécu et faites comme tout le monde.»
Là-dessus, il m'a salué et a disparu.
«Que vous disais-je? a crié le journaliste. Vous vous y prenez trop tard, mon cher! Des moustaches, un diplôme!... Vous pouvez devenir cocher avec cela et avec le temps, mais ouvrier, non! Je suis forcé de vous quitter. À bientôt.»
Je suis resté bête et honteux au milieu de la rue.
Eh bien non! je n'ai pas lâché prise encore! et dans ce quartier d'imprimerie j'ai rôdé, rôdé, comme le jour où je cherchais Torchonette.
J'ai attendu devant les portes, les pieds dans le ruisseau; dans les escaliers, le nez contre les murs; il a fallu que deux patrons imprimeurs m'entendissent!
Ils m'ont pris, l'un pour un mendiant qui visait à se faire offrir cent sous; l'autre pour un poète qui voulait être ouvrier pendant quatre jours afin de ressembler à Gilbert ou à Magut.
Il ne faut pas songer au bonnet de papier et au bourgeron bleu!
Quel autre métier?--Celui de l'oncle menuisier, celui de Fabre cordonnier? Je me suis gardé d'en rien dire au journaliste ni à Matoussaint, ni à sa bande, mais je suis allé dans les gargotes m'asseoir à côté de gens qui avaient la main vernissée de l'ébéniste ou le pouce retourné du savetier. J'ai lié connaissance, j'ai payé à boire, j'ai dérangé mon budget, crevé mon bilan, quitte à ne pas manger les derniers du mois!
Tous m'ont découragé.
L'un d'eux, un vieux à figure honnête, les joues pâles, les cheveux gris, m'a écouté jusqu'au bout, et puis, avec un sourire douloureux, m'a dit:
«Regardez-moi! Je suis vieux avant l'âge. Pourtant je n'ai jamais été un ivrogne ni un fainéant. J'ai toujours travaillé, et j'en suis arrivé à cinquante-deux ans, à gagner à peine de quoi vivre. C'est mon fils qui m'aide. C'est lui qui m'a acheté ces souliers-là. Il est marié, et je vole ses petits enfants.»
Il parlait si tristement qu'il m'en est venu des larmes.