Le bachelier

Chapter 17

Chapter 174,027 wordsPublic domain

«Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le front comme un vilebrequin, crois-tu qu'il y avait là une pensée grande!... Malheureusement, le siècle est à la prose, l'homme de génie est un anachronisme, puis le pouvoir a démoralisé les masses... On ne se lave plus, les riches vivent dans la corruption, les pauvres n'ont pas de quoi aller à la _Samaritaine_. Oh! l'Empire!...»

Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me laisse de côté. Cependant, à la fin, celui qui a l'air d'être le chef se penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.

Il dit après l'avoir écouté:

«Mais il pourrait faire notre affaire!...»

Je saute sur Matoussaint dès qu'ils sont partis.

«Il t'a parlé de moi?

--Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux.»

Déjà? Sur ma mine? Je fascine décidément.

«Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu'un qui aille dans les bains demander la _Nymphe_, et qui, si on ne l'a pas, se fâche et crie: "Comment, vous n'avez pas la _Nymphe_? Tous les bains qui se respectent ont la _Nymphe_!"--Tu fais alors sauter l'eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colère.»

Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s'en aperçoit.

«Tu ne peux pas non plus, d'un coup, arriver à l'Académie?

--Non, c'est vrai.

--À ta place, j'accepterais. Il faut bien commencer par quelque chose.»

J'accepte, je deviens _demandeur de Nymphe_.

La caisse du journal me paie mon bain--avec deux oeufs sur le plat ou une petite saucisse--pour que je déjeune dans l'eau et aie le temps de causer avec le garçon.

Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je dis d'un air négligé, quand j'ai noyé le jaune qui est resté dans ma barbe:

«La _Nymphe_, maintenant!»

Et si la _Nymphe _n'y est pas--elle y est rarement--je fais sauter l'eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la baignoire--on me l'a bien recommandé!

Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabiller et à me rhabiller.

Je détermine deux abonnements... mais ce n'est pas assez pour faire vivre le journal, et l'on trouve que je ne suis bon à rien, que je ne suis pas propre à ma mission. (Je suis bien _propre_, cependant! Si je n'étais pas propre en me baignant si souvent, c'est que je serais un cas médical bien curieux!)

Je quitte le peignoir de _demandeur de Nymphe_, emportant avec moi pour un temps infini l'horreur de l'eau chaude, et criant souvent, au milieu des conversations les plus sérieuses: «_Garçon, un peignoir!»_ par habitude.

Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un vieux qui a accès dans les bureaux de quelques journaux par la porte des traductions.

Il me dit que c'est l'histoire de bien d'autres.

«On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale bien des odeurs qui soulèvent le coeur, allez!»

Il me fait presque peur, ce vieux-là!

Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois, toujours à la même heure.

Il y a une semaine que je ne l'ai vu... Qu'est-il devenu?-- J'interroge la concierge.

«Vous ne savez donc pas? Il y a huit jours, il est rentré, l'air triste; il a embrassé mon petit garçon en me demandant quel état je lui donnerais. «Lui donnerez-vous un état, au moins?» On aurait dit qu'il tenait à le savoir... Il est monté et il n'est pas redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frappé à sa porte. Pas de réponse! Mon mari a forcé la serrure, et nous sommes entrés. Il était étendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui était déjà couleur de cire. «Je me tue par fatigue et par dégoût.»

JOURNAL DES DEMOISELLES

Boulimier, un de nos anciens camarades de l'hôtel Lisbonne, est entré comme correcteur chez Firmin Didot. Il glisse de temps en temps une pièce de vers dans la _Revue de la Mode_. Il veut bien essayer de faire passer une _Nouvelle_ de moi.

J'ai beaucoup de barbe pour écrire dans le _Journal des Demoiselles!_

Elle traîne sur mon papier pendant que je fais les phrases.

Quel sujet vais-je prendre? Mes études ne peuvent pas m'aider!

Il n'y a pas de demoiselles dans les livres de l'antiquité. Les vierges portent des offrandes et chantent dans les choeurs, ou bien sont assassinées et déshonorées pour la liberté de leur pays.

J'ai cherché mon sujet pendant bien longtemps.

«Vous devriez faire le roman d'une canéphore!» me souffle un agrégé en disgrâce pour ivrognerie.

Mais je ne sais plus ce que c'est qu'une canéphore.

«Si tu parlais d'une bouquetière? me dit Maria la Toquée, qui fait des vers.

--C'est une idée. Viens que je t'embrasse!»

Je préviens Boulimier.

Il me répond courrier par courrier:

«À quoi pensez-vous? Voulez-vous donc encourager les filles de nos lectrices à courir après les passants dans les rues et à leur accrocher des oeillets à la boutonnière!... Où avez-vous la tête, mon cher Vingtras!... Que personne ne se doute chez Didot que vous avez eu cette idée-là!... Si on savait que je vous fréquente, je perdrais ma place.»

Je lui réponds qu'il se trompe, et j'explique mon plan.

Je voulais peindre une petite orpheline qui, se trouvant seule au cimetière quand les fossoyeurs sont partis après avoir enterré sa mère, cueille des fleurs sur la tombe de celle qui n'est plus. La nuit venue, elle les vend pour acheter du pain.

Elle fait tous les cimetières de Paris, bien triste, naturellement! Elle se _suffit_ avec ça. Un soir enfin, elle trouve un vieux monsieur qui est frappé de voir une bouquetière offrir des fleurs avec des larmes dans la voix, et une branche de saule pleureur dans les cheveux--ma bouquetière a toujours une branche de saule pleureur sur sa petite tête d'orpheline--il lui demande son histoire.

Elle la lui raconte en sanglotant. Ce monsieur l'adopte, lui fait apprendre le piano, et puis la marie richement.

«Vous le voyez, mon cher Boulimier, c'est la bouquetière prise à un point de vue émouvant, et, j'ose le dire, assez nouveau?»

Je trouve le lendemain une note de Boulimier:

«Je vous avais calomnié, je vous en demande pardon. En effet, il y a quelque chose à faire avec cette idée touchante d'une orpheline qui ne vend que des fleurs de cimetière. Mais avez-vous songé à l'hiver? Que vendra-t-elle l'hiver?

«Les mères se demanderont où couche votre héroïne. Est-elle en garni ou dans ses meubles? on ne loue pas facilement, vous savez bien, aux orphelines de huit ans. Je ne vois pas comment vous pourriez traiter cette question de logement. La passeriez-vous sous silence? Oh! mon ami!... Ne pas dire ce que la petite _Cimetièrette_ (je vous félicite sur le choix du nom) fait quand les boutiques sont fermées!... M. Didot me renverrait, je vous assure.»

Je ne puis pourtant pas lui faire perdre son emploi!

Eh bien! je m'en vais tout simplement raconter une histoire que j'ai vue.

Une petite fille était toute seule dans la maison pendant qu'on enterrait sa mère qui était morte de faim...--On avait prié une voisine de veiller sur la petite, mais la voisine s'était enfermée avec son amoureux; la petite en jouant a roulé sur les marches de l'escalier et s'est cassé la jambe, on a dû la lui couper--elle marche maintenant avec une jambe de bois dans les rangs de l'hospice des orphelines.

Boulimier ne m'a pas écrit, il est venu lui-même,--en cheveux, et tout bouleversé! Ç'a été une scène!...

«Vous voulez donc appeler aux armes, exciter les pauvres contre les riches!... et vous prenez le _Journal des Demoiselles _pour tribune?... Pourquoi ne pas proposer une société secrète tout de suite... ou bien défendre l'_Union libre!..._»

Il faisait peine à voir!

Il a repris l'omnibus, plus calme. Je lui ai dit que je gardais mes convictions, que je restais républicain, mais je lui ai promis que je n'appellerais pas aux armes dans le _Journal des Demoiselles._

Il a été bon comme un frère,--il m'a tout pardonné, il m'a lui-même trouvé un sujet.

Il m'en a envoyé le canevas.

_Sujet d'article pour le _JOURNAL DES DEMOISELLES.

LA TÊTE D'EDGARD

Une famille est rassemblée autour d'un berceau. Le père arrive.

«Est-ce une fille? Est-ce un garçon? (Passer légèrement là-dessus).»

C'est un garçon.

«Comme il a une grosse tête, mon petit frère!»

On s'aperçoit, en effet, que le nouveau-né a une tête énorme... Le médecin consulté appelle le père dans la chambre à côté. Le père le suit, reste quelque temps avec le docteur et reparaît. Il a l'air abattu. Il fait un signe aux domestiques:

«Que tout le monde sorte!

--Marie, dit-il à la mère, notre enfant est hydrocéphale!»

Voilà la première partie.

Dans la seconde partie l'enfant à grosse tête grandit. Le père est bien triste, mais la mère est un ange de dévouement et de tendresse pour le petit qui a la tête en ballon.

«Il y en a plus à aimer!» dit-elle.

Je vous donne le mot comme il me vient, vous en ferez ce que vous voudrez, je le crois bon; le geste du bras, qui se trouve être trop court pour embrasser toute la tête, peut arracher des larmes.

Vous établirez un contraste entre le dévouement des pères et mères et la froideur d'un oncle, qui trouve que cet enfant est plutôt une gêne pour la famille.

«Il vaudrait mieux qu'il remontât au ciel... on pourrait le vendre à des médecins!...»

«Vendre mon fils!...»

Vous voyez la scène.

Tout d'un coup un collégien saute dans la chambre. C'est le fils aîné de la famille. Il était en pension, boursier (mettez «boursier», cela fait bien) dans un petit collège du Midi. Il ne venait pas en vacances parce que c'était trop cher.

Il a enfin fini ses classes--on ne l'attendait pas--il ne devait passer son bachot que trois mois plus tard, mais il a ménagé cette surprise, et le voici!...

Il a tout entendu, caché derrière la porte; et il va droit à son oncle:

--Non, mon oncle, nous ne vendrons pas mon frère! il ne s'appelle pas _Joseph! _(se tournant vers son père). Comment s'appelle-t-il?

Je crois ce mouvement heureux, parce qu'il double le mérite de ce frère aîné qui va se dévouer à son frère sans même savoir son nom. On lui apprend qu'il s'appelle _Edgard_, et il continue:

«Je voulais être avocat, j'avais rêvé les palmes du barreau! (avec mélancolie). La tête de mon frère m'impose d'autres devoirs... Je me ferai médecin...»

Indiquer qu'il avait toujours eu de l'horreur pour ce métier... Ça le dégoûte, la médecine... mais il a conçu dans sa tête--de taille moyenne--le projet de se vouer à l'étude des têtes grosses comme celle de son frère.

«Qui sait! Ne peut-on pas les diminuer?... n'est-ce pas une enflure provisoire?... peut-être un dépôt seulement...!»

Ce n'était qu'un dépôt!...

Le frère héroïque a pâli, penché sur les livres. Il résulte de ses études qu'il y a des enfants qui paraissent hydrocéphales et qui ne le sont pas.

C'est l'histoire d'Edgard--Edgard qu'on revoit avec une petite tête à la fin.

Le frère aîné, lui, a pris goût à ses travaux qu'il n'avait entamés qu'avec répugnance et uniquement par dévouement fraternel.

Il est maintenant un de nos médecins spécialistes les plus distingués.

Il a la clientèle de l'aristocratie.

«Sur ce canevas, dit Boulimier en terminant, il est facile, je crois, de broder avec succès un récit où s'exerceront toutes vos qualités, récit simple et touchant, qui peut valoir au journal des abonnements d'hydrocéphales.

«M. Didot sait remarquer le talent où il est, s'il voit cela, il vous protégera, et vous pourrez devenir, vous aussi, une _grosse tête_ de la maison.»

J'ai écrit la Nouvelle dans le sens indiqué par Boulimier, et je l'envoie.

Huit jours après je reçois une lettre.

«Monsieur,

«Nous vous renvoyons la nouvelle: _La Tête d'Edgard_, que vous aviez confiée à M. Boulimier. À côté de détails charmants et se jouant dans un cadre des plus heureux, nous avons remarqué une tendance à l'attendrissement qui vous fait le plus grand honneur. Mais c'est cet attendrissement même que nous redoutons pour nos lectrices frêles et sensibles. Tous les petits coeurs en deviendraient _gros._... Vous m'avez comprise, j'en suis sûre, vous qui cachez sous un nom d'homme la grâce d'une femme.

«Agréez...

«La Directrice,

«ERNESTINA GARAUD.»

La grâce d'une femme!...

C'est possible--quoique j'aie vraiment beaucoup de barbe et une culotte qui en a vu de dures et fait un sacré bourrelet par-derrière.

BAS, LES COEURS!

J'ai fait connaissance de Mariani, qui était jadis chroniqueur à l'_Illustration_. Il fonde un journal hebdomadaire, et il a demandé à Renoul quelques garçons de talent pour composer la rédaction.

Il est vieux mais il aime les jeunes. C'est un vieillard aimable qui m'accueille sans morgue et me demande ce que je vais faire. Il voit vite que je n'ai rien sur la planche et que je suis un novice, malgré _le Pierrot, le Journal de la Cordonnerie et la Gazette du Grand Monde_.

Je m'ouvre à lui.

«Ma foi, monsieur, je ne sais rien faire de ce qu'on me demande. Je crois que je ne saurais bien faire que ce que je pense! J'ai eu tort de ma lancer dans la carrière des lettres, mais ce n'est pas tout à fait exprès. C'est que je n'en ai pas d'autres.

--Vous n'avez pas de fortune?» Il y a trop de pitié dans son accent pour que je lui dise la vérité. J'aurais peur de paraître m'être ouvert à lui pour aboutir à une lâcheté de pauvre.

«Pas de fortune, non, mais j'ai quelques ressources, de quoi vivre.

--À la bonne heure! sans cela quelle vie, mon ami!» et il lève les bras au ciel en hochant sa tête honnête et blanche.

S'il savait ce que j'ai déjà enduré! S'il voyait le fond de ma bourse!

«Eh bien, mais... dit-il en revenant à ma confession. Vous ne savez faire que ce que vous pensez! Ce serait beaucoup, savez-vous! Tenez, moi je vous donne carte blanche. Vous pouvez prendre le sujet qu'il vous plaira et vous le traiterez comme vous voudrez. Faites ce que vous pensez! Je voulais vous offrir deux sous la ligne, vous en aurez trois.»

Trois sous la ligne, cent lignes quinze francs! Cet homme à donc des millions à dépenser! Il a Rothschild derrière lui?

Ce ne sera pas en pet-en-l'air, ni en escarpins, ni en pommade, ni en salaison que ma copie sera payée. Je toucherais de l'argent.

«Quel sujet? voyons! me demande M. Mariani.

--Je ne sais trop...

--Avez-vous étudié telle ou telle question?

--Je n'ai rien étudié en particulier,--ni en général, il faut bien le dire. J'ai habité le quartier Latin,--on n'y étudie guère!...

--Le quartier Latin? Voulez-vous le raconter? Est-ce entendu? Un article, deux, trois, si vous voulez, intitulés: _La jeunesse des Écoles_. Le titre vous va-t-il?»

Il sonne bien, en effet.

Je suis rentré chez moi tout ému.

J'ai bien de la peine au commencement; je veux toujours parler des gymnases antiques, des jeunes Grecs, de la robe prétexte, etc., etc. C'est ma plume qui écrit tout cela contre mon gré; elle se refuse à me laisser entrer dans l'article, rien qu'avec mes souvenirs et mes idées, à moi Vingtras, sans nom, sans le sou, qui ai mis mes pieds dans du vieux linge pour n'avoir pas froid en travaillant.

Enfin, le voilà, mon article, tel qu'il est avec ses gribouillages. J'ai enlevé, comme des lambeaux de chair, quelques phrases douloureuses et brutales.

J'arrive chez Mariani.

«Vous ne pourrez jamais lire, dis-je en déployant mon manuscrit.

--Eh bien, lisez vous-même!»

Je lis--très pâle ma foi! Mais à mesure que je retrouve le fond de mon coeur à travers ces ratures et dans ces explosions de phrases, le sang me revient dans les veines et ma voix sonne haute et claire.

Le rédacteur en chef m'écoute, l'oeil tendu, et dit de temps en temps tout bas:

«C'est bien, bien...»

J'ai fini, j'attends mon sort.

«Mon ami, vous avez écrit là un morceau qu'il ne faut pas perdre. Mettez-en les tranches dans votre poche, et boutonnez bien votre habit par-dessus. Que les mouchards ne vous voient point! Il y a dans vos trois cents lignes trois ans de prison. Vous comprenez que je ne puis vous prendre un article qui a tant de choses dans le ventre. Je vous le paierai--et de grand coeur--mais je ne vous l'imprimerai pas!

--Alors, il n'y a pas à me le payer.

--Pas de fausse honte--il ne faut pas avoir travaillé pour rien, d'ailleurs vous m'avez empoigné, je vous le promets, pour l'argent que je vous donnerai! Il y a de la verdeur et de la force là-dedans, savez-vous bien?»

Je ne sais pas: je sais seulement que c'est le fond de mon coeur.

J'ai peint les dégoûts et les douleurs d'un étudiant de jadis enterré dans l'insignifiance d'aujourd'hui. J'ai parlé de la politique et de la misère!

«Il faut attendre un _nouveau régime_. Je ne crois même pas qu'un journal républicain, politique, vous prendrait cette page ardente. Cependant je vais vous donner un mot pour X...»

J'ai porté le mot. J'ai entrevu X.... entre deux portes.

«Ah! de la part de Chose? Laissez-moi votre copie.»

Huit jours après je reçus avis que tout_ cautionné_ et tout républicain qu'on fût, on ne pouvait se hasarder à publier mon travail. Je ferais condamner le journal.

Alors l'empire a peur de ces quatre feuilles que j'ai écrites dans mon cabinet de dix francs!

J'ai repris ma copie. Je suis rentré chez moi désespéré! Ce que je fais de personnel est dangereux, ce que je fais sur le patron des autres est bête!...

Pour ne pas être l'obligé du journal et n'être pas payé d'une copie non publiée, j'ai proposé à M. Mariani de lui livrer le même nombre de lignes en prose _possible_.

«Tout de même, a-t-il dit, pour me couvrir vis-à-vis du bailleur de fonds.»

J'ai bâclé deux ou trois articles que je n'ai pas eu le courage de relire quand je les ai vus imprimés!

Je serais honteux qu'on en parlât de ces articles, et je les cache comme des excréments.

Le jour de la paye, on m'a soldé en grosses pièces de cent sous, comme on paie à la campagne--elles suent noir dans ma main fiévreuse.

Une chance!

Un ancien voisin de Sorbonne, au grand concours, un _Charlemagne_, Monnain me reconnaît et m'arrête. Il est _ému_...

«C'est bien toi qui as allumé le brûlot dans une petite machine à esprit-de-vin, le jour de la composition de vers latins?...

--C'est moi.

--Deschanel qui était de garde dit: «Ouvrez les fenêtres! D'où vient cette odeur moderne?»--Et elle était bonne, ton eau-de-vie!... Tu sais, je suis maintenant directeur de la _Revue de la Jeunesse_[15]... Veux-tu faire la chronique?...--C'est bien toi qui as allumé le brûlot?...

--Oui, oui... Et c'est sérieux, ton offre de chronique?

--Elle paraîtra le 15, si tu veux. Viens un peu avant.»

J'arrive le 12 avec ma copie.

Monnain la lit avec des soubresauts et finit par la jeter sur la table.

«Je ne peux pas publier ça! Tu éreintes Nisard! C'est mon protecteur à l'école et je compte sur lui pour me faire recevoir à l'agrégation...»

Et ce sont des jeunes! Oui, des jeunes qui ont besoin des vieux! Des jeunes qui n'ont pas le droit, ni le courage, ni l'envie de crier ce qu'ils pensent!

Pourquoi ai-je mis les pieds dans ce métier! Mon père! pourquoi avez-vous commis le crime de ne pas me laisser devenir ouvrier!...

De quel droit m'avez-vous enchaîné à cette carrière de lâches?...

«Laisse donc ta sacrée politique de côté, et fais de la copie pour le pognon.»

Soit! je travaillerai pour le pognon.

Je laisserai aller de la prose qui sera tout simplement une traînée d'encre, mais par exemple je ne signerai pas!

Non, je ne signerai pas. J'avais mis mon nom au bas de l'article contre Nisard, je prends un masque de carton maintenant. Je n'ai pas attendu, pâti, lutté pour aboutir à signer des niaiseries!

On a consenti à me laisser prendre le masque de carton. À l'ombre de ses trois lettres je travaille sans responsabilité. J'en livre pour l'argent qu'on me donne. Je ne relis pas la copie que je porte. Si par hasard c'est bon, tant mieux, si c'est mauvais, tant pis. Il paraît qu'une fois ou deux j'ai été intéressant entre autres le jour où j'ai parlé d'un mort célèbre dont j'avais connu la misère. C'est qu'il était mort celui-là et l'on pouvait le louer ou l'assommer sans crainte. J'avais laissé parler mon coeur et on ne l'avait pas fait taire.

Une semaine pourtant--celle où l'on a enterré un réactionnaire célèbre de 48--je suis sorti de mon insouciance et de mon dégoût, et j'ai demandé à avoir le champ libre--je signerai cette fois, si l'on veut!

«Vas-y!»

Ah bien oui! J'ai encore mis des mots qui font bondir Monnain.

«Je ne croyais pas que tu prendrais le sujet aux entrailles! On tuerait la revue, si elle imprimait ton appel à la révolte.»

On tuerait ta revue? Eh! elle mourra, ta revue! Elle mourra d'insignifiance et de lâcheté. Ne valait-il pas mieux la faire sauter comme un navire qui ne veut pas amener son pavillon!

«_Il faut attendre un nouveau régime_»--voilà mon avenir!...

«Vous perdez courage, vous voulez lâcher la partie? Ce n'est pas brave! me dit un homme de coeur qui essaie de me retenir et de me consoler.--Encore un effort, me crie-t-il.--J'irai voir P..., qui a été déporté de Décembre avec moi, et je lui demanderai qu'il vous fasse entrer dans le journal dont il est actionnaire.»

Il a demandé et obtenu!

J'ai à faire une série d'articles sur les professeurs de l'empire: comme celui que j'avais écrit sur Nisard.--S'ils sont _verts_, on les prendra. Aussi _verts_ que vous voudrez.

J'étais à la besogne quand on a frappé à ma porte.

C'est un professeur de Nantes, assez brave homme, qui m'aimait un peu et ne se moquait pas trop de ma mère.

«Je suis de passage à Paris, et je me suis dit: j'irai serrer la main à mon ancien élève.

--Merci.

--Et les affaires?--Vous n'êtes pas heureux, je vois ça!

--Ni heureux ni malheureux.»

Qu'a-t-il besoin de mettre le doigt sur ma misère! Est-ce qu'il vient pour m'offrir l'aumône?

«Qu'est-ce que vous faites maintenant? Est-ce encore des petites machines comme les choses dans la Revue de Monnain?

--Vous savez donc que j'écrivais?

--Un ami de Monnain, qui est venu faire la troisième à Nantes, nous l'a dit, mais je n'en ai pas été bien content, entre nous! Vous, le républicain, vous avez été bien pâle.»

Je ne me suis même pas donné la peine de lui expliquer pourquoi il m'avait trouvé si pâle.

Mais je lui ai lu l'article _vert_ que j'étais en train d'écrire.

«Trouvez-vous ceci meilleur?

--Certes! mon cher, c'est superbe!»

Quelques jours après, je sortais du journal où mon manuscrit avait été lu, même applaudi. J'avais vu à la façon dont les domestiques et les petits m'avaient salué quand j'étais sorti, que j'avais pied dans la place.

Mais j'ai trouvé une lettre de mon père, en rentrant chez moi.

«M. Creton nous a dit que tu vas écrire contre les grands universitaires... Tu veux donc me faire destituer?... Quand paraît l'article? Quand nous ôtes-tu le pain de la bouche?... Nous trouveras-tu un lit à l'hôpital, après nous avoir jetés dans la rue? C'est ainsi que tu nous récompenses de t'avoir fait donner de l'éducation.»

Votre éducation!... N'en parlons plus, s'il vous plaît.

Je retirerai mes articles. Je ne vous ôterai pas le pain de la bouche.--Vous avez raison! Ce serait la destitution, et je ne pourrais pas vous trouver une place à l'hôpital...

IL FAUT SE FAIRE DES RELATIONS

LECAPET

Il y avait sous l'Odéon un petit journal qui pendait, _le Mouvement artistique et littéraire_. Il ne tenait que par une patte, le vent avait détaché l'une des pinces de bois qui le maintenait sur la ficelle.

Il allait dégringoler et s'envoler, emporté par la bise qui s'engouffrait dans les galeries. Je suis venu à son secours. Le père Brasseur m'a remercié et du même coup, j'ai jeté un coup d'oeil sur la feuille avant qu'on la rattachât à la ficelle.

Ce doit être un groupe de garçons sérieux qui rédige _le Mouvement artistique et littéraire_. Un des articles se termine ainsi: «Nous courons après des idées et non après des papillons.» Cette phrase indique des penseurs. L'envie me prend de voir ces jeunes courir après des idées.

C'est au fond d'une cour! bien humide! Mon nez coule, j'en serai pour un mouchoir. Je pousse la porte. On ne court pas! C'est bien petit pour courir--on ne court pas, au contraire on est assis.