Chapter 16
--Eh bien! On n'a pas tiré quand l'empereur est entré; on n'était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de sa poche; la police a pris l'homme; il a eu peur, il a fait des révélations, désigné des complices; on les a empoignés un à un, dans les couloirs, sans bruit...
--Qui a-t-on pris?
--Rock a-t-il été arrêté?
--Non, je ne crois pas.»
Encore des pas!... Cette fois, c'est le chapeau d'un sergent de ville!
Ah! il faut fuir!
Dans l'obscurité, nous longeons les murailles.
À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n'en pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d'anxiété mortelle.
Mes luttes contre l'empire se terminent toutes par des courbatures --des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bête et honteux comme la fatigue d'un âne.
Je vais chez Duriol, au matin.
C'est un chétif, une tête faible; il n'a ni opinion, ni envie d'en avoir. Comment se fait-il qu'il ait été mis dans le secret?
Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes bizarres.
Il m'interroge moi-même et me demande ce que je sais.
«Halte-là!»
Je n'ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai même personne d'un mois, en dehors de mes familiers.--L'affaire manquée, _égaillons-nous!_
Ça va mal.
J'apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu'il était à l'Opéra-Comique.
Ceux qui n'y étaient pas s'en tireront-ils?
Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués d'une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot des attitudes de viveurs, nous faisons des_ extras._
«Mère Marie, encore un Montpellier d'un rond!»
Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d'eau-de-vie d'un sou, faite avec du poivre et du vitriol; nous lampons ça comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au _Café Anglais._
Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour s'amuser, qui jettent l'argent par les fenêtres...
Au nom de la loi.
Il est huit heures du soir.
Je viens de demander un _petit mouton_--c'est le demi-plat de ragoût qu'on appelle ainsi.
Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied sous la table, me lancent des yeux terribles...
_Mouton! _Autant dire _Mouchards._ Cette épithète de_ petit_ a l'air d'une impertinence. De plus ce n'est pas le moment de jouer avec le feu.
Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.
Je tâche de réparer ma bévue en disant:
«Non, mère Marie, un grand mouton!»
Je m'en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le mauvais effet. C'est six sous le grand mouton.
La crémerie est envahie!...
Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept individus de mauvaise mine en bourgeois.
Il ordonne de fermer les portes--_Au nom de la loi, que personne ne sorte!_
L'écharpe tricolore, au milieu d'un silence profond, tire un papier de sa poche et appelle des noms:
«Legrand?
--Il n'y est pas.
--Voilquin?
--Il n'y est pas.
--Collinet?
--Voilà.»
Collinet, qui heureusement n'est plus saucissonné de pistolets, demande ce qu'on lui veut.
«On vous le dira tout à l'heure.
--Vingtras?
--Présent!»
J'avais envie de répondre: «Il n'y est pas.» Si l'on m'avait appelé avant Collinet, je n'y aurais pas manqué bien sûr; mais du moment où l'on ne ruse plus, je réponds d'une voix pleine et d'un air insolent.
J'ai été chef une soirée: je ne dois pas songer à m'esquiver quand les autres se livrent.
Le juge d'instruction a essayé de m'intimider.
Imbécile!
«Vous mangerez longtemps des lentilles d'ici si vous voulez faire le héros comme cela», m'a-t-il dit d'un air goguenard et menaçant.
Mais je ne les déteste pas, ces lentilles! Mais il ne sait donc pas que je me régale avec la chopine qu'on me donne. Je n'ai jamais tété de si bon vin.
Qu'est-ce donc? par la porte de la cellule, en face de la mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.
J'ose en parler à un gardien qui me dit:
«Ah! oui! l'innocent qui dit _beu, beu! heuh, heuh_ quand on l'interroge.»
Je vois qu'il a continué sa tradition; il fait comme au collège; il joue les ahuris.
J'en fais à peu près autant. J'ai l'air de ne pas comprendre. À ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d'instruction en est pour ses airs de menace.
_Armes et bagages!_
Ma tactique a réussi!
On vient de me crier:_ Armes et bagages!_
Cela veut dire: «Vous êtes libre. Ramassez vos frusques!»
Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà dehors!
Tous les camarades aussi--moins Rock! Mais tous ceux de ma fournée ont échappé! Enfoncés, les juges!
Mais, hélas! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés. Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot, tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je me présente pour mes leçons, les visages sont glacés.
Je suis de la _canaille_, à présent.
On me règle, on me paye, et c'est fini.
Ma clientèle est morte. Il n'y a plus même de leçons à deux francs, ni à vingt sous.
26 Journaliste
«Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste?»
J'ai essayé.
Je suis parvenu à avoir ce que j'ai rêvé si longtemps, une place de _teneur de copie._
On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de moutard.
On n'a besoin que d'un gamin pour prendre l'article et le lire au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l'épreuve, voit s'il n'a rien laissé passer et si l'imprimé correspond phrase par phrase, mot par mot au manuscrit.
Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un phénomène.
«Il n'a donc pas d'autre état? Il est donc bien pauvre?»
Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre état. J'ai obtenu la place par un ancien maître d'études de Nantes qui est l'ami d'enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de m'aider à gagner quelques sous.
J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou de plus.
Ma mère avait raison de dire que j'étais un maladroit. Je fais mal mon métier.
Je confonds les articles, je mêle les feuillets.
Je lis trop vite--quelquefois trop lentement. Le correcteur est un homme laid, chagrin, un vieux _fruit sec_, qui me traite comme un mauvais apprenti.
J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'échappe des éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d'un coup dans le silence de l'imprimerie.
On se retourne, on rit, on crie: «Pas si fort, le teneur de copie!»
Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres de phrases tout entiers; et c'est à recommencer; à la grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l'écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout haut: «Si c'est un crétin, qu'on le jette dehors!»
Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A. Guéroult, et d'autres!
Je ne fais pas l'affaire décidément.
On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin de douze ans, qui n'a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas de torticolis à dévisager les auteurs.
J'ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs, mes explosions de voix, ce torticolis, que je n'ose pas passer de deux mois dans la rue Coq-Héron. J'ai bien débuté dans les imprimeries!
AUX 100 000 PALETOTS
Il vient de me venir une chance! J'ai un protecteur.
C'est le gérant des «100 000 _paletots_»: la grande maison de confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de classe; ce camarade m'écrit:
«Va voir M. Guyard des "100 000 _paletots_", il est à Paris pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant la porte. Il peut t'être utile pour le journalisme.»
Je me rends passage du Grand-Cerf.
Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.
Je rôde devant le magasin, n'osant entrer.
On m'entoure:
«Monsieur a besoin d'un vêtement... Il y en a pour toutes les bourses... La vue ne coûte rien... Prenez toujours des cartes de la maison.»
Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.
M. Guyard paraît.
«Que voulez-vous?
--C'est mon ami, M. Leroy, qui...
--Ah bien! Vous voulez écrire, il m'a dit ça!
«Dunan!...»
Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en passe-montagne.
«Dunan! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.
--Est-ce pour les affiches?
--Je ne sais pas.
--Aimeriez-vous à rédiger des affiches? Sauriez-vous faire des choses comme ça?» Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas faire des choses comme ça. À quoi ça m'a-t-il donc servi de faire toutes mes classes? Celui qu'on a appelé Dunan voit parfaitement mes gestes d'inquiétude.
«Ah! ce serait pour chroniquer dans le _Pierrot?»_
Le _Pierrot_ est le journal appartenant aux «100 000 _paletots_».
On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le programme des spectacles et les prix de la maison: «Grand déballage de pantalons de lasting[14]! Grand succès de M. Mélingue! Un vêtement complet pour 19 francs! Demain, reprise de _Gaspardo le pêcheur!»_
Il y a des comptes rendus des premières représentations et des articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une phrase au moins sur les _cent mille paletots_. Les comptes rendus des _premières_ contiennent des attaques sourdes contre les tailleurs _sur mesure_, qui, sous prétexte d'élégance, mettent sur le dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du public, et font, avec un sifflet d'habit biscornu ou un revers de redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.
On m'a confié un article à faire!
J'ai eu du mal à défendre la _confection_ au bas d'une colonne! Je l'ai défendue tout de même, et j'ai réussi à annoncer en même temps un déballage. J'avais à analyser un drame de M. Anicet Bourgeois.
L'article doit paraître jeudi.
Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m'asseoir sur une borne, d'où l'on peut voir le coin de la maison où le _Pierrot_ s'imprime.
5 heures,--6 heures,--7 heures,--8 heures!...
J'ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude!
«Monsieur, dis-je à un homme qui a l'air d'être de l'imprimerie, savez-vous où l'on fait le _Pierrot_?»
Il n'est pas de l'imprimerie et croit que je l'appelle Pierrot. Nous avons été sur le point de nous battre!
Le _Pierrot _a fini par paraître. Je l'achète au premier porteur qui sort et je cherche...
--_Programme... Déballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe, Vêtements de première communion. Drame de M. Anicet Bourgeois._
Une colonne et demie, et au bas la signature que j'ai adoptée-- celle de ma mère! J'ai voulu placer mes premiers pas dans la carrière sous son patronage, et j'ai pris chastement son nom de demoiselle.
Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins!...
Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je tenais le plus! J'avais écrit l'article pour elle--c'était le coup de poing de la fin.
Je la sais par coeur; je l'avais tant travaillée!
Je m'étais couché et j'avais mis mon front sous les draps en fermant les yeux pour mieux la voir.
Je donnais la moralité:
_Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux devant le foyer paternel pour se lancer sur l'océan de la vie d'orages! Que j'en ai vu trébucher, parce qu'ils avaient voulu sauter à pieds joints par-dessus leur coeur!_
Ont-ils su au journal que je n'ai jamais vu personne sauter par-dessus son coeur? Cette image de gens apportant leurs vaisseaux pour les brûler devant leur maison et s'embarquant ensuite, leur a-t-elle paru trop hardie?
Sont-ils des classiques?...
Je me perds en suppositions!...
Nous le saurons en allant me faire payer.
On m'a dit:
«Vous passerez à la caisse samedi.»
J'aurais donné l'article pour rien.--Presque tous les débutants sacrifient le premier fruit de leur inspiration.
La _Revue des Deux Mondes_ ne paie jamais le premier article. Le _Pierrot_ paie. Mais je suis peut-être le seul à qui cela arrive, depuis que le _Pierrot_ existe. J'ai fait sensation sans doute!...
On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas remarquée, et ils tiennent probablement à m'attacher à eux, ils font des sacrifices d'argent pour cela.
Je ne puis refuser cet argent! D'ailleurs, il me servira à payer un raccommodage que m'a fait un petit tailleur.
Je ne veux pourtant pas avoir l'air trop pressé et paraître entrer dans les lettres pour faire fortune.
Je flâne un peu le samedi--au jour fixé--avant d'aller toucher le paiement de ma copie.
Il ne faut pas non plus les faire trop attendre!
J'entre dans le bureau.
Le bureau est un petit trou noir à côté de l'endroit où l'on met _les rossignols._
Je demande le rédacteur en chef, l'homme aux sabots et au passe-montagne.
«M. Dunan-Mousseux?
--Il n'y est pas, me dit un homme, mais il m'a prié de vous remettre le prix de votre article.»
Il me tend un paquet ficelé.
En billets de banque?--Mais c'est trop! c'est vraiment trop, un gros paquet comme ça pour un article de deux colonnes.--Enfin!
«Mais, j'oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre pour vous!»
Voyons la lettre:
«Cher monsieur,
«Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de votre article. Ci-joint un pet-en-l'air. J'aurais voulu faire mieux; nos moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de ne vous donner qu'un petit gilet. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir le pet-en-l'air. Mais travaillez, monsieur, travaillez! et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu jusqu'au pardessus d'été et même au paletot d'hiver.
«En vous souhaitant sous peu un joli complet.
«DUNAN-MOUSSEUX.»
Fallait-il refuser? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l'air qu'en bras de chemise. J'emportai le paquet, et ce petit vêtement me fit beaucoup d'usage.
Je n'ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour ce que j'ai écrit. J'ai gagné une paire de chaussures, dans le_ Journal de la Cordonnerie_, pour un article sur je ne sais quoi!--sur la botte de Bassompière, si je m'en souviens bien. On m'a remis une paire de souliers: presque des escarpins.
«C'est assez pour faire son chemin», m'a dit le rédacteur en chef, un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mène de pair la tannerie et la poésie, le commerce de cuir et celui des Muses.
Ces souliers m'ont en effet aidé à aller quelque temps.
Comme ils avaient craqué, j'ai été au bureau du journal en offrant une _nouvelle à la main_, si l'on voulait mettre une pièce.
«On ne met pas de pièces, on ne fait pas les raccommodages.»
Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet de quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées! C'est tout ce qu'on peut faire, et je ne me serai pas dérangé pour rien.
J'accepte, et bien m'en a pris. Je me suis promené avec ces pantoufles-là pendant toute une saison.
Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j'avais des amis dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé, j'avais l'air de rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas des portes.
Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un entrefilet et une nouvelle à la main.
D'autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients! Je n'osais plus élever la voix dans les discussions, je n'osais plus passer dans les endroits où l'on se disputait, moi qui les aimais tant jadis, je devenais vil, je tournais à la lâcheté... C'est que si j'avais eu une querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui est mon fort m'est défendu. Ce n'est pas la peine de taper sur le tibia, je ne le casserais pas, ni d'enfoncer comme je le faisais autrefois mon soulier dans le ventre. Ce n'est pas la peine! Je me rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui évite la pluie. Je n'ai pas encore reçu de volée. J'en recevrais à tout coup maintenant si je me battais avec des gens en souliers. Je fuis les gens en souliers, il y en a beaucoup.
Un pet-en-l'air et une paire de chaussures. Je m'y habitue! Si je trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.
Pour le logement il n'y a pas à y compter, il faut être dessinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans tous les hôtels parce qu'il dit qu'il fera des caricatures dans les coins les plus reculés, ça le fait connaître, aussi on a le temps de penser à lui.
Mais la littérature! Je ne pourrai jamais échanger de la copie contre une quinzaine de chambre.
Il ne faut pas désespérer de la Providence!
On m'a présenté à un monsieur qui m'a vu en pantoufles et qui, tandis que les autres s'étonnaient, a dit:
«Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.
--Ah! il a des détails là-dessus! on a fait cercle.
--C'est parce qu'il n'a pas de souliers.»
Il est fort et l'on dit en effet qu'il est un des annonciers d'avenir sur la place de Paris.
«Vous crevez la faim, n'est-ce pas?»
Mais non, Ah! pardon, j'ai justement des souliers aujourd'hui. Prenez garde, je n'aime pas qu'on mette le doigt sur ma pauvreté.
«Je vis de mon travail, monsieur!...»
Il n'est pas mauvais homme et m'a demandé très rondement pardon de sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre quel était le travail si mal payé qui m'obligeait à aller en pantoufles de Montrouge au Gros Caillou, à me promener en babouches dans la vie.
«Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie! Voulez-vous pouvoir sortir même par la pluie?»
Il me semble que je donnerais un volume pour cela.
Il m'est défendu de sortir par les temps humides! Je ne connais que la vie à sec. Je n'ai pas depuis deux mois pu suivre un jupon troussé, un bas blanc tiré, comme j'en suivais, les jours d'orage! Ma vie d'ermite me tue et je voudrais des chaussures à talons pour mon pauvre coeur.
«Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des chemises comme à la foire de Beaucaire!
--Parlez!
--Voici. Je veux fonder un journal d'élégance pour l'annonce. Vous y rédigerez la chronique du grand monde.»
Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs par mois d'argent comptant, rubis sur l'ongle, qui ne doivent pas un sou à personne, puis le tailleur m'habille, le bottier me chausse, le chemisier m'enchemise. Je suis couvert de parfums! Mais je ne mange que des conserves!
Le journal n'en est pas à m'ouvrir les portes des restaurants. Les restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la _Gazette du Grand Monde_. S'il y en a quelques-uns qui s'y risquent, c'est le Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison grave pour que je ne fréquente pas les _Maison Dorée_, ni _Brébant _ni le Grand 16 du _Café Anglais_.
Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme des haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon grand trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas venir à bout.
Si j'allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux viveurs en disant: «Voilà le Vicomte de ***» et il faudrait tenir le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se déboutonner, nom d'un gentilhomme!
Je ne puis pas me déboutonner, nous n'avons pas encore mis la main sur un marchand de bretelles qui voulût se faire annoncer, et j'ai fait des bretelles avec des ficelles, nouées au bouton. C'est même gênant quelquefois.
Je n'ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons une annonce d'un sardinier qui n'est pas chien avec moi pourvu que je parle de lui dans ma chronique. C'est assez difficile, je suis forcé d'inventer des histoires tirées d'une longueur. C'est généralement un fils de famille qui s'est engagé et qui revient en congé. Sur le boulevard un de ses amis l'accoste.
«Tiens déjà caporal!
--Oui mon cher, la sardine! La sardine comme celle que nous mangions quand je finissais mon oncle! la sardine régence, la sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier). Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine Bugeaud...»
Et pour les timbales de thon?
«Qui est-ce qui donne le ton maintenant? Voilà dix mois que je n'ai pas quitté le château!
--Qui est-ce qui le donne? toujours la grande Clara. Qui est-ce qui le vend, toujours un tel...»
Je ne mets ces choses sur le papier qu'avec un sentiment profond de mon infériorité, la rougeur au front, je tire les rideaux pour qu'on ne me voie pas. Mais j'en vis!
C'est même échauffant au possible, toujours des conserves, jamais de viande fraîche. Heureusement la parfumerie donne énormément à la quatrième page et j'ai toutes espèces d'eaux pour rincer mon sel. Je me gargarise comme on dessale de la morue!
Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses boîtes à conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebot qui fait le tour du monde.
Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.
Je fais sauter le cachet.
Matoussaint, que je n'ai pas revu depuis des siècles, est rédacteur de la _Nymphe_. Il m'écrit pour m'en avertir--lettre simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.
Je me rends aux bureaux de la _Nymphe_; c'est près des boulevards, _de l'autre côté de l'eau_. Heureux Matoussaint!
Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à mi-côte du Capitole!
La maison est d'honnête apparence--sur le côté une plaque avec ces mots:
LA NYMPHE JOURNAL DES BAIGNEURS 2e, porte à gauche
Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.
BUREAU DE RÉDACTION de 11 h à 4 h.
Tournez le bouton, S.V.P.
Je tourne, et m'y voici.
Comme il fait noir! Les volets sont baissés, les rideaux tirés-- pas un chat!
J'entends un bruit de paille.
«Qui est là?» dit une voix qui vient d'une autre chambre et n'est pas reconnaissable; je ne suis pas sûr que ce soit celle de Matoussaint...
J'ai recours à un subterfuge, et avec l'accent d'un pauvre aveugle, je chante dans l'obscurité:
«Je suis un abonné de la _Nymphe._...
--Vous êtes l'Abonné de la _Nymphe_?»
Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommencent.
«L'Abonné... l'Abonné... Mais où est donc mon caleçon?... L'Abonné!...»
Matoussaint (c'est bien lui), apparaît en se boutonnant.
«Comment! c'est toi!... Tu ne pouvais pas te nommer tout de suite?... Tu me fais croire que c'est l'Abonné! Je me disais aussi, ce n'est pas sa voix.
--Ils n'ont pas tous la même voix, tes abonnés?
--Mes abonnés?--pas _mes! _--_mon! _Nous avons_ un _abonné, rien qu'_un! _--Mais passe donc dans l'autre pièce... Assieds-toi sur le bouillon.»
Il y a des paquets de journaux par terre. J'ai le séant sur la vignette; lui, il s'élance contre le mur et grimpe jusqu'à une soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de chaumière indienne --une odeur d'enfermé aussi.
Matoussaint demeure là.
Le reste de l'appartement appartient au journal; ce coin est le logement du secrétaire de la rédaction. Il est chez lui dans cette soupente, il peut y recevoir ses visites particulières.
Matoussaint me conte l'histoire de la _Nymphe_, journal des baigneurs.
C'est une feuille d'annonces qui vit, ou plutôt qui doit vivre, de publicité, comme le _Pierrot_, mais avec une idée de génie.
L'idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains une feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau refroidisse, que sa peau soit mûre pour le savon, que ses cors soient attendris et qu'il puisse les arracher avec ses ongles.
On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l'eau; c'était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne s'empâtait point.