Le bachelier

Chapter 15

Chapter 154,040 wordsPublic domain

Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque d'être écrasé par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une habitude, c'est trop gênant, mais j'ai été condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l'on verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de l'entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les entresols où je vois des gens à la fenêtre.

American Bar

Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y a un _bar_ américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d'aller vers quatre heures.

Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font changer des billets de banque pour payer leur absinthe.

Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.

«Il a l'air d'un terre-neuve», a dit Maria la Croqueuse.

Je croyais que c'était une injure; il paraît que non!...

Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un caniche d'aveugle, d'un barbet crotté auquel on avait coupé la queue.--Un homme vêtu de bric et de broc a l'air aussi bête qu'un chien à qui l'on a coupé la queue tout ras. Je paraissais avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je suis un terre-neuve, un beau terre-neuve...

«Et pas bête», ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes audaces de conversation.

Pas bête?--Mais si demain j'avais de nouveau la redingote à la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon m'écartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau bête et laid,--bête comme une oie, laid comme un singe!

Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?

Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me calomniaient quand j'étais mal mis, sont arrivés caresser mes habits neufs.

«Bas les pattes!» ai-je sifflé en leur fumant au visage.

Je les ai traités comme des chiens.

Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes prêtes.

Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.

Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!

Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes résolutions de héros.

J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.

Quelquefois je trouvais une vanité d'orgueilleux à me jurer que j'irais ainsi, mal vêtu, jusqu'au jour où je forcerais la chance; si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les survivants qui devaient leurs habits--moi je ne devais rien, pas même une paire de savates.

Je vaux moins. J'ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements, ces bottines et ce chapeau--une comédie dont j'ai honte!

Mes souliers percés étaient _miens; _je pouvais les jeter à la tête du premier passant, en disant:

--Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n'es pas plus honnête que moi.

À un ruiné, je pouvais crier:

«Je te fais cadeau de l'empeigne.»

Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le _Vingtras_ est en hausse.

«Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jeté sa gourme, dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garçon-là!» fait un troisième.

Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau; je n'ai pas jeté ma gourme, j'ai jeté mes frusques.

Tas de sots!

Partout, je fais prime.

Je suis devenu un grand homme chez Joly.

Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les devoirs.

Il y a une des mères, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon épaule...

Un matin, ma jaquette m'allait bien, paraît-il, dans le demi-jour qui baignait la classe de latin--le corsage de la dame aux cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont rencontrées...

.....................

Elle m'a présenté à son mari, l'autre soir.

«L'enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions? me demande-t-il.

--Beaucoup.»

Je n'ai pas dit ce «_beaucoup_»--là, comme j'ai dit le _beaucoup _à M. Caumont, quand il m'a demandé, à propos du _Dieu des jardins_, si j'aimais les arts.

Mon _beaucoup_ a été entraînant et passionné.

M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me demande mes prix. Jadis, j'aurais répondu: deux francs l'heure, vingt sous même, si j'avais eu le derrière sur les épingles.

Je ne l'ai plus sur des épingles, qu'on le sache! et qu'on se le tienne pour dit une bonne fois!

Je n'ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq francs l'heure!

«Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?

--Merci! J'ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a fallu sabler le Jacquesson.

--Le Jacquesson!» J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque à moi que je préférais!

J'ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier d'argent et j'ai dit: «sabler le Jacquesson!»

M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lâché une bêtise; je le vois du coup.

«Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma jaquette est de la Belle Jardinière.

--Pas Ja-que-sson.» Je lui parle très durement, comme un homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.

«Pas jac-qué-sson! Savez-vous l'anglais?

--Non!» Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!

«Je n'ai pas dit Jac-qué-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque anglaise, la grande marque des William Jackson.» Je n'ai pas insisté sur l'_n_, je ne suis pas de ceux qui disent _Baïronne_, pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut pas en abuser.

«Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne!

--Ah! ah! ah!» Je ris comme d'un calembour fait entre marquis à la _Pomme de pin_, mais il était temps. Mal habillé je n'aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis, bien sûr.

Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d'une famille noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le roi. Je n'oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions républicaines.

L'un de mes ancêtres s'est trouvé avec un roi, il a dû le saluer pourtant. Car nous sommes une noblesse d'écurie. Du côté de mon père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec une tête de veau dans le fond de l'écusson.

Je donne mes répétitions à cinq francs l'heure.

M. Caumont a déclaré qu'il me fallait un habit _du matin_.

J'ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en matin de pièce de vers ou de féerie? Aurai-je des gouttes de rosée? M'entr'ouvrirai-je de quelque part au soleil levant?

Non. J'ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchanté, qui est «_du matin»_ au possible. Oh mais! Comme c'est _du matin!_

M. Caumont ajoute que c'est un vêtement de neuf heures à midi-- pas avant neuf heures, pas après midi.

Je le garde pourtant jusqu'à une heure, deux heures même, quelquefois!--Car ma leçon va jusque-là--Ma leçon? C'est-à-dire la correction des cahiers de l'enfant, qu'on éloigne...

On entr'ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de dentelles fines, et qui moule un corps de statue...

24 Le Christ au saucisson

Mes amours jusqu'ici avaient senti la crémerie ou le bastringue.

J'avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques étudiantes qui trouvaient que j'avais de grands yeux et de larges épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.

Je respire maintenant l'élégance à pleines narines.

Je lui ai caché mon adresse, qu'elle me demande toujours.

«Si tu ne veux pas me la dire, c'est que tu as une autre femme!...

--Non, je demeure avec ma mère.

--Elle est rentière, ta mère?»

Je n'ose mentir, ni répondre oui.

Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes les allusions qu'elle fait à mon genre de vie, je réponds par la comédie de la médiocrité dorée.

«C'est pour être un jour professeur de faculté que j'ai pris la carrière de l'enseignement et que je donne des leçons.

--Oh! j'irai t'entendre! Mais toutes seront amoureuses de toi!...»

Elle fait une moue chagrine et reprend:

«Quelle couleur de meubles as-tu?... (Rougissant un peu.) Comment sont les rideaux de ton lit?...»

Elle baisse la tête et attend.

«Les rideaux de mon lit?...»

Je ne trouve rien.

«De quelle couleur?

--Couleur _puce_...»

J'ai failli dire: _punaise!_

«C'est moi qui t'arrangerais ta chambre de garçon!...»

J'ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent, je ne suis pas riche. Les louis d'or fondent en route, dans nos promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux, où elle veut un _rien_--mais un rien, entends-tu! dit-elle en se dégantant.

Il m'est arrivé de souper avec du pain et de l'eau claire, la veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un _rien_, chez le pâtissier d'abord, au restaurant ensuite, dans un café de riches après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la glace et voir si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.

Elle avait quelquefois peur de son mari.

Peur?--Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie. Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon orgueil.

Peur?--Mais elle _s'affichait_ à mon bras!

Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses cheveux qui touchaient les miens...

Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha parce que je ne la tutoyais pas.

Patatras!

J'étais dans mon taudis. On a fait du train dans l'escalier.

«Que demandez-vous? criait l'hôtelier. Vous demandez M. Vingtras? Je vous dis: c'est ici; vous me dites: non! Je vous dis: si! Je sais bien les gens qui logent chez moi.--Monsieur Vingtras!

--Qu'y a-t-il?

--Une dame qui vous cherche.»

Par la cage de l'escalier j'ai vu une tête passer, mais qui a tout de suite disparu!... J'ai entendu un bruit de soie, des pas précipités... Une robe fuyait dans la rue.

Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.

Cette robe, ce châle!... C'est ELLE, la femme au rire d'argent, aux cheveux d'or, au peignoir bleu...

Quelle honte! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je fuirai le quartier où ELLE vit, je m'exilerai de ce coin de Paris.

J'ai envoyé un mot de démission.

Je suis resté huit jours et huit nuits à m'arracher les cheveux; heureusement j'en ai beaucoup.

Aux heures où elle avait l'habitude de m'attendre, près du Gymnase, je vais malgré moi de ce côté; je cours après toutes celles qui lui ressemblent--en me cachant quand je crois la reconnaître!

Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.

Je vais bûcher, bûcher, faire de l'argent, de l'or, louer ensuite un appartement avec un lit à _rideaux puce_, puis je lui écrirai. J'inventerai un roman; j'en cherche l'intrigue, j'en ourdis le mensonge...

Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures du matin au fils d'un ancien colonel; la dernière à huit heures du soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le _style_. Je le lui apprends. Crétin!

Tout va comme sur des roulettes d'argent. Même ma blessure se ferme.

Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m'en a pas moins enhardi; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux d'or, je_ flirte _auprès d'une miss anglaise, soeur d'un de mes élèves, qui n'a pas l'air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.

LA DETTE

Mais M. Caumont m'a envoyé sa note.

Diable!

C'est plus que je ne pensais! deux fois plus!

Je donne un acompte. L'acompte donné, il me reste _sept francs _pour finir mon mois! Il s'agit d'être économe, sacrebleu!

Je le suis.

Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.

Un jour, j'avais très faim. Je n'ai pas attendu d'être chez moi; j'ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à _luncher_ sous la porte cochère d'une vieille grande maison, gaiement, sans penser qu'un malheur me menaçait!

Ce malheur arrive au trot.

C'est une calèche qui entre. Je n'ai que le temps de me garer contre le mur, les bras étendus comme un Christ.

Une jeune fille crie au cocher: «Prenez garde!»

Mais je la connais!--C'est la miss anglaise!

Elle m'a vu!

L'homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une main, un petit pain dans l'autre...

Je vais bien, moi!

On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune: _Le Christ au saucisson:_ quatre couplets et un refrain.

Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et enseigner le style.

Mais j'ai été un maladroit!

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:

«Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu où vous emboquez vos élèves.»

Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les bourgeois que Brignolin me recommande de ménager; je voudrais être libre,--ma journée faite--libre de travailler pour moi.

Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas _plus_ ou _moins_. On n'est pas maître de l'étoffe qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.

Boulimart me répète:

«Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un lion.»

Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue à loger dans le taudis où la patricienne m'a surpris, et que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une fille!

Je me _maquille_ pour mes leçons.

J'en ai le coeur qui se soulève!

25 Mazas

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes habits à la mode.

--Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté pauvre.»

Il monte.

Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.

J'ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2 Décembre.

Ambitieux ou révolté, j'ai souffert,--à en mourir!--de la vie sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n'ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.

Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j'ai renfoncé en moi-même ma douleur, j'ai essayé de la noyer dans l'idée d'un livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurté contre les stupidités de la bachellerie qui m'a laissé la tête gonflée de grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me rit au nez. Avant d'écrire un livre comme on charge une pièce, il faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier. À quoi bon! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne? Je ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes fureurs! S'il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j'y entre et en avant!

Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prêt.

--Tes relations de _high life_ te retiendront-elles, dit-il, en souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui t'arrivent pour les dangers que je t'offre.

--Le danger, mais je l'aime, j'en serai.

Des détails maintenant...

«_On est prêt_», me dit Rock.

Qui, _on?_

Rock peut me confier le nom d'un des conjurés, c'est celui d'un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.

«Va toujours!»

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un prêtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des moustaches comme un tambour.

C'est un professeur de philosophie qui a refusé le serment; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l'oeil dur--avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la boisson, c'est l'âcreté du sang.

J'avais cru qu'on pouvait rire--surtout la veille de mourir --j'avais pensé même qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l'oreille du complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.

L'homme aux lunettes m'a regardé d'un air glacial et a fait un signe de mépris. Il m'a même dit un mot sévère, je crois.

C'est bon! Respect à la discipline! Je vais être grave et raide, si je puis, comme Robespierre.

Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.

Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et là, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.

Fichtre! on n'en a pas pour longtemps à vivre. C'est donc sérieux, décidément?

Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face de bocks dont nous regardons s'épanouir le faux col, et que nous vidons d'un air blasé.

«Vos hommes sont prêts?» me demande tout bas un des affiliés.

J'ai un peu honte, je rougis légèrement. «_Mes hommes!»_ c'est bien solennel!--J'ai horreur du solennel!

Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras que je ne connais pas.

Je suis leur chef, il paraît, mais je n'en sais guère plus qu'eux. On m'a jugé trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos disputes cruelles en Décembre, et il n'a pas voulu que je jetasse mes boutades de téméraire à travers l'organisation du complot. Il a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.

Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon coeur le rôle qu'on me donne--sans croire, à vrai dire, qu'il y aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c'est que de songer à tuer un homme. J'en ai eu la pensée jadis, et je me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me glaçaient la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je tirerais mon arme, ... où je viserais... où je ferais feu...

Puis j'ai lu des livres, j'ai réfléchi, et je ne crois plus aussi fort que jadis à l'efficacité du régicide.

C'est le mal social qu'il faudrait tuer.

Sans perdre de temps à creuser la question, j'ai accepté ma part de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par amour de l'aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé dans le complot.

Je n'ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt à appeler aux armes dans le quartier.

Certes.--S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet Odéon où j'ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de crier debout sur ces pierres: «Vive la République!» en déployant un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés--s'il ne s'agit que de cela: en avant!

Ce sera un éclair dans mon ciel noir.

J'ai communiqué à Legrand le projet d'attaque.

Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.

«J'en suis», dit-il.

Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons la responsabilité d'engager la lutte dans ce coin de Paris.

Sept!

C'EST POUR AUJOURD'HUI.

On m'avait annoncé qu'il me serait délivré des pistolets et des cartouches quand le moment serait venu.

Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l'heure dite.

Allons, le sort en est jeté!

Au dernier moment j'avertis encore un ancien copain de Nantes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes. Bravo!

On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté et sa peau dans une entreprise de révoltés!

Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain républicain.--Il glisse les pistolets et les munitions dans les poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend place, d'un air dégagé, à une table du café où les émissaires arriveront, _le coup fait._

Le coup consiste à tirer sur l'empereur qui doit aller ce soir à l'Opéra-Comique. On l'attendra à la porte! _Feu. Vive la République!_

À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche!

On m'a promis que des _sections_ d'ouvriers accourront à ma voix.

Est-ce bien sûr? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non plus; je pense bien! Mais c'est bon pour rassurer les autres, sinon moi. Qu'il y ait des sections ou non, je réponds que si on tire des coups de pistolet, _là-bas_, on fera parler la poudre, _ici_.

Il est sept heures.--Ils sont partis!

Nous attendons.

Est-ce le doute, est-ce l'insouciance? Est-ce un effet des nerfs ou l'effet de la fièvre? Nous avons le rire aux lèvres.

Le puritain n'est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter nos tournures de conjurés; car les pistolets et les poignards font des bosses sous nos habits, et nous donnent l'air d'avoir volé des saucissons ou de réchauffer des marmottes.

Nous sifflons des bocks.

Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir, et nous vivons là-dessus--jusqu'au grand moment où, si l'on a soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République, dans le quartier en feu.

Huit heures et demie.

Il est huit heures et demie.--Point de nouvelles, pas d'orage dans l'air, pas d'affilié qui accoure!

Dix heures--Personne.

Minuit.

Minuit!...--Encore rien!

Mais c'est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles! Ils ont eu le temps de revenir!--Ils devraient être là pour nous dire qu'on a hésité, qu'on a eu peur, que les chefs et les hommes ont reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera pour une autre fois--pour les calendes grecques!

Il faut prendre un parti.

«Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l'Odéon avec Collinet.»

Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu-- nous sommes un arsenal à nous deux! Si un sergent de ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l'avenir, ou la fusillade peut-être pour ce soir même.

Des pas!...

Est-ce la police? Est-ce un des nôtres?

C'est un camarade--mais il ne sait rien.

«Hé! Duriol! D'où viens-tu comme ça?

--D'où je viens?»

Il s'approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à l'oreille le _mot d'ordre_ de la conjuration.

Comment! Duriol en est?

Qui donc l'a averti?

Il l'explique en deux mots,--c'est Joubert, un des initiés.

Puisqu'il _en est_, voyons, que sait-il!

«Étais-tu à l'Opéra-Comique?

--Oui.

--Eh bien?