Le bachelier

Chapter 14

Chapter 144,013 wordsPublic domain

Je ne suis plus bon à rien, le neveu n'a plus besoin de répétitions.

On règle avec moi, et je n'ai plus que ma tête pour vivre; ma tête avec ce qu'il y a dedans: thèmes, versions, discours, empilés comme du linge sale dans un panier!...

Trouverai-je encore un savatier amateur?

Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il me faudrait une petite avance, un capital!

J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le soir. L'éternel rêve du pain gagné dans l'ennui, même la sciure de bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail, de sept à minuit!

22 L'épingle

Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une longue barbe et un faux col de deux jours?

Boulimart, un _lancé_, qui a des leçons dans la _Haute_, arrive un matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je suis seul pour le moment, le peintre _cuisant_ chez la voisine.

«Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien tourné...»

Eh! eh!

«J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais _comme il faut_ et bien tournés!... Où trouver ça?»

Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourné-- il est dans la peau d'un bon ami à moi, ce monsieur-là.

«Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart, quelqu'un qui n'ait pas l'air bête comme tous ceux que je fréquente?»

Malhonnête, va!

Il poursuit ses recherches avec conscience--«Un tel, un tel!»-- Je l'entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à lui-même: «Thérion, Meyret, Bressler», mais il passe outre, en secouant la tête.

«Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu!... Avez-vous du tabac, une pipe?

--Voilà...»

Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la tête... On voit qu'il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.

«Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce soir! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si c'est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu'on ne soit pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père... Qu'en pensez-vous?

--J'ai peur de paraître trop peu _comme il faut_ et mal tourné...

--Si c'est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez passer. Il préfère même les gens communs, lui! Ça y est, n'est-ce pas? Vous y allez?...»

Je balbutie un peu et je finis par accepter.

C'est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.

Il faut s'habiller pour se rendre là.

Quoique le père n'exige pas qu'on soit distingué, je ne puis y aller comme je suis.--Pantalon qui a deux yeux par-derrière, redingote à reflets de tôle.... souliers à gueule de poisson mort.

J'ai un vieil habit noir!--Il n'y aura qu'à mettre un peu d'encre sur les capsules des boutons.

Je me promène dans ma chambre, nu en habit.

Un coup d'oeil dans la glace!...

Ce n'est décidément pas assez.

Il s'agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.

C'est le diable!

Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en médecine:

«As-tu un pantalon?

--Tiens, si j'ai un pantalon!... Regarde ça!»

Il me fait tâter l'étoffe sur sa cuisse.

«Peux-tu me le prêter pour deux heures?

--Mais moi!...

--Tu n'en as pas d'autres?

--J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir...»

On le peut, en le réparant comme une masure...

Tertroud m'aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude d'une mère.

Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le fond... Je lui demande des nouvelles!

Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.

Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira-- mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.

Il n'a pas de vêtement long.

Lui, il apporte le pantalon--Qu'un autre y aille du pardessus!

«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»

On va chez Eudel.

Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus--avec des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.

«Cependant, si c'est indispensable!

--Merci, à charge de revanche!»

J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.

J'entends un petit craquement! Je ne dis rien... Eudel me retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du petit craquement.

Me voilà ficelé.

Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu descendre les escaliers en sautant.

Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en deux, sûrement--payer double place, alors?... J'ai juste six sous.

On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on a assez de moi, on n'en veut plus.

Quel ennui pour descendre! Je sue--tout le ventre de Tertroud est mouillé sur ma poitrine.

Je marche comme je peux--avec des airs bien équivoques! Je finis par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait l'air _comme il faut et bien tourné..._

Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!

«Monsieur Joly.

--C'est ici.

--Y est-il?»

Ah! s'il pouvait ne pas y être!

Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père insouciant?

C'est le fils!

«Vous venez pour la leçon?»

Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous...

Le monsieur attend.

Je me contente d'un signe.

«Vous avez déjà enseigné?»

Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec. Si je parle, je gonfle--on gonfle toujours un peu en parlant. Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le paletot craque.

Il continue à parler tout seul.

«Je voudrais, monsieur,--mais prenez donc la peine de vous asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention...»

Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est défaite par-derrière. Il m'expose son plan.

«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un cours, où un garçon du monde--habitué aux belles manières-- leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères amoureuses de leurs petits.»

Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le fauteuil...

Il faut cependant que je réponde quelque chose!...

«Sans doute...»

Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers--c'est affreux! Je remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de danger.

«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez... Vous me paraissez sobre de gestes et de paroles... c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous entendre... C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»

Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je remue en largeur--ce qui veut dire: «non» dans toutes les pantomimes.

«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»

Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!

Je souffrirai moins debout.

Je m'éloigne à reculons.

Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.

«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a trouvé une distinction!...--un peu de _raideur_--trop la _manière anglaise_--pas desserré les dents... assis comme sur un trotteur dur... des gestes un peu secs...--mais il ne déteste pas cette froideur, à ce qu'il a dit.

«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!

--Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller... Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction... Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?

--Quelles épingles?

--N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle» et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.

«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la _raideur anglaise_.

J'écris.--Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai cela--et les épingles...

J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!

M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi suivant.

Quelles luttes tous les lundis!

Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas pouvoir arriver!

Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez l'autre.

Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon ami.

«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?

--Un tel?--Ses pantalons pourront-ils m'aller?»

Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!--ce qui est grave!

Des vêtements de républicains _modérés_, que j'aurais fait fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur culotte.

Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à force de me boutonner haut--parce que je suis souple, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoquet.

Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!

On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu ouverte, trop _boutonnée_.» Voilà les bruits qui se répandent. Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!

Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop long,--il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y ont renoncé.

Les camarades!... C'est tout feu au début, ça vous mettrait des épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu, l'indifférence arrive--l'indifférence, la fatigue--je ne sais quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,--on ne les trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond--ils sont loin, les camarades!...

Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.

Je L'AURAI.

Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse pas mal entre les jambes.

Où cela me mènera-t-il?

N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!...

C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.

Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon avenir, en m'entrant dans la pelote.

«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.

--Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»

23 High life

J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa femme.

Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente. C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si poli avec moi.

Il me gêne presque... Je me crois obligé de lui avouer ma pauvreté.

«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je pourrais vous payer...»

M. Caumont a l'air étonné au possible.

J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!...»

«M. Vingtras!... Si vous parlez encore d'argent, nous nous fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?

--Une redingote...»

Une redingote?... M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils se consultent des yeux.

J'ai peur d'avoir été trop loin.--J'aurais dû demander un pet-en-l'air.

Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.

«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»

Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour les _têtes_ chez Turquet--mais il faut moins de drap pour les basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit est taillé comme pour un nain.

M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un grand poids.

«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!... une redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux, mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose dans le genre de ceci...»

On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier...

On me donne le drap à choisir.

Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et compte des billets de banque.

Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le connaisseur.

À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis des lunettes bleues.

«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure d'un cercueil!»

Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas rater ta pelure!»

Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!--mais ça _date_.» Sa femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas--je ne sais pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu trop, répètent-ils.--Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va--ou bien il reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.

«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four avec le pardessus.

Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma vie sédentaire.

«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous choisir pour moi?

--Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être mécontent...

--Je comprends, mais je vous dis... l'habitude de penser... Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine...

--Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»

M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un pardessus.

«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»

Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on se renfonce la tête.

«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»

Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis, comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.

Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes faites.

«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»

De même couleur!... oh! de même couleur! Mes derniers pantalons étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des jambes!... De même couleur! Je le demanderais à genoux!

Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le derrière.

J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.

«Vous ne dites pas pour le fond?

--Ah! c'est vrai!»

Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec fatigue... M. Caumont insiste:

«Aimez-vous serré... la boucle en haut?... la boucle en bas?...»

Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!

«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur Caumont.»

On passe à la jaquette.

«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»

L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes--voilà la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je réponds:

«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un sourire grave et hochant la tête).--C'est que je vis du travail de la pensée!»

Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un peu gros.

M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.

«L'orthographe de votre nom, s'il vous plaît?... Vintras, sans _g_?»

J'ai peur de lui déplaire; il a peut-être l'horreur de la lettre _g_. Je consens à un faux,--je dénature le nom de mes pères!...

«Oui sans _g_.

--L'adresse?

--Hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52.»

Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne pouvais pas donner mon adresse à moi. J'ai donné celle d'un camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez lui!

C'est la première fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que j'ai trouvé illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donné de l'assurance.

M. Caumont connaît justement la maison!

«Celle qui a une statue du _Dieu des Jardins_, dans la cour?...

--Oui...»

Je n'ai jamais remarqué la statue--je ne remarque pas les statues généralement,--mais je dis: «oui» à tout hasard, parce que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.

«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?

--Beaucoup.»

Il attendait plus, je le vois.

J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis, des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit air échauffé:

«J'aime beaucoup les arts!»

Je suis habillé...

On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À chaque commande j'ai un frisson.

J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent...

«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»

Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de drap fin et chaussé de chevreau.

On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l'ai pas trop vilain--je ne l'ai jamais su.

Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis chaussé à la fortune du pot--à six sous la paire--toujours forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois, accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.

On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!

J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.

Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du moignon à la griffe.

Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.

J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange.

«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un missionnaire entrelardé,--et se léchant les lèvres: «J'en mangerais.»

Je tiens haut ma tête.

C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis «étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je fusse un peu _lancé_. J'oubliais alors que j'avais à cacher le gras de ma cravate.

Ma grande joie est de pouvoir maintenant _penser à ce que je dis._

J'ai pu _penser en particulier_, quand j'étais seul dans mes chambres de dix francs, devant les murs des cours!--mais je n'ai jamais pu penser à ce que je disais _en public._

J'avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s'en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière sans voile.

Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux poings, la ficelle à l'épaule, les pieds près de l'encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.

Je m'évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l'horrible spectacle de la mouchardise impériale et de l'aplatissement public --le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent plus la mauvaise odeur qu'on a respirée des années: l'odorat s'est _rallié!_

Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme celle qui m'empoigna le lendemain de décembre dans mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête... comme un grand d'Espagne.

Me voilà fier et libre de nouveau!

Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n'avale plus mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l'Odéon, comme les réclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond des lugubres centrales.