Le bachelier

Chapter 13

Chapter 134,028 wordsPublic domain

C'était bon avec le père Firmin, qui me traitait en favori, chez lequel j'étais entré derrière Matoussaint. Mais M. Fidèle, le placeur de la rue Suger, M. Fidèle ne m'a jamais vu encore, et M. Fidèle a une tête peu engageante, une tête jaune, verte, avec des lunettes bleues et des moustaches noires collées sur la peau comme une fausse barbe de théâtre; des cheveux longs et plats, des dents gâtées.

Je n'ai pas peur des gens qui ont la mine féroce; mais je tremble devant tous ceux qui ont des faces béates. Je préférerais être en Décembre, devant le canon de Canrobert!

Mon tour est arrivé, M. Fidèle m'interroge:

«Que voulez-vous? Avez-vous déjà enseigné? Quels sont vos états de service? Avez-vous des certificats?»

Il me demande cela d'une voix dégoûtée et irritée; il paraît écoeuré de vivre sur le dos des pauvres; il trouve trop bêtes aussi ceux qui pensent à gagner le pain moisi qu'il procure!

Mes certificats? Je n'en ai pas! Je n'ose pas dire que j'ai été chez Entêtard! Je ne sais que répondre; je montre mon diplôme de bachelier. J'invoque la profession de mon père. Je suis né dans l'université.

«Ah! votre père est professeur! Vous auriez dû rester dans son collège, y entrer comme maître d'études, au lieu de pourrir dans l'enseignement libre.»

Je ne puis pourtant pas lui dire que je déteste ce métier de professeur, encore moins lui conter que je ne voudrais pas _prêter le serment; _il me flanquerait à la porte comme un imbécile ou un fou, et il aurait raison...

Il finit par me jeter comme un os la proposition suivante:

«Il y a une place dans un externat rue Saint-Roch,--de huit heures du matin à sept heures du soir. Si vous voulez commencer par là pour faire votre apprentissage?...

--Je veux bien.»

J'ai donné mes nom et prénoms, mon adresse.

Je pars avec une lettre pour M. Benoizet, rue Saint-Roch.

Je heurte, en entrant dans la rue, l'aveugle de l'église, bien dodu, chaussé de chaussons fourrés, avec un gros tricot de laine, --les lèvres luisantes d'une soupe grasse qu'il vient d'avaler et qui a laissé à son haleine une bonne odeur de choux, que m'apporte la brise.

Il m'appelle «infirme», et replaque en grommelant son écriteau sur sa poitrine.

J'arrive chez M. Benoizet.

Il se dispute avec sa femme; ils se jettent à la tête des mots qui ne sont pas dans la grammaire, il s'en faut! Je les dérange dans leur entretien, ils ne m'ont pas entendu venir.

J'avais pourtant frappé, et je croyais qu'on m'avait dit: «Entrez!»

M. Benoizet se dresse comme un coq et me demande ce que je veux.

Je tends ma lettre.

«Avez-vous enseigné déjà?...»

Toujours la même question!--à laquelle je fais toujours la même réponse:

«Non, je suis bachelier.

--Je ne veux pas de bacheliers. Savez-vous apprendre BA, BE, BI, BO, BU? Avez-vous dit pendant des journées BA, BE, BI, BO, BU?-- BA, BE, BI, BO, BU, pendant des journées?»

Pas pendant des journées, non! Quand j'étais petit seulement. Mais j'ai besoin de gagner mon pain et je fais signe que j'ai dit BA, BE, BI, BO, BU--BBA, BBÉ... J'en ai les lèvres qui se collent!...

Madame Benoizet, qui a rajusté son bonnet, entre dans le débat.

«Tu peux en essayer», dit-elle à son mari, en me toisant, comme elle doit soupeser un morceau de viande, en faisant son marché.

On en essaie.

Trente francs par mois. Je me nourris moi-même. J'ai une demi-heure de libre à midi pour déjeuner.

Il n'y a pas de voiture, comme chez Entêtard, ni d'écurie; mais je préférerais qu'il y eût une écurie, l'odeur contrebalancerait celle de la classe. Oh! s'il y avait une écurie!

J'étouffe, mon coeur se soulève; cette atmosphère me fait mal!

Mais j'y mets du courage, et je reste mon mois, exact comme une pendule. Je viens avant l'heure, je pars après l'heure.

Le soir, je pleure de dégoût en rentrant dans mon taudis, mais je me suis juré d'être brave.

Mes élèves ont de six à dix ans.

Je dis BA, BE, BI, BO, BU aux uns. Je fais faire des bâtons aux autres.

J'ouvre la porte de temps en temps, mais M. Benoizet et sa femme s'injurient dans le corridor et il faut fermer bien vite.

Aux plus âgés, je fais réciter: À est long dans _pâte_ et bref dans _patte; U_ est long dans _flûte_ et bref dans _butte_.

C'est le 30... M. Benoizet m'appelle.

«Monsieur, voici vos appointements.»

Ah! celui-là est un honnête homme!

«Voulez-vous me donner un reçu?»

Je le donne.

M. Benoizet encaisse le papier et me tient ce langage:

«Je dois vous avertir que je serai obligé de me priver de vos services dans quinze jours. Cherchez une place d'ici-là, une place plus en rapport avec vos goûts, votre âge. Il nous faut des gens que l'odeur des enfants ne dégoûte pas, et qui n'ont pas besoin d'ouvrir les portes pour respirer.

--L'odeur ne me dégoûte pas.»

J'ai même l'air de dire: «au contraire!» Mais M. Benoizet a pris sa résolution.

«Vous me donnerez un certificat, au moins? fais-je tout ému.

--Je vous donnerai un certificat établissant que vous avez de l'exactitude, sans dire que vous êtes incapable--je pourrais le dire; vous l'êtes--l'incapacité même! Et de plus vous faites peur aux enfants.»

Il me parle comme à un homme qui lui a menti, qui l'a trompé sur la qualité de ses BA, BE, BI, BO, BU. Va pour cela; passe encore! Mais quant à faire peur aux enfants!...

«Oui, vous leur faites peur. Vous avez l'air de ne pas vouloir qu'ils vous embêtent... Jamais une espièglerie! Vous ne vous êtes pas seulement mis une fois à quatre pattes! Enfin, c'est bien! vous êtes payé. Dans quinze jours vous nous quitterez--ni vu, ni connu.--J'ai bien l'honneur de vous saluer!...»

Il me plante là et va sortir: mais comme il n'est pas mauvais homme au fond, il me jette en passant cette excuse à sa brusquerie:

«Ce n'est pas votre faute; vous êtes trop vieux pour ces places-là, voilà tout... trop vieux.»

J'y serais resté, dans cette place, malgré l'odeur!

Je n'ai eu qu'un moment de faiblesse et de basse envie dans tout le mois: c'est quand j'ai senti le chou dans la respiration de l'aveugle.

BAHUTS

«Mais, mon cher garçon, me dit M. Firmin,--qui est de retour et que je suis allé revoir pour mettre de nouveau mon avenir entre ses mains--mon cher garçon, vous ne trouverez jamais une place de professeur dans une pension de Paris avec votre diplôme de bachelier!... C'est trop pour les pensions où il faut faire la petite classe; c'est trop peu pour les grandes institutions. Dans les grandes institutions, vous pourrez être pion, pas professeur...

«Croyez-moi, il vaut mieux, si vous voulez entrer dans cette voie-là, faire comme Fidèle vous a dit, retourner près de votre papa, commencer dans son lycée... Vous secouez la tête, vous avez l'air de dire: «Jamais!»

En effet, je secoue la tête et je dis: «Jamais!»

Je veux bien donner mes journées, me louer comme un cheval, mais je ne veux pas rentrer dans la peau d'un maître d'études. J'ai trop vu souffrir mon père. Je ne veux pas être enchaîné à cette galère. Coucher au dortoir, subir le proviseur, martyriser à mon tour les élèves, pour qu'ils ne me martyrisent pas! Non.

Je remercie M. Firmin; je le quitte d'ailleurs avec l'idée qu'il se trompe ou me trompe.

Je frapperai à d'autres portes... J'irai chez Bellaguet, Massin, Jauffret, chez Barbet ou chez Favart, et je leur dirai:

«Je n'ai besoin que de gagner 30 francs par mois; je vous donnerai trois heures, deux heures par jour pour 30 francs--je sais bien le latin, vous verrez!--essayez-moi, faites-moi faire un thème, un discours, des vers...»

J'ai commencé par Bellaguet.

Il tient une grande boîte, rue de la Pépinière, et mène les élèves à Bonaparte. Je me recommande de mon titre d'ancien «_Bonaparte_».

--VOUS ÊTES TROP JEUNE.

M. Benoizet m'avait dit que j'étais trop vieux!

«Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de l'École normale! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas!... Il y a des routiniers qui gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et quatre cents francs même! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils ont une façon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent à _seriner_ les élèves.»

C'est ce que le père Firmin m'avait dit!

Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.

Le professorat libre m'est défendu! Il faut absolument commencer par le bagne du _pionnage_.

«Merci, monsieur.»

M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de l'Université, las de sa chaîne:

«Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les mettez pas!»

Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore céder!

J'ai couru tous les _bahuts_, je me suis offert à vil prix; on n'a voulu de moi nulle part.

Je n'ai pas de certificats;--trop jeune ou trop vieux, c'est entendu!

Enfin, j'ai découvert un chef d'institution râpé, qui veut bien m'embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.

C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.

On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir le soir de sept à huit.

Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journée et presque toute la soirée à moi!

«Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de congédier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a refusé le serment en Décembre et qui vit d'être répétiteur chez moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une réputation, des _titres_... il _écrit_ et il est agrégé.

--Vous l'appelez?...»

Il me donne le nom.

C'est celui d'un républicain connu. Son refus de serment a fait du bruit. Il a une réputation, en effet.

C'est donc lui que je remplacerais!

«Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la place de cet homme... S'il s'en va, voici mon adresse, écrivez-moi; mais je ne veux pas lui voler son pain.»

Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne m'écrira jamais, certainement.

N'importe!

Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.

On est lâche.

Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je pouvais m'acheter des habits et des livres... J'ai posé pour le généreux, j'ai fait le crâne; jamais je ne retrouverai cette occasion-là!

Partout, de tout côté, c'est la même réponse.

«Pas normalien, pas licencié! Pour un maître d'études, nous ne disons pas... Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix candidats pour une place. On pourrait voir, cependant... puisque votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière de l'enseignement!...»

Je parais l'aimer?--Je la hais!

Vous invoquez la position de mon père?--J'en rougis!

Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux être porteur à la Halle!

Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par mois.

Mes souliers se décollent, mon habit se découd...

Eh bien, j'irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à personne; je rôderai par les rues sans logement, si je n'ai pas l'héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour payer une chambre... mais je ne serai pas pion et je ne coucherai pas au dortoir.

On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l'étude, on fait trois repas par jour--Je préfère crever de faim et crever de froid.

Je n'aurais _enseigné _que si j'avais pu être l'employé d'un chef d'institution sans porter l'uniforme et sans prêter serment.

Le serment?

Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n'est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait trouvé de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.

L'enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu'à moisir chez les Entêtards et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des domestiques!

Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs des placeurs!...

Je vais chez tous.

C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère; c'est pour cela que je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de sales déboires!

Professeur libre!--Cela veut dire partout: petite salle qui empeste... dîner au raisiné, les créanciers interrompant la classe... les appointements refusés, rognés, volés!...

Quelqu'un m'a dit:--«On s'y fait, on finit par aimer cette vie-là.»

Est-ce vrai?...

Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des livres des placeurs!

C'est fini!... Je préfère chercher ailleurs le pain dont j'ai besoin.

À bas le raisiné! À BA, BE, BI, BO, BU.--À bas BA, BA, BU, BA!

J'en ai bé-bégayé pendant huit jours.

21 Préceptorat. Chausson

Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus haut?

Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.

Secrétaire?

Des amis m'ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien riche qui a besoin de quelqu'un pour écrire ses lettres et lui _tenir compagnie_ le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de huit heures à midi.

C'est ce que je rêvais!--J'aurais mes soirs à moi pour piocher.

J'arrive chez l'Autrichien.

Il est couché; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles vides et de bouts de cigares.

On a dû faire une fière noce hier soir.

«Ah! c'est vous qui m'avez été recommandé, fait-il en se tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements?»

Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je viens comme secrétaire.

Je le lui dis.

«Qu'est-ce que vous me chantez?»

Je ne chante pas--je lui rappelle que c'est pour être secrétaire!

«Je le sais. Passez-moi mon pantalon.»

J'hésite.

Il était peut-être gris.--Il a mal aux cheveux... Il est impoli quand il est en chemise, mais redevient _gentleman_ quand il est habillé.

Je pose le pantalon sur le lit.

L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son pantalon.

«Voulez-vous me donner ma jaquette?»

Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette--je lui donnerai une raclée, s'il y tient--c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.

Il insiste--ah! tant pis!--Je n'y tiens plus! et je lui tombe dessus et je le gifle, et je le rosse!

J'y vais de bon coeur, mille misères!

J'ai pu réussir à m'échapper en bousculant voisins et portier.-- Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!

C'est ma dernière tentative d'ambitieux!

Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis, dans des maisons de comédie ou de drame.

Précepteur? Éleveur d'enfants dans une famille riche?

Je voudrais bien!

Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler un jour! J'aurai bien ma minute tôt ou tard!

Voyons à décrocher une place de précepteur!

J'ai remué ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable audace.

Il faut se _donner du mal_, frapper partout, n'avoir pas peur, disent les livres de maximes et les gens de conseil.

Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur--au contraire! Mais j'ai frappé partout, et je me suis _donné du mal_, un mal douloureux et héroïque.

J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avancé ma tête et mon coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont refermées avec mépris!... Courage, fierté, coeur et tête sont restés déchirés et saignants!

J'ai fait des sauts de grenouille sur l'échelle des chiffres.

«Demandez cher!» me disait-on

J'ai demandé cher.

«C'est trop, ont répondu les payeurs.

--Demandez moins!»

J'ai demandé moins.

«C'est un gueux», a-t-on murmuré en me toisant.

Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m'a amené jusqu'à un salon; dès que j'ai rencontré une oreille forcée de m'écouter, j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil, suivant qu'il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les gens à qui je m'adressais.

Mais on m'a toujours éconduit!

Ces recommandations étaient toutes de hasard--de bric et de broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.

_Puissant, haut placé! _Il faut appartenir à l'empire! Je ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de l'empire. Plutôt l'hôpital!

Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à ça!

Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs-- point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne qui a trop crié qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!... Il fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas d'autorité et le prive de prestige.

Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme triomphant, de républicains exilés?

...............

J'ai eu une veine!

Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses bonjours, même de ses visites. Je ne puis m'en débarrasser et je prends le parti de causer _boxe_ et_ savate _avec lui pour ne pas trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.

Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce d'écurie où il enseigne deux pelés et un tondu--et je me livre à la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, paraît-il.

J'arrive à être un_ tireur_--ce qui ne me donne pas mes entrées dans le grand monde et ne m'aidera pas à être de l'Académie, mais ce qui me met en relation avec des saltimbanques.

Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouvé pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.

Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre, prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d'hermine, m'offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des_ __parades_, des affiches pour la lutte, _Au tombeau des hommes forts_, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves de Mlle Lenormand à trois sous la séance!...

Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.

Un champion du _pujullasse_ antique, comme il est dit à la _parade_, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin. Je me suis moi-même aligné, et l'on s'est touché la main, comme on fait en public, sur la sciure de bois.

Le saltimbanque m'a emmené après l'assaut à la Barrière du Trône, où est sa baraque.

Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les monstres; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes dans les _caravanes _célèbres.

C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai à travailler.

On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs de grande séance en province. J'en prépare qui sont des épopées.

Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose! Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête; parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!

Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain d'épice.

J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera pas dans sa prochaine édition de l'_Histoire de la littérature_. M. Magnin non plus dans son _Histoire des marionnettes_. C'est vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids... Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît pas si bien, j'ose le dire.

Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre cents... C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!

Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.

Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de politesse, d'élégance et de force!

Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la séance et saluait le vainqueur.

Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins, d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se distraire _à l'anglaise_ de leurs travaux sérieux.

J'ai une société maintenant.--Il faut bien le dire, ce n'est pas à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les amitiés, c'est à M. Vingtras le _savatier:_ à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le _coup de pied de bas_ comme personne, et se tire de _l'arrêt chassé_ avec une vigueur et une maestria qu'il n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacus.

J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques; on m'a toujours ramené au _coup de pied_ et à la _parade_. Je veux causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de famille! J'ai ce _coup de fouet-là_ comme j'avais le tour de main chez Entêtard--et j'entends répéter ce mot flatteur: «_À lui le pompon!»_

Un des tireurs de l'endroit possède un neveu qui est au collège et a besoin d'être pistonné pour le grec.

Il me demande si je voudrais pistonner le môme.

«Comment donc!

--Nous ferons en même temps de la savate», me dit-il.

Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperçois dès le premier jour. --Il dit au bout d'une demi-heure de grec:

«C'est assez, ça fatiguerait Georges.»

Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et m'emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «Allons-y!»

Il me paye les leçons de son neveu _cinq francs_, m'en laisse donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de chausson.

Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.

C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une distribution de prix.

«Y êtes-vous? Pan, pan, pan.

--Dans l'estomac, houp! à moi, touché.

--Oh! là! là! J'ai laissé la peau de mon nez sur votre gant...»

C'est vrai--la peau est sur le cuir, le nez est à vif.

J'ai avancé le nez exprès: En me le laissant écraser de temps en temps, j'aurai la répétition, toute ma vie.

Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe...