Chapter 11
L'homme à mine douteuse regarde toujours de notre côté.
Nous avons dîné ainsi, sur le qui-vive!
Je tire ma bourse.
«C'est moi qui paie, voulez-vous?
--Allons, si tu es riche!
--J'offre des petits verres, un punch. Ça va-t-il?
--Non, non», disent-ils d'une voix fatiguée, d'un air indifférent, et nous sortons.
J'étais entré dans ce restaurant joyeux et rayonnant. J'en sors désespéré.
Cette séance d'une heure m'a montré dans quel ruisseau j'avais à chercher ma joie, mon pain, un métier, la gloire!...
«Eh bien! tenez, je crois qu'il aurait mieux valu nous faire tuer au coup d'État...»
Je n'ai pas eu le temps de parler en particulier à personne, avec tout cela, et je n'ai pas vu les intimes.
Pourquoi Renoul et Rock n'étaient-ils pas là?
«Où est Renoul? Que fait-il?
--Entré au ministère de l'instruction publique comme surnuméraire.
--Où demeure-t-il?
--Encore rue de l'École-de-Médecine, mais non plus au 39; plus haut, près de chez Charrière.»
J'y vais:
La concierge me reçoit mal--on dirait qu'elle croit _que j'en suis._
«C'est au cinquième.»
Je suis venu le soir, pensant que Renoul serait de retour de son bureau.
En effet, il est là, en redingote, il ne porte plus de robe de chambre.
Mais c'est la peste du chagrin, la gale du désespoir!... Il a l'air si las et si triste! Sa robe de chambre le vieillissait moins. Où donc a-t-il pris ce teint gris, ce regard creux?
«Tu as été malade?
--Non...»
Lisette arrive.
Oh! non, vous n'êtes plus Lisette!
«Quel vent a donc passé, qui vous a changés ainsi tous deux?... Vous ne m'en voulez pas?... Ce n'est pas parce que ma visite vous déplaît?
--Mais non, non!»
Un «non» qui jaillit du coeur.
«Nous sommes si heureux de te revoir, au contraire! Nous te croyions perdu, enlevé, mort.
--J'ai eu ma part de supplice, en effet...»
Je leur racontai ma vie de Nantes.
Je file chez Rock, qu'on ne voit que par hasard chez Petray, parce qu'il reste trop loin.
Il ne demeure plus où il demeurait, lui non plus.
Tout le monde a délogé. On était connu comme républicain par le concierge et les voisins; ils savent qu'on a été absent pendant les événements de Décembre. Il y a à craindre les dénonciations et les poursuites, et l'on a porté ailleurs ses hardes, sa malle et sa douleur.
J'aborde Rock plus difficilement encore que je n'avais abordé Renoul. C'est lui-même, qui à la fin, après avoir regardé par le trou de la serrure, vient m'ouvrir en chemise.
Il me paraît bien changé.
Il est un peu moins abattu que les autres, cependant. Il trouve à la défaite une consolation.
Il a le goût du complot, l'amour du comité dans l'ombre. Est-ce croyance ou manie? Il est vraiment maniaque et il tourne la tête de tous les côtés avant de parler. Même il regarde sous le lit et fait _toc toc_ à tous les placards. Il sait que, s'il y avait quelqu'un dedans, le son serait plus sourd.
Rock s'ouvre à moi--autant qu'il peut--il ne peut pas énormément.--Plus tard, il me dira tout, dès qu'il aura reçu du «centurion» le droit de me communiquer le mot d'ordre.
Comme il répondra de moi, ça ne sera pas long.
«Tu feras bien de ne pas rester longtemps, par exemple. On doit savoir ton retour, à la préfecture de police!»
Il regarde de nouveau, par surcroît de précaution, entre le mur et la ruelle, et ouvre carrément un placard dont il n'était pas sûr.
Il n'y a personne.
N'importe! il me reconduit sur les orteils et je rentre chez moi découragé.
Je m'accoude à ma fenêtre dans le silence du soir, et je réfléchis à ce que j'ai vu et entendu depuis deux jours!
Oh! ma jeunesse, ma jeunesse! Je t'avais délivrée du joug paternel, et je t'amenais fière et résolue dans la mêlée!
Il n'y a plus de mêlée; il y a l'odeur de la vie servile, et ceux qui ont des voix de stentor doivent se mettre une pratique de polichinelle dans la bouche. C'est à se faire sauter le caisson, si l'on ne se sent pas le courage d'être un lâche!
Quand j'ai lâché en fermant ma porte, le cri que j'avais gardé au fond de ma gorge, dans les cafés, chez mes amis, le long du chemin plein d'agents et de soldats; à ce bruit, on a dû se demander dans la chambre à côté, s'il y avait par là un sanglier mangé par des chiens!
Ah! ils disaient au collège que les gamins de Sparte se laissaient dévorer le ventre par le renard! Je me sens le coeur dévoré, et il faudra que, comme le Spartiate, je ne dise rien?
Que je ne dise rien?... de combien de semaines, de combien de mois, de combien d'années?...
Mais c'est affreux! Et moi qui avais pris goût à la vie!... qui avais trouvé le ciel si clair, les rues si joyeuses!...
Malheureux! Il n'y a plus qu'à se tapir comme une bête dans un trou, ou bien à sortir pour lécher la botte du vainqueur!
Je le sens!... c'est la boue... c'est la nuit!...
J'ai fermé ma fenêtre du geste d'un dompteur qui boucle la porte de la cage où est le tigre et s'enferme avec lui.
RÉGICIDE.
Il m'est venu une pensée!...
Elle me serre le crâne et me tient le cerveau. Je n'en dors pas de la nuit.
Plus de calme, voyons! Tes amis ont raison--il faut voiler ton oeil, cacher ta fièvre, étouffer tes pas.
Il faut marcher à ton but prudemment, pour pouvoir arriver, sauter et _faire le coup..._
Je n'oserai pas tout seul!
Il faut que j'aille consulter ceux qui ont de l'expérience et qui approchent les hommes influents du parti.
Il y a Limard, Dutripond, dont j'ai fait connaissance en 51.
Je les trouve gris, en face d'une absinthe qui est la cinquième de la soirée, et ils s'avancent vers moi en titubant; ils me prennent les mains et me tirent par les basques, baveux et laids, l'oeil écarquillé, la bouche béante.
«Laissez-moi!...»
Je les écarte d'un geste trop fort, l'un d'eux va rouler dans le coin; il se relève gauchement avec des allures d'estropié.
C'est qu'aussi j'ai été irrité et indigné en les voyant ivres, moi qui venais parler du salut de la patrie!... Oui, je venais pour cela!
Le salut de la patrie!--Et qui donc veut la sauver?
Ce n'est ni celui-ci, ni celui-là! À aucun je n'ose confier ce que j'ai rêvé, ni dire que j'épargne mon argent pour réaliser mon projet!... Car je l'épargne, je ne vis de rien.
Je regrette les sous que je donnai aux aveugles, que je dépensai en bouquets.
.....................
Personne qui m'écoute, ou qui m'ayant écouté, m'encourage...
«_Faites le coup! _nous verrons après», répondent quelques-uns.
D'autres s'indignent et s'épouvantent.
«Ne les écoutez pas!... Vous inspirerez l'horreur simplement et cela ne mènera à rien, à rien--me dit avec sympathie et effroi un vieillard qui a déjà fait ses preuves, et au courage duquel je dois croire. Chassez cette idée, mon ami! Réfléchissez pendant dix ans! IL Y SERA encore dans dix ans, allez!...»
Et comme je murmurais: «C'est pour qu'IL n'y soit plus!
--Vous n'avez pas, en tout cas, le droit, dit-il en dernier argument, parce que vous joueriez votre vie comme un fou, de jouer la vie de ceux que votre action fera, le soir même, emprisonner et déporter en masse! Vous n'avez pas ce droit là!...»
Il ne faudrait écouter personne.
Le courage me manque.
J'offre d'avancer le premier, de donner le signal. Je l'offre! Je commanderai le feu en tête du groupe; mais voilà tout... Et encore, je demande que l'insurrection soit prête derrière... moi; que ce soit le commencement d'un combat!...
Je tiendrais Bonaparte sous ma main que je ne lèverais pas le bras, que je n'abaisserais pas l'arme si j'étais seul à avoir décrété la mort!...
J'ai voulu avoir l'opinion et l'appui de ceux qui font autorité, avant de confier aux intimes l'idée qui avait traversé mon esprit et me brûlait le coeur.
Puisqu'il n'y a rien à attendre de ce côté, rien que la peur, la pitié ou le soupçon, je vais retourner aux amis sans nom, mais sûrs et braves, et leur conter mon projet et mon échec.
Rock me répond comme on m'a répondu déjà:
«Cela ne servirait à rien, à rien!... N'y pense plus!»
Mais il ajoute: «Il y en a de plus braves que ceux que tu as vus _qui s'en occupent_. On te préviendra. Ne tente plus de démarches, ne bouge pas!... Tu te ferais arrêter, et nous ferais peut-être arrêter aussi!...»
Ah! il a raison!... Il n'est pas facile de tuer un Bonaparte!
Donc il n'y a pas à jouer sa tête pour le moment, au nom de la République.
Mon rêve est mort!
Maintenant que la fièvre du régicide est passée, il me semble que c'eût été terrible, et je me figure du sang tiède me sautant à la face--un homme pâle, que j'ai frappé... Il aurait fallu être en bande et que personne ne fût spécialement l'assassin!
Il n'y a plus qu'à rouler sa carcasse bêtement, tristement, jusqu'au moment où elle sera démantibulée par la maladie plutôt que par le combat--j'en tremble[13]!...
Je gardais mes pièces de cent sous, mes pièces d'or, pour acheter des armes, pour avoir aussi de l'argent dans mon gilet quand on m'arrêterait, afin qu'on ne crût pas que j'avais du courage par misère et que j'avais attendu mon dernier sou pour agir.
Puisque je n'ai plus besoin de cet argent pour cela, il me servira au moins à me consoler.
Mais la consolation ne vient pas!
Il y a par les rues autant de soleil et autant de bouquetières; dans les Tuileries, autant de femmes à la peau dorée; il y a autant de bruit et d'éclat dans les cafés; pour trois sous on a toujours un cigare blond qui lance de la fumée bleue--mais je n'ai plus le même regard, ni la même santé! Je n'ai plus l'insouciance heureuse, ni la curiosité ardente; j'ai du dégoût plein le coeur.
Je dois avoir l'air vieux que je reprochais à mes amis; j'ai vieilli, comme eux, plus qu'eux peut-être, parce que j'étais monté plus haut sur l'échelle des illusions!
Oh! je voudrais oublier cela... en rire... m'enfiévrer d'autre chose!
Contre quoi se cogner la tête?
Voilà huit jours que nous courons les restaurants de nuit en cassant des chaises et du monde! Nous nous rattrapons sur les civils de ne pouvoir nous mettre en ligne contre les soldats. Nous courons après les heureux qui sont contents de ce qui se passe et qui s'amusent; nous leur cherchons querelle avec des airs de fous!
Nous campons dans les restaurants des Halles où l'on passe les nuits.
On siffle du vin blanc, on gobe des huîtres. Mais ce vin nous brûle et fait bouillir dans nos veines le sang caillé de Décembre!
La nostalgie des grands bruits, le regret des foules républicaines me revient en tête, se mêle à mon ivresse bête, et la rend méchante.
Malheur à qui me regarde et me donne prétexte à insulte!
On nous défend de faire tant de bruit.
Mais nous venons pour en moudre, du bruit! C'est parce que dans Paris, écrasé et mort, nous ne pouvons plus élever la voix, jeter des harangues, crier: «Vive la République!» que nous sommes ici et que nous poussons des hurlements.
Notre colère de bâillonnés s'y dégorge, nos gorges se cassent et nos coeurs se soûlent...
Le reste de mes cinq cents francs file vite dans cette vie-là!
L'achat des habits, le prix du voyage, le reliquat dû au père Mouton, avaient déjà fait un trou.
Il ne me reste plus que quelques pièces de cinq francs; je les retrouve au milieu de gros sous qui se sont entassés dans mes poches.
Oh! j'ai eu tort!
Maintenant que l'argent est parti, je me dis qu'en mettant le pied sur le pavé il fallait aller acheter tout de suite--le soir de mon arrivée--un mobilier de pauvre, et porter cela dans une chambre de cent francs par an dont j'aurais payé six mois d'avance.
J'avais cent quatre-vingt-deux nuits assurées--bien à moi! clef en poche!
Je pouvais regarder en face l'avenir.
Ah bah!--Je ne pouvais pas être heureux! Quelques sous de plus ou de moins!
Petit à petit, d'ailleurs, la fièvre tombe, et il me reste de ma foi meurtrie, de ma crise de désespoir, une douleur blagueuse, une ironie de crocodile.
Je me retrouve avec mes quarante francs par mois--la même somme que lorsque j'arrivai rejoindre Matoussaint en pleine république et en pleine bohème.
Mais on ne vit plus maintenant avec quarante francs comme on vivait avant décembre. On ne vivait pas d'ailleurs. Il fallait s'endetter chez les fournisseurs d'Angelina, ou chez le père Mouton.
Je pourrais avoir crédit dans un hôtel du quartier Latin.
Non. Pas de dettes!
J'ai trop souffert avec le compte Alexandrine.
D'ailleurs il me faudrait vivre près de ces fils de bourgeois qui n'ont ni passion ni drapeau. Je les méprise et je veux les fuir.
Je préfère me réfugier dans mon coin: travaillant le jour pour les autres, afin de gagner les quelques sous dont j'ai besoin en plus de mon revenu misérable; le soir, travaillant pour moi seul, cherchant ma voie, méditant l'oeuvre où je pourrai mettre mon coeur, avec ses chagrins ou ses fureurs.
Allons, Vingtras, en route pour la vie de pauvreté et de travail! Tu ne peux charger ton fusil! Prépare un beau livre!
18 Le garni
Je donne congé à la mère Honoré. Il faut chercher une chambre qui soit au niveau de mes ressources. Il s'agirait de trouver quelque chose dans les cinq francs par quinzaine.
Je cours beaucoup. Je ne puis mettre la main sur ce que je désire. Dans ce cours-là, il n'y a que les garnis de maçons--du côté de la place Maubert.
Comme j'ai une redingote, quand j'entre dans les maisons, on croit que je vais acheter l'immeuble, et l'on est prêt à me faire un mauvais parti.--Je ferais blanchir, tapisser, coller du papier... Où irait donc se loger le pauvre monde?...
On me regarde de travers. Mais quand je dis ce que je veux--à savoir: un cabinet, qui me revienne à six sous par jour comme aux maçons--on me toise avec défiance et l'on me renvoie lestement. Si l'on m'accueille, il faudrait coucher _à deux_ avec un limousin.
J'en fais de ces garnis, j'en monte de ces escaliers!...
Je me trompe quelquefois du tout au tout.
Rue de la Parcheminerie, je croyais avoir découvert ce qu'il me faut, quand la propriétaire m'a posé une question qui équivalait à celle-ci: «Est-ce que vous vivez des produits de la prostitution?»
Sur ma réponse négative:
«Mais alors quelles sont vos ressources, vous n'avez donc pas d'état?»
Du haut de l'escalier, elle m'a encore regardé avec mépris:
«Va donc! Hé! feignant!»
Enfin je suis tombé sur un logement qu'on ne voulait pas me montrer d'abord.
Le propriétaire me regardait du haut en bas et consultait sa femme au lieu de répondre à mes questions.--Quel étage? Est-ce libre tout de suite?...
Il se grattait les cheveux sous sa casquette et avait l'air de faire de grands calculs.
«Je crois que ça pourra aller», a-t-il dit cependant, au bout d'un moment.
Se tournant vers moi:
«_Combien avez-vous?»_
Je crois qu'il me demande mes ressources et m'apprête à répondre.
«Je te dis qu'il ne pourra pas entrer», dit la femme.
Est-ce qu'ils veulent me mettre dans une malle?... Non, c'est bien d'une chambre qu'il s'agit. On m'y conduit. J'entre.
«Tenez-vous courbé. Tenez-vous donc courbé, je vous dis!»
Ah! quel coup!--Je ne me suis pas courbé à temps, mon crâne a cogné contre le plafond; ça a fait clac comme si on cassait un oeuf.
Le propriétaire instinctivement et doucement me frotte la place comme on fait rouler une pilule sous le bout du doigt.
«La hauteur, dit-il, en retirant son doigt de dessus ma tête qu'il paraît avoir assez caressée pour son plaisir, la hauteur, c'est entendu... Je sais qu'il faut se courber, vous le savez aussi maintenant, mais c'est de la longueur qu'il s'agit... Voulez-vous vous mettre dans le coin de l'escalier? Nous avons plus court de mesurer, ôtez votre chapeau!»
Il me mesure.
«Je le disais bien! Vous avez encore deux pouces de marge.»
Deux pouces de marge! Mais c'est énorme! Avec deux pouces de marge, je serai comme un sybarite. Il ne faudra pas laisser pousser mes ongles, par exemple!
Il y a de la bonhomie et une grande puissance de fascination chez cet homme, qui n'est pourtant qu'un simple friturier; il a ses poêles au rez-de-chaussée et ses cabinets garnis au quatrième.
J'ai tant trotté, traîné, j'ai été si mal reçu, si mal jugé, depuis que je cherche des logements, que j'ai hâte d'en finir. Puisque j'ai deux pouces de marge, c'est tout ce qu'il m'en faut!...
«Je ne pourrai pas me promener, dis-je en riant.
--Ah! si vous voulez vous promener, n'en parlons plus!»
Il ne veut pas m'induire en erreur. Si je veux me promener, il me conseille de ne pas louer ce cabinet.
Je me gratte la tête pour réfléchir,--et aussi parce qu'elle me fait encore mal,--et je me décide.
«Vous dites neuf francs? Mettons huit francs.
--Huit francs cinquante, c'est mon dernier mot.
--Tenez, voilà vingt sous d'acompte, je vais chercher ma malle.»
C'est petit la pièce, mais la rue est centrale, c'est très central. J'ai toujours entendu dire: Logez-vous autant que vous pourrez dans un endroit central. Vous vous en trouverez bien.
J'ai longtemps vécu la bride sur le cou, sans écouter les autres. Je crois qu'il faut mettre un peu d'eau dans son vin, et finir comme tout le monde. Quand on tombe sur un endroit central, ne pas le lâcher.
Mon Dieu, pour ce que j'ai à faire, ce n'est pas absolument nécessaire d'être dans le centre et d'avoir la rue des Noyers devant moi, la rue de la Huchette à gauche et la rue de la Parcheminerie à droite! Je n'en aperçois pas tout de suite le grand avantage. C'est que je suis un sceptique aussi, j'ai des habitudes de bohème qui me dominent. Ce cabinet les resserrera! Je ne pouvais décidément pas trouver mieux.
Avant de partir, nous causons encore une minute en bas, dans l'escalier, avec le friturier qui me félicite de ma décision.
«Je crois que vous serez bien, dit-il; et puis, vous savez... si un soir... j'ai été jeune aussi, je comprends ça; si un soir... (il cligne de l'oeil et me donne un coup de coude), si un soir l'amour s'en mêle!... eh bien, pourvu que ma femme n'entende pas, moi je fermerai les yeux...»
J'ai apporté ma malle. Il y a une place dans un renfoncement où on peut la mettre. On peut même faire une _petite pièce_ de ce renfoncement.
«Celui qui y était avant s'asseyait là, le soir, pour réfléchir, m'a expliqué le friturier. Je ne vous ai pas fait remarquer ça tout à l'heure... Je me suis dit: «Il a l'air intelligent, il le remarquera tout seul»; puis, on ne peut pas tout dire en une fois!»
Pour un petit cabinet comme ça, je crois que si. Mais je sais que j'ai l'esprit trop critique et que je cherche des poux où il n'y en a pas.
Pourvu qu'il n'y ait pas de punaises!... Ce n'est pas probable. S'il y en a, c'est deux ou trois tout au plus: Les autres ne pourraient pas tenir.
C'est que c'est l'exacte vérité! Il n'y a que deux pouces de marge --et malheureusement _je gagne _beaucoup dans le lit.
Je suis forcé de recroqueviller mes doigts quand je veux être tout de mon long. C'est une habitude à prendre.
Le jour vient par une tabatière, qui s'ouvre en grinçant comme celle de Robert Macaire.
Je puis rentrer à l'heure où je veux. J'ai ma clef.
Je pourrai amener... Ô amour!
J'ai ce _renfoncement_ où je n'ai qu'à méditer--pas autre chose! et à méditer sérieusement et longtemps--car on ne s'amuse pas là-dedans, et c'est le diable pour en sortir.
Quand je n'ai que du pain pour mon souper, je passe mon bras dans l'escalier, et je fais prendre l'air à ma tartine qui s'imbibe de l'odeur de friture dont la maison est empestée.
Je ne vole personne et j'ai un petit goût de poisson qui me tient lieu d'un plat de viande. De quoi me plaindrais-je?
J'aurais pu tomber sur une de ces grandes chambres tristes où l'on a toute la place qu'on veut pour se promener!
Se promener, et après? Flâner, toujours flâner, au lieu de réfléchir! Se dandiner, faire aller ses jambes de droite et de gauche dans un grand lit--comme une courtisane ou un saltimbanque!
Vendredi, 7 heures du soir.
Ils ont dû laisser tomber une sole dans le feu, en bas! C'est une infection--elle ne devait pas être fraîche... non plus!...
Samedi, 7 heures du matin.
Tiens! une de mes deux punaises!
Pas de fla fla.
Je vis comme cela sans faire de _fla fla_, dans mon petit intérieur.
«Et vous avez trouvé un logement, me demande M. C., mon correspondant, qui savait que j'en cherchais un.
--Oui, Monsieur, rue... entre la rue de la Parcheminerie et la rue des Noyers.
--Ah! c'est très central!»
Je ne le lui fais pas dire! Aurais-je le génie du logement, l'instinct de la topographie; la bosse du central: les bosses ne manquent pas, tous les matins une. Je ne sais pas si j'ai celle de la topographie. On le dirait. C'est peut-être celle qui saigne.
Tout s'arrange bien. Je n'ai pas de quoi manger beaucoup, mais je me dis que si je menais une vie de goinfre, j'engraisserais et ne pourrais plus entrer dans mon _réfléchissoir_.
Il me reste vingt et un sous pour attendre la fin de la semaine; samedi l'on doit me rendre deux francs que j'ai prêtés à un garçon sûr. Sûr? Aussi sûr qu'on peut être sûr de quelqu'un en ce monde!
J'ai heureusement un petit crédit en bas. Je crois bien que le friturier me donne les raies dont on ne veut pas--en tout cas il me donne des têtes, beaucoup de têtes.
«Vous les aimez, m'avez-vous dit?»
J'ai fait croire que je les aimais, pour avoir crédit. Je n'osais pas demander crédit d'une friture avec des poissons comme on les pêche, ayant une tête, un ventre et une queue. C'est le poisson de ceux qui paient comptant, celui-là! C'est le poisson des _arrivés!_
J'ai dit:
«Quand vous aurez des têtes, vous m'en donnerez: c'est le morceau que je préfère.»
J'ai même eu bien peur, l'autre jour. Il y avait un homme, à face de mouchard, dans la boutique. On m'a appelé devant lui: _l'homme qui demande des têtes; _c'était assez pour me faire arrêter.
Où est Legrand?
Si l'on en croit des «on-dit» il vit dans le grand monde. Il est venu des gens de Nantes qui lui auraient apporté, de la part de sa mère, une malle bourrée de chaussettes, avec un vêtement de fantaisie complet, et un chapeau mou tout neuf!
_On-dit!..._ Il y a bien des bruits qui courent.
Un vêtement complet, un chapeau mou tout neuf!
On parle aussi de cinq livres de beurre salé.
Si Legrand a reçu cinq livres de beurre salé, il aurait bien fait de m'en apporter un peu, avant d'aller dans le monde! On va dans le monde, on étale ses grâces, on fait le talon rouge, et on laisse des amis seuls dans leur renfoncement.
Je n'ai rien fait à Legrand pour qu'il me cache son beurre. Il sait pourtant qu'un demi-quart m'aurait rendu service!
Je passe des journées bien longues et des nuits bien courtes-- trop courtes de jambes, décidément.--Ce n'est pas tout à fait assez, deux pouces de marge!... C'est monotone, presque humiliant de vivre en chien de fusil, l'estomac vide... Il crie, cet estomac, mes boyaux font un tapage! Et comme c'est tout petit, ça vous assourdit.
Je n'ai toujours comme ressource habituelle que le poisson d'en bas. Il commence à me faire horreur! J'ai eu l'énergie de demander des queues--pas toujours des têtes! On m'a donné des queues, mais c'est la même pâte; il me semble que je mange de la chandelle en beignets. Je suis sûr qu'avec une mèche un merlan m'éclairerait toute la nuit.
Qui est là?
Je dormais les jambes en l'air! J'ai arrangé un petit appareil-- comme on met dans les hôpitaux pour que les malades accrochent leurs bras. Ce n'est pas mes bras, moi, que j'ai envie d'accrocher, c'est mes jambes.
Je leur ai fait une petite balançoire--ça les délasse beaucoup.
Je dormais, les jambes en l'air...
Et l'enfant prodigue revint (_Bible_, vers 11.)
On frappe à ma porte--on la pousse--c'est Legrand! Je ne me dérange pas! Un homme qui a reçu de province deux douzaines de chaussettes--un vêtement complet--un chapeau mou--tout neuf --cinq livres de beurre salé--et qui a disparu sans donner de ses nouvelles pendant un mois!... _Je ne me dé-ran-ge-pas!..._
À lui de comprendre ce que ça veut dire; tant pis s'il se sent blessé.
Mais il n'a pas son vêtement neuf, il est très râpé, Legrand.
Il faut tout pardonner à qui a souffert.