Chapter 10
En me tâtant, j'ai vu que j'avais autant que ces viveurs ce qu'ils appellent le _courage du gentilhomme_. Je ne manquerais pas de toupet sur le terrain.
Ah! je crois bien! Il y a eu deux ou trois occasions de se montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.
Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d'empoigner l'occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette belle lame d'acier, que cela m'apaiserait aussi de tuer un homme, un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.
Nous serions certainement arrivés à un duel avec n'importe qui, si un jour le père Legrand n'avait dit à son fils:
«Tu tiens à aller à Paris?--Eh bien, vas-y! Je t'y ferai cent francs par mois.»
Legrand voulait m'emmener.
J'en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace, son geste menaçant--les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas majeur encore!
J'ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste j'ai suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot; j'ai regardé du côté de Paris, pâle, irrité.--Pourquoi me retient-on ici?
Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu'à vingt-et-un ans!
UNE OUBLIÉE
Mais la physionomie de la maison change tout à coup...
Mon père me parle presque avec bonté depuis quelque temps.
La barrière de glace qui séparait Vingtras _senior_ et Vingtras _junior _est trouée, et désormais la vie est moins pénible; toujours aussi bête, mais point si gênée et si cruelle.
Qu'est-ce que cela veut dire?
J'ai oublié qu'il y avait au pays jadis une créature qui m'aimait, qui fut la protectrice de ma vie d'enfance... qui depuis notre départ ne nous a donné de ses nouvelles que deux fois--deux fois seulement--mais qui n'a pas cessé de penser à moi. Bonne mademoiselle Balandreau!
On a appris, je ne sais comment, à la maison, qu'elle est depuis longtemps souffrante et paralysée, ne pouvant écrire, mais qu'elle parle de Jacques et qu'elle a fait venir le notaire pour lui annoncer qu'elle voulait--quand elle mourrait--laisser au petit Vingtras ce qu'elle avait.
Mon oncle m'avait parlé aussi autrefois de me faire son héritier. Est-ce que les douleurs des enfants les font aimer des vieillards?
Toujours est-il qu'on connaît à la maison--sans m'en rien dire-- la maladie et le voeu de mademoiselle Balandreau, et voilà pourquoi on me ménage maintenant.
Un jour ma mère m'appelle.
«Jacques, ton père a à causer avec toi.»
Elle dit cela d'une voix grave et me conduit jusqu'au salon dont les volets sont baissés. Une lettre encadrée de noir est sur la table, mon père me la montre et dit:
«Tu te rappelles mademoiselle Balandreau?»
Oh! J'ai compris... et les larmes me sortent des yeux.
«Morte... Elle est morte?...
--Oui: mais elle te fait son héritier.»
Mes larmes coulent aussi fort.--Je regarde à travers ces larmes dans mon passé d'enfant.
«Elle te laisse treize mille francs et son mobilier.»
Son grand fauteuil? La table où elle mettait la nappe pour moi tout seul? Sa commode avec des crochets dorés? La chaise où je m'asseyais--meurtri quelquefois!... Brave vieille fille!
Ma mère reprend:
«Mais tu es mineur.»
Ah! je m'en aperçois bien! Si j'avais vingt-un ans, je ne serais pas ici. Pourquoi n'ai-je pas vingt-un ans!... Avec ces treize mille francs-là je retournerais à Paris--on aurait de quoi acheter des armes pour un complot, de quoi payer un gardien pour faire évader Barbès...
Il m'en passe des rêves par la tête! Des rêves qui brûlent mes pleurs et me font déjà oublier celle qui a songé à moi en mourant. Ma mère me ramène à la lettre encadrée de noir... mais je l'arrête.
Je me suis enfermé seul avec ma douleur.
J'ai pleuré toute la journée comme un enfant!
7 juin.
Dix heures cinq minutes, sept juin!
_J'ai ma liberté! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg, de lâcher Nantes, de filer sur Paris.
Je l'ai payé, ce droit; il est à moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on vendu cher, bon marché? Je n'y ai pas regardé.
On m'a dit: «Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant d'être maître de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton père, il te laissera libre dès aujourd'hui, tu pourras partir.»
«Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?
--Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi. Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons.»
Vous le savez?--Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la vôtre! Je me rappelle la dette du père Mouton... Oh! le sang m'en bout dans les veines, à y penser!
Allons, faisons l'acte, écrivons la lettre que vous voudrez, demandez-moi la promesse qu'il vous plaira--et que je tiendrai. Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les gendarmes ne m'arrêteront pas maintenant que j'ai hérité. Je ne suis plus un gredin et un vagabond.
On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma main. Mon père gardera l'argent de la succession, mais me servira quarante francs par mois--plus cinq cents francs d'un coup pour m'habiller et m'installer à Paris.
J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents contre la conscription.
«Quand aurai-je ces cinq cents francs?
--Dans huit jours.»
C'est long!...
Je commande des habits chez le tailleur en vogue.
Qu'ils soient prêts samedi, surtout!
Ils arrivent à l'heure, les cinq cents francs aussi.
Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.
«Tu vas donc me quitter en me haïssant?
--Non, non... Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots... mais nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop malheureux!...»
Adieu! adieu!
Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer, j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonné!
J'ai passé avec eux la dernière soirée.
«Je vous paie le spectacle: voulez-vous?»
Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le bras à tous deux.
Il me semblait que c'était moi le père, et que je conduisais deux grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui m'aimaient bien tout de même!
16 Paris
Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.
Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma première arrivée à Paris; il me parla alors d'un hôtel rue des Deux-Écus, où je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous. Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche!
«Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus?
--Oui, hôtel de la Monnaie.»
Mais je suis très mal à l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai que le temps de chercher un logement définitif.
J'ai écrit de Nantes, à Alexandrine: elle ne m'a pas donné signe de vie. J'ai prié Legrand d'y passer; il m'a répondu qu'elle avait eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.
J'en ai souffert d'abord! Mais peu à peu son souvenir s'est noyé tout entier dans mes colères de province.
En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant un petit battement de coeur.
Je vais rue de La Harpe.
_Elle_ est là--le père, la mère aussi. La mère me dit _qu'il reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oubliés dans le compte.
«Les voici.»
La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre amoureux, elle va se marier, paraît-il.
Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon compte est réglé. Son caprice est mort. N'en parlons plus!
J'ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était bonne fille.
Hôtel Jean-Jacques Rousseau.
J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.
M'y voici.
Une vieille femme--à tête de paysanne corrigée par un bonnet à rubans verts--est assise et tricote dans le fond du bureau.
Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.
Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de libre.
Causer?--Elle cause peu; on dirait même qu'elle redoute de montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m'a racontée: on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les donnait à manger aux cochons! Je crois même que le voile se déchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'écriait: «Comme vos cochons sont gras!» L'aubergiste se troublait, le voyageur le remarquait, et l'on remontait ainsi à la source du crime.
La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.
«Combien?
--Dix-huit francs.»
Elle reprend:
«Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous êtes étudiant?»
Va pour étudiant!--J'écris «étudiant» sur le livre de garni.
Ah! ce livre! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont fait des marques de toute crasse et de toute fièvre!...
Balzac, sans doute, a choisi l'hôtel qui lui paraissait répondre le mieux à l'ambition et au caractère de son héros...--C'est à donner la chair de poule!
Je suis gelé par l'aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin--sur une tuile rongée--un chat qui me regarde avec des yeux verts.
Je suis installé.
On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit, effacé la tache d'encre. On a même apporté sur la cheminée un vase en albâtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble à du camphre. On a ajouté à mes gravures un _Napoléon au siège de Toulon_, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le renvoyer d'abord, à cause de mes opinions; mais je le garde, tout bien réfléchi--je cracherai dessus de temps en temps.
Je meurs d'ennui chez moi!
J'avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de côtelette que m'avait laissé Angelina, dans le cas où j'aurais faim la nuit... J'étais heureux parce que je me sentais libre!
Je me sens à peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois plus grande, où je puis faire les cent pas.
C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai déjà été mon maître dans Paris!
Hôtel Riffault, je sortais du collège: voilà tout, aujourd'hui j'entre dans la vie.
Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garçon!
J'ai de l'argent, heureusement!--Courons après les camarades!
Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du vin à _douze_... je demanderai le cabinet qui donnait sur le jardin et où l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les _purs_ se fâchent!
Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous voudrons.
Je m'étais toujours dit:--«Dès que tu auras de l'argent, il faudra que tu te paies des moules jusqu'à ce que tu gonfles!»
Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.
Ohé! la marchande de moules!
Je demanderai du veau braisé--je n'ai jamais mangé mon content de veau braisé.
Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l'on buvait le vin à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les carriers du voisinage!...
Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me revoir.
«On disait que tu étais parti pour les Indes!
--Où sont les amis? Quel est le café où l'on va?
--On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère Petray, rue Taranne, où l'on dîne en bande le soir.»
Je cours rue Taranne au restaurant Petray.
Ce n'est pas le _chand de vin_ du quartier. Ce n'est pas la crémerie non plus. Il n'y a ni la fumée des pipes d'étudiants, ni l'odeur de plâtre des maçons; ils n'y viennent pas à midi faire tremper la soupe.
Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur sa croûte.
Je n'ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si claire.
Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des sauces. Cela sent bon, si bon!...
Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d'un seul coup ses invitations de trois ans.
C'était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient le printemps, les lilas, et j'étais chargé d'aller chercher des fleurs en plein champ.
On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et avait un grand parfum de campagne.
Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le petit restaurant, où je viens d'entrer, a l'air de gaieté honnête qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison Vingtras!
Les joies du foyer, mais les voilà! Je n'ai pas besoin de ma famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon dîner sans m'avoir donné le jour; le père Petray a l'air plus aimable que mon père: il a une toque aussi et un uniforme, mais c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume de cuisinier.
«Garçon, l'addition!
--Vingt-quatre sous!»
J'ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas mieux, voyons!
Quelle demi-heure exquise je viens de passer!
Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur, un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre le bout de mon cure-dent.
L'égoïsme m'empoigne!
Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté?
Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.
Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui, sortons!
«Garçon, _payez-vous!»_
_Payez-vous:_ avec de l'argent qui n'est ni à la famille, ni à la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l'hôtel Lisbonne, avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs blanches et de petites soeurs jaunes.
Il y a encore des_ roues de derrière_ par ici et dans cet autre coin quelques louis. Je suis sûr qu'ils y sont, car je tâte à chaque instant la place où dort ma fortune.
«Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!»
J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.
Un salut à madame Petray; un dernier coup d'oeil--jeté par pose --sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la rente; un signe de tête au garçon; et je m'esquive de peur d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.
Tous les bonheurs!
J'achète un trois sous: blond, bien roulé, et qui donne une fumée bleue...
«La bouquetière! Vite un bouquet!»
Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon habit me va bien, on dirait.
Je vois dans une glace un garçon brun, large d'épaules, mince de taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui s'appelle Vingtras[11].
Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.
Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'élasticité plein les muscles, et je bondirais comme une panthère.
Je donne à tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez Mme Petray y passe.
Je préférerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des amputés qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire craquer ma culotte.
Les Tuileries! Ah! voilà le SANGLIER!--C'est là qu'on faisait les parties de barres, au temps du collège.
Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge, ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me revient à la mémoire et va me gâter ma journée!...
J'aime mieux passer de côté où le pion défendait d'aller et où étaient les femmes.
Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le corsage échancré!... Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en province... Au quartier Latin non plus!
Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs pendant tout le temps que j'ai habité autour du Panthéon! Je regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les promeneuses d'ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.
Elles s'en vont une à une. Il y en a qui s'attardent un moment avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur enfant:--«Va, va, fais aller ton cerceau.»
Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles: «_Faites à celui_ qui sera le plus tôt à la grille!»--et, tandis que les gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.
Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de soie ou d'indienne...
J'ai dîné au café!
Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des boucles de cheveux blonds autour d'une tête brune.
Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées, dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop vilain effet.
Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre sur les fraises.
Mon dîner m'a coûté trente-cinq sous--sans vin. Je n'ai pas bu de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et m'étendre sur une chaise verte près du _Philipoemen__[12]_.
Je n'ai pas besoin--comme jadis, quand je cherchais Torchonette --de me donner du courage.
Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là... J'ai de quoi me payer une bouteille aujourd'hui.--Mais pourquoi?
J'ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir ces femmes, à lécher les fourchettes d'argent!... Cela vaut mieux que dix _canons de la bouteille._
Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!
Peur?...
J'ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C'est sur ce banc, en face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le 3 décembre: «Mort à Napoléon!»
Encore ce souvenir!--Faiblesse!... Regret d'enfant!...
«Garçon! le _Journal pour rire!..._»
Où irai-je finir ma journée?
On donne _Paillasse_ à l'_Ambigu_. Va pour _Paillasse!_
Sacrebleu, c'est beau, la scène où Paillasse dit, en s'évanouissant: j'ai faim!--C'est beau, l'acte de la maison vide, la femme partie, les enfants qu'il faut faire souper, le coup de couteau dans le coeur, le coup de couteau dans le gros pain!
En sortant, je suis allé m'asseoir à l'_Estaminet des Mousquetaires_, plein d'hommes de lettres, plein de comédiens, plein de femmes encore!
J'emporte avec moi, rue des Cordiers, un monde de sensations douces et fortes.
Est-ce le vent de la nuit qui secoue mes cheveux sur mon cou? Est-ce l'émotion de ces heures si saines?
Je ne sais!--mais j'ai un frisson qui me va jusqu'au coeur: frisson de froid ou frisson d'orgueil.
Le ciel est clair et dur comme une plaque d'acier...
Quelques jupons éclairent de blanc les trottoirs; on voit à cent pas devant soi... mon ombre s'allonge aux rayons de la lune et emplit toute la chaussée...
Il s'agit de me faire une place aussi large au soleil!
17 Les camarades
J'arrive chez Petray.
Personne encore. Le garçon me demande si je veux un journal, en attendant.
Je prends le journal, comme s'il devait y être question de moi, de mon bonheur d'hier, d'un monsieur qu'on a vu se promener, cigare aux dents, fleur à la boutonnière, poitrine en avant: qui est allé aux Tuileries, puis au spectacle le soir, un De Marsay chevelu, trapu, et qui va compter dans Paris.
Parole d'honneur, je cherche entre les lignes s'il n'y a pas trace de ma promenade si inondée de soleil, de joie intime, d'insouciance robuste et de confiance en moi!
C'est Legrand qui paraît le premier, mais Legrand méconnaissable. --L'air d'un homme épié par le Conseil des Dix, regardant de droite et de gauche comme s'il avait peur de la _Bouche de fer_, vêtu d'un paletot sombre et coiffé d'un chapeau triste.
Il me reconnaît, comme dans une conspiration, avec des gestes de conjuré. Je lui serre la main et lui lâche mon impression sur sa mine et son costume.
«Je t'aime encore mieux dans les rôles de cape et d'épée, tu sais! Tu ressembles à un ermite, tu as l'air d'un capucin de baromètre.
--Rôles de cape et d'épée! fait-il avec un sourire de Tour de Nesle: _cinq manants contre un gentilhomme_--ce temps-là est passé--c'est maintenant dix sergents de ville contre un républicain, un officier de paix par rue, un mouchard par maison! On voit bien que tu arrives de Nantes! _Vingtrassello_, il n'y a plus qu'à se cacher dans un coin et à rêvasser comme un toqué ou à faire de l'alchimie sociale comme un sorcier... J'ai le costume de la pièce!»
Il a dit juste, le _théâtral!_
Le souvenir de la défaite m'est revenu deux ou trois fois hier, pendant que je me promenais,--mais j'ai chassé ce souvenir, je lui ai crié: «Ôte-toi de mon soleil!»
N'ai-je pas dit une bêtise? Ne viendra-t-il pas toujours, ce souvenir, jeter son ombre noire et sanglante sur mon chemin? Il enténèbre déjà ce restaurant!
Nous, qui parlions toujours si haut, voilà que nous parlons tout bas!...
Je n'y pensais plus, je n'en savais rien. Je suis parti le lendemain de la bataille, n'ayant vu que les soldats, la tragédie, le sang! Je n'ai pas respiré la fange, je n'ai pas senti derrière moi l'oeil des espions.
La police avait une épée et tuait en plein jour au coup d'État; maintenant c'est autre chose.
On ne peut pas parler, on ne peut pas se taire... Les mots sont saisis au vol... les gestes et le silence sont mouchardés... Oh je sens la honte me monter, comme un pou, sur le crâne! Mes impressions d'hier, mes espoirs de demain, tout cela est fané, rayé de sale tout d'un coup...
Quelle pitié!
Les bouches se ferment machinalement, nos yeux se baissent, nos faces s'essaient à mentir--parce qu'un homme à mine douteuse vient d'entrer et s'est mis dans ce coin...
Legrand m'a fait signe, et nous avons dû jouer la comédie comme au collège on criait: _Vesse! _quand on croyait que le surveillant arrivait.
Je me sens plus malheureux que quand j'avais mes habits grotesques, que quand ma mère faisait rire de moi, que quand mon père me battait devant le collège assemblé! Je pouvais faire le fanfaron alors, ici il faut que je fasse le lâche!
«Tu as raison, Legrand. Trouve-moi, comme à toi, un chapeau qui me tombe sur les yeux, une souquenille d'ermite, un trou de sorcier!
--Plus bas, plus bas donc!»
Justement, le garçon a cligné de l'oeil du côté de la mine douteuse, pour nous faire signe qu'on écoutait, et tout le monde a dit: «Plus bas, plus bas!»
Voici d'autres camarades!
Mais ils n'ont plus les mêmes têtes, le même regard, les mêmes gestes que la dernière fois où je les vis!...
Les mains dans les manches, eux aussi: le pied traînant, la lèvre molle...
Ils trouvent que je fais trop de bruit, ils le trouvent pour tout de bon. Leur poignée de main a été chaude, mais leur conversation est gelée.
Ils m'envoient des coups de genou sous la table.
Est-ce la rancune du passé, de nos querelles de Décembre, qui revient malgré tout, et qui a creusé entre nous un abîme? Il y a peut-être des mots irréparables, même ceux prononcés sous le canon!...
Non! c'est bien Décembre qui pèse sur nous; mais point le souvenir de ce que j'ai dit en ces heures de désespoir: c'est la peur de ce que je puis dire dans le milieu d'espionnage et de terreur que Décembre a créé.