Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval
Part 9
Le précédent colonel du 13e ne pouvait souffrir la fantaisie; c’était un terrible Alsacien, troupier de ses éperons à son pompon, et plus dur encore pour les autres que pour lui-même. Il portait des bottes d’ordonnance et se faisait faire des pantalons en drap de troupe; ce n’était pas pour tolérer des superfluités d’uniforme chez les autres. La moindre contravention lui semblait une épigramme amère.
Il fit donc son possible pour bannir la fantaisie. En vain. Soldats, sous-officiers, officiers, résistaient à qui mieux mieux.
Sous le porche du quartier, un sous-officier de planton était chargé d’inspecter minutieusement tout hussard qui se présentait pour sortir, avec ordre de _faire faire demi-tour_ à quiconque n’était pas absolument à l’ordonnance.
Peines et soin perdus. Les coquins changeaient de vêtements en ville.
C’était bien une autre chanson pour les officiers. Lorsqu’ils étaient de service, le contrôle devenait facile, mais comment les atteindre au dehors?
Jusqu’au jour de sa retraite, car il ne passa jamais général, ce terrible colonel chercha vainement un moyen.
Lui-même cependant s’occupait activement de ce qu’il appelait la chasse à la fantaisie; il ne sortait jamais sans avoir dans sa poche un petit bout de ficelle de _quarante-cinq millimètres_, largeur réglementaire de la bande d’or des pantalons noirs du 13e hussards.
Une bande lui semblait-elle trop large, il appelait l’officier suspecté d’être en contravention et ne dédaignait pas, sa ficelle à la main, de s’assurer de la justesse de son coup d’œil.
S’il eût continué longtemps encore, les lieutenants du 13e porteraient à l’heure qu’il est une bande de drap noir sur un pantalon d’or.
LII
Une tête un peu ronde, des moustaches et des cheveux blancs, ont valu au lieutenant-colonel du 13e le surnom de _la boule d’argent_.
Jusqu’à ces jours passés, il espérait devenir colonel. Il ne l’espère plus. On vient de lui envoyer la croix d’officier de la Légion d’honneur.--Chacun sait ce que parler veut dire. C’est une fiche de consolation avant la retraite.
Un lieutenant facétieux qui ne lui a jamais pardonné certains huit jours d’arrêts, a prétendu que ce n’était pas la croix du bon larron.
Le lieutenant-colonel n’est riche que de trois filles; chaque matin il sort à cheval avec l’une d’elles, vêtue en amazone. Quelquefois il attelle ses deux chevaux à une voiture qu’il acheta d’occasion après certaine lettre reçue de Paris, où on lui disait encore d’espérer.
Il vient au quartier le moins possible, encore trouve-t-il que c’est trop. C’est aussi l’avis des hussards.
Dernièrement, pendant une absence du colonel, il a commandé le régiment _par interim_. Ce fut dur. Heureusement il n’a pas en main le tableau d’avancement.
Depuis qu’il est officier de la Légion d’honneur, sûr de sa retraite par conséquent, il émet toujours et en toutes circonstances, respectueusement, un avis diamétralement opposé à celui du colonel.
Ne lui parlez pas de fantaisie, il l’a en horreur et prétend que c’est pour l’armée un germe de corruption et de démoralisation.
* * * * *
Le grade de _chef d’escadrons_, dans la cavalerie, correspond à celui de _chef de bataillon_ dans l’infanterie. En s’adressant aux uns et aux autres on dit: mon commandant.
Il y a deux chefs d’escadrons au 13e. L’un est jeune, riche, beau cavalier, porte fièrement un grand nom, c’est un des généraux de l’avenir. L’autre est vieux, il s’attend tous les jours à être mis à la retraite.
Le premier est le type achevé du brillant militaire: il va beaucoup dans le monde, où il a le plus grand succès. Ses chevaux, ses uniformes, les livrées de ses gens sont tenus avec une correction digne d’un grand seigneur anglais. Fait de fréquents voyages à Paris, a des amis au ministère, est garçon.
Fait exactement son service, mais jamais de zèle. Ne paraît au quartier que lorsqu’il y est forcé. Change de gants deux fois par jour quand il est de semaine. Très-doux pour les simples hussards, sangle dur les sous-officiers, et avec les officiers est _roide comme la justice_.
Excellent théoricien, manœuvrier habile, il pèche par la voix. Son organe est grêle et pointu; mais, comme Démosthènes, il espère triompher de cette difficulté, et s’est logé hors la ville pour pouvoir s’exercer aux commandements dans son jardin, sans effrayer ses voisins ni troubler leur repos.
Le vieux chef d’escadrons n’a jamais eu de chance. Ne riez pas, c’est la vérité, seulement il en abuse. Il a vu tous ses contemporains lui _passer sur le corps_, et cependant son caractère ne s’est pas aigri; il est toujours ce qu’il était il y a trente ans--le plus gai des sous-lieutenants.
Adore les _charges_ militaires qui font tant rire tout ceux qui n’en sont pas l’objet, et pour trouver un peu de gaieté recherche la société des jeunes officiers.
C’est lui qui, faisant un jour fonction d’aide de camp près d’un maréchal qui avait le malheur d’être le plus triste des écuyers, s’amusait à imiter--à s’y méprendre--le bruit éclatant que font les chevaux lorsqu’ils vont ruer. Le maréchal se retourna un peu ému:
--Prenez garde, messieurs, dit-il aux officiers de l’escorte, prenez garde, tenez bien vos chevaux.
Dieu sait les rires. Mais imaginez une douzaine de _charges_ de ce genre, toujours ébruitées, et vous ne serez pas surpris du peu de chance du commandant.
Il est du dernier bien avec tous les généraux actuels, beaucoup ont été ses collègues à Saumur; il les tutoie et ils le tutoient, ce qui n’empêche qu’il aura sa retraite bientôt. On dit qu’il n’est pas sérieux.
Jamais cependant soldat plus soldat ne ceignit un ceinturon.
Il jure comme un diable après le service: tout retombe sur lui, il a un mal de chien; mais s’il est libre un seul jour, il s’ennuie à périr. Hiver comme été, tous les matins à six heures, il est debout, habillé et rasé. De semaine ou non, on est bien sûr, quand sonne le pansage, de le voir arriver au quartier. Il y vient, assure-t-il, pour savoir la nouvelle et prendre un peu l’air; il en profite pour prendre la goutte.
Les soldats l’adorent, les officiers le chérissent, il est aimé de tous; mais c’est parfois un malheur d’avoir trop d’amis.
* * * * *
Plus dissemblables encore sont les deux adjudants-majors, qui de semaine chacun à leur tour font la police du quartier.
L’un est froid, triste, presque doucereux, et ne jure jamais. Rarement il ouvre la bouche, mais c’est toujours pour punir. On le craint comme le feu, il a été surnommé _pince-sans-rire_ ou _tape-sec_. Son grand bonheur est de lutter de ruse avec tous les _carottiers_ possibles. Il fait le désespoir des marchegis et des brigadiers de semaine, et se promène toutes les nuits pour surprendre les gardes d’écurie endormis.
L’autre est une tempête. Tous ses mots il les ponctue de deux jurons--lorsqu’il n’est pas en colère. Il ne vous adresse jamais la parole sans débuter par quatre ou cinq grosses injures. Son mot d’amitié quand il est content d’un troupier est: affreux _rossard_. Mais là se bornent ses fureurs, il ne punit presque jamais, et son collègue va jusqu’à prétendre qu’il gâte le métier d’adjudant-major.
Sa carrière militaire n’a été qu’une longue épreuve, qu’une série de _passe-droits_. Jamais il n’a _passé_ qu’à l’ancienneté, il ne connaît le _tour de faveur_ que par ouï-dire. Il a été quatorze ans maréchal des logis chef, avant d’arriver à la _lieutenance_; aussi l’épaulette de capitaine est-elle son bâton de maréchal. C’est peut-être le dernier troupier fini de l’armée française.
Son grand épouvantement est sa retraite qui approche; que fera-t-il une fois pékin?
--Sacré mille nom de nom de tonnerre de s. n. d. D!, s’écrie-t-il quelquefois, je suis f...ichu le jour où on me _fendra l’oreille_.
Que cette pittoresque locution, qui d’ordinaire s’applique aux chevaux réformés, ne surprenne pas. Le capitaine adjudant-major a transporté dans la vie privée toutes les expressions de la cavalerie.
Sa main gauche est la _main de la bride_, il ne dit ni la gauche ni la droite, mais bien _le côté montoir_ et le _côté hors montoir_. Si on lui résiste, il prétend qu’on se _cabre_ ou qu’on _rue à la botte_; un homme qui devient fou a _perdu ses étriers_.
Ne lui demandez jamais de vous indiquer votre chemin, il vous donnerait, des renseignements de ce genre:
--_Faites sentir l’éperon, un demi-tour, rendez la main_; à la hauteur de la première rue, _côté montoir, la botte à gauche, rendez, et au trot, en avant_...
C’est lui qui, furieux, un jour que son déjeuner était en retard, disait à sa femme:
--Cré nom! on ne donne donc pas _la botte_, ici!
Mais le capitaine a beau hérisser ses moustaches, il n’a jamais réussi à effrayer sa femme, qui est, à ce qu’il prétend, _bon cheval de trompette_ et n’a pas peur du bruit; on dit même qu’elle le fait _trotter très-doux_.
Comme signe particulier, Gédéon remarqua que lorsque le capitaine était très-irrité, il ne fumait pas ses cigares, il les mangeait.
Il y a encore, en ce moment, au 13e, un adjudant-major supplémentaire. C’est un officier d’état-major qui fait dans la cavalerie ses deux années de stage réglementaires.
En un an Gédéon ne l’aperçut pas dix fois. On savait seulement qu’il montait tous les jours à cheval avec le capitaine-instructeur; cavalier plus que médiocre, il aspirait à devenir écuyer.
Il traîne mélancoliquement le boulet de son ennui, considère Saint-Urbain comme un lieu d’exil, et porte des lunettes.
* * * * *
Par une curieuse exception qui prouve bien que le 13e hussards n’est pas un régiment comme les autres, le _gros-major_ est sec comme un clou. Cette maigreur est même la source d’une foule de plaisanteries toutes plus originales les unes que les autres.
* * * * *
Chacun des cinq escadrons du 13e hussards a deux capitaines. Un en premier, un en second. En tout dix pour le régiment.
Le capitaine-commandant désire passer chef d’escadrons. C’est tout naturel. Pour son avancement, il compte sur son escadron comme le colonel sur son régiment; aussi s’occupe-t-il beaucoup de ses hommes. C’est lui qui chaque jour ordonne dans les chambres des revues, tantôt d’un effet, tantôt d’un autre.
Son bras droit est le maréchal des logis chef.
Avoir un bon chef est un vrai _quine_ à la loterie pour un capitaine, et on sait si les quines sont rares. Peut-être y a-t-il cette raison qu’il est extrêmement dangereux d’être un très-bon marchef, on a trop l’air d’être créé pour l’emploi, et le capitaine est capable, autant par affection que par égoïsme, de ne pas mettre tout l’empressement possible à faire avancer son bras droit.
La revue des chambres par le colonel est l’affaire capitale du capitaine-commandant. Ces jours-là, il est comme un hérisson, surtout s’il croit avoir trouvé quelque combinaison nouvelle pour disposer _la charge_ des hommes, c’est-à-dire leurs effets, combinaison qui doit produire un agréable coup d’œil.
Les jours de revue des chambres, le capitaine tracasse les lieutenants, qui embêtent les maréchaux des logis, qui bousculent les brigadiers, qui bloquent les hussards. Tout est ricochet au 13e.
--Sacredieu! je ne puis pourtant tout faire par moi même, et être partout.
Tel est le refrain du capitaine-commandant.
Il n’y a au 13e qu’un seul capitaine insouciant, celui du 4e escadron. Il ordonne peu de revues, et dit à tout propos: Je m’en bats l’œil. Chose surprenante! ses hommes sont tout aussi bien tenus que les autres.
Gédéon n’a jamais connu son capitaine en second. Il est détaché; c’est sa spécialité. En remonte, en mission, en fonction extraordinaire. Il écrit de temps à autre à ses collègues du régiment, pour savoir si le 13e est toujours en garnison dans la même ville.
On dit qu’il est très-appuyé d’en haut. Voilà deux ans qu’il habite Paris, on le rencontre presque tous les jours, de cinq à six, au _Helder_.
LIII
Bien que le 13e hussards soit peut-être l’endroit du monde où l’argent--le tyran du siècle--a le moins de valeur réelle et de prestige, les officiers sont cependant divisés en deux classes bien distinctes:
Ceux qui sont riches, et ceux qui ne le sont pas.
Au 13e, l’officier qui n’a que sa solde est plus malheureux, cent fois, que les maréchaux des logis.
Lorsqu’il a payé sa chambre, sa pension, le tailleur, le bottier, le sellier, l’armurier et dix autres fournisseurs, il ne lui reste plus un sou pour aller au café, pour fumer quelques cigares, pour faire un peu de fantaisie, etc., etc.
Et même payer les choses indispensables lui est matériellement impossible, ce qui fait qu’il garde son argent pour le superflu, qui est le véritable nécessaire.
Alors il fait des dettes!
Or, l’officier qui s’endette est à peu près perdu, au 13e s’entend. Son avancement est entravé, brisé!
Il n’ira pas à Clichy, mais que d’ennuis, de tracasseries! Puis viennent les oppositions. Et lorsque la solde entière était insuffisante pour joindre les deux bouts, la solde diminuée des _retenues_ ne suffit pas davantage.
Le colonel ne badine pas avec les dettes. N’a-t-il pas fait une fois manger à l’ordinaire des sous-officiers un lieutenant que serraient de trop près ses créanciers? On a vu, pour ce motif, des officiers mis en demi-solde.
Choisir la cavalerie lorsqu’on n’a pas une famille riche, est un trait d’insigne folie: la solde est insuffisante, quoi qu’on fasse. Outre qu’on est malheureux comme les pierres, l’avancement même devient un désastre.
Changer de régiment, passer des lanciers dans les dragons, des hussards dans les chasseurs, est une véritable ruine. Tout est perdu de l’ancien uniforme, il faut s’équiper à neuf. On ne peut utiliser que deux objets, le col et les bottes.
Après trois avancements de ce genre, un officier de fortune, c’est-à-dire sans fortune, est obéré pour toute sa vie. Jamais il ne s’en tirera, à moins d’un mariage. Et on ne trouve pas si aisément à _contracter_.
Mais presque tous les officiers du 13e hussards sont riches, ou du moins _ont quelque chose de chez eux_. Quatre ou cinq ont plus de vingt mille livres de rente, deux viennent au quartier en tilbury quand ils sont de semaine.
Ils font donc peu ou point de dettes, et se soucient fort peu de _l’état des fournisseurs_ qui leur a été laissé par les officiers qu’ils ont remplacés à Saint-Urbain.
Cet _état_ est un document précieux que se transmettent les régiments lorsqu’ils changent de garnison. Tous les marchands de la ville y sont portés avec des notes détaillées à côté de leur nom.
Ce legs, essentiellement utile, devient pour les nouveaux venus un indispensable _guide des étrangers_, bien autrement renseigné que les _livrets Joanne_.
Voici un extrait textuel de celui qu’avaient reçu à leur arrivée les officiers du 13e.
VILLE DE SAINT-URBAIN
TABLE ALPHABÉTIQUE DES FOURNISSEURS
AMBROISE,--_limonadier_.--Mauvaises consommations.--Crédit faible.
BALLANDARD,--_table d’hôte_.--On y a renoncé. Les cuirassiers ont failli y être empoisonnés.
CARAJOU,--_chambres meublées_.--Appartements bien tenus, pas de crédit. A éviter.--Pas de liberté, sous prétexte que la maison est une maison honnête.
DUFOURNEAU, _pension et chambres_.--A fait avoir du désagrément à deux officiers.
JUBOT,--_tabac_.--Cigares secs, crédit.
MOOS,--_limonadier_.--Crédit tant qu’on veut, mais se méfier. Réclame. Marque les consommations avec une fourchette à sept dents...
LIV
Riches ou pauvres, les officiers du 13e s’ennuient. C’est leur principale distraction.
Lieutenants et sous-lieutenants pestent quand ils sont de service, et pestent encore quand ils n’en sont pas.
Ils regrettent leur dernière garnison--on y était si bien! Ils souhaitent une nouvelle résidence; sans doute on s’y trouvera mieux; la pire de toutes est celle où on est: c’est convenu.
Quand ils ont monté à cheval, _fait_ l’absinthe, déjeuné, _fait_ le café, la _disette_ commence.--Garçon! l’Annuaire!
--Monsieur, il est en mains, et retenu après; je vais le retenir pour vous.
Il faut avouer que cet Annuaire est un précieux passe-temps. On ne lui laisse pas une minute de repos. Le propriétaire du Café militaire de Saint-Urbain compte dans ses frais généraux quatre Annuaires par an, usés à force d’être feuilletés.
Là on voit les mutations, l’avancement; on suit pas à pas d’anciens camarades, des amis: c’est le livre des vingt-cinq mille adresses de l’armée.
Deux officiers se rencontrent au café, n’importe où, ils se connaissent à peine, l’Annuaire sera leur trait d’union. Ils causent cinq minutes, puis:
--Garçon, l’Annuaire!
Un jour, à Saint-Urbain, imaginez-vous que ce diable d’Annuaire fut volé au café. Par qui? C’était bien sûr un méchant tour de quelque fourrier. Il fallut quatre jours pour le faire venir de Paris; on l’avait cherché inutilement quarante-huit heures: total six jours. Jugez si l’ennui redoubla, c’est-à-dire qu’on ne savait plus à quel saint se vouer. Ah! si on avait pincé le fourrier!
Mais voilà que, le nouvel Annuaire arrivé, on retrouva l’ancien. Le cafetier se gratta le nez:
--Je suis sûr, dit-il, que c’est un tour de ces messieurs pour avoir deux Annuaires.
Après l’Annuaire le cancan du jour:
--Savez-vous que la femme du capitaine Jean: a dit la femme du lieutenant Pierre que la femme du capitaine Paul avant son mariage...
--Eh bien?
--Hum!...
--Ah bah!
Ce diable de propos parti on ne sait d’où, met le 13e en révolution. Il y a deux camps bien arrêtés, l’un pour, l’autre contre. Ceux du camp pour ont parlé d’écrire pour avoir des renseignements. Les deux partis se disputent la femme du lieutenant-colonel, qui est neutre; on a cherché à la faire parler; elle a gardé un silence prudent que chacun interprète à sa fantaisie.
--Que le diable emporte les femmes! s’écrie le lieutenant Grognon, elles feraient battre des montagnes; on devrait interdire le mariage aux militaires comme aux prêtres.
Lieutenant, ne vous fâchez pas! Ne vous fâchez pas! Ne vous fâchez pas!
Chantonnent trois ou quatre jeunes officiers. Ce refrain est une scie organisée contre le lieutenant Grognon, lequel a un caractère _en brosse_, et trouve toujours moyen d’être en colère contre quelqu’un ou quelque chose.
Le lieutenant Grognon est seul de son bord et de son opinion, depuis le départ du lieutenant Susceptible, mis à la retraite.
C’est lui qui racontait ainsi l’histoire de sa dernière affaire:
--J’entre dans un café, un monsieur y entre aussi. Je demande une demi-tasse, il demande une demi-tasse. J’appelle le garçon, il l’appelle; je sucre mon café, il sucre le sien. Vous comprenez que la moutarde me monte au nez. Je prends ma petite cuiller, il prend la sienne; je remue mon café, il remue le sien. Je bouillais de colère. Je le regarde, il me regarde; enfin je verse mon petit verre dans ma tasse, il verse son petit verre dans sa tasse, mais d’une façon si impertinente et si grossière, que, ma foi, je n’y tins plus. Nous nous battîmes, je le blessai. J’en eus regret cependant, car, devenus amis, il me jura toujours n’avoir jamais eu l’intention de m’offenser.
Le lieutenant Grognon a, lui, la fantaisie en horreur.
--L’ordonnance, grogne-t-il souvent, je ne connais que ça.
--Mais cependant, lui disent les autres officiers pour aller dans le monde?...
--Je n’y vais pas. On est soldat ou on ne l’est pas. J’ai toujours des bottes d’ordonnance, moi.
--Lieutenant, couchez-vous avec?
Il sort furieux.
Son ennemi intime est le sous-lieutenant élégant, le roi de la fantaisie au 13e. Celui-là fait venir ses pantalons de chez Tribout, de Saumur, le bon faiseur. Il prend ses bottes chez Jayez, de Saumur, également le bon faiseur; ses schakos lui arrivent de chez Koski, de Paris, toujours le bon faiseur.
Souvent le soir, au risque d’attraper huit jours d’arrêts, car le colonel est intraitable sur cet article, il se met en bourgeois, afin d’essayer de délicieuses redingotes et des gilets exquis qu’un lui envoie de Paris.
Ce sous-lieutenant n’a de rival en élégance, au régiment, que le capitaine du 5e escadron; mais il l’emporte de beaucoup pour les avantages extérieurs. Jeune, joli garçon, il est grand et admirablement proportionné, et lorsqu’aux jours solennels il serre de deux crans le ceinturon qui le coupe en deux, sa taille, au dire des dames de Saint-Urbain, tiendrait dans les dix doigts.
Le capitaine du 5e escadron, lui, frise la quarantaine, ses cheveux blanchissent aux tempes, et l’on sait, à n’en pas douter, qu’il teint ses moustaches, toujours si noires et si brillantes, soigneusement cirées et encore fort longues, bien que le colonel lui ait demandé le sacrifice de quelques centimètres.
De plus, malgré tous ses efforts pour combattre l’obésité, il prend du ventre, et c’est à grand’peine qu’il le contient dans une ceinture-corset, que chaque matin son _brosseur_ a toutes les peines du monde à serrer. Longtemps cette idée de corset a été repoussée par les amis du brillant capitaine, mais après deux ou trois expériences ils ont dû se rendre à l’évidence.
Lorsqu’il est en grande tenue, serré, sanglé, étranglé dans son uniforme--et son corset--le capitaine est dans l’impossibilité de faire le moindre mouvement, il ne peut ni se baisser, ni courir, ni même allonger la jambe, tant son pantalon bien tendu est fortement sollicité d’en haut par les bretelles, d’en bas par les sous-pieds.
Tout le régiment rit encore de la dernière mésaventure de l’élégant capitaine.
Un beau dimanche, dans l’après-midi, après une revue à pied, il traversait la cour du quartier, lorsqu’il laissa tomber son porte-monnaie qui ne renfermait pas moins de 500 francs ce jour-là.
Cet accident consterna le capitaine. Comment faire en effet? se baisser simplement et ramasser le maudit porte-monnaie?... impossible. Appeler un hussard pour lui demander ce service? impossible encore. C’était vouloir se couvrir de ridicule. Cependant il ne se sentait pas le courage d’abandonner ainsi 500 francs qui pouvaient lui revenir, c’est vrai, mais qui couraient aussi grand chance d’être à tout jamais perdus.
Debout, au milieu de la cour, il considérait d’un œil morne son fatal porte-monnaie. Il eut un instant l’idée de le ramasser. Il essaya de se baisser, en avant d’abord, puis de côté, puis en écartant les jambes. Vains efforts. Trois sous-lieutenants qui l’observaient de loin avaient parié qu’il allait s’éloigner abandonnant l’objet perdu, lorsqu’il lui vint une idée sublime.
Il poussa du pied le porte-monnaie doucement, puis plus fort et, de petites poussées en petites poussées, il le roula hors du quartier d’abord, puis tout le long de l’avenue, puis enfin jusqu’au Café militaire, où il le fit ramasser par un garçon.
Bien d’autres anecdotes encore charment les disettes du Café militaire, égayées par les calembours terribles des deux lieutenants atteints de cette affreuse maladie.
On épuise aussi le répertoire des souvenirs, variations éternelles sur l’air populaire de _T’en souviens-tu?_ on parle de Saumur, de Saint-Cyr, de ce bon temps où l’on était si malheureux.
Les longues histoires n’y sont pas précisément goûtées, on les redoute; et l’officier conteur a tout le mal imaginable à se constituer un petit auditoire.
Depuis longtemps les fanfaronnades n’ont plus cours, et un certain capitaine Vantard, qui arriva, il y a cinq mois environ, au 13e, voyant combien peu il avait de succès, eut le bon esprit de discontinuer les récits du ses aventures et exploits.
Un mot avait suffi pour éteindre sa verve si brillante:
--Oui, s’écriait-il un jour, en guise de péroraison, je puis me vanter d’avoir traversé l’Europe l’épée à la main.
--Tudieu! exclama un lieutenant, vous deviez avoir le bras furieusement las.
Quand il pleut, que l’ennui est trop féroce, que tout est épuisé, on fait des _réussites_, mot honnête pour dire qu’on se _tire les cartes_.
Mais les flâneurs obstinés restent seuls au café ces jours-là, les autres se résignent à courir à leurs affaires ou à leurs plaisirs.