Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval
Part 8
Et maintenant, écoutez: il pleut, les chevaux ne sortiront pas, même pour aller à l’abreuvoir, on les fera boire à l’écurie; que les hussards aillent chercher l’eau nécessaire, le cavalier ne doit pas craindre le rhume. Il fait froid, vite des couvertures. Le temps est chaud, le soleil brûlant,... petite promenade le matin, au frais. Ces messieurs semblent échauffés? allons, du _barbotage_ et de la luzerne. Ils ont éprouvé quelque fatigue? qu’on double la ration d’avoine. C’est à n’en jamais finir.
Lorsqu’à Rome, dans les occasions solennelles, le grand prêtre du collége des augures allait interpréter la façon de manger des poulets sacrés, il était suivi avec moins d’anxiété, écouté avec moins de vénération que le vétérinaire, alors qu’il vient passer sa revue quotidienne et tâter le pouls, c’est-à-dire l’oreille à tous les poulets-dindes du 13e hussards.
De tout cela qu’est-il advenu? Le cheval, le plus orgueilleux de tous les animaux de la création, est devenu d’une insupportable fierté. Convaincu que sans lui il n’est pas de cavalerie possible, il en a lâchement abusé. Il a mesuré son mérite aux soins que l’on prend de lui, et s’est prodigieusement abusé sur son importance. Si bien que désormais, plus insolent qu’un banquier dans la prospérité, il considère son cavalier comme un laquais, et le traite à peu près comme ces fiers égalitaires de l’Amérique leurs bons frères les noirs.
--Il faut, me disait Gédéon, il faut avoir _pivoté_ au 13e et frayé avec messieurs les chevaux pour se faire une idée de leur insoutenable morgue, pour comprendre leur tyrannie plus capricieuse mille fois, plus agaçante que celle d’un enfant gâté.
Par exemple, la botte sonne, et le garde d’écurie est en retard, fût-ce d’une minute. Voilà ces seigneurs furieux. Ils s’impatientent, ils trépignent dans leurs stalles, hennissent de colère, envoient des coups de pied à droite, à gauche, de tous côtés. Ils font tant de bruit, que le maréchal des logis accourt et bloque le retardataire.
Louis XIV, en semblable occurrence, se contentait de dire: J’ai failli attendre.
Tel poulet-dinde ne peut souffrir les conscrits. Il n’est sorte de méchanceté qu’il ne leur fasse. Il leur écrasera les pieds ou s’amusera à les étouffer un peu, entre son poitrail et la mangeoire. D’autres fois, il déchirera leur veste à belles dents, uniquement pour les faire punir.
Celui-ci ne veut être pansé que par un brigadier. Il faut des galons pour approcher Sa Seigneurie sans danger; Sa Seigneurie veut un valet de chambre gradé. Cet autre ne veut pas être pansé du tout.
Et on tolère toutes les fantaisies, et on les encourage, et on les trouve charmantes.
Un jour, tous les chevaux du 13e ne s’entendirent-ils pas pour déclarer immangeable du foin qui cependant était délicieux! On trouva le caprice exorbitant, on insista, ils s’entêtèrent. De guerre lasse, l’adjudicataire des fourrages fut contraint de reprendre sa livraison tout entière. Il perdit à ce jeu quatre ou cinq mille francs.
Autre chose: à Saint-Urbain, le magasin à fourrages est situé hors de la ville à plus d’un kilomètre. Le colonel prit en pitié les fatigues de ses hussards, obligés d’aller deux fois par semaine chercher--à dos--la pitance de leurs montures. Il décida qu’on irait au fourrage à cheval.
Décision vaine. Les chevaux s’y refusèrent tout net. On n’osa les contraindre, et après quatre ou cinq essais infructueux, les hommes durent reprendre leur corvée.
Mais que dire des poulets-dindes exceptionnels, vicieux, entêtés, rétifs, de ceux qui à leurs défauts de bêtes ont encore ajouté des vices de hussard?
Car à l’écurie aussi, on trouve des carottiers. Vienne le temps des grandes manœuvres, et vous verrez les _faignants tirer au renard_. L’un feindra des coliques, cet autre se déclarera atteint de rhumatisme, un troisième profitera de ce qu’on vient de le ferrer à neuf et déclarera qu’ayant été _piqué_, il lui est impossible de faire un pas. Sur quoi tous les cavaliers-servants de ces malingreux seront fourrés à l’ours pour avoir manqué de précautions.
Je passe sous silence les rancuniers, qui ne se font pas faute de prendre en traître le cavalier dont ils sont mécontents, et de lui détacher une ruade ou de le jeter bas à la première occasion.
Parfois le hussard exaspéré se venge. Ne pouvant corriger honorablement son poulet-dinde, le châtier au grand jour, il le maltraite indignement et le roue de coups dans l’ombre de l’écurie; à ses risques et périls, par exemple; car une punition exemplaire atteint le cavalier pris en flagrant délit, et le cheval, qui sait son code militaire sur le bout du sabot, ne se fait pas faute de crier au feu.
Dans ces occasions rares, le hussard, armé d’une fourche, grimpe dans le râtelier pour être à l’abri des ruades, et de là administre à son maître d’atroces brûlées: on appelle cela _flanquer une distribution extra_.
Rien de comique comme l’inquiétude de tous les hôtes de l’écurie lorsqu’ils voient un troupier se hisser dans le râtelier. Il y a émeute, et ce n’est pas le battu qui crie le plus fort.
Si tels sont les chevaux de troupe, jugez de ce que doivent être les chevaux d’officiers! Ceux-ci sont moins dorlotés, il est vrai, leur repos est moins assuré, ils sont montés plus souvent. Mais quelle morgue aussi lorsqu’ils sont à l’écurie, quelle hauteur, quels dédains! Toujours placés dans un coin, dans une stalle plus large, c’est à peine s’ils daignent regarder leurs camarades, et rarement ils s’entretiennent avec leurs voisins.
Tristes chevaux de fiacre, vous qui du matin au soir usez vos fers et vos sabots sur le pavé de Paris, de cet enfer qui chaque année dévore quinze mille des vôtres, pauvres chevaux qui nuit et jour trottez, exposés à toutes les intempéries, qui mangez au hasard, qui vous reposez en mangeant, n’avez-vous jamais envié le sort de ces heureux du monde, qui ont la gloire et le bonheur de servir dans l’armée française, et qui piaffent la crinière au vent, lorsque sonnent les fanfares guerrières?
Maigres prolétaires du fiacre, bien des fois sans doute, en ruminant votre pauvre pitance, foin échauffé ou avoine aigrie, vous avez dû vous dire que Dieu pour les chevaux n’est pas plus juste que pour les hommes. Quelqu’un de vos poëtes vous a-t-il chanté le _sic vos non vobis_?
Tristes rosses aux flancs haletants, n’avez-vous jamais songé à vous cabrer sous le fouet brutal du cocher exaspéré par l’appât d’un pourboire? N’avez-vous jamais rêvé l’égalité de l’écurie, ne fût-ce que pour un jour, et ne désirez-vous pas aussi votre 89, pour chasser à jamais ces aristocrates de la cavalerie, et vous engraisser à votre tour à leur plantureux râtelier?
Non, pliés à votre joug, vaincus du sort, vous trottez la tête basse, trop heureux lorsque arrivés à la station vous pouvez plonger votre tête, jusqu’aux oreilles dans la _musette à avoine_ qu’attache autour de votre cou le cocher votre bourreau.
Mais laissez faire, l’heure de la justice sonne toujours.
Vienne la guerre, et vous verrez ce cheval par vous si envié. Les soins dont on l’a entouré tourneront contre lui-même. Les intempéries ne vous font rien, à vous; mais lui, un courant d’air lui donne une fluxion de poitrine, et il meurt, juste au moment où l’on a besoin de lui.
Le colonel du 13e connaissait bien ce grave inconvénient, ce vice radical de notre cavalerie. Souvent il eut l’idée d’aguerrir véritablement les chevaux, de faire de ses hussards de vrais cavaliers en leur laissant plus de liberté individuelle, plus d’initiative... Il ne l’osa jamais. Son prédécesseur lui avait légué des poulets-dindes charmants, mais abrutis par l’oisiveté. Une expérience pouvait lui coûter le cinquième de ses chevaux. C’est grave, on note ces choses-là en certain lieu.
Le seul temps désagréable que le cheval ait à passer au régiment, est celui où il _fait ses classes_, car on l’instruit exactement comme un conscrit. Mais il est intelligent, et il en a vite fini avec les ennuyeuses leçons. Au bout de six mois il sait son affaire.
Après deux ou trois ans de présence au corps, il en remontrerait à n’importe quel hussard, et connaît les sonneries aussi bien que le plus vieux brigadier.
Si bien que, pourvu qu’un conscrit ait un poulet-dinde de bonne volonté--il y en a quelques-uns--il n’a qu’à lui laisser la bride sur le cou. L’animal ne se trompera jamais et exécutera à point nommé tous les commandements.
Enfin arrive pour le cheval du 13e l’heure où les dettes se payent, et avec intérêt.
Il a vieilli sur la litière de l’oisiveté, ses dents sont devenues longues, ses jambes raides. On le déclare _impropre au service_. On le met à la retraite. On le réforme. On lui _fend l’oreille_,--ô douleur!--et on le conduit au marché.
Mis aux enchères par le receveur des domaines, il est adjugé à vil prix, Dieu sait à qui!
Alors l’expiation commence. Le _civil_ qui a avancé son argent veut rentrer dans ses fonds. Adieu les beaux jours de l’écurie régimentaire. Il a mangé son avoine blanche la première! A l’heure où sa vieillesse aurait besoin de repos, il lui faut faire le dur apprentissage du travail.
Plus de caprices, plus de fantaisies; le fouet et le bâton. Hue! ia!... tout chemin mène à Montfaucon.
Aussi que de regrets, que de tentatives de révoltes! Il ne peut oublier qu’il porte sur la hanche le chiffre d’un régiment français.
Si jamais il vous arrivait, ô lecteur, d’acheter un cheval de réforme pour traîner votre cabriolet, croyez-moi, évitez la rencontre d’un régiment de cavalerie, passez à distance du terrain des manœuvres. Malgré tous vos efforts, voyez-vous, votre coursier vous entraînerait, et, le cabriolet aux flancs, irait prendre son rang à la gauche de son ancien escadron.
Tel fut le sort du curé de Lovère. Un matin, comme il se rendait chez un desservant du voisinage, monté sur son poulet-dinde de réforme, sa vieille servante en croupe, il rencontra sur la route un régiment de cuirassiers.
Aux éclats de la trompette, le vieux cheval dressa les oreilles, hennit, et, malgré les efforts désespérés de son cavalier, s’élança au milieu des escadrons. Pendant toute une matinée, le curé et sa servante manœuvrèrent, firent _les tirailleurs_, sautèrent les fossés et _coururent les têtes_.
Vous voilà prévenu.
N’importe, si jamais la race chevaline eut quelque grand philosophe, il a dû s’écrier, parodiant sans le savoir la phrase du grand Buffon:
--De toutes les conquêtes du cheval, la plus noble et la plus utile est celle de ce patient et doux animal qu’on appelle le cavalier français.
XLVIII
L’époque de l’inspection approchait, et cet événement, d’une haute gravité pour tous les officiers du 13e, mettait le régiment en émoi.
Les hussards n’avaient plus une minute pour respirer. Il ne fallait plus même songer à sortir. Les travaux se succédaient sans une heure de répit. Le matin, manœuvre à cheval; l’après-midi, revue dans les chambres; le soir, exercice à pied. Le pansage était devenu relativement une récréation.
Les officiers, les sous-officiers et les brigadiers perdaient littéralement la tête, et déployaient une foudroyante activité pour faire exécuter tous les ordres du capitaine commandant de l’escadron.
Précisément, le général que l’on attendait en était à sa première tournée, on ignorait ses habitudes. Quel _tic_ avait-il? Car tous les inspecteurs en ont un. Celui-ci ne s’adresse qu’aux détails, cet autre ne voit que les manœuvres. L’un s’attache particulièrement aux chevaux, un dernier n’y fait pas la moindre attention.
D’ordinaire ces choses-là se savent d’avance, et on se prépare en conséquence; mais avec un nouvel inspecteur pas de renseignements. Il s’agissait donc de parer à tout.
De là les manœuvres ordonnées par le colonel, de là les revues de détail commandées par les capitaines. Chaque jour, inspection attentive de quelque nouvel objet.
--Sacrebleu! disait Gédéon, le gouvernement ne nous donne donc des effets que pour fournir des prétextes à revues.
Et, malgré l’aide de son camarade de lit, il était toujours en retard de cinq minutes. De sorte que son officier de peloton ne l’appelait plus que _rossard_--une épithète fort en vogue au 13e--et que comme il pleuvait de la salle de police, il était toujours sous la gouttière.
Bon gré mal gré, son éducation de hussard s’achevait. Il commençait à savoir _astiquer proprement_ un mors de bride, blanchir ses buffleteries, monter et démonter son fusil, _brûler_ sa poignée de sabre, jaunir ses parements, et une foule d’autres choses encore, qui sont bien moins faciles qu’elles n’en ont l’air.
On lui avait appris aussi à _faire son paquetage_--science ardue, mais indispensable à un hussard.
Ah! c’est une terrible opération que le _paquetage!_ le plus malin s’y fait pincer. Tel qui va au peloton de parade croyant avoir réussi le sien, revient avec deux jours de consigne, qui lui prouvent péremptoirement le contraire.
Il s’agit de faire tenir sur la selle et dans les fontes tout l’équipement du hussard. Seul, le porte-manteau est une œuvre d’art: il doit renfermer trois fois plus d’objets qu’il n’en peut contenir, être rond, cintré, plus mince aux extrémités qu’au milieu. Et le manteau à rouler! il faut se mettre à cinq pour le réussir à l’ordonnance.
Puis Gédéon s’écorcha les mains à fabriquer des _bottillons_. On appelle ainsi des tortils de foin fortement serrés et comprimés, la ration d’un cheval pour vingt-quatre heures, réduite à son plus mince volume. On apprend aux hussards à les fabriquer pour les expéditions et les marches forcées en campagne. Mais comme, pour faire un bottillon à l’ordonnance, il faut une demi-journée à deux hommes, je n’ai jamais entendu dire qu’on s’en fût servi. Le _filet_ est d’ailleurs infiniment plus commode.
Quant aux revues dans les chambres, elles variaient suivant les escadrons, chaque capitaine ayant son objet de prédilection: pompons de schako, étuis à plumet, boutons de sous-pied, bretelles de sabre, molettes d’éperons, il y en a pour tous les goûts.
Le capitaine du 1er escadron, celui de Gédéon, s’attachait surtout aux _trousses_; il en passait l’inspection au moins deux fois par semaine.
--Sans trousse complète, disait-il souvent, pas de bon soldat possible, pas de hussard ficelé.
Peut-être avait-il raison. La trousse est en effet le nécessaire à ouvrage du troupier; c’est un petit sac de cuir, dit _sac-à-malice_, qui doit renfermer un nombre incalculable d’objets.
En voici à peu près l’énumération: une paire de ciseaux, un dé, un étui, six aiguilles, du fil, bleu, blanc et rouge, huit boutons d’uniforme, quatre pour les manches, douze boutons d’os blanc, autant de noirs, quatre boutons doubles pour sous-pieds, de la cire jaune, de la cire à giberne, une alène, un bouchon, un peigne, etc., etc., etc.
Gédéon m’a souvent avoué que cette revue lui avait _rapporté_ plus de soixante jours de salle de police. Elle avait aussi valu au capitaine du 1er escadron le surnom de _La Trousse_, si connu au 13e, que ses collègues mêmes ne l’appelaient jamais autrement. Il ne s’en fâchait pas. Un motif analogue avait attiré au capitaine du 3e le sobriquet de _La Molette_.
A mesure que le grand jour approchait, l’activité devenait de plus en plus fiévreuse.
Du réveil à l’extinction des feux, le trompette de planton soufflait à perdre haleine.
C’était l’adjudant-major: Trompette! _sonnez aux consignés_. Et en avant le pinceau. Puis, le capitaine-instructeur qui voulait avancer l’instruction de ses conscrits: Trompettes, _sonnez les classes_. Et les corvées, et les manœuvres! Le régiment était sur les dents.
Gédéon ne savait où courir. Entre deux exercices, également obligatoires pour lui, il n’avait pas le bon esprit, de ne pas choisir. Il courait à l’un: porté manquant à l’autre, il était puni. Ses journées étaient une colère continue. Il ne cessait de jurer, mais il buvait des gouttes de consolation.
S’il avait une minute à lui, il _réclamait_, pour le principe, bien entendu; car réclamer, c’est cracher en l’air: il vous en tombe toujours quelque chose sur le nez.
--Si je ne me suis pas brûlé la cervelle à cette époque, disait-il plus tard, c’est que je n’ai pas trouvé le temps de charger mon pistolet.
XLIX
Enfin il vint, ce grand jour.
Les trompettes sonnent, la garde prend les armes, les officiers sont en grande tenue, l’or ruisselle sur leurs uniformes, le régiment retient sa respiration. C’est le général.
Une seule chose parut le préoccuper: l’armement.
A son départ pour l’Afrique, où il s’est illustré, entre parenthèses, le 13e avait reçu des fusils comme ceux des dragons. Le général voulait faire rendre la carabine.
Il eut à ce sujet de longues conférences avec le colonel, et le changement fut résolu en principe.
Puis il passa quelques revues à pied. Il était manœuvrier et tenait à faire montre de son habileté et de son expérience. Il avait aussi une voix superbe, ce qui est bien plus important qu’on ne se l’imagine.
Le jour de son départ, eut lieu une grande revue d’honneur, à cheval. Tout Saint-Urbain était accouru sur le terrain de manœuvres. Pour cette grande occasion, le colonel avait fait venir un premier piston soliste et une petite flûte également soliste qui firent merveille.
Ce fut le début de Gédéon. Il était là, à cheval, le corps en arrière, le sabre au poing; la musique lui montait à la tête, il eût voulu devant lui une batterie pour la charger, prendre les canons et gagner la croix. Aux fanfares des cuivres se mêlaient le cliquetis de l’acier et l’odeur de poudre. Car on avait tiré des coups de pistolet. Il était ivre, de cette ivresse folle qui fait les héros.
A la fin de la revue, on commanda une charge en ligne, et Gédéon eut la jambe droite si fortement pressée entre son cheval et celui de son voisin, qu’il faillit s’évanouir. Du coup, tout son enthousiasme tomba. Il venait aussi de s’apercevoir que les femmes ne faisaient pas la moindre attention aux simples hussards. Tout au plus daignaient-elles regarder les maréchaux des logis. Tous leurs regards, toute leur admiration se concentraient sur les officiers, qui caracolaient autour de leurs escadrons.
Gédéon était devenu plus froid que marbre, il faisait ses observations. Le régiment était alors en colonne, on commanda un _en avant en bataille!_ Il calcula que pour obtenir cette formation, il n’avait pas fallu moins de CENT QUARANTE COMMANDEMENTS, faits à tue-tête par _trente-quatre officiers_[C].
[C] Le 13e à cette époque avait six escadrons.
Enfin, à deux heures de l’après-midi, après trois heures d’attente sur le terrain et cinquante-cinq minutes de revue, le régiment put regagner son quartier et manger la soupe.
Le soir il y eut une distribution de vin. Gédéon remarqua que chaque homme avait une ration fort inférieure à celle annoncée. On lui expliqua que cela vient des nombreuses mains entre lesquelles elle passe avant d’arriver au hussard.
Les liquides perdent énormément à être dépotés; à passer de chez le fournisseur chez le chef, et du chef au brigadier d’ordinaire, ils s’évaporent plus qu’on ne saurait se l’imaginer.
L’inspection terminée, les gorges chaudes commencèrent.
Le général-inspecteur, qui avait gagné tous ses grades dans l’infanterie, n’était pas cavalier; sa tournure, à cheval, était grotesque, de l’avis même des simples soldats. Quelques-uns assuraient qu’à un changement de front, il avait eu recours à la cinquième rêne.
Même le brigadier Goblot ne craignit pas d’affirmer que, subsidiairement, il montait infiniment moins bien que le grand Buffon.
Gédéon ayant ouvert l’avis que tout le monde ne peut pourtant pas servir dans la cavalerie, ses camarades lui rirent au nez.
Puis un sous-officier lui raconta comme quoi un général commandant l’école de cavalerie de Saumur avait été surnommé _Trousquin_, parce qu’il n’était pas précisément le meilleur écuyer de l’armée.
Le lendemain de la grande revue, toutes les punitions furent levées, à la grande joie de Gédéon, qui depuis près d’un mois, n’avait pas couché dans ses draps.
On lut ensuite un ordre du jour du colonel, où se trouvait cette phrase: «Le régiment a été à la hauteur de sa réputation; hussards, je suis content de vous.»
Gédéon la traduisait ainsi:
--Hussards, j’espère bien ne pas tarder à _passer_ général; je suis assez content de moi.
Peut-être n’était-ce pas exact, au moins était-ce bien trouvé.
Le soldat n’est-il pas la matière première de la gloire?...
L
Le colonel du 13e hussards a une idée fixe: _passer_ général. Il subit son grade comme une transition nécessaire. On lit sur sa figure l’ennui de la résignation.
Jeune, riche, de la promotion de l’année dernière, il se demande très-sérieusement s’il doit, longtemps encore, _moisir_ sous les épaulettes de colonel.
S’estime l’homme le plus malheureux du régiment, et cela se conçoit: mille hommes sont infiniment plus faciles à conduire qu’un pensionnat de demoiselles, mais il y a huit cents chevaux--sujets aux deux terribles maladies sus-nommées.--Voilà ce qui trouble les nuits du colonel.
Il aime à se dire le père du soldat, sans prétendre que «qui aime bien châtie bien.» Il a les punitions en horreur et exècre les _punisseurs_. Il punit rarement lui-même, mais alors il _sangle serré_.
Il n’a jamais compris qu’on fît des dettes, peut-être parce qu’il est riche; est impitoyable pour ceux qui en font, mais flanque à la porte sans commisération les fournisseurs qui viennent réclamer, avec cette seule phrase de consolation: «Il ne fallait pas faire crédit.»
Tout ses _galops_ aux officiers dont il est mécontent commencent ainsi. «Pardieu! j’ai été capitaine aussi, moi...» ou: «Monsieur, lorsque j’étais sous-lieutenant...»
Cette fiction oratoire lui est si familière, qu’il l’emploie même avec les troupiers: «Lorsque j’étais simple hussard, et que j’étais de garde d’écurie...»
--Pardon, colonel, vous oubliez que vous êtes sorti de Saint-Cyr avec le numéro 3.
Ses visites au quartier sont assez rares, et encore le plus souvent se borne-t-il à examiner les chevaux avec le vétérinaire.
Quelquefois, madame _la colonelle_ accompagne son mari. Elle ne manque jamais de demander la levée de punitions, ce qui lui est toujours accordé.
Enfin il autorise et encourage la _fantaisie_;--au 13e on dit _fantasia_.
Mais ce mot mérite bien les honneurs d’un chapitre à part.
DE LA FANTAISIE
On appelle fantaisie tout ce qui dans le costume n’est pas absolument d’ordonnance.
Un shako plus bas de forme, un ceinturon plus court, un col plus étroit, des bandes de pantalon plus larges, des bottes vernies, des gants de chevreau, voilà la fantaisie pour les officiers.
Les maréchaux des logis _font fantaisie_ avec une tenue fine en drap d’officier, un képi d’officier sauf le liséré d’or, et des galons qui montent jusqu’aux épaules.
Pour les soldats, faire fantaisie, c’est porter du drap plus fin, des pantalons plus larges, des bottes fines et des éperons à vis.
C’est toujours l’uniforme, mais embelli, revu, enrichi. C’est quelque chose qui diffère de ce que portent tous les autres, une contravention à l’ordonnance, par conséquent.
Telle était dans le principe la signification de ce mot, qui depuis a pris la plus grande extension.
Un sous-officier qui _s’en croit_, un lieutenant qui punit plus que de raison, un troupier qui se fait toujours mettre à l’ours, un homme qui trotte à l’anglaise, tous ceux-là font de la fantaisie.
La fantasia, au reste, ne prend d’importance que lorsqu’elle est interdite. Alors c’est une rage, une fureur; outre le plaisir intime de se distinguer, on a celui de risquer une punition. C’est une question de chance et d’adresse; un jeu, en un mot.
C’est à qui fera le plus d’extravagances.