Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 7

Chapter 73,737 wordsPublic domain

Gédéon serra affectueusement la main du vieux troupier. Ces attentions, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, le louchaient profondément.

--Je ne t’ai pas apporté de tabac, ajouta La Pinte, vu que le brigadier d’ordinaire n’a pas encore fait le prêt.

--Voici de l’argent, dit Gédéon, tâche de me faire passer des cigares.

--Tu en auras. Mais faut croire tout de même que ce matin tu étais _paf_ ou _maboul_--ivre ou fou--que tu t’es fait pincer par le capitaine.

--Je ne savais ce que je faisais.

Et l’amant de mademoiselle Justine fit le déchirant récit de ses infortunes.

--Une particulière sous jeu! exclama La Pinte; connu, je m’en doutais. Si tu veux m’en croire, ouvre l’œil, et le bon; après ce qui s’est passé, renonces-y.

--Jamais!

--Alors tu peux _faire ton paquetage pour biribi_, et dire au chef de préparer ton _folio de punitions_, vu que ton compte est réglé d’avance.

--Et pourquoi, s’il te plaît?

--Parce que, voilà: le lieutenant tient à la particulière, ou il n’y tient pas.

--Rien de plus juste.

--S’il y tient, naturellement il tombera jaloux de toi, et pour que tu ne l’embêtes pas, il te collera au bloc plus souvent qu’à ton tour.

--Et s’il n’y tient pas?

--Oh! alors, c’est différent, il te bloquera la même chose. C’est pour te dire que tu aurais tort de te _crever la cocarde_ à penser à une pas grand’chose.

--A tout prix, cependant, je veux lui faire parvenir une lettre.

--Toi, dit La Pinte, d’un ton de commisération, tu ne seras jamais seulement hussard de première classe. Enfin, ça te regarde. Marque-lui ton _ordre du jour_ sur un bout de papier: elle l’aura, je m’en charge.

Gédéon arracha un feuillet de son calepin et écrivit à la traîtresse un billet de onze lignes: quatre pour l’accabler des plus sanglants reproches, sept pour lui laisser entrevoir la probabilité d’un pardon généreux, si elle avait la bonne pensée de l’implorer.

L’épître commençait ainsi: «C’est du fond d’un cachot humide...»

Le lendemain, grâce à un prétexte ingénieux, La Pinte put pénétrer dans la prison.

--Eh bien, demanda Gédéon, dès qu’il l’aperçut, que t’a-t-elle dit?

--Je n’ai pas vu la particulière, ce n’est pas elle qui m’a ouvert la porte.

--Quoi! toujours le lieutenant?

--Oh! non, aujourd’hui c’était le capitaine du 2e escadron.

--La malheureuse! s’écria Gédéon, elle monte en grade!...

XLIII

Tout le jour, Gédéon fumait; quand il ne fumait pas, il dormait.

Dans les intervalles, il écrivait à son père que, plutôt que de rester soldat, il était décidé à se faire _sauter le caisson_.

Le complaisant La Pinte usait ses bottes à porter des lettres non affranchies.

Eh bien, en dépit de toutes ces distractions, diversifiées encore par quelques _gouttes_ introduites en fraude, Gédéon en était réduit à s’avouer qu’une quinzaine de prison est terriblement dure à _tirer_, lorsque la Providence qui avait, pour cette fois seulement, emprunté les épaulettes de l’adjudant-major, lui envoya un compagnon.

--Ouf!... s’écria le nouveau venu, lorsque la porte se fut refermée, me voilà tranquille pour un mois.

--Comment! dit Gédéon, vous avez un mois de prison, et vous vous réjouissez!

--Et beaucoup, encore, répondit cet effronté; plus de service, vivat!

Celui-là encore était un engagé volontaire, mais de vieille date. Il passait au 13e pour une forte tête, et devait à ses aventures une grande célébrité.

En cinq ans, il n’avait pas changé de corps moins de onze fois. Tour à tour dragon, lancier, chasseur, spahis même, il était enfin venu s’échouer dans les hussards, où, depuis son arrivée, il faisait le désespoir de tous les officiers de son escadron.

Déjà il avait fait l’impossible pour quitter le 13e, et, désespérant d’y réussir, il travaillait de son mieux à se faire envoyer aux compagnies de discipline, histoire de changer un peu.--Il était d’ailleurs en fort bon chemin pour cette dernière destination.

Du matin au soir, il criait contre la discipline du 13e.

A l’entendre, c’était le plus dur des régiments de l’armée française. Il ne parlait que d’un ton enthousiaste des autres corps où il avait servi. Là, au moins, il n’y avait rien à faire: les chevaux se pansaient seuls, la salle de police n’existait que de nom, les officiers fraternisaient au cabaret avec les simples troupiers, les alouettes, enfin, tombaient plumées, rôties et bardées de lard dans la marmite.

Malheureusement pour ce hardi conteur, ses assertions se trouvaient en contradiction flagrante avec son _folio de punitions_, ce dossier irrécusable qui suit le troupier dans toutes ses pérégrinations.

Le militaire modèle doit avoir son folio blanc, ou à peu près. Celui de ce _vilain soldat_, chargé outre mesure, témoignait hautement que partout et toujours il avait été la clef de voûte de la salle de police.

Il est vrai que les troupiers ignoraient généralement ce détail; et deux ou trois pauvres diables, convaincus par l’éloquence de ce bohème de l’armée, avaient _cassé leur fusil_, pour quitter au plus vite un régiment de malheur, et aller goûter dans un autre corps les délices d’une discipline plus douce.

C’est la mode au 13e. Quand un hussard s’ennuie par trop, il brise une de ses armes. Il passe alors au conseil de guerre, est condamné à six mois de détention, et de là envoyé au bataillon:--c’est réglé comme le papier du chef de musique.

Il y a des années où, dans certains régiments, il y a comme des épidémies; tout le monde veut casser son fusil.

Cependant, pour en revenir au compagnon de Gédéon, plein de hardiesse lorsqu’il s’agissait des autres, il était pour lui-même assez prudent. Protégé de très-haut, connaissant sur le bout du doigt ce qu’il pouvait faire à peu près sans se compromettre, il ne dépassait pas certaines limites.

--Sacrebleu! dit-il à Gédéon, on est heureux ici; rien à faire! Quand les autres, las de _pivoter_, veulent _battre leur flemme_, ils vont à l’hôpital: moi je préfère la prison.

--Je dois avouer, soupira Gédéon, que je n’aime ni l’un ni l’autre.

--Peuh!... reprit l’autre, vous êtes encore de votre village, vous.

Alors, ce hussard peu scrupuleux entama les théories les plus subversives.

--Vous croyez encore au vertus champêtres des troupiers, vous, allons donc! Le mérite au régiment est de savoir _tirer sa paille_. Tout est là. Il s’agit de faire le moins possible, tout en ayant l’air d’agir beaucoup. Moins on _pivote_, moins on a de chances d’être puni. Et à tout prendre, j’aime mieux être bloqué pour n’avoir rien fait, que pour avoir fait mal.

--Pardieu! dit Gédéon, j’admire votre système...

--Bast! c’est celui de tout le monde. Ces vieux hussards que vous voyez chevronnés jusqu’au col, ornés des galons de cavalier de première classe, que sont-ils? D’adroits _carottiers_. En voilà qui ont le chic pour _couper à toutes les corvées_. On veut leur faire _prendre leur tour_, crac, ils se _dérobent_. Aussi, jamais une punition... et on les appelle bons soldats. Vous connaissez le proverbe: Le soldat est comme son pompon, plus il est vieux, plus.....

--Je sais, je sais, interrompit Gédéon.

--Eh non! vous ne savez pas. Plus il est carottier... C’est ici comme ailleurs, l’adresse est tout. Voulez-vous monter en grade?

--Merci, je préférerais m’en aller.

--Quoi! vraiment? Mais c’est très-simple, cassez votre fusil. Ah! il y a longtemps que j’ai envie de prendre ce parti. On est si bien en Afrique, au bataillon, pas de manœuvres, rien, _place-repos_, tout le temps.

--Pardieu! que n’y allez-vous?

--Mes parents m’en empêcheraient. Ils arrêteraient la chose, car ma famille est très-influente. J’ai mon oncle général, mon cousin député, mon beau-frère millionnaire... je serais très-protégé, si je le voulais. Il me serait très-facile d’être au moins sous-lieutenant à cette heure. Et même si un officier m’embêtait trop, je pourrais lui faire flanquer sur les doigts.

--Oh! je vous sais par cœur, répondit Gédéon en riant, vous êtes l’engagé volontaire qui a des protections: connu!

--Certainement, dit l’autre, j’ai des protections; après?

--Rien. Sinon que vous devriez bien me les prêter, pour me tirer de prison d’abord, du régiment ensuite!

XLIV

En sortant de prison:

--Il faut, dit Gédéon, d’un ton décidé, à son camarade de lit, il faut que j’aille moi-même relancer Justine.

--Malheureux! s’écria La Pinte épouvanté. Ne fais pas ça, ou ton avancement est perdu.

--Je me moque de mon avancement.

Contre l’entêtement du jeune hussard, toutes les bonnes raisons du vieux troupier vinrent se briser. Désespéré, il appela à son aide les galons et l’éloquence du brigadier Goblot, lequel avait Gédéon en haute estime et en grande amitié.

Il lui exposa la question. Le brigadier hocha gravement la tête.

--Que vous avez tort, subséquemment, _june_ homme, dit il à Gédéon, de vous _cabrer_ et de _ruer à la botte_ quand votre ami il vous explique ses raisons.

--Ah! vois-tu! fit La Pinte.

--Cependant, essaya Gédéon...

--Qu’il n’y a pas de cependant. Chacun, je le sais, il est né pour une chacune, mais il n’y a qu’un civil ou un musicien d’infanterie qui soient dans le cas de regretter une particulière, vu qu’ils ont assez de peine à en conter à la beauté. Un hussard du 13e doit se contenter de toutes les chacunes de chacun sans avancement au choix, et uniquement par rang d’ancienneté.

--Je comprends très-bien, répondit Gédéon, mais néanmoins...

--Nonobstant taisez-vous, et tâchez de prendre modèle sur votre brigadier. Quand un hussard du 13e il est dans votre cas, et qu’il veut faire une connaissance, il n’a qu’à prendre son sabre et son schako, et à sortir; toutes les particulières elles viennent lui manger dans la main.

--Hélas! soupira Gédéon, qui se souvenait du peu d’effet produit dans les rues de Saint-Urbain par son uniforme, vous parlez pour vous en ce moment.

--Mais non, répondit le brigadier Goblot en se déhanchant agréablement, mais non. Votre tour viendra, _june_ homme, pour l’instant vous êtes trop nouvellement immatriculé. Nonobstant, vu mon amitié pour vous, je veux vous faciliter, pour ce qui est en dehors du service, les agréments de la vie. Donc subséquemment, je vous présenterai ce soir dans une société.

--C’est cela, exclama La Pinte.

--Donc je vous consigne au quartier pour jusqu’à ce soir, que vous aurez l’avantage d’avoir celui de nous offrir la moindre des choses à votre camarade de lit et à moi.

Le brigadier Goblot n’avait qu’une parole.

Itérativement, le pansage fini, il vint prendre le jeune hussard et son camarade de lit, et les conduisit à un affreux petit cabaret situé à l’extrémité du faubourg militaire de Saint-Urbain.

--Qu’on nous serve à dîner, dit en entrant le brigadier, qui s’était chargé de faire la carte, sinon de la payer, et pas de vin de fantassin, surtout!

On apporta des litres, et Gédéon eut cet insigne honneur d’être présenté à des particulières qui, de l’avis du brigadier Goblot, n’étaient pas _démouchetées_.

XLV

Ces beautés étaient les particulières _en pied_ du 13e hussards--les beautés officielles.

Pauvres filles! un jour, le régiment passait, musique en tête, elles l’ont suivi, sans savoir pourquoi. Tout comme Chamboran, ce barbet à l’œil intelligent que vous avez remarqué, accroupi à la porte du corps-de-garde.

Comme Chamboran, elles ne connaissent plus qu’un maître: le régiment.

Autrefois, peut-être, leur amoureux faisait partie du 13e, mais bientôt elles n’ont plus su distinguer leur amoureux. Tous les hussards ne portent-ils pas le même dolman et le même schako? n’ont-ils pas sur les boutons le même numéro?

Et elles vivent, à la grâce de Dieu, comme le barbet, des bribes de l’ordinaire, des miettes tombées du banquet quotidien.

Le 13e change-t-il de garnison, elles changent aussi. La trompette a sonné le départ, elles sont prêtes. Les troupiers ont _fait leur paquetage_, elles ont fait comme les troupiers. Leur mince bagage, tout ce qu’elles possèdent au monde, tient dans un panier qu’elles ont sous le bras. S’il y a du surplus, quelque hussard complaisant l’aura glissé dans son porte-manteau.

On part. Étape par étape, elles font la route, si longue qu’elle soit, _de leur pied_.

Elles suivent la colonne, mais de loin; moins favorisées que le chien, qu’on laisse courir à côté des chevaux, et que de temps à autre un hussard hisse à côté de lui, sur le devant de sa selle, pour le délasser.

Lorsqu’elles tombent harassées de fatigue, elles n’ont que le revers d’un fossé. Trop heureuses si quelque routier pitoyable consent à leur laisser faire une lieue ou deux sur sa charrette.

Le soir, après une pénible journée de marche, souvent par un temps affreux, trempées de pluie, souillées de boue, harassées, les pieds en sang, elles s’abritent où elles peuvent; encore ne trouvent-elles pas toujours un abri. Les quelques sous nécessaires pour payer un grabat dans un taudis peuvent leur manquer, et les sous-officiers ne sont pas tous disposés à fermer les yeux, et à leur laisser la libre disposition d’une botte de paille, à côté de Chamboran.

La conscience de leur avilissement les empêche de demander un gîte à la charité; qui donc voudrait abriter une _fille à soldats_? Elles vont alors s’étendre au pied de quelque arbre, dans les champs, sur le bord de la route qu’elles reprendront le lendemain.

Il arrive que le colonel, ennuyé d’une pareille escorte, essaye de les faire chasser. On les chasse. Elles s’éloignent tristement. Mais elles reviennent. Toujours comme le barbet.

Que voulez-vous! c’est leur destinée. Elles aiment le pantalon rouge précisément comme les bœufs le détestent: d’instinct. Elles se sont données au régiment, elles lui resteront fidèles, jusqu’à ce que vienne la mort, leur suprême misère, mais non la plus grande. Il y a si longtemps que ces misérables créatures n’ont plus de la femme que le nom!

Le monde, pour elles, c’est le régiment. Hors de là, rien. Un _civil_ à leurs yeux est moins que rien, ou plutôt il n’existe pas. La première condition pour être un homme est de porter l’uniforme, et spécialement l’uniforme de _leur_ régiment. Chamboran, le barbet, ne pense pas autrement.

Leur rêve serait d’être cantinières ou blanchisseuses de l’escadron. Mais il faut trop de protections. Quelques-unes, pourtant, ont gagné ce dernier grade. Et bien gagné, allez! c’est une bonne retraite. Lorsqu’elles sont trop misérables, que leurs robes tombent en lambeaux, que les morceaux de drap vert rouge et de toutes les couleurs de l’uniforme, dont elles se fabriquent des jupes, font complétement défaut, alors elles tâchent d’entrer comme servantes dans une cantine. Mais elles n’y restent que le temps juste de s’acheter des nippes.

Voilà ce qu’avec infiniment plus de détails raconta à Gédéon son supérieur et ami. Il lui nomma ensuite chacune des particulières présentes, sans oublier un rapide aperçu de leurs états de service.

--Comme tu peux voir, dit le brigadier Goblot, elles sont ici quatre, du meilleur genre, je m’en flatte. Celle-ci, la plus vieille, on l’appelle _La Civière_, je ne sais pourquoi. Aux hussards depuis environ dix-huit ans. Père, mère, nom, prénoms et pays inconnus; huit changements de garnison, deux campagnes...

--Elle est repoussante, fit Gédéon avec dégoût.

--Pas belle si on veut, c’est vrai, mais subsidiairement bonne personne. Cette autre est _Marie Sac-au-dos_, ainsi nommée vu ses services dans l’infanterie. Native de Limoges, presque ma payse, huit ans de présence au corps. La troisième, là, c’est la fameuse _Julie Mange-mon-prêt_. En voilà une qui aime la dépense! en a-t-elle fait manger de cet argent, et boire, donc! Et encore on prétend qu’elle s’amasse des économies péremptoirement...

--Passons, interrompit Gédéon.

--La dernière, continua le brigadier Goblot, est comme qui dirait un conscrit de ton numéro, voilà six mois à peine qu’elle est arrivée ici avec un de ses pays qui était allé en congé.--Est-elle assez jeune, assez jolie! aussi on l’appelle _Rose Pain-blanc_, un vrai régal de colonel.

Les verres s’étaient vidés, on redemanda des litres.

Les particulières ne faisaient pas la moindre attention au nouveau hussard, bien qu’il fût l’amphitryon. Peut-être n’avait-il pas l’air assez militaire.

En revanche, elles criblèrent d’agaceries le brigadier Goblot. Gédéon n’en fut pas jaloux.

XLVI

A quelque temps de là, une après-midi, Gédéon, armé d’un bouchon de liége et d’un morceau de cire, était en train de _traverser sa giberne_, lorsqu’il entendit dans la cour un bruit inusité.

Il descendit en toute hâte. Un détachement de conscrits venait d’arriver; il se composait d’environ cent cinquante hommes.

Tous tant que nous sommes, nous les avons vus partir, ces mêmes conscrits, pauvres diables qu’a trahis l’urne fatale.

Nous les avons vus partir. Leur air était crâne, alors, leur démarche assurée, au moins en apparence. Les plus tristes avaient renfoncé leurs larmes. S’ils pleuraient, ce ne pouvait être que des larmes d’alcool; s’ils chancelaient, le vin seul était coupable. Pour ne pas s’entendre eux-mêmes, ils chantaient à tue-tête, et couraient les rues, coiffés sur l’oreille en mauvais garçons, le chapeau orné de rubans de toutes les couleurs, en mémoire sans doute des bandelettes de pourpre et d’or des sacrifices antiques.

Les voici maintenant: les fumées du vin se sont dissipées, l’enthousiasme factice s’est éteint. Vous avez vu la représentation, voici la réalité. Dans quinze jours, ce seront peut-être les plus joyeux hussards du monde, mais voyez-les, en attendant, mornes, tristes, l’oreille basse, harassés par dix étapes, et se pressant les uns près des autres comme un troupeau de moutons effrayés.

Le colonel, le capitaine-instructeur, l’adjudant-major et quelques autres officiers examinaient attentivement les nouveaux venus, que des brigadiers essayaient vainement d’aligner.

--Ce sont d’assez beaux hommes qu’on nous envoie là, fit le colonel d’un ton satisfait.

--Ah! soupira le capitaine-instructeur, ils ont l’air terriblement abrutis.

--Le 13e ne tardera pas à les dégourdir, ajouta un officier.

L’examen qui avait duré un quart d’heure était terminé.

--De quel pays sont ces jeunes soldats? demanda le colonel.

--Nous allons le savoir, mon colonel, répondit le capitaine.

S’adressant aux conscrits:

--Que chacun de vous me montre sa main droite, commanda-t-il.

Après quelques hésitations, l’ordre fut exécuté.

--Très-bien! je m’en doutais, ce sont des Bretons et des Normands.

--A quoi voyez-vous cela, capitaine? interrogea un sous-lieutenant.

--Simple affaire d’observation, répondit le capitaine-instructeur. Pas un de ces empâtés-là ne sait, j’en suis sûr, distinguer sa droite de sa gauche, mais ils connaissent, les Bretons, la main dont il faut se servir pour faire le signe de la croix; les Normands, la main qu’on doit lever devant le juge pour prêter serment. Je leur ai demandé leur main droite: tous, avant de me la présenter, ont essayé le geste familier de leur province.

Tout le monde admira la profondeur de cette observation, sauf peut-être l’adjudant-major, qui à son tour avait passé l’inspection des conscrits et semblait fort mécontent. Il appela un brigadier:

--Ces hommes, lui dit-il, sont d’une malpropreté dégoûtante. On ne peut les laisser ainsi, ces sauvages-là; vous allez me les conduire aux pompes, et vous me les ferez pomper les uns sur les autres pendant au moins une demi-heure.

Le brigadier s’éloignait pour exécuter l’ordre, le capitaine le rappela.

--Attendez donc, tonnerre! vous êtes bien pressé! Quand tous ces malpropres seront bien bouchonnés et épongés des pieds à la tête, vous les mènerez autour des cuisines pour leur faire flairer l’odeur de la soupe. Allez.

Deux jeunes sous-lieutenants éclatèrent de rire en entendant cette dernière recommandation.

--Ne riez pas, messieurs, ajouta gravement l’adjudant-major, il faut prendre les jeunes soldats par l’estomac. Quand ces gaillards-là auront senti la marmite, ils n’auront plus envie de déserter. Ainsi, quand on veut habituer un jeune chat à une maison, on lui graisse les pattes avec du beurre.

Le groupe des officiers se dispersa. Gédéon, resté seul, regardait défiler ses nouveaux frères d’armes, lorsqu’il entendit un hussard dire auprès de lui:

--Voilà des pauvres b...leus qui ne sont pas près d’acheter leur étui.

--Que voulez-vous dire? lui demanda Gédéon.

--Je dis qu’ils ne sont pas près d’avoir leur congé, ce qui est la même chose. Quand un soldat a _fini son temps_, on lui donne une feuille de route pour rentrer dans ses _foilliers_, pas vrai? Eh bien, pour mettre la feuille de route on achète un de ces étuis de fer-blanc que vous avez dû voir pendre en bandoulière au côté des hommes congédiés. Moi qui ne m’en irai que dans huit mois, j’ai déjà acheté le mien. Je l’astique tous les jours, ça me distrait et ça me fait plaisir. Voilà pourquoi acheter son étui ou s’en aller est exactement la même chose.

--Dieu puissant! s’écria Gédéon, quand donc viendra mon tour _d’acheter mon étui!_

XLVII

A toutes les lettres de son fils, désolées ou menaçantes, invariablement M. Flambert répondait: «Sois officier.» Et Gédéon se désolait. La perspective de sept années de service lui donnait comme une idée de l’éternité, de l’infini.

--Si encore, se disait-il, nous avions la guerre! un lieutenant me l’a affirmé, aux jours de la bataille les canons ennemis crachent des épaulettes et des croix de la Légion d’honneur.

L’ennui et le chagrin du jeune volontaire, déjà bien grands, furent à leur comble le jour où il osa comparer son sort à celui de son cheval. Il se sentait jaloux et singulièrement humilié. On le serait à moins.

Si la métempsychose n’est pas une chimère insensée, une fable vaine, il est une faveur que je demande au ciel: habiter après ma mort le corps d’un cheval de troupe.

Trois fois heureux animaux! _fortunatos nimium_! est-il sur cette terre une existence plus belle, plus facile, plus enviable que la leur?

Le carlin pansu d’une vieille fille dévote est moins tendrement soigné. Ma hideuse portière dorlote moins son chat favori. Heureux chevaux! leur temps se partage entre une litière chaque matin renouvelée et un râtelier toujours garni. A eux l’avoine soigneusement mondée, le foin parfumé et la paille aux épis dorés.

Rien ne leur manqua jamais. Une maternelle sollicitude veille sur eux, sans cesse, du matin au soir, du crépuscule à l’aurore. Autour d’eux, prêts à satisfaire leurs moindres fantaisies, s’agite incessamment une armée de serviteurs, dévoués, empressés, payés pour l’être, surveillés de près par les officiers, intendants jurés de Sa Majesté cheval.

Qu’un cavalier ose manquer de respect à sa monture, sa bête se plaint et l’homme est sévèrement puni.

Soyez sûr que par la tête de quelque orgueilleux coursier a dû passer cette idée folle, que l’uniforme de la cavalerie n’est que sa livrée, à lui, seigneur cheval.

Et cette chère santé! que d’attentions, que de soins! Comme on craignait de ne pas trouver de médecins assez habiles, un jour on a fondé une école tout exprès.

Vous doutez-vous, monsieur, de l’importance du vétérinaire dans un régiment de cavalerie?

Sachez seulement que le vétérinaire est responsable de la santé de huit cents chevaux, qui représentent une valeur de plus d’un demi-million. Sachez encore qu’il est deux maladies terribles--sans remède--le _farcin_ et la _morve_, qui peuvent en quinze jours mettre à pied le régiment le mieux monté.

(Un prix de cinq cent mille francs est offert à qui trouvera le topique de ces deux épizooties.--On le cherche encore.)

Mais aussi avec quelle religieuse attention on écoute les ordonnances, ou suit les prescriptions de l’oracle de la santé et de la maladie!

Thermomètre en main, c’est le vétérinaire qui a réglé le degré de température du temple des chevaux, et malheur au garde d’écurie peu soigneux qui le laisse s’élever ou s’abaisser sans ordres!