Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 6

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Alors, tandis que Gédéon et son adversaire se mettaient en tenue de combat, il appela leur attention, par quelques paroles bien senties, sur l’avantage immense des armes, qui substituent l’adresse à la force, et égalisent les chances entre le fort et le faible. En terminant il leur recommanda d’éviter autant que possible le coup de pointe.

Au 13e, en effet, dans les duels ordinaires, le coup de pointe n’est pas admis. Si, emporté par l’ardeur de la lutte, un des combattants se fend la pointe en avant, le maître d’armes, qui a une épée à la main pare le coup, et le coup est jugé nul.

Le colonel permet l’estafilade, mais il ne veut pas, autant que possible, la mort du hussard, excepté dans les cas très-graves--fort rares au régiment.

Après ça, on peut fort bien être descendu par un coup de banderole. Essayez.

Lorsque Gédéon se vit le torse nu devant le grand sabre de son adversaire, il sentit courir dans ses veines ce petit frisson taquin qu’une fois au moins en leur vie ont connu les plus braves.

--Suis-je niais! se disait-il; bien évidemment une chemise ne serait pas un bouclier, eh bien! il me semble que le plus léger tissu sur mes épaules me donnerait de l’assistance.

Les adversaires étaient placés, les fers croisés.

--Partez! dit le maître d’armes.

Gédéon avait recouvré tout son sang-froid. Tant bien que mal il para les trois ou quatre premiers coups. Il voulut alors attaquer à son tour, se fendit, et... le sabre de son adversaire lui dessina proprement sur le bras un magnifique _chevron_ de quinze centimètres.

--Assez! prononça le maître d’armes en relevant les sabres.

Et il engagea les combattants à se donner une poignée de mains «loyale et sincère,» et l’accolade fraternelle, gage d’oubli des «torts de l’un et de l’autre et réciproquement.»

--Parce que, ajouta-t-il, entre deux braves qui ont croisé le fer, et se sont mutuellement donné des preuves de courage, il doit y avoir amitié à la vie à la mort.

Donc, on s’embrassa, et une goutte à la cantine acheva l’œuvre de réconciliation si heureusement commencée par le bancal.

XXXVII

D’un coup d’œil, le docteur jugea la blessure de Gédéon.

--Ce n’est rien, lui dit-il, dans huit jours, il n’y paraîtra plus; rendez-vous à l’infirmerie.

C’est une vaste chambre, située dans le coin le plus reculé du quartier, et qui ressemblerait à toutes les chambrées, n’était son aspect lugubre. Elle est bien plus malpropre aussi, et au parfum du bivac se mêlent d’horribles émanations pharmaceutiques.

Prison pour prison, Gédéon regretta la salle de police.

A l’infirmerie commande et règne despotiquement le chirurgien-major. Là il purge, déterge et vaccine à son gré, pour le plus grand désespoir de ses malades.

Je ne dirai pas qu’il y taille et qu’il y rogne, ce serait exagérer. Tous les hussards un peu gravement atteints sont envoyés à l’hôpital, le docteur ne se réserve que les indispositions très-légères, les contusions, les luxations, les foulures simples, les petites coupures, et les clous, qui sont sa spécialité.

Gédéon ne sut jamais le nom du chirurgien du 13e hussards.

On l’appelait le docteur _Ipéca_.

Sans doute à cause de sa drogue favorite, l’ipécacuana, panacée universelle, à son avis, dont il use et abuse dans de fabuleuses proportions.

Cette plante rubiacée et le bistouri composent tout son arsenal de guérisseur. Souvent il laisse le choix au patient. Dans les cas graves, il emploie les deux.

Maintes fois Gédéon lui entendit affirmer que pas un malade n’est dans le cas de résister à ce traitement. On aime à le croire sur parole.

Rarement il lui est arrivé de se tromper, sauf peut-être lorsqu’il enfonçait son bistouri dans une tumeur, croyant panser un furoncle, ou lorsqu’il s’obstinait à traiter par l’ipécacuana, pour des coliques de miserere, un pauvre diable qui avait une côte enfoncée.

Il n’en est pas plus fier pour cela, et n’en fait pas plus un vain étalage de science. On dit seulement qu’en secret il est jaloux du vétérinaire, qui possède une recette infaillible contre certaines affections dont moururent autrefois, à ce qu’assure Voltaire, deux parentes de l’homme aux quarante écus.

La grande prétention du docteur Ipéca est d’éventer toutes les ruses que peuvent imaginer les hussards paresseux afin de se faire passer pour malades.

Sa méthode à ce sujet est d’une simplicité admirable, il nie toutes les maladies qu’il ne voit pas de ses yeux. Les troupiers qui savent cela lui en font voir de toutes les couleurs.

De plus, il n’admet pas qu’un homme puni puisse ne pas se porter très-bien. Inutile donc, à moins d’avoir une jambe cassée ou quelque chose d’aussi apparent, d’aller le consulter lorsqu’on est à la salle de police.

A tous ceux qu’il soupçonne vouloir mettre sa science et sa perspicacité en défaut, il inflige une dose d’ipécacuana et quatre jours de salle de police.

Jamais, dans aucun régiment, les soldats n’ont joui d’une aussi florissante santé qu’au 13e.

A ses moments perdus, le chirurgien-major s’occupe de statistique: il a calculé le nombre de bras et de jambes qui ont été authentiquement cassés dans les combats européens depuis cent ans. Il a trouvé qu’en moyenne, dans une bataille rangée, il n’y a guère plus d’un homme et quart de tué par mille balles tirées. Enfin, c’est lui qui répétait avec variante cet axiome d’un instructeur de Saint-Cyr:

--Quand un boulet pénètre dans les rangs ennemis, et qu’il tue treize hommes, on ne peut rien lui demander de plus; il a donné tout son rendement.

XXXVIII

Le personnel de l’infirmerie se composait, lorsque Gédéon y fut admis, de quatorze malades, dont neuf engagés volontaires.

L’infirmerie, pour ces jeunes seigneurs, troupiers par coups de tête, est une maison de repos, un séjour béni exempt de corvées, et de grand cœur ils y élisent domicile, surtout pendant les mois d’hiver.

Et pourtant, les heures s’y traînent lourdes et monotones, car il est formellement interdit de communiquer avec le dehors, interdit de sortir, ne fût-ce que pour un quart d’heure.

On y tue le temps comme on peut. La pipe et les cartes sont les principales distractions. Les fonds sont-ils en hausse, on fait un peu de contrebande. Le brigadier qui veille aux portes de l’infirmerie n’est pas féroce à ce point d’empêcher l’introduction de quelques bouteilles de vin on d’une bouteille de schnick.

On se couche avec la nuit. C’est le moment de la causerie. L’orateur de la troupe raconte ses plus belles histoires: _Les aventures du soldat La Ramée avant et après son congé_, ou _les Amours de la fille du vieux général_, ou encore, _les Voyages et souffrances d’un malheureux régiment de cavalerie qui, pour avoir laissé brûler son quartier, fut condamné par un conseil de guerre à marcher pendant cinq années, nuit et jour, sans s’arrêter jamais, sauf pour faire boire les chevaux_.

Épopées étranges, où se mêlent et se confondent des traditions populaires de toutes les provinces de France, travesties, mais fort reconnaissables encore sous leur déguisement militaire.

Le Normand a fourni le plan de ces histoires, le Breton y a glissé quelques-unes de ses légendes fantastiques, l’élément dramatique revient de droit à l’ouvrier des grandes villes, le Provençal enfin y a mis pour sa part l’esprit, la gaîté et les jurons.

Le tout forme quelque chose d’assez indescriptible. Mais ces histoires peuvent atteindre les dernières limites du grotesque, surtout racontées par un Alsacien, qui, voulant donner à son récit plus de couleur locale, fait d’héroïques efforts pour imiter l’inimitable _assent_ des pays de l’ail.

Gédéon, à son entrée à l’infirmerie, fut salué comme un héros. On lui adjugea d’emblée la place d’honneur au coin du poêle. Il rougissait presque du peu de gravité de sa blessure.

Il ne devait pas tarder à s’apercevoir qu’il était encore un des plus malades.

--Auriez-vous une brosse un peu dure? lui demanda le soir même son plus proche voisin.

--Certes! en voici une.

--Ah! merci mille fois! j’en avais, voyez-vous, le plus grand besoin.

--Quoi! à cette heure, pensait Gédéon; que prétend-il donc faire?

Mais déjà ce malade se livrait à une occupation vraiment singulière. Il avait pris la brosse, et, avec une persévérance acharnée, s’en frappait la jambe à petits coups répétés, un peu au-dessous du genou. Cette place rougissait et enflait à vue d’œil.

--Quelle diable de folie vous prend donc? dit Gédéon.

L’autre le regarda d’un air comiquement surpris.

--Quoi! vous ne voyez pas que je renouvelle mon coup de pied de cheval!

Il avait quitté la brosse. Armé d’une cuiller d’étain, il s’en frottait avec non moins d’acharnement. Au bout de cinq minutes de cet exercice:

--Regardez, dit-il à Gédéon. Comment trouvez-vous ma blessure?

C’était à n’y pas croire. La jambe s’était tuméfiée et avait pris, à l’endroit attaqué, des tons violacés et noirs effrayants de vérité. On eût dit une contusion des plus dangereuses.

--Et voilà!... s’écria avec orgueil le faux malade. A moi le pompon pour le coup de pied artificiel! Enfoncé le docteur Ipéca!

--C’est merveilleux! murmura Gédéon abasourdi.

Chacun alors de montrer sa merveille à un bleu si naïf, que l’art de _tirer une carotte de longueur_ lui était encore inconnu.

L’un était propriétaire d’une jolie entorse numéro un, fabriquée avec une forte bande de toile et de la ficelle un peu mince. L’autre, au moyen d’une solide ligature un peu au-dessous de l’épaule, trouvait le moyen, tous les matins, de se donner une fièvre de cheval. Le troisième, profitant de sa mine pâle et allongée, crachait un peu de sang à l’heure de la visite.

Enfin il y en avait un qui avait réussi à se rendre malade pour tout de bon en s’amusant à avaler du tabac.

--C’est très-joli, dit Gédéon, mais le chirurgien-major ne s’aperçoit donc de rien?

--Il ne pince que les imbéciles!

--Quand une mèche est éventée, on sait trouver autre chose.

--Nous sommes plus malins que lui.

Je le dis à regret, mais au 13e hussards il y a une foule de malins de ce genre, tristes troupiers dont le rêve est de _battre leur flemme_, c’est-à-dire de ne rien faire.

Ils ont élevé _la carotte_ à la hauteur d’une institution.

Ils glissent comme des anguilles entre les mains des brigadiers de semaine. On est sûr de ne jamais les trouver quand on en a besoin. On les appelle, ils fuient, ils se _la cavalent_. Ils _coupent_ à toutes les corvées. En un mot, ils passent leur vie à éviter tout service, autrement dit, à _tirer au grenadier_.

Leur grande ressource, lorsqu’ils sont traqués, est la maladie. Qu’y faire? Les hussards le savent si bien qu’ils ont appelé la sonnerie qui chaque matin annonce la visite du docteur, la _sonnerie des carottiers_.

La _carotte_, au 13e, a ses victimes et ses héros. Celui-ci, en cinq ans, a réussi à ne faire que dix-neuf demi-journées de service; cet autre, depuis trois ans, a été promené d’eaux en eaux pour un mal qu’il n’eut jamais.

Enfin on en cite trois morts de maladies qu’ils n’avaient pas.

--Fort bien! dit Gédéon en s’endormant; il paraît que je suis ici dans une succursale de la Cour des miracles.

XXXIX

Comme Gédéon sortait guéri de l’infirmerie, son marchef le fit appeler et lui remit deux lettres qui lui étaient adressées.

L’une venait du père du jeune hussard, l’autre portait le timbre de Saint-Urbain même.

Voici ce qu’écrivait M. Flambert:

«Mon cher fils,

«C’est avec douleur, et bien malgré moi, que je t’ai laissé t’engager. Que n’as-tu, lorsqu’il en était temps encore, écouté mes sages conseils? Enfin, tu l’as voulu. Tu as pris un parti; en changer serait de la versatilité. Dans ton intérêt, je ne t’en faciliterai pas les moyens. Gagne l’épaulette, ainsi que tu me l’as promis, alors seulement je te verrai revenir près de moi avec bonheur...»

Heureusement un billet de cent francs était joint à cette lettre; il calma un peu la colère de Gédéon.

--Gagne l’épaulette, murmurait-il, gagne l’épaulette!... Mon père en parle bien à son aise; ne dirait-on pas, à l’entendre, que c’est aussi simple que de gagner une demi-douzaine d’oublies au tourniquet? Enfin, nous verrons bien.

La seconde lettre n’avait que ces cinq lignes:

«Mon bon Gédéon,

«Depuis ton départ, je ne dors plus. Je me suis dit: Il faut que je le voie en soldat; doit-il être beau! Alors j’ai fait des économies pour le voyage, et me voici. J’attends à l’hôtel des Postes que tu viennes embrasser...

«Ta Justine.»

--O bonheur! s’écria Gédéon, transporté jusqu’au lyrisme. O Justine, ange de dévouement! Tu seras une étoile de mon ciel, le rayon de soleil de ma nuit profonde, la goutte d’eau dans mon désert.

Et il courut à la chambrée pour s’habiller et sortir.

Horrible déception! il venait d’être désigné pour prendre la garde d’écurie.

Il se lamentait et se désolait le plus inutilement du monde, maudissant la discipline, le 13e régiment et l’armée tout entière, lorsqu’un hussard s’approcha:

--Voulez-vous que je prenne à votre place la garde d’écurie?

--Est-ce une raillerie cruelle? demanda l’infortuné; vous moquez-vous de moi? est-ce permis?

--Le brigadier de semaine ne refuse jamais ces permissions-là, c’est admis.

--Et vous auriez ce dévouement?

--Oui, pour quinze sous. C’est le prix: trouvez-vous ça trop cher?

--Trop cher!... O le meilleur de mes amis! s’écria Gédéon, trop cher! mais tu ne vois donc pas que je te donnerais la moitié de mon existence si tu me la demandais.

--Je préfère quinze sous.

--Tu en auras trente, et ma reconnaissance éternelle..., et la goutte par-dessus le marché.

Tout bien convenu, Gédéon, muni d’une _permission de pansage_, prit sa course dans la direction de l’hôtel des Postes. Ce n’était plus des éperons qu’il portait aux talons de ses bottes, c’était des ailes.

XL

Gédéon couvrait de baisers brûlants les mains mignonnes et le cou charmant de mademoiselle Justine, la plus jolie, sans comparaison, de toutes les grisettes de Mortagne.

--O ma divine amie, jamais je ne t’avais vue si admirablement belle!

--Mon pauvre Gédéon! sais-tu que tu es affreux ainsi.

--Oui, tes yeux me semblent plus bleus, tes dents plus blanches, tes lèvres plus roses...

--Pourquoi donc as-tu coupé tes cheveux?

--C’est l’ordonnance... Mais laisse-moi plutôt te répéter encore...

--Je te trouve l’air tout ahuri.

--C’est le bonheur!... Combien, depuis notre séparation, le temps...

--Tu crois, bien vrai?

--Quoi?

--Que c’est le bonheur qui te donne cet air?

--Puisque je te le dis... Le temps écoulé loin de toi...

--Je ne sais pas, je me trompe peut-être, mais il me semble... je sens... tu as une odeur...

--Ce sont les basanes de mon pantalon... la moindre des choses... Loin de toi m’avait semblé long.

--Gédéon!

--Justine!

--Ah! mon ami! comme je t’aimais mieux en civil!

--En pékin! c’est que tu ne t’y connais pas. Voyons, admire un peu mon dolman, mes broderies d’or, ma ceinture de soie. Regarde mon sabre et ma sabretache. Vois-tu, j’ai des éperons...

--Ah! l’uniforme ne te va pas... Oh! mais, là, pas du tout.

--Tu crois? C’est que je suis à pied. Mais demain, si tu le veux, il te sera donné de me voir à cheval, tu pourras venir sur te terrain de manœuvres; je suis superbe lorsque je trotte en cercle, je suis devenu un très-bon écuyer. A propos, sais-tu, je me suis battu en duel, j’ai failli être tué...

--Malheureux!

--Ah! tu m’aimes toujours, tu as pâli. Vivat! aimons-nous encore comme autrefois; il y a du champagne à Saint-Urbain, et j’ai de l’or dans ma poche.

--Tu as fait des économies sur ta paye?

--Mon enfant, la patrie ne m’accorde que cinquante centimes tous les cinq jours.

--Ce n’est pas beaucoup.

--Sur lesquels on me retient deux sous pour la salle d’armes et un sou pour le cirage: reste sept, que j’abandonne généreusement à mon camarade de lit.

--Comment! tu es encore simple soldat! on disait à Mortagne que tu étais gradé.

--Cela viendra, ô ma douce amie! mais, en attendant, c’est à toi seule que je veux devoir tous mes grades. Je vais faire monter à dîner, car j’ai un appétit d’enfer, et du vin de Champagne. Nous allons oublier la terre * * * * *

* * * * *

* * * * *

Gédéon oublia si bien ce bas monde, qu’il ne se souvint même plus qu’il était soldat. Vainement pour lui sonna la retraite, puis l’appel, puis l’extinction des feux.

Il était deux heures du matin lorsqu’il frappa à la porte du quartier.

Le marchegis de garde, qui était un peu de ses amis, le reçut à merveille et le conduisit tout droit à la salle de police, sur l’ordre de l’adjudant-major, qui lui avait flanqué quatre jours d’ours pour avoir _été porté manquant_ à l’appel du soir.

C’est sur la planche si dure du lit de camp que Gédéon dut achever son beau rêve. Il s’en aperçut à peine: on rêve si fort à vingt ans.

XLI

Savoir à cent pas de soi une femme qu’on adore, et ne pouvoir la rejoindre! brûler du désir de s’élancer vers elle, et se sentir prisonnier! entendre sonner l’heure du rendez-vous, et être consigné au quartier!

O Dante! tu as oublié ce supplice parmi tous les supplices de ton enfer.

Le lendemain de son escapade, Gédéon n’avait plus qu’une seule pensée: sortir! Comme une âme en peine, il rôdait autour de la porte du quartier.

Mais hélas! sur le seuil de cette porte fatale, le marchegis de planton fume, du matin au soir, d’éternelles cigarettes. Il sait le nom de tous les hommes punis, il a la liste dans sa poche et l’a dans la tête. Sortir sans se présenter à lui est défendu--et impossible.

Gédéon, encore naïf, ne savait comment faire. Ah! s’il l’eût su, avec quel bonheur il se fût évadé, au mépris de toute discipline, bravant même la prison.

Après tout, qu’est-ce, la prison? la même chose exactement que la salle de police, si ce n’est qu’au lieu d’être enfermé la nuit seulement, on est sous clef nuit et jour.

Ah! la prison! la belle affaire pour un hussard du 13e lorsque sa belle l’attend!

Pendant les deux premiers jours, Gédéon n’imagina que des expédients impraticables pour s’évader; toutes ses entreprises échouèrent avant même qu’il y eût tentative d’exécution.

Le troisième jour enfin, il put se glisser parmi les hommes qui chaque matin vont aux provisions et font ce qu’on appelle la _corvée des vivres_.

Perdu au milieu d’eux, il put franchir le seuil du quartier, sous le nez même du marchegis de planton, à la moustache du capitaine adjudant-major.

Au premier coin de rue il s’esquiva adroitement, gagna du terrain, et bientôt après, tout essoufflé, palpitant, le cœur bondissant de joie, il frappait à la chambre qu’occupait, à l’hôtel des Postes, mademoiselle Justine.

Un officier--le lieutenant même de son peloton--vint ouvrir.

Il est impossible de rendre les mille douleurs qui déchirèrent le cœur de l’amant infortuné: honte, jalousie, stupeur, colère.

--Madame n’y est pas, dit le lieutenant d’un ton goguenard.

--C’est que, balbutia Gédéon, je croyais... je voulais... je...

--Elle ne reviendra pas de longtemps, continua l’officier, c’est moi qui vous le dis.

Et il referma la porte.

Oh! cette porte maudite, comme il eût voulu pouvoir la jeter bas! Il le tenta, elle tint bon. Il dut renoncer à cette satisfaction d’écraser l’ingrate, l’infidèle sous le poids de ses mépris. Dans son désespoir, il essaya de s’arracher les cheveux; mais ils étaient coupés en brosse, et si courts, que cette ressource même, consolation suprême des désolés, lui fui aussi refusée.

Longtemps, l’œil hagard, les poings crispés, il se promena devant le grand portail de l’hôtel des Postes. Il roulait en son cœur les plus sinistres projets de vengeance. Il ne souhaitait rien moins que de passer son sabre au travers du corps de son officier.

--A qui donc en veut ce hussard à l’air menaçant? se demandaient les postillons, les palefreniers et les portefaix qui passent leur vie assis sur les bancs qui ornent la façade de l’hôtel; on dirait qu’il veut faire quelque mauvais coup.

Le mouvement, le grand air, la réflexion calmèrent un peu le triste ami de la trop légère Justine. Il finit par se rendre compte de son impuissance, et se dit que la traîtresse n’était pas digne de sa colère, qu’il lui avait fait trop d’honneur en s’exposant pour elle aux rigueurs de la discipline militaire.

Drapé dans sa tristesse, la tête courbée sous l’affront, plongé dans les plus amères pensées, il reprit à pas lents le chemin du quartier. Il avait oublié que, sorti en fraude, il devait, pour n’être pas découvert, prendre en rentrant les plus grandes précautions.

A la vue du quartier seulement, toute sa raison lui revint; avec la raison, la prudence. Trop tard. A trois pas de lui était l’adjudant-major, celui-là même qui lui avait infligé sa punition.

Il voulut s’échapper; il prit la fuite, espérant n’avoir pas été reconnu. Fatalité! dans sa course il perdit son schako, et cet accablant témoignage resta aux mains du capitaine, comme une irrécusable pièce de conviction.

Le numéro matricule n’est-il pas au fond de chaque couvre-chef? et le numéro matricule, c’est l’homme.

Si Cendrillon, après avoir perdu sa pantoufle, resta trois mois sans pouvoir remettre le pied dessus, si le prince qui avait trouvé ce bijou de chaussure fut obligé d’avoir recours à la quatrième page des journaux et au tambour de ville, c’est qu’on avait oublié de l’estampiller d’un numéro matricule.

Au 13e, les objets égarés ont vite retrouvé leur maître. Aussi les hussards qui sortent en fraude ont bien soin de ne rien laisser traîner après eux. Les plus malins, lorsqu’ils s’esquivent, poussent la prévoyance jusqu’à emprunter le képi d’un camarade, afin de se ménager un _alibi_ en cas de malheur.

Pour Gédéon, il n’y avait pas d’_alibi_ possible. Lorsqu’il se présenta au quartier, après une course bien inutile, les portes de la prison s’ouvrirent pour lui à deux battants.

Quand il se vit seul entre quatre murs, ne sachant même pas quel serait le terme de sa captivité, il eut comme une velléité d’en finir du même coup avec le régiment et avec la vie. N’avait-il pas au côté son fidèle bancal! Il pensa fort à propos que ce serait peut-être une sottise et qu’il devait vivre pour se venger.

Il chercha une distraction moins dangereuse, et, pour user le temps, il s’amusa à compter les boutons de son dolman. Il y en avait cent quatre-vingt-dix sept.

Se souvenant qu’il était obligé de les astiquer, il trouva que c’était beaucoup.

XLII

Gédéon en prison songeait. Or, que faire, en prison, à moins que l’on ne songe?

Apprivoiser les rats et les souris, ou enseigner le solfège à des araignées mélomanes? Il faut bien de la patience. Creuser un souterrain, comme l’abbé Faria, ou tisser des échelles en effilant son mouchoir? C’est bon, tout au plus, pour des prisonniers à perpétuité, et Gédéon avait la conviction que, dans l’intérêt même de son cheval, on lui rendrait bientôt la clef des champs... et de l’écurie.

Gédéon songeait donc. Il cherchait le pourquoi et le comment des choses qui n’en ont jamais eu et n’en auront jamais.

--Pourquoi diable! se disait-il, Justine a t-elle fait soixante lieues précisément pour venir ici me jouer un tour pendable? elle eût mieux fait de ne pas se déplacer. Pourquoi, elle qui m’adorait pékin, ne m’aime-t-elle plus hussard? Ce n’est pas l’habit qui fait l’amoureux. Pourquoi, si elle a des préventions contre l’uniforme me trompe-t-elle pour un autre uniforme? Tout cela n’est pas logique. Le lieutenant, c’est vrai, n’a pas de basanes à son pantalon, mais est-ce une raison suffisante? Il faut que l’épaulette ait pour les femmes des prestiges dont je ne me rends pas compte.

Vers le soir, on apporta au prisonnier sa soupe et un pain de _la munition_. Son camarade de lit s’était chargé de cette corvée pour avoir occasion de le voir et de lui être utile.

--Prends garde à la gamelle, lui dit-il à demi-voix, ce n’est pas de la soupe qui est dedans, c’est du vin. Tu trouveras un jambon dans ton pain.