Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 5

Chapter 53,902 wordsPublic domain

Non contents de faire la chasse aux couvertures et aux vêtements préservatifs du froid, ils confisquent encore tous les objets de contrebande: les petites bouteilles d’eau-de-vie, les allumettes, le tabac, les chandelles même, faibles compensations qui consolent le troupier à la salle de police et adoucissent pour lui les duretés de la planche.

On en a vu, de ces durs à cuire, qui ne craignaient pas de scruter les profondeurs des sabots, et qui faisaient ouvrir la bouche aux hussards pour leur saisir jusqu’à la chique de consolation.

Par bonheur, si l’adjudant est malin, les soldats le sont plus encore. La ruse est l’arme du plus faible, il s’en sert. Il est bien rare qu’il n’entre pas au moins une couverture à la salle de police, lorsqu’il fait froid, et le tabac n’y manque jamais.

XXX

Malgré l’air délibéré qu’affectait Gédéon, il ressentit un certain malaise lorsque grincèrent dans leur pène les verrous de la prison. Volontiers il eût laissé glisser deux grosses larmes amassées dans le coin de ses yeux; une fausse honte le retint. Un de ses compagnons d’infortune pouvait le voir et le flétrir de l’odieux nom de _pleurard_, et ils étaient là une quinzaine de captifs qui semblaient se soucier infiniment peu de leur punition.

Les pas du brigadier de garde--geôlier constitué de la salle de police--résonnaient encore dans le corridor, que déjà toutes les pipes étaient allumées. On causait.

--Eh! camarade, dit un hussard à Gédéon, vous n’avez pas l’air content; est-ce la première fois que vous couchez au clou?

--Hélas oui! répondit le triste conscrit.

--Eh bien, rassurez-vous, ce ne sera pas la dernière; en attendant, vous nous devez la goutte demain matin, pour votre bienvenue.

Il faisait nuit tout à fait, et on avait allumé une chandelle dans un coin, afin que la lueur ne se trahît pas au dehors.

--Avec tout ça, dit en jurant le plus vieux de la bande, il fait un froid de loup; qui est-ce qui a une couverture?

--Moi, répondit l’un, j’ai un couvre-pieds.

--J’en avais un aussi, grogna un autre, l’adjudant me l’a pincé.

--Moi, dit Gédéon, j’attends une couverture que doit me faire passer mon camarade de lit, La Pinte.

--Alors nous sommes des bons, exclamèrent joyeusement les prisonniers; La Pinte est un vieux d’Afrique, il connaît le tour, nous aurons la chose.

Elle vint, en effet, cette couverture désirée, elle vint, glissée entre l’abat-jour et le mur, à l’aide d’une corde à fourrage et d’un long bâton. Même, il y avait avec une peau de bouc à moitié pleine d’eau-de-vie. Aimable surprise du vieux troubade à son bleu.

La peau de bouc fut lestement vidée, chacun but à la régalade, et Gédéon fut acclamé.

Tous ses compagnons s’efforcèrent alors de lui prouver que la salle de police est moins qu’une punition. Pour le consoler tout à fait, ils lui citèrent l’exemple de l’un d’eux, qui depuis plus de quatre mois n’avait pas couché dans son lit, et n’en était pas moins gai, ni moins frais, ni moins dispos.

Bientôt on songea à prendre les dispositions pour dormir.

Tous les hussards s’étendirent sur le lit de camp, les uns près des autres, serrés, pressés, emboîtés comme des harengs dans un baril. C’est le moyen employé pour éviter le froid.

Il faut avouer, par exemple, qu’on perd en aises ce qu’on gagne en chaleur. Nul ne peut faire un mouvement sans déranger tous les autres. Aussi, lorsqu’un des hommes éprouve le besoin de se retourner, il commande: _Demi-tour!_ et tous les dormeurs sont forcés de suivre son exemple et de changer de position.

Lorsque chacun fut bien tassé, bien emboîté, le hussard placé à l’extrémité étendit la couverture sur tous les autres, et moins de cinq minutes après, une superbe symphonie de ronflements éclatait.

Mais Gédéon, à son grand regret, n’y pouvait faire sa partie. Outre que le bois meurtrissait ses côtes trop sensibles, il lui paraissait insupportable d’être pressé entre ses deux voisins. Vainement, cherchant le sommeil, il se retourna deux ou trois fois: il ne réussit qu’à se faire maudire par toute la bande, réduite à exécuter la même manœuvre.

De guerre lasse, n’y tenant plus, il abandonna la place, et bien tristement alla s’asseoir à l’écart sur le lit de camp. Ne pouvant reprendre décemment sa couverture, il se sentait geler jusque dans la moelle, mais il préférait encore ce dernier supplice.

Depuis une heure il était plongé dans les réflexions les plus sinistres, lorsque des pas retentirent dans le corridor.

A ce bruit, tous les dormeurs se soulevèrent à demi.

--Une ronde! dit l’un d’eux.

En un clin d’œil la couverture fut roulée et cachée. Le corps du délit avait disparu lorsque la porte tourna sur ses gonds.

Fausse alerte! c’était simplement le brigadier de garde qui venait _serrer_ deux ivrognes rentrés en retard.

Les prisonniers rassurés reprirent bien vite la couverture et leur somme. Gédéon continua à grelotter en son coin.

Mais c’en était fait de la poix et du repos.

Les nouveaux venus étaient d’une gaieté folle, et leur joie se traduisait en rires bruyants et en chansons. Les dormeurs réclamèrent; les ivrognes n’y prirent garde et continuèrent leur tapage. Les protestations se changèrent en menaces. En vain; il y eut tumulte. On échangea quelques bourrades dans l’obscurité.

Après une courte lutte, la force resta au nombre et au bon droit. Les ivrognes furent jetés sous le lit de camp, et presque aussitôt firent chorus avec les dormeurs.

La tranquillité était à peine rétablie, que de nouveaux pas retentirent dans le corridor.

Mêmes transes, mêmes précautions. Cette fois c’était bien une ronde.

L’adjudant de semaine entra, éclairé par le brigadier de garde. Il fit un _contre-appel_. Tous les oiseaux étaient régulièrement en cage. Il parut satisfait. Même il s’éloigna sans avoir seulement pensé à faire la chasse à la contrebande.

Le reste de la nuit s’écoula paisiblement, bien tristement pour le gelé Gédéon. Un à un il compta les éternels quarts d’heure de cette nuit sans fin. Il n’avait même plus le courage de fumer.

Enfin le brigadier vint ouvrir la porte, une heure au moins avant le réveil. C’était la liberté.

Avec quelle joie Gédéon calcula qu’il avait au moins quarante minutes à lui pour se glisser dans son lit et essayer de regagner sa chaleur perdue.

Illusions folles!... Ce n’est pas pour qu’ils aillent paresseusement goûter les délices de leurs matelas qu’on délivre avant le réveil les détenus de la salle de police; et les corvées, donc, qui les ferait?

Gédéon, pour sa part, fut envoyé aux pompes. Il était chargé de remplir les abreuvoirs pour le pansage du matin.

Or, bien que deux fois par jour, depuis son arrivée, Gédéon eût fait boire son cheval, jamais il ne s’était demandé comment cette eau se trouvait là.

Elle n’y venait pas toute seule, comme il l’apprit fort bien à ses dépens. L’abreuvoir est rude à remplir.

--Qui donc, se disait-il, tout en pompant à tour de bras, qui donc croirait que le poulet-dinde est un animal si altéré?

XXXI

Cette punition qui lui semblait horriblement injuste, le refus du docteur de l’exempter de cheval, l’ennui des classes à pied, et mille autres déboires encore, avaient empli de colère le cœur de Gédéon; la fatigue de la pompe porta le dernier coup à sa vocation militaire.

Il maudit le jour où il s’était engagé, le jour où il avait choisi précisément le 13e hussards.

--Il faut aviser à m’en aller, se dit-il, et le plus promptement possible; ce n’est pas tenable.

En conséquence, au premier moment qu’il eut de libre, il courut à la cantine, et saisissant une plume, il écrivit:

«Mon cher père,

«L’expérience me démontre, clair comme le jour, que je ne suis pas né pour l’état militaire. Non que la vocation me manque, mais les aptitudes indispensables me font défaut. J’ai l’assiette trop délicate, et une sensibilité exagérée dans les côtes. Même je crains que le trot du cheval ne finisse par me faire cracher le sang.

«Je viens, en conséquence, vous demander de me faire remplacer en toute hâte, si vous tenez à mon existence. Vivre près de vous est désormais mon vœu le plus cher.

«La discipline du régiment a déjà sensiblement changé mon caractère, vous vous en apercevrez: j’ai maintenant au cœur ce feu sacré qui fait les avoués et les notaires.

«En attendant que mes espérances se réalisent, et que je puisse grossoyer, heureux à l’ombre des panonceaux, je vous serais bien reconnaissant de m’envoyer quelques fonds pour soigner la santé délicate et délabrée par les fatigues

«De votre fils respectueux,

«GÉDÉON.»

Cette lettre mise à la poste, Gédéon attendit sans trop d’effroi l’heure de rentrer à la salle de police.

A sa grande surprise, cette seconde nuit fut infiniment moins mauvaise que la première; la troisième, il trouva la planche moins dure et faillit reposer. La quatrième, il dormit comme un loir.

Il ne sentait plus le pli de la feuille de rose.

Ce qui prouve bien que l’homme se fait à tout.

XXXII

Tandis que Gédéon subissait une peine disciplinaire, la nuit couchant à l’ours, le jour faisant toutes les corvées imaginables, il fut témoin d’une punition bien autrement grave, infligée par les hussards à un de leurs camarades.

Les châtiments extra-légaux sont excessivement rares au 13e. Il faut des circonstances exceptionnelles pour que les soldats se permettent de s’attribuer ainsi les rôles de juges et d’exécuteurs. Il faut aussi qu’ils soient à peu près sûrs de l’impunité.

Depuis un certain temps on s’apercevait, au 1er escadron, que presque tous les jours il disparaissait du pain: c’est un fait douloureusement grave et des plus inquiétants. On n’a pas de superflu au régiment. Si l’homme auquel on prend sa ration n’a pas d’argent en poche, ce qui est l’ordinaire, il en est réduit à serrer son ceinturon d’un cran; or, il est toujours pénible de _se brosser le ventre_ et de _danser devant le buffet_.

Évidemment il y avait un voleur. Mais quel était-il? On n’avait aucun soupçon, pas un indice.

Était-ce simplement quelque pauvre diable, doué d’un appétit malheureux, qui complétait ainsi sa ration? Était-ce, chose plus probable, quelque odieux coquin qui vivait sur autrui pour vendre son pain intact tous les deux jours?

Il fallait s’en assurer. Une surveillance habile fut établie, et on ne tarda pas à prendre le voleur la main au sac, c’est-à-dire armé d’un couteau, en train de faire un emprunt au pain d’un de ses camarades.

Un tribunal s’organisa, le coupable fut mis en jugement.

Pas l’ombre d’une circonstance atténuante. L’accusé fut convaincu d’avoir vendu non-seulement son pain, mais encore celui qu’il dérobait. On fouilla sa paillasse, et on y trouva une foule d’objets d’origine suspecte qui devaient avoir appartenu à quelqu’un et qui retrouvèrent leurs maîtres.

Après délibération, il fut décidé que le misérable serait puni. Seulement, on hésitait entre les trois supplices en usage au 13e dans les grandes occasions, _la promenade_, _la savate_ et _la couverte_.

Ce sont, il faut l’avouer, trois peines également terribles.

Pour _la promenade_, le coupable est dépouillé jusqu’à la ceinture de tous ses vêtements. Les camarades alors s’arment chacun d’une courroie, forment une double haie, et le poussent au milieu. Chacun donne le plus de coups qu’il peut. On inflige un, deux, quatre tours de promenade, suivant la gravité de la faute.

L’homme condamné à _passer à la savate_ est solidement lié, les épaules nues, sur un des bancs de la chambrée. Le peloton ou l’escadron défile devant lui, et chacun lui applique, en passant, un ou plusieurs coups de courroie, de surfaix, de baguette de fusil, ou de tout autre instrument.

Dans l’origine, on se servait, pour frapper, d’un vieux soulier à semelle hérissée de clous, d’où le nom du supplice.

Tout le monde connaît le châtiment de _la couverte_, ne fût ce que par ce fameux chapitre, «où Sancho est berné dans une hôtellerie.»

Mais ce qui dans Cervantes n’est qu’une plaisanterie, peut devenir au 13e une affreuse vengeance. Pêle-mêle dans la couverture où on fait sauter le malheureux, on jette des sabots, des nécessaires d’armes, voire des pistolets. Tous ces engins de douleur bondissent et retombent avec lui, le meurtrissent, le contusionnent, le blessent, si bien que plus d’une fois le but que se proposaient les juges-interprètes de cette justice du droit commun fut dépassé.

Dans les exécutions de ce genre, nul n’a le droit de se récuser. Le coupable, puni dans l’intérêt de tous, doit être puni par tous; le jugement rendu, chacun doit prêter main-forte, s’armer, et frapper en conscience, ou venir à son tour tenir un des coins de la couverte.

Tout le monde doit être également compromis. S’abstenir est considéré comme une trahison ou comme une lâcheté. Mais on ne laisse personne employer ce moyen facile de se mettre à couvert dans le cas où l’autorité voudrait à son tour juger les juges et exécuter les exécuteurs.

Seul, le camarade de lit du condamné est dispensé de frapper son compagnon, mais il doit assister au châtiment.

Il va sans dire qu’un homme jugé et puni par ses camarades est atteint d’une flétrissure dont il se lave difficilement.

Cette fois, après mûre délibération, il fut décidé que le voleur de pain passerait à la savate, et subirait sa peine le jour même.

--Ce soir, dit le plus ancien, trouvez-vous tous ici, le brigadier aura soin de sortir, et nous ferons ce que nous voudrons.

Un brigadier, en effet, ne pourrait assister à une scène pareille sans compromettre ses galons; mais, prévenu à temps, il a toujours soin, le moment venu, de s’absenter, par le plus grand des hasards.

C’est au régiment surtout que se pratique cette maxime de Napoléon le Grand: Il faut laver son linge sale en famille; et l’autorité militaire, qui repousse et défend les actes de justice sommaire, trouve bon en ces occasions de fermer les yeux.

Et bien elle fait. Le Code militaire ne plaisante pas, savez-vous? Cet homme qui a volé du pain, il irait aux fers: ne vaut-il pas mieux laisser les hussards le châtier eux-mêmes? La punition est moins forte, et elle porte mieux.

Aussi, de tous les colonels qui se sont succédé au 13e, aucun jamais n’a recherché les auteurs des quatre ou cinq exécutions qui y ont eu lieu; aucun n’a voulu savoir--officiellement, bien entendu--quel était le crime du coupable. Il ne voulait pas être, lui aussi, obligé de punir.

Au 13e, voyez-vous, il est rare, rarissime qu’il se rencontre un voleur. Il est vrai qu’il y a peu ou même rien à prendre. Mais si d’aucunes fois il s’en trouve un, on ne veut pas le reconnaître. Autant que possible, on évite de le faire passer en jugement. On s’en débarrasse comme on peut. On lui cherche une querelle d’Allemand, à propos de toute autre chose.

Et tenez, une fois, à Huningue, on prit sur le fait un sous-officier qui volait la montre de l’adjudant-major. Il avait commis bien d’autres détournements, il était impossible de ne pas l’arrêter, il fut mis en prison.

Il ne passa pas au conseil, pourtant. De l’aveu tacite du colonel, les sous-officiers se réunirent, et envoyèrent une députation au misérable.

On lui laissait le choix entre se brûler la cervelle ou passer à l’étranger.

Il préféra la dernière alternative. Alors, tous ses collègues se cotisèrent; et de même qu’ils lui avaient offert un pistolet et des balles, ils mirent à sa disposition une petite somme qui lui permit de gagner la frontière et de vivre quelque temps sans exercer son industrie.

Il fut jugé et condamné, c’est vrai--mais comme déserteur.

C’est qu’en cela le régiment est véritablement comme une famille bien unie, qui se croit atteinte par l’infamie d’un de ses membres, et qui fait tout au monde pour éviter que son déshonneur ne s’ébruite.

Et c’est là, sachez-le, ce qui fait la force de notre armée. C’est cette cohésion, cette solidarité qui la font invincible: tous se croient et se disent responsables de chacun.

On n’y peut pas être voleur, encore moins traître, encore moins lâche.

XXXIII

Tout se passa comme on en était convenu.

Après l’appel, le brigadier sortit pour une affaire urgente, et en moins d’un instant le voleur de pain fut saisi, déshabillé, et lié à un banc.

Alors tous les hussards, l’un après l’autre, le cinglèrent de trois vigoureux coups de courroie.

Les épaules du malheureux bleuissaient, il se tordait désespérément. Par instants une douleur plus forte que les autres lui arrachait un hurlement. Convaincus de leur bon droit, les soldats restaient impassibles.--Ils frappaient fort, mais froidement et sans colère, comme des justiciers.

Seul peut-être de la chambrée, où pourtant il n’était pas le seul engagé volontaire, Gédéon voyait ce spectacle avec horreur. Son cœur se soulevait de honte et de colère. Son tour venu:

--Non! s’écria-t-il, non, mille fois non, je ne frapperai pas.

Un murmure menaçant s’éleva.

--Je ne suis pas un bourreau, continua-t-il, écoutez-moi...

Alors, il entreprit un superbe discours pour prouver à ses camarades l’indignité de leur conduite; il parlait, sans comprendre que sa protestation était parfaitement ridicule, et qu’il prolongeait le supplice du malheureux dont il prenait la défense, et qui lui-même hurlait:

--Mais tape donc, s. n. d. D., et que ça finisse.

Déjà les imprécations de tous les hommes couvraient la voix de l’orateur. Plus impatient que les autres, un hussard, taillé en Hercule, marcha sur Gédéon, et lui mettant le poing sous le nez:

--Tu n’es qu’un propre à rien, lui cria-t-il, un pleurard, tu veux nous vendre.

Gédéon n’en entendit pas davantage. Il sauta à la gorge du hussard.

Il y eut, par ma foi, quelques bons coups de poing d’échangés, et Gédéon-Don-Quichotte allait, sans aucun doute, recevoir une superbe volée, lorsque son camarade de lit, qui jusque-là avait blâmé hautement sa conduite, l’arracha à ce danger.

--Assez d’épée d’Auvergnat comme ça, dit le vieux La Pinte; tout à l’heure vous vous arrangerez.

Le supplice s’acheva sans que personne songeât de nouveau à faire violence à Gédéon. Sa colère lui avait regagné l’estime générale, un instant perdue. On comprenait que, n’étant pas lâche, il ne pouvait être traître.

Lorsque l’homme fut détaché:

--Maintenant, mes enfants, dit La Pinte aux deux adversaires, vous ne pouvez en rester là. Il faut aller chez le chef vous faire porter pour un coup de sabre.

XXXIV

Lorsqu’une querelle s’est élevée entre deux hussards du 13e, et qu’ils veulent la vider sur le terrain, _ils se font porter pour un coup de sabre_.

C’est-à dire qu’ils vont ensemble chez le marchef de l’escadron et lui expliquent les motifs vrais ou faux de leur dispute. Le chef en prend note, et le lendemain, au rapport, soumet la demande au colonel, qui autorise ou défend le combat.

Le colonel du 13e aime trop ses soldats pour leur refuser jamais cette petite satisfaction.

Muni de son permis de duel pour le lendemain, Gédéon n’était pas sans inquiétude, mais il eût mieux aimé souffrir mille morts que d’en laisser rien voir. Et pourtant on eût été préoccupé à moins.

En dépit de sa réputation de Mortagne, c’est à peine s’il savait tomber en garde, et son adversaire pouvait être très-fort. Son camarade de lit, heureusement, entreprit de lui faire un peu la main, et, tout en lui démontrant un bon coup, lui rendit quelque assurance.

Au 13e les cavaliers fréquentent peu la salle d’armes, bien qu’elle soit obligatoire, pendant les trois premières années au moins, et qu’on leur retienne dix centimes par prêt pour les fournitures et la haute paye des prévôts.

Les hussards, qui ont toute leur journée prise pour le service des chevaux, ne peuvent aller à la salle d’armes que le soir; or, s’ils sont libres, ils aiment infiniment mieux se reposer sur leurs lits ou aller se promener, que d’ajouter une fatigue de plus à leurs autres fatigues.

Aussi, généralement, sont-ils beaucoup moins forts que les fantassins, dont l’escrime est à peu près la seule occupation et, avec la danse, le seul art d’agrément.

Pendant qu’il donnait à son bleu ces renseignements, La Pinte, qui avait été prévôt autrefois, essayait de l’initier à la science du maître d’armes, à cet «art difficile de donner sans jamais recevoir.» Les banquiers enseignent le contraire à leurs élèves. Il lui apprenait à donner et à parer les coups de tête, de flanc, de banderole, de manchette, et bien d’autres encore.

Car au 13e, l’épée et le fleuret ne sont pas admis pour les duels; les hussards, lorsqu’ils s’alignent pour _se flanquer un coup de torchon_, se servent toujours du _bancal_.

--Une arme effrayante, le sabre! pensait Gédéon, longue, large, pesante, bien tranchante, bien pointue, qui tombe comme une massue et coupe comme un rasoir!

Eh bien! non! le sabre est terrible, c’est vrai, son aspect est formidable, mais il est peut-être moins dangereux que l’épée, moins perfide que le fleuret; ces armes souples comme le serpent, acérées comme l’aiguille, qui vous tuent sans vous tirer une goutte de sang.

Avec le bancal, au moins, on voit sa blessure. Pas n’est besoin qu’un des témoins y vienne coller ses lèvres pour arrêter l’épanchement intérieur, elle saigne pardieu bien d’elle-même!

Voulez-vous des entailles et des estafilades? parlez-moi du sabre. Tudieu! quels beefsteacks il vous enlève, lorsqu’habilement manié il tombe sur une partie charnue.

--Et voilà pourquoi, conclut La Pinte, le bancal est pour un maladroit comme la meilleure des armes. Il ne te tuera pas en traître, comme un carrelet, tu auras le temps de le voir venir, et si tu es estropié, sois tranquille, tu le sentiras bien.

XXXV

Le lendemain, à la pointe du jour, Gédéon et son adversaire se rencontraient sur le terrain des manœuvres, théâtre ordinaire de ces expéditions. Ils étaient suivis de leurs témoins et assistés du maître d’armes.

Sans ce dernier, pas de duel autorisé au 13e. Arbitre absolu, il remplit les fonctions de juge ou maître de camp. Il décide des coups, et, le moment venu, déclare l’honneur satisfait.

Un homme charmant, le maître d’armes du 13e, et le meilleur tireur de contre-pointe de l’armée! Un bras de fer, des muscles et des jarrets d’acier, et quel coup d’œil!

Il faut le voir à sa salle, lorsqu’il a mis bas le dolman pour revêtir le plastron blanc, sur lequel brille un cœur écarlate. Sans peine et sans fatigue, il suit les cinq ou six leçons que donnent ses _prévôts_. Un joli coup se présente-t-il? crac, son épée étincelle comme l’éclair et arrive comme la foudre, à l’un, à l’autre. Il pare, riposte, attaque, il a dix engagements à la fois. Les scintillements des sabres et des épées font à son front comme une auréole, il est le dieu du fer.

On n’a vraiment à lui faire qu’un seul reproche. Lorsque lui-même daigne donner une leçon avec les sabres de bois d’étude, il prend un malin plaisir à faire de temps à autre pleuvoir une grêle de coups sur les doigts, les bras et les épaules de ses élèves trop lents à la parade.

D’ailleurs, d’une fabuleuse urbanité, d’une politesse méticuleuse, esclave des formes et des belles manières; beau diseur, démonstrateur prolixe et recherchant volontiers cette fine pointe qui jaillit dans la conversation comme l’éclair de l’épée.

Aimant l’art pour l’art, il ne comprend pas le duel entre deux maladroits. Il pleure encore un de ses amis tué dans une rencontre, moins parce qu’il est mort que parce qu’il a été mis bas par un de ces coups qui, sans être déloyaux, sont hors de toutes les règles--et ne devraient pas compter.

Lui-même a eu bon nombre d’affaires, car dans sa jeunesse il avait la tête près du bonnet de police, mais Gédéon ne lui en entendit jamais parler. A coup sûr il ne devait pas avoir tort. Demandez au premier hussard du 13e que vous rencontrerez, il vous affirmera que le maître d’armes du régiment est incapable de chercher une querelle à un enfant, et ne massacrerait pas une mouche de propos délibéré.

XXXVI

Il tombait, ce matin-là, une jolie petite pluie, bien fine, bien serrée, bien glaciale.

--Habit bas! commanda le maître d’armes.