Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval
Part 4
Un officier de hussards manger son cheval pour lui conserver son cavalier! terreur et abomination!!
Avec ou malgré tout cela, le capitaine instructeur est fort aimé de ses collègues, et il le mérite. Il y a deux hommes en lui.
Oui, il a deux caractères parfaitement distincts: un à pied, un autre à cheval.
Une fois en selle, il est terrible, inabordable, un vrai hérisson.
Met-il pied à terre, il redevient un homme charmant, sachant son monde, bienveillant et plein de sens, sauf en ce qui concerne les conscrits et les chevaux.
Même je vous engage fort à ne pas entamer ce sujet de discussion avec lui, à moins que ce ne soit pour lui entendre citer sa phrase favorite:
--«La plus noble conquête que l’homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats, comme dit le grand Buffon.»
Justes dieux! nous l’a-t-il assez répétée, cette citation! a-t-il assez jeté le grand Buffon à la tête de son ennemi intime, le capitaine du 3e escadron, celui qui _bauchérise_ ses chevaux!
Tant et si souvent, qu’un vieux sous-lieutenant adjoint aux classes finit par se persuader que ce Buffon tant invoqué devait être, en son temps, un grand et habile écuyer devant Dieu.
C’est pourquoi, voyant un jour un conscrit horriblement gauche, un de ces malins qui «brident leur cheval par la queue,» il lui dit en haussant les épaules:
--Eh bien, toi, tu n’es pas près de monter à cheval comme Buffon.
Le mot est resté. Et au 13e, lorsque les hussards veulent parler d’un excellent cavalier, ils disent de la meilleure foi du monde:
--Il monte comme Buffon.
XXIV
Le capitaine instructeur examina fort attentivement Gédéon:
--Voilà, dit-il enfin, un homme bien fendu, il doit être intelligent.
Et il l’adressa au lieutenant adjoint aux classes, qui le confia à un maréchal des logis, lequel le remit aux mains d’un brigadier.
Séance tenante, la première leçon commença.
Souvent Gédéon, simple pékin, avait ri de la tournure grotesquement embarrassée des malheureux conscrits auxquels il voyait, sur la place d’armes de Mortagne, enseigner l’exercice.
Souvent il s’était amusé de leur maladresse, et de ce qu’il appelait leur bêtise.
Eh bien, il ne tarda pas à s’avouer que lui-même, hélas! devait sembler tout aussi ridicule, non moins maladroit, et plus niais encore.
Il lui fallut un grand quart d’heure avant d’arriver à prendre l’altitude à peu près correcte du cavalier à pied et sans armes.
Qui ne connaît cependant cette gracieuse position:
--«La tête libre et dégagée, les épaules tombantes, la ceinture rentrée, les talons sur la même ligne, les yeux à quinze pas,» etc., etc., etc.
Enfin le brigadier, après beaucoup de peine, parut assez satisfait de la position de son élève; il recula un peu pour mieux la juger, et ne voyant rien à redire, d’une voix rude il commanda:
--_Fisque!..._
L’_emmobilité_ obtenue, l’instructeur se mit à réciter les premiers principes de la théorie, non sans les revoir, augmenter, embellir et commenter de réflexions et de vocables de son cru.
Le détail donné, lui-même exécutait le mouvement et alors le commandait. C’était à l’élève de comprendre, d’obéir et d’imiter de son mieux.
--Tête..... oite!--Fisque!--Tête..... auche!--Fisque.
De sa vie, Gédéon ne s’était autant ennuyé.
Depuis une heure, comme une girouette à toutes les variations de la rose des vents, il tournait la tête aux commandements du brigadier, lorsque l’idée lui vint d’offrir la goutte à son supérieur. Il pensait ainsi abréger la leçon.
Il hasarda sa question d’un ton dégagé, en homme qui connaît la valeur de ses avances et sait le prix de ses offres.
Il tombait mal.
L’instructeur était un de ces brigadiers qu’a enivrés le pouvoir. Ses galons lui montaient à la tête en bouffées d’orgueil, et, dans sa vanité insensée, il avait oublié que lui-même avait été simple hussard à ce 13e régiment aujourd’hui témoin de sa gloire.
Convaincu de son importance, il s’était décerné à lui-même des hommages presque païens. Il était de ceux qui portent avec respect les bras sur lesquels brille l’insigne de leur grade, qui les étalent avec affectation, les mettent en vue, afin que l’univers entier puisse les voir et s’incliner devant eux.
Il était de ces brigadiers qui saluent leur grade dans les glaces, et qui le soir, en se couchant, ôtent respectueusement leur veste et rendent les honneurs militaires à leurs propres galons--leur bâton de maréchal.
Un homme si fier ne pouvait accepter la proposition incongrûment familière d’un simple hussard de deuxième classe--d’un bleu.
Aussi, il faut voir de quelle façon il fit reprendre à son élève les distances oubliées. Encore un peu, il l’accusait d’embauchage.
Gédéon l’échappa belle. Il se tut et fit bien. Mais, sauvé de la salle de police, il put mesurer d’un œil épouvanté l’abîme qui sépare un brigadier d’un simple hussard.
La leçon continua.
Durant plus d’une heure et demie encore le brigadier enseigna à son élève l’art de l’immobilité et de la marche ordinaire et accélérée.
Il lui enseigna à partir du pied gauche, à marquer le pas, à allonger le pas, à changer de pas, à s’arrêter à la parole.
Et l’infortuné Gédéon n’osait se plaindre.
Son supérieur ne partageait-il pas ses fatigues et ses ennuis? sans compter qu’il s’enrouait à réciter la théorie, à commander et à marquer la cadence du pas.
--H’une--deusse--h’une--deusse--halllte!...
Et pendant huit jours encore, tous les matins, ce fut la même répétition.
--Que diable! se disait Gédéon, qui finissait par ne plus savoir distinguer--après tant d’explications--sa jambe droite de la gauche, que diable! si cela continue, je finirai par ne plus savoir me tenir debout. Autrefois, cependant, il me semble que je savais marcher.
Enfin, à sa grande satisfaction, on lui mit un fusil entre les mains: l’exercice allait commencer pour tout de bon.
Il s’agissait d’apprendre à porter l’arme, à la mettre à terre, ou au bras, ou sur l’épaule; à la charger, par temps et mouvements, à déchirer cartouche, à mettre son homme en joue, et enfin d’arriver à ce magnifique résultat, de tuer son homme par principes.
Malheureusement pour Gédéon, il avait choisi pour s’engager une mauvaise saison. Il faisait froid, très-froid; et outre que ses pieds refusaient de lui obéir, il en arrivait à perdre l’usage de ses mains.
Telle était alors sa maladresse, que lui-même en rougissait. Le brigadier, lui, jurait--à faire prendre les armes aux hommes du poste--et accablait son conscrit d’injures.
Disons-le à la honte de Gédéon, les jurons variés de son supérieur, les mots pittoresques qu’il inventait dans sa colère, faisaient ses délices et seuls abrégeaient un peu le temps.
Tout cela ne faisait toujours pas monter le thermomètre.
Mais l’arme véritable de la cavalerie est le sabre,--latte ou bancal suivant les corps,--un joli joujou qui ne plaisante pas quand on sait s’en servir.
Le maniement n’en est pas des plus faciles, Gédéon ne tarda pas à s’en apercevoir. C’est lourd, un bancal, et le bras, à moins d’une grande habitude, se fatigue vite à faire des moulinets.
Le brigadier commença par placer son élève dans la position convenable pour l’exercice du sabre--à pied.
Le cavalier doit avoir les jambes écartées d’un mètre environ, la main gauche fermée, le pouce sur les autres doigts, et placée à hauteur de la ceinture--comme s’il tenait la bride du cheval--il est en garde.
Gédéon posé, le brigadier commença à démontrer et à commander les mouvements.
--A droite moulinez, à gauche moulinez;--contre l’infanterie, à droite, sabrez;--contre l’infanterie, à gauche, sabrez;--contre l’infanterie, pointez;--contre l’infanterie....
--Il paraît, pensa Gédéon, que les cavaliers en veulent diablement aux fantassins.
Comme, après beaucoup de leçons, il lui sembla qu’il faisait aussi bien l’exercice que son professeur, il demanda à passer à l’école de peloton.
Mais on lui répondit qu’il ne suffit pas de faire très-bien l’exercice, qu’il faut encore arriver à le faire machinalement, c’est-à-dire presque sans qu’il soit besoin de l’action de la volonté.
C’est ainsi seulement qu’on arrive à cette admirable précision, à cet ensemble merveilleux dont le bataillon de Saint-Cyr est le plus parfait modèle.
--Ainsi soit-il! se dit Gédéon en reprenant son fusil, Je suis une machine et on me monte.
XXV
Le rêve de tous les engagés volontaires qui arrivent au 13e hussards est de monter à cheval. On le comprend, ils ne se sont engagés que pour cela.
Ce rêve, naturellement, était celui de Gédéon.
Depuis près de trois mois qu’il était au régiment, il ne s’était approché d’un cheval que pour faire le pansage, soir et matin--et une fois aussi juste à propos pour recevoir un coup de pied, qui lui valut de la part de l’officier de semaine l’épithète de brutal.
Aussi, quelle joie, le jour où on lui dit de seller un poulet-dinde! Il se voyait déjà le pied dans l’étrier, s’élançant sur ce noble et fougueux animal--comme dit le grand Buffon.
Mais il faut apprendre à s’élancer. Il fallut au jeune cavalier trois longues leçons pour cela. Le premier jour l’instructeur s’était contenté de lui détailler quelques principes.
--Pour monter à cheval, lui avait-il dit, placez les deux talons sur la même ligne.
Il ne fallut pas moins de six autres séances pour le placer et l’asseoir convenablement en selle, pour lui expliquer l’usage des bras, des mains, du buste, des jambes, des cuisses, et du reste;--car le corps du cavalier se divise en plusieurs parties dont chacune a son emploi spécial.
Enfin, on commanda à Gédéon de porter son cheval en avant.
Il obéit avec empressement. Même il obéit trop, car, oubliant que ses bottes étaient armées d’éperons neufs, il piqua violemment les flancs du cheval, qui partit au galop, _piquant une charge_ à travers les cours.
Épouvanté, Gédéon oublia leçons et principes, et, perdant toute pudeur, il ne songea plus qu’à s’accrocher solidement à la _cinquième rêne_:--il avait lâché les autres.
Au 13e, la cinquième rêne est, à volonté: le pommeau de la selle, la crinière, ou même le cou du cheval.
Les hussards de l’aune, qui vont, le dimanche, caracoler sur les _locatis_ de Montmorency, en compagnie d’amazones de la petite vertu, n’en connaissent pas d’autre.
Gédéon, cependant, galopait toujours--bien malgré lui. Affreusement ballotté, il battait de ses jambes les flancs du cheval, dont la course devenait d’autant plus furieuse.
Cramponné solidement à la crinière, il ne serait peut-être pas tombé, mais le cheval, en tournant une écurie, glissa des quatre pieds à la fois, et s’abattit, envoyant rouler à quinze pas son malheureux cavalier.
Aussitôt il y eut foule autour du poulet-dinde. Le lieutenant chargé des classes et un autre sous-lieutenant étaient accourus, ainsi que l’adjudant-major. Des maréchaux des logis épient venus, et aussi des brigadiers, et bon nombre de hussards.
Le cheval s’était relevé. On l’examina avec la plus tendre sollicitude. On inspecta minutieusement ses genoux, ses jambes et ses hanches.
--Il n’est pas blessé, dit enfin le lieutenant, avec un soupir de satisfaction; ce ne sera rien, heureusement.
--Qu’on le reconduise à l’écurie, dit l’adjudant-major, et qu’on le bouchonne soigneusement!
Pendant ce temps, Gédéon avait réussi à se mettre sur pied. Il se sentait moulu et même se croyait le bras endommagé.
--Ces gens-ci sont curieux, maugréait-il en regagnant sa chambre clopin-clopant; je fais une chute affreuse, vite on court au cheval. Je pouvais fort bien me casser une jambe, et nul ne s’inquiète seulement de moi.
Comme il se plaignait amèrement à la chambrée de l’indifférence de tous ceux qui l’avaient vu tomber:
--Imbécile! lui dit un brigadier, est-ce que vous coûtez mille francs, vous?
XXVI
Cette chute ne devait pas être la dernière. Un apprenti cavalier tombe sept fois par jour, dit un proverbe, autant de fois que le sage pèche. Mais avec l’habitude, Gédéon, dans ces nombreuses séparations de corps, trouva moyen de choir sans se faire aucun mal.--C’était déjà un sensible progrès.
On le faisait alors trotter en cercle durant des heures entières; bon gré mal gré il acquérait cette solidité, cet aplomb, indispensables au hussard qui doit faire revivre le type du centaure Chiron, ce dieu du manége, ce patron des écuyers.
Trotter en cercle!... Jamais Gédéon, conscrit naïf, n’avait imaginé pareil supplice. Au quinzième tour il était brisé.
Monté sur un cheval à réactions violentes, un trotteur dur, il était affreusement secoué dans tous les sens. Enlevé à un pied au-dessus de la selle, il retombait à contre-temps, et, par un mouvement involontaire, à tout instant sa main demandait à la cinquième rêne un secours ou un point d’appui.
Essoufflé, endolori, il tournait vers son instructeur des regards suppliants; le brigadier n’y prenait garde:
--La tête haute, donc! criait-il, le corps en arrière les genoux liants.
Et le cheval trottait toujours, et Gédéon craignait à chaque moment de voir s’effondrer son estomac; il ressentait entre les épaules de sérieuses douleurs.
--Brigadier, disait-il, brigadier, une minute d’arrêt, je vous en prie, une minute.
Mais l’instructeur faisait la sourde oreille, ou répondait par ce commandement terrible:
--Allongez.....
C’est-à-dire: que le trot devienne plus rapide, que les réactions soient plus violentes, les secousses plus douloureuses.....--Allongez!
Et le cheval trottait toujours, et le brigadier commandait:
--Relevez et croisez les étriers!.....
En mettant pied à terre,--enfin!--ce fut une bien autre chanson; Gédéon s’aperçut qu’il avait l’_assiette_ affreusement endommagée. Chaque pas lui coûtait une douleur et lui faisait faire d’horribles grimaces.
--En cet état, pensa-t-il, il m’est impossible de remonter à cheval.
Ses camarades, qu’il consulta, lui donnèrent comme calmants de merveilleuses recettes. L’un lui conseilla des compresses de tabac mouillé, l’autre prétendit le guérir--comme avec la main--avec des lotions d’eau-de-vie, de vinaigre et de poivre.
Gédéon essaya.... il lui en cuit encore.
De désespoir, il alla trouver le chirurgien-major, afin d’obtenir de lui une _exemption de cheval_. Il se croyait gravement malade.
Mais le docteur, après un coup d’œil, haussa les épaules:
--Que voulez-vous que j’y fasse! répondit-il; vous exempter de monter à cheval? ce serait toujours à recommencer. Il faut que l’assiette se cornifie.
Et comme Gédéon insistait:
--Il ne peut y avoir, dit le docteur, de hussard sans bœuf à la mode. Allez.
XXVII
Jusque-là, Gédéon avait réussi à se garer de toute punition.
En garçon intelligent, il avait compris que la première vertu d’un hussard qui a des prétentions à l’épaulette est l’obéissance passive.
Telle est la puissance de la discipline, qu’on arrive très-bien à l’obtenir du troupier, cette obéissance aveugle et muette, si éloignée qu’elle soit du caractère national. Le Français, en effet, tient essentiellement à savoir le pourquoi et le comment de toutes choses.
Or, l’examen personnel est absolument interdit, au 13e, interdite aussi la réflexion, et même l’interprétation. On n’a qu’un droit, obéir et se taire--sans murmurer.
Et bien, la force de l’exemple est si grande, qu’au bout de huit jours de régiment, le conscrit le plus gouailleur et le plus indiscipliné n’est même plus tenté de souffler mot.
Les traits d’obéissance passive--sans commentaires--sont d’ailleurs innombrables. On en raconta de prodigieux à Gédéon.
Un jour, une nuit plutôt, en Afrique, un brigadier pose un hussard en sentinelle avancée, assez loin du camp. Le poste était dangereux, vu le voisinage des Arabes.
--Mon garçon, dit le brigadier, tu vas te mettre derrière ton cheval qui te servira ainsi d’abri; prends ton fusil... bien... comme cela; maintenant ajuste... très-bien; et à présent, s’il vient, flanque-lui ton coup de fusil.
Et le brigadier s’éloigne.
Deux heures plus tard, comme il vient relever le hussard de sa faction, il le retrouve exactement dans la position indiquée.
--Que fais-tu là? lui dit-il.
--Rien, brigadier, que je l’ajuste; s’il était venu, je lui flanquais mon coup de fusil.
--A qui?
--Dame, brigadier, je ne sais pas, moi, vous ne me l’avez pas dit, vous m’avez dit s’il vient..... Il n’est pas venu.
Il y a encore la fameuse histoire du soldat de la retraite de Russie:
Ce brave avait été mis en faction non loin d’un petit village occupé par nos troupes. La position fut attaquée, l’ennemi repoussé, mais on oublia de relever le malheureux factionnaire. Peut-être le croyait-on mort.
Lui, cependant, fidèle à la consigne, ne déserta pas son poste.
Des jours se passèrent, des semaines, des mois, des années: il restait toujours où on l’avait placé, vivant comme il pouvait des secours des paysans, ne dormant que d’un œil.
Vingt ans plus tard, un officier général français, passant en voiture près de ce village, aperçut, l’arme au bras, un homme dont le costume gardait encore quelques vestiges de l’uniforme de notre armée.
Il fit arrêter sa voiture, descendit et s’approcha.
--Qui vive?... cria le factionnaire.
Le général, qui n’avait pas le mot d’ordre, eut toutes les peines du monde à lui persuader qu’il était bien et dûment relevé de sa consigne.
Sa faction avait duré vingt ans trois mois et onze jours.
XXVIII
Mais revenons à Gédéon, et à sa première punition, reçue dans des circonstances que lui-même qualifiait d’étranges.
Un jour, comme il était sur les rangs pour l’appel qui précède le pansage du matin, le lieutenant de semaine s’arrêta devant lui.
--Votre veste, lui dit-il, est décousue au bras,--les officiers doivent entrer dans les moindres détails;--il faut la donner en réparation.
Le brigadier de semaine, comme la chose se pratique en pareille circonstance, prit la veste pour la porter au tailleur.
Après le pansage, Gédéon, qui était désigné pour une corvée, trouva tout simple d’endosser la veste d’un de ses camarades. Il alla ainsi se placer sur les rangs.
--Qu’est-ce que cela? lui dit l’officier de semaine, vous n’avez donc pas donné votre veste en réparation?
--Pardonnez-moi, mon lieutenant, mais...
--D’où vient celle-ci, alors?
--Mon lieutenant, je l’ai empruntée à un homme de mon peloton.
--Vous ferez deux jours de salle de police, pour vous apprendre à porter les effets des autres.
Gédéon mourait d’envie de se disculper, il fut assez maître de lui pour se taire. Il paraît, pensa-t-il, que je suis dans mon tort, j’aurai soin de ne pas recommencer; mais mes camarades sont bien peu charitables de ne pas m’avoir prévenu.
Par cette simple raison qu’un bon averti en vaut deux, Gédéon, pour se rendre à l’exercice, ne trouva rien de mieux que de revêtir son dolman.
--Qu’est-ce que cet homme en grande tenue? cria le capitaine instructeur du plus loin qu’il l’aperçut; il sera deux jours à la salle de police.
--Mon capitaine... commença Gédéon.
--Voulez-vous deux jours de plus?
Le malheureux se tut.--Je dois avoir tort, se dit-il; on ne m’y reprendra plus.
Au pansage de l’après-midi, en effet, Gédéon vint se placer sur les rangs en manche de chemise.
--Deux jours de salle de police à cet imbécile, dit l’adjudant, qui le remarqua.
Et comme Gédéon ne bougeait pas:
--Mais allez-vous-en donc, ajouta l’adjudant; rendez-vous à l’écurie.
Le malheureux obéit. Porté manquant à l’appel, il fut, pour cette dernière raison, puni de quatre jours de salle de police.
Or, au 13e hussards, une punition ne tombe jamais dans l’eau; il se trouve toujours un brigadier ou un maréchal des logis pour l’inscrire et la porter chez le marchef de l’escadron, qui tient en partie double le grand livre des punitions.
Le soir donc de ce jour néfaste, Gédéon apprit qu’il était à la tête de dix jours de salle de police.
C’en était trop. Furieux, il voulut réclamer.
Sa voix fut entendue, lorsqu’il démontra qu’il ne méritait pas la punition; car enfin, de même qu’il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, un hussard dont la veste est en réparation ne peut être qu’en dolman ou en manches de chemise.
Les dix jours de salle de police furent levés, mais Gédéon en attrapa quatre pour avoir réclamé non hiérarchiquement.
--Bien qu’au régiment on n’aime pas les _réclameurs_, se dit Gédéon, il faut que je me fasse bien expliquer la façon de s’y prendre pour faire des réclamations, car vraiment c’est nécessaire quelquefois.
Un brigadier qu’il interrogea sur ce grave sujet lui répondit que les réclamations doivent être faites par voie hiérarchique, c’est-à-dire présentées au brigadier, qui en fait part au marchegis, qui les porte au marchef, qui les soumet au lieutenant, qui les transmet au capitaine, et ainsi de suite.
C’est riche de cette précieuse expérience que, par un beau soir de janvier, Gédéon fut mis sous clef par le brigadier de garde.
XXIX
Si vous vous imaginiez que la salle de police n’est pas précisément un paradis terrestre, un séjour enchanté, vous êtes dans le vrai, et absolument de l’avis de Gédéon.
Cependant ce purgatoire du troupier n’est pas beaucoup plus laid qu’un poste. Seulement les fenêtres sont plus étroites, grillées soigneusement, et munies d’un abat-jour. En outre, la porte est agrémentée de verrous à l’épreuve et de solides ferrures.
D’ailleurs, même simplicité d’ornementation. Des murs malpropres, historiés d’inscriptions et de devises, un lit de camp en chêne grossièrement équarri, et poli par le frottement, puis le mobilier habituel de toutes les prisons des cinq parties du monde, la cruche de grès,--et le reste.
Au 13e, on donne à la salle de police les noms familiers de _clou_, de _bloc_ ou de _trou_. On dit encore _l’ours_ ou _l’ousteau_. Comme punition disciplinaire, elle tient le milieu entre la consigne et le cachot. On peut y être condamné pour des fautes moins graves que l’assassinat de son père.
Les hommes punis de salle de police sont enfermés pour la nuit seulement. On les met sous clef à la nuit, on leur ouvre au lever du soleil. Le jour, le service du poulet-dinde les réclame trop impérieusement pour qu’on ne les rende pas à la liberté. Seulement, il leur est défendu de sortir du quartier.
Outre leur besogne habituelle, ils sont condamnés à faire toutes les corvées du quartier. Il y en a d’assez répugnantes: ils lavent, frottent, nettoient, balayent et arrangent les fumiers.
Un brin de paille voltige-t-il dans les cours, vite l’adjudant-major fait _sonner aux consignés_, et tous les hommes punis doivent accourir. On fait l’appel, et aux manquants on _allonge la courroie_, c’est-à-dire qu’on augmente leur punition.
Il y a bien un article qui interdit aux hommes punis l’entrée de la cantine, mais cette consigne est tombée en désuétude, il y a aujourd’hui prescription.
La tenue de salle de police est toujours la même, été comme hiver: pantalon de treillis et veste;--la planche userait le pantalon de drap.
Or, si l’été on étouffe à l’ours, l’hiver on y gèle; il y a compensation. Aussi lorsqu’il fait froid, le costume étant par trop léger, il n’est pas de ruse que n’emploient les hussards pour y introduire des couvre-pieds ou des couvertes à cheval.
Avec certains adjudants, assez aimables pour fermer les yeux, c’est chose facile; mais il en est qui sont intraitables.
Les mauvais chiens--ainsi l’on dit au 13e--fouillent inexorablement tous les hommes avant de leur donner le _bon à enfermer_. Rien n’échappe à l’œil et au flair de ces curieux, rompus à toutes les ruses.
Ils devinent les doubles pantalons, les vestes superposées et les couvre-pieds, si habilement roulés qu’ils soient autour du corps et réduits à leur plus simple volume.
Alors, avec quelle orgueilleuse joie ils rebloquent les coupables fraudeurs!