Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval
Part 3
Naturellement, le premier équipement épuise presque la masse, et comme elle ne s’augmente que de quelques centimes chaque jour, il faut un temps assez long pour qu’elle remonte au chiffre réglementaire; encore faudrait-il supposer que le soldat n’userait que très-lentement les effets qu’il paye sur ses fonds.
Or, au 13e hussards, avoir sa masse complète est une excellente note. Gédéon déclara donc qu’il allait sur l’heure verser l’argent nécessaire.
--A la bonne heure! dit le capitaine, vous arriverez, vous: on va loin quand on a sa masse complète.
La toquade du capitaine d’habillement du 13e est de vouloir juger les hussards, seulement d’après l’état de leur masse. Il prétend que c’est un infaillible thermomètre qui ne l’a jamais induit en erreur.
Enfin Gédéon fut habillé, chaussé, coiffé et armé de pied en cap. On lui remit un livret, ce _vade-mecum_ du troupier, sur lequel on inscrit ses dépenses à côté de ses états de service.
A la fin est imprimé un abrégé du code pénal militaire, et l’énumération des «devoirs du soldat envers ses supérieurs.»
Sur la première page, au-dessous de son nom écrit en grosses lettres, Gédéon aperçut son numéro matricule. Il était immatriculé sous le nº 1313, et il retrouva ce chiffre sur tous ses effets, depuis les tiges de ses bottes jusqu’au fond de son schako.
Comme il descendait l’escalier, chargé de tout son attirail, le marchef le rappela:
--Vous oubliez vos musettes, lui criait-il.
Gédéon remonta bien vite.--Quels peuvent être ces instruments? se demandait-il.
On lui remit deux sacs de toile, renfermant toute sorte de brosses, d’éponges, de peignes et d’étrilles.--Ce sont là, évidemment, se dit-il, les nécessaires de toilette de l’homme et du cheval; mais pourquoi ce singulier nom de musettes?
XVIII
Gédéon, cependant, brûlait du désir d’essayer ce brillant uniforme qui avait décidé son choix, et de se pavaner par les rues de Saint-Urbain.
Il se trouvait seul à la chambrée, le régiment étant retenu près des chevaux, il pensa que son désir était des plus simples à satisfaire.
Alors, comme la triste chrysalide, lorsqu’arrive l’heure de sa transformation, il commença à dépouiller les sombres vêtements du pékin pour revêtir la fulgurante tenue des hussards du 13e:--le papillon allait prendre son vol.
Mais bientôt un obstacle imprévu l’arrêta. Là, sous sa main, étaient une foule d’objets dont il ne pouvait comprendre ni l’usage ni la destination.
Son embarras était au comble, lorsque heureusement arriva son camarade de lit, qui s’empressa de présider à sa toilette.
--Mais à quoi diable cela peut-il servir? demandait Gédéon à chaque nouvel ornement dont se surchargeait sa tenue.
Et invariablement le camarade de lit répondait:
--A rien.
A rien, si ce n’est à gêner prodigieusement le hussard, et aussi à donner à sa tenue cette pompe un peu théâtrale qui saisit l’œil.
Il est convenu que la cavalerie française doit être brillante, et le 13e hussards est le plus brillant des régiments.
Presque tous les accessoires, d’ailleurs, aujourd’hui parfaitement inutiles, ont eu jadis leur raison d’être; seul le temps les a détournés de leur objet primitif.
Ainsi la fourragère d’or, dont le but avoué est de retenir le schako, fut autrefois une simple corde à fourrage; la ceinture de soie, qui fait huit fois le tour de la taille, a dû être une grossière courroie; la sabretache enfin n’est qu’une réminiscence--très-revue et très-augmentée--de l’aumônière de peau de daim que portaient au côté les hussards hongrois de Louis XIV.
Au 13e, la sabretache sert à renfermer la pipe, le tabac et le mouchoir de poche du cavalier. Le brigadier y met son calepin, et le fourrier les billets doux de sa maîtresse. A la rigueur, elle pourrait encore servir de porte-monnaie. C’est sans doute pour lui conserver ces importantes destinations que les pantalons des hussards n’ont pas de poches.
Il faut, par exemple, convenir que cet incommode portefeuille de cuir, qui bat disgracieusement les mollets des troupiers, leur donne une déplorable démarche. Au bout de deux ans de service, ils prennent l’habitude, même lorsqu’ils sont privés de cet ornement, de traîner la jambe comme des tambours, lesquels la traînent comme ces infortunés auxquels la justice humaine attache par précaution un boulet au pied.
Gédéon ne put s’empêcher de faire ces diverses remarques, mais à la dernière on lui répondit que les hussards du 13e ne vont à pied qu’accidentellement.
Quant à la ceinture--qui fait huit fois le tour du corps, et qu’il est à peu près impossible de mettre seul,--on lui apprit qu’elle tient le ventre très-chaud, ce qui est on ne peut pas plus hygiénique.
--Voilà qui est enfin terminé, dit à Gédéon son camarade de lit, en lui bouclant le ceinturon de son sabre. Êtes-vous à votre aise?
--Mais oui, répondit Gédéon.
En réalité, le malheureux se sentait plus serré qu’une momie sous ses bandelettes; son dolman l’étranglait, sa ceinture l’étouffait, ses bottes le meurtrissaient, son sabre et sa sabretache le gênaient au possible; il eût repris avec transport le costume dédaigné des bourgeois.
L’amour-propre le retint. Puis il sentit la nécessité de s’habituer; enfin, il avait invité son camarade de lit La Pinte à venir dîner en ville: reculer était impossible. Il partit en essayant, sans y réussir, de se donner la démarche crâne et gracieusement déhanchée d’un vieux troupier.
Par malheur, il avait tout à fait oublié les éperons vissés à ses bottes; si bien qu’à peine engagé dans l’escalier, il accrocha une marche, perdit pied, et décrivant un magnifique arc de cercle, faillit faire un plongeon à l’étage inférieur.
Comme il se relevait passablement meurtri:
--Ceci, camarade, lui dit La Pinte, est comme qui dirait une théorie préparatoire pour t’apprendre une autre fois à conserver tes distances. L’éperon est le signe distinctif du cavalier, c’est pourquoi qu’il se porte au talon. Il sert à piquer les flancs du poulet-dinde, comme aussi à faire dégringoler les bleus dans les escaliers.
XIX
L’idée agréable de l’effet qu’il ne pouvait manquer de produire sur les belles Saint-Urbinoises consolait un peu Gédéon. Mais cette dernière illusion devait, hélas! rejoindre les autres, à tire d’aile.
Vainement le nouveau hussard laissait traîner son sabre sur le pavé, vainement il faisait sonner ses éperons, les femmes passaient sans même avoir l’air, les ingrates, de se douter que le 13e comptait un hussard de plus.
Seule, une bonne d’enfants, assise sur un banc du cours des Ormes, parut faire attention aux deux troupiers.
--Si tu n’es pas sage, dit-elle à une petite fille qui jouait près d’elle, j’appellerai les militaires qui te mangeront.
--Horreur! s’écria Gédéon; suis-je donc passé à l’état de croquemitaine, d’épouvantail à enfants?
La Pinte le consola en lui expliquant que si les hussards ne mangent pas les enfants, ils ne se font aucun scrupule de croquer les bonnes, qui s’y prêtent assez volontiers.
Le moment de dîner venu, Gédéon se mit à table, mais, bien que mourant de faim, c’est à peine s’il osa toucher aux mets qui lui furent servis. Comme il déployait sa serviette, il avait été arrêté tout net par cette réflexion, pleine à la fois de justesse et de sens:
Sanglé comme je le suis, il faut de toute nécessité, si je veux manger au gré de mon estomac, desserrer mon ceinturon; or, si je commets cette imprudence, il me sera impossible de le remettre après dîner.
Et il s’était abstenu. Mais il eut la douce satisfaction de voir son camarade de lit besogner comme deux, avec un appétit digne d’avoir soixante-quatre dents à son service.
XX
Du matin au soir, et presque à chaque instant de la journée, Gédéon, depuis son arrivée au régiment, entendait la trompette retentir dans les cours.
C’étaient des ordres, évidemment. Les hussards allaient et venaient, obéissant sans hésitation et sans erreur aux commandements de ce porte-voix de la discipline.
Gédéon enrageait de n’y rien comprendre. Pour lui, tous les timbres se ressemblaient. Il sentait pourtant la nécessité de s’initier à ces ordres mystérieux, surtout dans un état où entendre c’est obéir. Il demandait une explication, un instant après il avait oublié le timbre.
Il désespérait presque, au bout de trois jours, de retenir jamais les sonneries si multipliées, lorsqu’un brigadier avec lequel il avait fait à la cantine commerce d’amitié le tira d’embarras.
--La trompette, lui dit le brigadier, est, à ce que prétend l’adjudant, le tambour de la cavalerie; c’est peut-être vrai, mais elle lui est bien supérieure, vu qu’il est impossible de mettre des paroles sur des _ra_ et des _fla_.
Alors il expliqua à Gédéon qu’à presque toutes les sonneries d’ordonnance, un nommé La Tradition, troupier fini, a adapté des «couplets» de haute fantaisie. Ils manquent peut-être de la pointe chère à M. Clairville, le directeur des Bouffes-Parisiens les repousserait probablement, mais tels qu’ils sont ils ont semblé jusqu’ici assez suffisants pour qu’on ne s’embarrassât pas d’en composer d’autres.
--Ainsi, continua le brigadier, nonobstant mes galons, et considérant la chose comme affaire de service, je suis susceptible de condescendre à vous communiquer les paroles des sonneries les plus utiles à un bleu.
C’est d’abord _la soupe_. Un air facile à retenir, au bout de trois jours l’estomac du bleu le plus endurci le connaît admirablement. Et le brigadier se mit à chanter:
Ratatouille de pommes de terre, Ratatouille de pommes de choux.
Ensuite, _la botte_, qui est au cheval ce que la soupe est au cavalier:
La botte à coco, La botte à coco.
Puis, la sonnerie des _classes_, qui appelle les recrues à l’exercice:
Ah! les maladroits, Les maladroits, Les maladroits...
--Il me semble, brigadier, dit Gédéon, que je retiendrai facilement ces couplets, comme vous les appelez.
--Attention, continua le brigadier, à une sonnerie importante, _l’appel_:
As-tu pas vu mon œil c’matin? Il est fait comme un autre, Il est tout noir.
Et au _demi-appel_, qui indique les divers mouvement d’un même exercice:
Un chien qui s’gratte, ça prouve qu’il a des puces; Voilà l’tabac!
--Brigadier, demanda Gédéon, seriez-vous réaliste?
--Que ce n’est pas de votre compétence, tâchez plutôt de retenir le _boute-selle_, une belle sonnerie!
Allons, hussards, vite en selle, Formez vos joyeux escadrons. Que chacun embrasse sa belle: A cheval! nous partons; A ch’val! nous partons, A ch’val! nous partons.
--Naturellement, ajouta le brigadier, le nom de l’arme est à volonté, et suivant les régiments on dit: Allons, chasseurs ou: Allons, dragons; et ainsi de suite pour les autres. Mais je ne dois pas vous cacher que je préfère les paroles mises sur ce même air par les régiments qui ont été en Afrique, paroles que voici:
Nous avons fait un’ bel’ razia, j’espère, A la ferme du grand rocher; Nous avons pris vingt mille moukères, Et des Yaoulets et des Yaoulets; Et des Yaoulets, Et des Yaoulets.
--Brigadier, demanda Gédéon, est-ce que vous êtes allé en Afrique?
--Non pas par moi individuellement, mais par le brigadier Goblot, mon collègue, que c’est là qu’il a gagné ses galons, à preuve qu’il m’a démontré le maniement de la langue du pays.
--Eh quoi! brigadier, vous parlez arabe?
--Un peu, mon neveu, au 13e, tout le monde parle la langue des Arbicos, même les bleus, au bout de huit jours; il faut ça pour épater le pékin.
--Ce doit être terriblement difficile.
--Aucunement. Au lieu de beaucoup, tu dis _bezef_; une femme est une _moukère_, on appelle un bâton une _matraque_, et voilà...
--Comment, c’est tout?
--Absolument. Avec ces trois mots-là, une escorte, des guides, un chameau et une bonne provision d’eau, tu peux sans danger traverser le désert.
XXI
Enfin Gédéon fut admis à voir de près et même à toucher les chevaux, ces animaux sacrés à l’usage desquels paraît avoir été créée la cavalerie. Stylé préalablement par son brigadier, c’est avec une respectueuse émotion qu’il pénétra dans ce sanctuaire qu’on appelle l’écurie.
Là règnent le luxe et le confort exilés de la chambrée des hommes.
Une merveilleuse propreté, des attentions méticuleuses entourent les précieuses bêtes. Les murs sont soigneusement blanchis à la chaux, chaque semaine on lave scrupuleusement les peintures des stalles en bois de chêne; les mangeoires de pierre ont pris, à force de travail, les tons du marbre; les râteliers sont nettoyés et brossés, enfin le balai a poli les dalles qui recouvrent le sol. Quant à la litière, elle est sèche et brillante et tressée habilement à l’extrémité, c’est-à-dire à un demi-mètre des pieds de derrière du cheval.
--C’est fort bien tenu ici, pensa Gédéon, j’y descendrais volontiers mon lit.
Mais il s’agissait de bien autre chose, vraiment. C’était l’heure du pansage: tous les hommes avaient mis bas leur veste pour cet exercice, un des plus importants de la vie du cavalier.
Gédéon suivit le brigadier chargé de lui enseigner l’art délicat de brosser le _poulet-dinde_.
Dès la porte de l’écurie:
--Tourne! cria le brigadier, s’adressant aux chevaux, tourne!
--Brigadier, dit Gédéon, en entendant tous les autres cavaliers pousser le même cri, pourquoi dit-on aux chevaux de tourner?
--Que c’est rapport à l’usage, dit le brigadier, que jamais un cavalier ne doit s’approcher de son cheval sans lui adresser la parole.
--Mais pourquoi?
--Vu que c’est un commandement préparatoire, pour l’inviter à ne pas ruer si on vient à le toucher.
Tout en apprenant à se servir des instruments contenus dans la musette de pansage, étrille, brosse, époussette, bouchon, peigne et éponge, Gédéon crut s’apercevoir que l’animal sur lequel il s’exerçait recevait ses soins avec un visible déplaisir: à son grand effroi, il s’agitait terriblement dans sa stalle, ruait, bondissait, secouait sa chaîne.
--Mais il est très-méchant, ce cheval! ne put-il s’empêcher de dire.
--Qu’il est seulement un peu chatouilleux, répondit le brigadier; je vous l’ai choisi ainsi, histoire de vous habituer.
Cette excellente plaisanterie est traditionnelle au 13e. Gédéon dut en prendre son parti.
Pendant le pansage, qui semblait plus long que de raison au nouveau cavalier, un hussard allait et venait dans l’écurie, expurgeant soigneusement la litière--avec ses mains.
--Voilà un gaillard furieusement malpropre, dit Gédéon; pourquoi ne se sert-il pas de cette pelle que je vois dans un coin?
Le brigadier haussa les épaules et apprit à Gédéon trois choses.
Que l’homme en question n’était pas plus sale que lui-même ne le serait dans huit jours; qu’il est plus facile et plus prompt d’employer les mains, qu’ainsi on ne se sert jamais de pelle; enfin que rien de ce qui regarde le cheval ne doit être considéré comme malpropre.
XXII
Le pansage terminé, et il n’avait pas duré moins d’une heure, Gédéon croyait bien en être quitte pour toute la journée; on le détrompa en lui apprenant qu’il y avait une seconde séance dans l’après-midi.
Au 13e, on ne consacre pas moins de trois heures par jour à la toilette du poulet-dinde, une heure et demie le matin, et une heure et demie le soir.
Cinq minutes de moins, et la chère santé des coûteux animaux serait, paraît-il, sérieusement compromise, aussi un capitaine adjudant-major, qui s’avisait quelquefois d’abréger un peu le temps consacré au pansage, fut-il vertement tancé par le colonel.
Pour la première fois, ce jour-là, Gédéon, à l’appel du pansage, vint prendre sa place dans les rangs du premier escadron.
Pour la première fois, il avait la tenue de rigueur pour l’écurie: pantalon de toile, veste, calotte. Aux pieds, il avait comme les autres des sabots, sous le bras un bouchon de paille, artistement fabriqué par son camarade de lit; enfin, accrochée sur l’épaule, la musette de pansage.--Le maréchal des logis chef fit l’appel nominal.
Un capitaine, un lieutenant et un maréchal des logis passèrent alors successivement devant le front de l’escadron, s’arrêtant devant chaque homme. A portée de leur voix se tenait le brigadier de semaine, son carnet à la main, prêt à inscrire les punitions.
Ce fut d’abord le capitaine. Toute l’attention de cet officier se concentrait sur les boutons des vestes: étaient-ils brillants, son visage rayonnait de satisfaction; il fronçait au contraire le sourcil lorsqu’ils lui paraissaient ternes.
Arrivé devant Gédéon:
--Vous êtes déjà sale! lui dit-il.
Gédéon rougit.
--Il faudra m’astiquer ces boutons, continua le capitaine; une autre fois, je vous punirais.
Il revint alors au hussard qui précédait Gédéon.
--A la bonne heure! fit-il d’un ton évidemment satisfait, voilà un propre soldat: prenez exemple sur lui.
Gédéon regarda son voisin: les boutons de la veste de ce militaire modèle étincelaient en effet; par malheur, ses mains, son cou et ses oreilles révélaient une déplorable incurie.--Oui-da, se dit Gédéon, le mot propreté aurait-il au régiment une autre signification que dans la vie civile?
Le lieutenant qui suivait le capitaine négligeait complétement les boutons. Se souciant peu des détails du costume, il ne s’inquiétait que des musettes, il les ouvrait toutes, afin de s’assurer que les instruments du pansage y étaient au complet. Il examinait aussi les bouchons de paille que les hommes tenaient sous le bras, réprimandant ou punissant lorsqu’ils lui paraissaient mal faits.
Enfin venait le maréchal des logis. C’était un vieux troupier à la barbe revêche nuancée de fils d’argent.
Au 13e, il passait pour avoir «reçu un coup de marteau;» on savait qu’il ne faisait jamais rien comme les autres.
Ce jour-là, ne s’avisa-t-il pas de passer en revue les pieds de tous les hommes de l’escadron!
Bon nombre furent punis, qui le méritaient bien, pour avoir totalement oublié, et depuis bien longtemps sans doute, d’astiquer cette partie de leur personne. Le hussard aux boutons brillants, qu’avait complimenté le capitaine, se trouva de ce nombre.
Arrivé à Gédéon, le vieux marchegis s’arrêta, l’air visiblement étonné.
--Quelle diable de saloperie avez-vous dans vos sabots? lui demanda-t-il.
--Maréchal des logis, répondit respectueusement le jeune homme, ça s’appelle des chaussettes.
XXIII
S’engager dans les hussards est fort joli, mais encore faut-il faire l’exercice et savoir se tenir à cheval: on présenta Gédéon au capitaine instructeur.
C’est l’officier spécialement chargé de cette tâche ingrate et laborieuse de dresser les conscrits et les jeunes chevaux.
Aux uns il apprend à monter, aux autres à se laisser monter.
Mainte fois je l’ai entendu affirmer que les chevaux ne sont pas les plus difficiles à instruire.--Croyons-en son expérience.
En vertu de ce principe, il suit, à l’égard de ses élèves, deux méthodes bien différentes.
D’une patience, d’une douceur inaltérables avec les chevaux, il est pour les hommes incroyablement dur.--Gédéon disait brutal. N’est-ce pas lui qui affirmait un jour que la salle de police est l’éperon du hussard?
Les résultats de ce système ne sont pas toujours des plus heureux. Les conscrits tremblent au seul nom du capitaine instructeur, mais leur intelligence n’y gagne guère. S’ils sont niais, à sa vue ils deviennent stupides, et pour peu qu’il élève la voix, ils finissent par ne plus pouvoir distinguer leur main droite de leur main gauche.
Cependant il ne faut pas trop lui en vouloir de ses rigueurs. Pour lui, voir un cavalier maladroit tracasser un cheval par inexpérience, est le plus effroyable des supplices. Que de fois on l’a entendu crier, pâle de fureur, à quelque pauvre bleu bien ahuri:
--Mais que lui veux-tu donc, triple brute, à ton cheval? Que t’a-t-il fait, sauvage? Sais-tu ce que tu lui demandes?
Et comme le pauvre bleu, à cette voix menaçante, perdait de plus en plus la tête et les étriers:
--Vas-tu laisser ton cheval tranquille, brigand, ou je t’ordonne de mettre pied à terre, animal! et je le fais monter sur ton dos d’âne!
Dieu seul peut savoir et calculer ce que lui coûte, en moyenne, de jurons et de colères--non rentrées--chaque recrue qui sort de ses mains ayant enfin acquis la tenue, _l’assiette, la souplesse et le liant_ qui constituent essentiellement le cavalier.
Et l’on ferait une petite armée avec les bleus qu’il a _mis à cheval_.
Le capitaine instructeur du 13e est de beaucoup le plus habile écuyer du régiment.
A Saumur, il s’était fait une certaine réputation, et son mérite est d’autant plus grand, qu’il lui a fallu vaincre la nature, et triompher d’obstacles physiques.
Il a le buste très-long et les jambes bien trop courtes. Il n’est pas _fendu_, quoi! Lui-même, quelquefois, le confesse avec douleur.
Disciple fervent du comte d’Aure, le capitaine instructeur professe ouvertement une aversion mêlée de mépris pour la méthode Baucher, qui brise, dit-il, le cheval, entrave ses allures naturelles pour lui en donner de factices, et achète quelques grâces de parade au prix de l’élan, de la vitesse et du fonds même de l’animal.
Aussi, de quelles épigrammes ne crible-t-il pas le capitaine-commandant du 3e escadron, qui s’amuse à _bauchériser_ ses chevaux.
Tout ce qui a été écrit sur le cheval, le capitaine instructeur l’a lu, relu et médité. Plus d’une fois il a regretté tout haut que les Numides n’aient pas laissé de traité sur l’équitation.
C’est pour combler sans doute cette lacune que lui-même profite de ses rares loisirs pour en préparer un. Voilà cinq ans que, dans le silence du cabinet, il condense en aphorismes clairs et précis les règles d’une méthode qui lui est particulière.
Ces aphorismes, tous les hussards du 13e les savent déjà par cœur; ils l’ont tant de fois entendu répéter:
«Soignons la position; la position est la première chose dont on doit s’occuper.
«Le corps du cavalier se divise en plusieurs parties, dont chacune a son emploi spécial, ne l’oublions pas.»
Ou encore:
«Un homme ne peut pas plus être tout à fait semblable à un autre, à cheval, qu’il ne l’est à pied.
«La position du cavalier est à l’équitation ce que la grammaire est à l’art de parler et d’écrire.
«Les mots _casterole_ et _collidor_ sont moins défectueux que certaines positions à cheval.»
Ce n’est pas tout. Sans doute pour se délasser de son grand ouvrage, le capitaine instructeur s’occupe beaucoup de chercher et de trouver des améliorations au système du harnachement.
Déjà, il a successivement découvert et fait proposer au ministère de la guerre:
UNE SELLE--_nouveau modèle_--qui ne blesserait pas le cheval et aurait ce rare avantage de ne pas être, comme les selles actuelles, impossible en campagne.
UNE BRIDE--_nouveau modèle_--moins compliquée, avec un mors qui récréerait la bouche du cheval, soulagerait les barres et amortirait les à-coups.
UNE SCHABRAQUE--_nouveau modèle_--qui, au moins, aurait l’air d’avoir l’apparence d’un semblant d’utilité.
Il a proposé encore un nouveau porte-manteau, une nouvelle sangle, des étriers très-perfectionnés--toujours pour le plus grand avantage du cheval.
Sans compter qu’il saisit toutes les occasions pour demander, au nom de l’humanité, la suppression de l’éperon, instrument barbare, bon tout au plus en temps de guerre, lorsqu’on a vraiment besoin des chevaux, et dont, en temps de paix, les hussards du 13e font, paraît-il, malgré une surveillance active, un déplorable abus.
Bref, le cheval est le bœuf Apis du capitaine instructeur, et sa plus vive colère lui est venue le jour où, par le plus grand des hasards, dépliant un journal, il y lut qu’une société de savants s’efforce de faire servir à l’alimentation la chair du vaillant animal.
De ce moment, les économistes ont été toisés.
Lui-même, cependant, une fois en sa vie, a mangé du cheval. Mais c’était en Afrique, et depuis deux jours on manquait de vivres. Ah! ce fut dur.
Il y a de cela huit ans, et sa conscience n’a pas encore pardonné à son estomac la digestion de ce beefsteack dénaturé. Les naufragés de la _Méduse_ parlaient avec moins d’horreur de leurs épouvantables festins.