Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 2

Chapter 23,867 wordsPublic domain

Quant à l’atmosphère, elle est à défier toutes les analyses, à faire pâlir le plus habile chimiste. Toutes les odeurs s’y mêlent, s’y amalgament, s’y confondent, et arrivent à former cette abominable et indescriptible exhalaison que Stendhal appelle le parfum du bivac.--Il est d’ailleurs avéré qu’on s’y habitue très-bien.

X

Brusquement introduit dans la chambre du 4e peloton, Gédéon ne put faire plus de deux pas, saisi à la gorge par l’émotion et l’atmosphère.

L’entrée d’un jeune homme élégamment vêtu faisait sensation. Toutes les brosses s’arrêtèrent. Il y eut une pause de plus d’une minute.

Enfin, comme le silence du nouveau venu ne paraissait pas près de finir, un des cavaliers lui adressa la parole.

--Vous venez visiter le quartier? demanda-t-il.

--Non, dit Gédéon, je suis engagé.

Il y eut une explosion de cris et de ricanements.

--Il n’y avait donc plus de pain chez vous, ni d’ouvrage dans votre pays? la marmite était donc renversée? lui cria un des plus jeunes....

Il faut l’avouer, hélas! pour les ouvriers, les pauvres paysans qui composent la masse de l’armée française, et dont la jeunesse a été troublée par le fantôme de la conscription, se faire soldat par goût, sans une nécessité absolue, impitoyable, est un trait de si insigne folie qu’ils peuvent à peine y croire, et qu’en tout cas ils ne le comprennent pas.

Passe encore de se vendre comme remplaçant, ne fût-ce que pour posséder, au moins une heure en sa vie, mille francs à la fois--mille francs à manger en noces et bombances.

Toute la chambrée riait aux larmes de l’air décontenancé de Gédéon, lorsqu’un brigadier entra, l’air fort affairé.

--Où est le _bleu_? demanda-t-il.

Tous les yeux lui désignèrent le nouvel arrivant.

--On va lui donner un lit, continua le brigadier, il est désigné pour le peloton. Et vous, jeune homme, demi-tour, en avant, _arche_, suivez votre supérieur.

Gédéon obéit. Le brigadier s’arrêta devant un corps de garde:

--June homme, dit-il à l’engagé volontaire, votre paletot est l’insigne d’une bonne inducation; aureriez-vous étudié la peinture?

--Moi! jamais, répondit Gédéon surpris.

--Alors, que vous pourrez vous vanter que le brigadier Goblot il vous aura mis au port d’armes de cet art: voilà le pinceau.

Et il lui présenta un balai.

XI

Tout en se livrant, en compagnie d’une douzaine de hussards, au noble exercice du pinceau--suivant la pittoresque expression du brigadier--Gédéon se creusait la cervelle pour inventer un moyen à la fois adroit et respectueux d’adresser la parole à ce supérieur, dont les galons et l’importance lui imposaient beaucoup, lorsque familièrement celui-ci vint lui taper sur l’épaule.

--Vous savez, june homme, que si ce genre d’exercice n’est pas de votre goût, il vous est comme qui dirait loisible d’offrir la goutte à votre supérieur.

--Oh! avec le plus grand plaisir, brigadier, dit Gédéon.

--Alors, bas les armes, posez le bouleau, et au trot à la cantine.

XII

On dit comme ça, au 13e hussards, que la goutte est le lien des cœurs et le ciment de l’amitié.

Cet axiome est flamboyant de vérité, mais il ne dit pas toute la vérité.

Au 13e, la goutte est une puissance, une séduction irrésistible, un magique talisman qui, plus d’une fois, a fait fléchir l’inflexible discipline.

Pour elle, des brigadiers, des maréchaux des logis même, ont compromis et risqué leurs galons.

Pour elle, on a vu des brigadiers--c’est un grade si altéré--emboîter[B] avec préméditation leurs subalternes, des conscrits naïfs, les flagorner audacieusement, les admettre sans vergogne aux épanchements si doux de l’amitié, et le verre à peine vide, les lèvres humides encore, les coller impitoyablement au clou, pour la plus grande gloire du service intérieur.

[B] EMBOITER--circonvenir. L’armée a aussi sa _langue verte_.

Rien de plus figuré d’ailleurs que l’expression. La mesure de la goutte n’a d’autres limites que la fantaisie. Tel qui a mis à sec une bouteille, prétend et soutient qu’il n’a bu qu’une simple goutte.

Cependant la mesure généralement adoptée est _le quart_, si bien que les deux mots quart et goutte sont devenus synonymes.

Quant au liquide, c’est toujours de l’eau-de-vie, prononcez _schnick_, d’où le verbe _schniquer_ et le substantif _schniqueur_.

La goutte se boit à toute heure de la journée, depuis le réveil jusqu’à _l’extinction des feux_, avant ou après la soupe. Mais de préférence on la boit le matin, au saut du lit.

Rien de meilleur pour éveiller son homme, de plus apéritif pour l’estomac, de plus sain pour dissiper le brouillard.

Sombre et mélancolique est le hussard qui n’a pas, dès l’aurore, son demi-quart au moins dans le fusil. Toute la journée s’en ressent, aussi assure-t-on que qui ne boit goutte n’y voit goutte.

Tous les militaires sont, dit-on, égaux devant la goutte parce qu’elle met dedans avec la même impartialité l’adjudant-major aussi bien que le dernier trompette.

N’est-ce pas le maréchal Bugeaud qui disait un jour: Le soldat s’agite, la goutte le mène.

Malheureusement, au 13e, on abuse souvent du schnick. Mais qui donc y trouverait à redire, si le service n’en souffre pas? Et chacun sait que le cavalier porte sans chanceler une ration qui anéantirait trois pékins, débiles buveurs de petits verres.

Le 13e hussards montre avec orgueil un vieux brigadier--cocardier à trois brisques--qui ne commence à voir clair dans ce qu’il appelle un peu fastueusement peut-être ses idées, qu’entre la troisième et la quatrième goutte.

Ce brave calculait un jour que, depuis son entrée au service, c’est-à-dire en vingt-deux ans, il avait absorbé trente-six mille cinq cent quarante quarts, encore devait-il se tromper en moins, n’ayant pas tenu compte des années bissextiles.

C’est le même qui, se trouvant indisposé, un matin qu’il avait schniqué plus que de coutume, s’écriait d’un air convaincu:

--C’est tout de même vrai, comme dit c’t autre, que quand le vase est déjà plein, faut qu’une goutte pour le faire déborder.

XIII

Devant la cantine, le brigadier Goblot arrêta Gédéon, et d’une voix tout à la fois sévère et paternelle:

--Ouvrez l’œil et l’oreille, june homme, dit-il; tant que vous et moi boirons insensiblement, je condescends à ce que tu oublies mes galons. Il n’y aura plus un brigadier et un simple hussard, mais deux camarades et collègues. Qu’ainsi tu peux sans crainte être facétieux et familier, et même me tutoyer, ainsi que je t’en donne l’exemple.

--Croyez, brigadier, commença Gédéon...

--Silence dans le rang! Une fois dehors, par exemple, _garde à vos_! je ne te connais plus que pour te flanquer à l’ours. Et maintenant, place, repos!

On s’assit, et le brigadier Goblot, trouvant dans Gédéon un merveilleux auditeur, devint lui-même facétieux et communicatif.

--C’est pour te dire, june homme, qu’il ne faut pas te fâcher si je t’ai appelé _bleu_. Les nouveaux soldats ont ainsi une foule de surnoms, comme qui dirait pour marquer leur ignorance militaire; ainsi les pékins disent des _conscrits_, ce qui est une insulte.

--Vous croyez, brigadier?

--Du moment que je te le dis, moi ton supérieur, c’est que c’est vrai comme la théorie: tu comprends Bien que puisque les conscrits sont plus que les pékins, les pékins sont dans leur tort en les appelant conscrits.

Le colonel, dans les rapports, et quand il parle au régiment, les appelle _jeunes soldats_.

Le capitaine instructeur dit: des _recrues_.

Les fantassins ils leur donnent le nom de _grivets_.

Mais nous autres, hussards, nous disons des _bleus_, des _blaireaux_ ou des _bleus sous le ventre_.

--Parbleu, dit Gédéon, je voudrais bien savoir pourquoi?

--Cela, june homme, est au-dessus de ta compétence. Quant aux engagés volontaires, qui arrivent mis en mylords, comme qui dirait toi, on les appelle _Parisiens à gros bec_; Parisiens, à cause de leur tenue soignée, et à gros bec, vu leur inducation et qu’ils savent causer.

--Parole d’honneur, s’écria le nouveau hussard, je la trouve superbe, votre étymologie.

--Suffit, dit le brigadier visiblement flatté, les femmes elles m’en ont toujours fait compliment. Mais pour en revenir aux bleus, il faut avouer qu’en commençant ils ont du trimage, vu qu’il est de leur compétence de faire toutes les corvées qui manquent d’agrément: on leur fait ainsi mordre au métier par le bout le plus dur. Donc, si j’étais de toi, je tâcherais de travailler chez le chef.

--Quel chef, brigadier?

--Le marchef, donc.

--Je vous avouerai que je ne comprends pas de qui vous parlez.

--Et vous avez été éduqué! mais allez donc demander ça au premier enfant de troupe venu! Le chef, mais c’est le maréchal des logis chef; seulement, pour économiser la salive, on dit le _marchichef_ ou le _marchef_, ou simplement _le chef_. De même qu’on ne dit pas un maréchal des logis, mais un _marchegis_ ou un _marchis_. Et maintenant, assez causé, vu que je suis de semaine.

Mais comment n’avoir pas pitié de l’ignorance d’un bleu! Sur les instances de Gédéon, le brigadier lui expliqua que, chaque semaine, à tour de rôle, un lieutenant, un maréchal des logis et un brigadier par escadron sont plus spécialement chargés de tous les détails du service.

Sur le dernier grade retombe naturellement le plus lourd du fardeau.

Le brigadier de semaine est donc l’homme le plus à plaindre du régiment. Il doit tout voir, tout entendre, tout savoir, faire exécuter les ordres, prévoir au besoin.

Hommes et chevaux sont sous sa responsabilité. Aux uns il fait donner l’avoine, aux autres distribuer la soupe. Couché le dernier, il doit être le premier debout.

--Ainsi moi, conclut le brigadier Goblot, j’ai pris l’habitude, afin d’être plus vite prêt, de ne pas me déshabiller tant que je suis de semaine. Tel que vous me voyez, il y a cinq jours que je n’ai tiré mes bottes. Ah! les premiers galons coûtent cher.

Et il sortit en courant, laissant Gédéon assez refroidi par cette confidence.

XIV

Comme Gédéon venait de regagner, non sans peine, sa chambre, on le prévint qu’on allait lui donner un lit, et qu’il eût à venir le chercher.

Ce fut bientôt fait. Le lit du troupier, bien que suffisant, est des plus simples.

Soit: deux tréteaux de fer, trois planches, un matelas, une paillasse, un traversin, une couverture, et des draps.

Ce meuble primitif peut se déménager dix fois en une demi-heure.

Gédéon le trouva singulièrement étroit.--Si j’ai, se dit-il, le malheur de m’endormir, je ne songerai plus à me tenir en équilibre, et certainement je tomberai.

Si encore on dormait avec un balancier!

Le lit monté, il s’agissait de le faire; c’est à quoi s’escrimait Gédéon, lorsqu’un hussard, son voisin, lui expliqua qu’il s’y prenait on ne peut pas plus mal. Il le disposait en effet, ô simplicité! comme s’il eût dû se coucher dedans.

Mais au 13e hussards, on ne se couche pas le soir comme on fait son lit le matin, tant s’en faut.

Le matin on dispose son lit pour l’œil, pour l’apparat; le soir seulement on l’arrange pour la nuit. Un lit bien fait, pour une revue, doit être plat et carré comme une table. On obtient ce résultat en pliant les draps et la couverture d’une certaine façon, mais on n’y arrive pas du premier coup, ainsi que s’en aperçut le nouveau hussard.

Son lit terminé, tant bien que mal, avec l’aide d’un camarade, Gédéon se hasarda à demander au brigadier si on lui donnerait bientôt un uniforme.

--Vous pouvez être tranquille, june homme, lui fut-il répondu, on a écrit au tailleur, qui est à Paris, de venir vous prendre mesure; mais en attendant il faut vous mettre à l’ordonnance. Ohé, le bourreau!

Un hussard, les mains pleines de cirage, s’avança brandissant d’énormes ciseaux.

Gédéon comprit qu’il avait affaire au perruquier de l’escadron. Il trembla. Ses cheveux étaient soignés, il avait la faiblesse d’y tenir; il voulut dire quelques mots pour les défendre, mais le brigadier lui ordonna de se taire et de s’asseoir; il obéit.

--Au moins, dit-il au perruquier, vous devriez bien vous laver un peu les mains.

--Ah! tu m’insultes, méchant bleu, grogna l’artiste militaire, attends, attends, je vais te mettre à l’ordonnance.

Il fit plus, car l’ordonnance dit: cheveux en brosse, et Gédéon fut tondu comme un œuf.

--Subsidiairement qu’on le rase, dit le brigadier; qu’on le rase.

--Ah! par exemple! s’écria Gédéon exaspéré, ce serait assez difficile, je n’ai pas sur la figure un traître poil, et il montrait ses joues.

--Hein! déjà de l’insubordination!

Gédéon s’exécuta en soupirant.

Le perruquier ne put lui couper la barbe, et pour cause; mais il trouva moyen de lui faire deux ou trois balafres.

Tondu et rasé, Gédéon cherchait autour de la chambre une fontaine, un réservoir, un peu d’eau enfin, pour se tremper la tête, mais il ne voyait que la cruche de grès.

Alors on lui apprit à se servir du lavabo naturel en usage au 13e hussards.

On prend dans la bouche une gorgée d’eau aussi copieuse que possible; puis, se penchant en avant, on laisse tomber l’eau peu à peu, et avec les mains on s’en lave aisément le visage.

C’est aussi simple que cela.

Diogène eût cassé sa cuvette, Gédéon fut simplement saisi d’admiration.

XV

Enfin elle finit, cette première journée d’épreuves.

Depuis une demi-heure la retraite était sonnée. On avait fait l’appel du soir.

Les hommes causaient çà et là dans la chambre, éclairée par une mince chandelle, car on peut veiller jusqu’à l’extinction des feux, c’est-à-dire jusqu’à dix heures.

D’autres étaient couchés; Gédéon pensa qu’il pouvait faire comme eux, et avec mille précautions pour ne pas choir, il se glissa sous sa couverture.

Il allait s’endormir lorsque tout à coup on le découvrit brusquement.

Cinq ou six de ses nouveaux camarades, bizarrement costumés, étaient autour de son lit, armés de pinceaux à cirage et d’éponges à blanc.

Alors un vieux soldat, le plus ancien, lui expliqua que, conformément à l’usage, on allait le baptiser hussard, en noir ou en blanc à son choix.

Gédéon ne savait s’il devait rire ou se fâcher, lorsqu’un mot prononcé près de lui l’éclaira.

--Camarades, arrêtez! s’écria-t-il, je suis dans mon tort; je n’ai pas encore payé ma bienvenue, mais je veux réparer mon oubli.

Brosses et pinceaux se retirèrent.

--Je vous invite tous, poursuivit Gédéon, à me suivre à la cantine.

L’invitation fut acceptée, et, de mémoire de hussard, jamais réception n’avait été aussi belle: la dépense s’éleva à près de trente francs.

Au moment le plus brillant de la fête, une discussion extrêmement grave faillit troubler la gaieté générale. Deux vieux hussards se disputaient à qui serait le camarade de lit d’un bleu qui faisait si bien les choses.

Ce mot effraya Gédéon, il pensait à la largeur de la couchette.

Mais on lui expliqua que ce nom de camarade de lit, vrai dans toute son acception lorsque les soldats couchaient deux à deux, n’a plus aujourd’hui que la signification de copin. Les soldats, en effet, ont conservé l’habitude de s’associer deux par deux, et cette dualité offre des avantages réels.

Deux camarades de lit doivent être inséparables, presque solidaires; ils s’entr’aident, se prêtent la main, mettent tout en commun, répondent enfin l’un pour l’autre.

Autant que possible, à chaque conscrit, on donne pour camarade de lit un vieux soldat, qui devient, en quelque sorte, son répétiteur, et l’initie aux détails intimes du service.

Le plus vieux doit aide et protection au plus jeune. Le bleu doit obéissance et la goutte à son ancien.

Avoir un bon camarade de lit est pour un engagé volontaire un vrai quine à la loterie, une chance d’avancement. On raconta même à Gédéon des choses prodigieuses à ce sujet; comme, par exemple, que le général D*** a toujours pour brosseur son premier camarade de lit, et que jamais il n’a manqué de l’inviter, tous les matins, à boire avec lui un petit verre de vieille.

Cependant, les deux compétiteurs n’ayant pu s’entendre, sommèrent Gédéon de choisir entre eux. Il était dans le plus grand embarras, lorsque le brigadier intervint et désigna un vieux hussard maigre et tanné presque célèbre au 13e sous le nom de La Pinte.

Fort de cette décision, La Pinte déclara que le premier qui embêterait _son_ bleu aurait affaire à lui, La Pinte, connu pour n’avoir pas froid aux yeux.

XVI

Le réveil venait de sonner, Gédéon s’habillait en toute hâte, lorsque le brigadier Goblot entra dans la chambre.

--Hussard Flambert, dit-il, vous êtes de cuisine.

--Ciel! vous n’y pensez pas, brigadier, je n’ai pas la moindre notion de cet art, je ferai des choses horribles.

--Que vous croyez peut-être qu’un blaireau comme vous va être cuisinier en pied? Vous êtes commandé pour aider. Allons, à cheval!

A l’aspect de la cuisine, Gédéon fut saisi d’effroi.--O Hercule nettoyeur, murmura-t-il, sois-moi propice et viens à mon aide.

Près d’un vaste fourneau, un grand diable vêtu d’une indescriptible blouse fumait tranquillement sa pipe.

--Allons, blaireau, dit-il à Gédéon, dépêchons-nous; et pour commencer tu vas astiquer toute cette vaisselle de fer-blanc. Et il montrait un énorme tas de gamelles.

Tristement Gédéon se mit à l’œuvre. Évidemment, se disait-il, je ne suis que le marmiton, cet autre est le cuisinier en chef.

Un homme important, le cuisinier en pied--il y en a un par escadron--presque un personnage!

Aussi ne l’est pas qui veut. Longue est la liste des conditions requises: il faut avoir fait très-peu de punitions, être un propre soldat, connaître à fond le métier de cavalier, et avoir sa masse complète.

Quant à des connaissances culinaires préalables, pas n’en est besoin. A quoi bon d’ailleurs? Tout l’art du cuisinier consiste à mettre, à une certaine heure, dans la marmite, de l’eau, du bœuf et des légumes, à faire bon feu dessous; puis, à une autre heure, à retirer le tout, pour le distribuer également dans un certain nombre de gamelles, et cela, deux fois par jour.

Le cuisinier sortant explique à son successeur les autres détails, comme, par exemple, qu’il est bon, sinon indispensable, d’éplucher les légumes.

Et cependant le 13e a eu ses illustrations culinaires. On y parle encore d’un Provençal qui n’avait pas son pareil pour le _rata_ au lard et aux pommes de terre; et il est avéré que certain soir, ayant un grand dîner, le capitaine de l’escadron envoya chercher plein une soupière de cette délicieuse tamponne, pour en faire goûter à ses convives,--lesquels s’en léchèrent les doigts.

Ce poste de cuisinier est des plus convoités; mais aussi, que d’avantages! On assure qu’un cuisinier adroit fait sur la graisse, les os et les épluchures des bénéfices considérables, et qu’il met de l’argent de côté.

Ne va-t-on pas jusqu’à dire qu’il s’entend avec le brigadier d’ordinaire, qui lui gargarise le gosier et ne le laisse jamais manquer de tabac? Enfin, il est accusé de trafiquer avec une cantinière, et de lui livrer--meilleur marché que le boucher--les plus fins morceaux adroitement escamotés.

Mais cette dernière imputation est si formidable et peut conduire si loin les coupables, que mieux vaut ne pas approfondir.

Un cuisinier et un aide suffisent très-bien à préparer l’ordinaire d’un escadron; la chère est, il est vrai, des plus élémentaires: la soupe et le bœuf deux fois par jour, parfois, pour varier, un _rata_ de pommes de terre et de lard ou de veau et de haricots.

Avec cela, un pain de trois livres tous les deux jours; et le soldat se porte comme un charme.

Gédéon avait beaucoup moins nettoyé sa porcelaine de fer-blanc que sali ses doigts, lorsqu’on lui commanda de tailler la soupe.

Comme il se livrait fort attentivement à cette occupation, armé d’un grand couteau et d’un gros pain blanc, le cuisinier, son chef pour l’instant, lui ordonna brutalement de siffler.

Pour le coup, se dit Gédéon, voilà de l’arbitraire et du despotisme; certes, je n’obéirai pas, d’autant que sur la manche de ce cuisinier je n’aperçois pas l’ombre d’un galon.

--Je n’ai pas la moindre envie de siffler, dit-il, et je ne sifflerai pas, n’y voyant aucune nécessité.

--Ah! tu ne veux pas! riposta le cuisinier furieux, eh bien, je me charge de faire régler ton compte.

En effet, un maréchal des logis étant entré, le cuisinier se plaignit amèrement de l’insubordination de son aide, et réclama pour lui une punition.

Le maréchal des logis se prit à rire.

--Il faut toujours obéir, dit-il à Gédéon, surtout quand on ne sait rien. On fait siffler les bleus en taillant la soupe, pour être sûr qu’ils ne mangent pas le pain blanc. Cet usage évite l’ennui de surveiller leurs mâchoires, l’expérience ayant démontré qu’il est impossible de siffler et de manger simultanément.

Pour cette fois je vous épargne la salle de police.

XVII

Gédéon sifflait comme un merle, lorsqu’il fut appelé par le marchef de son escadron: on allait enfin lui donner le brillant uniforme.

Gédéon suivit le marchef au magasin d’habillement.

Là trône et règne le capitaine d’habillement, un capitaine à part.

Celui du 13e est très-marié et on ne peut plus bourgeois. Il prétend avoir l’état militaire en horreur, et fera pour ce motif, sans doute, toutes les démarches imaginables pour reculer l’heure de sa retraite.

Il ne passe pas une heure de la journée sans s’écrier: Chien de métier! et, dans son exaspération contre le pantalon garance, il a juré que, dût-il faire acte d’autorité paternelle, son fils ne serait jamais troupier. Aussi l’a-t-il envoyé à la Flèche, où il pioche l’X en vue de Saint-Cyr.

C’est un gros homme à la face épanouie; l’habitude qu’il a prise de toujours gonfler ses joues comme s’il soufflait sur sa soupe, lui donne un faux air d’ange bouffi. Depuis longtemps d’ailleurs il a renoncé aux vanités de la fine taille, et son ventre croît en liberté dans les plis d’un pantalon à ceinture élastique. Il porte des uniformes aisés.

Sa position lui permet de vivre presque en dehors du régiment, et il en profite, sauf pour ce qui concerne le café.

Sa vie serait donc heureuse, si, de temps à autre, il n’y avait les grandes revues d’inspection--à cheval. Cette grande revue est le fantôme de ses nuits.

Ce jour-là, bon gré mal gré, il faut sangler le ceinturon et monter à cheval.

Monter à cheval! ô terreur! Ce n’est pas qu’une fois en selle il craigne de tomber, oh! non: il a, dit un mauvais plaisant de lieutenant, un trop bel aplomb pour cela; mais le difficile est d’arriver en selle.

Tous les hussards du 13e ont contemplé le capitaine d’habillement à cheval, nul jamais ne l’a vu ni monter ni descendre.

Comment s’y prend-il?

C’est un secret entre Dieu, son brosseur et lui. Et ce secret, nul ne l’a pénétré; mais il est à peu près établi qu’il emprunte sans façon le secours d’un escabeau.

Le gros capitaine regarda attentivement Gédéon; il le toisait, il lui prenait mesure.

--Qu’on apporte des uniformes, dit-il au maître tailleur.

L’essayage commença.

Au 13e hussards, où règne despotiquement la tradition d’élégance, habiller un bleu est une affaire capitale, le maître tailleur en sait quelque chose.

Ce n’est pas un de ces régiments où l’on n’admet que les trois tailles réglementaires, grande, moyenne et petite; où, pour habiller le soldat, on prend mesure sur sa guérite; où chaque homme peut impunément être «ficelé comme l’as de pique.»

Non. Le capitaine d’habillement ne lâche un hussard qu’après avoir trouvé le dolman qui lui donne du chic, ou qui du moins le coupe agréablement en deux.

On essaye, s’il le faut, cent uniformes: le colonel ne plaisante pas sur cet article.

Après le dolman, la pelisse et le pantalon, les bottes.

--Celles-ci, dit Gédéon, me vont très-bien, si ce n’est qu’elles me gênent abominablement et que je ne saurais marcher avec.

--Vous croyez-vous donc dans l’infanterie? répondit le capitaine.

Tandis qu’on donnait à Gédéon ses effets de petit équipement et ses armes, le capitaine lui demanda s’il avait de l’argent pour verser à sa masse.

Le marchef prit la peine de lui expliquer que la _masse_ est une _première mise_ que le gouvernement accorde à chaque soldat lors de son arrivée au corps. Cette masse varie suivant les armes; pour le 13e hussards elle est de 75 francs.