Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 12

Chapter 123,206 wordsPublic domain

En garnison, la discipline devient minutieuse, il faut _astiquer la clarinette_, blanchir les buffleteries, polir la giberne, _brûler les cuivres_, _laver le calicot_, monter des gardes régulières, défiler la parade, toutes choses ennuyeuses pour le troupier en général, mais insupportables au zouave.

Peut-être ensuite aime-t-il un peu trop les plaisirs bruyants, du moins si l’on prend à la lettre ce couplet d’une chanson de haute fantaisie:

Quand l’zouzou, coiffé de son _fez_, A par hasard queuqu’ goutt’ sous l’nez, L’tremblement s’met dans la cambuse. Mais s’il faut se flanquer des coups Il sait rendre atouts pour atouts, Et gare dessous, C’est l’zouzou qui s’amuse! Des coups, des coups, des coups, C’est l’zouzou qui s’amuse!

Ce qu’il faut au zouave, c’est le sans-gêne du camp, les _razzia_ en pays ennemi, le _fritchtic_ improvisé sous la tente. Pour peu que le bidon soit encore aux trois quarts plein, que la provision de café ne soit pas trop près de sa fin, et que l’on ait un morceau de n’importe quoi, pour graisser la marmite, il chante, il est gai, il est heureux, il est lui-même.

Il est vrai que lorsqu’il n’est pas heureux il est tout de même gai et n’en chante que plus fort.

Le zouave doit aux guerres d’Afrique ses goûts aventureux, ses habitudes presque nomades. A poursuivre sans cesse les Arabes de marais en taillis, de déserts en montagnes, il a pris quelque chose de la façon de vivre de ces tribus errantes.

Comme elles, il a fini par considérer une tente--six pieds de toile pour plusieurs--comme une très-agréable habitation;--il est vrai qu’il n’y a pas de portier--et il s’est accoutumé à borner ses besoins et ses désirs à ce que peut contenir son sac.

A l’exemple du philosophe Bias, le zouave porte avec lui tout ce qu’il possède, ce qui prouve qu’il est peut-être bien près de la sagesse.

Mais aussi il faut voir le sac d’un zouave partant en expédition! C’est monstrueux; on se demande avec effroi s’il ne succombera pas sous le faix, et s’il ne le jettera pas à la première étape. Plutôt mourir! D’ailleurs il est _convenu_ qu’il ne doit pas en sentir le poids.

D’ordinaire, au moment d’entrer en campagne, les fantassins allégent autant que possible leur _as de carreau_; les chefs non-seulement l’autorisent, mais encore le prescrivent.

Ainsi ne fait pas le zouave. C’est à ce moment surtout que son _armoire à poils_ lui paraît exiguë. Il réduit ses effets au plus mince volume, les serre, les presse, et alors il entasse, il entasse, jusqu’à ce que les courroies deviennent trop courtes et que le sac, gonflé outre mesure, menace d’éclater.

Il y a de tout, dans cette diable d’_armoire à poils_, sac à malice du zouave. Une énumération ressemblerait à un inventaire de trois boutiques réunies de quincaillerie, de mercerie et d’épicerie.

Il y a du fil, des aiguilles, des boutons, un dé, de la cire, du savon, du suif, du blanc, une fourchette, une ou deux cuillers, plusieurs couteaux, sans compter les condiments indispensables à la confection d’un _fritchtic_ de haut goût.

Car le zouave est un gourmet. C’est pour satisfaire sa _bouche_ que, ne pouvant avoir de valet à ses ordres, il a pris le parti de devenir le premier cuisinier de l’armée.

Ses ragoûts ne feraient peut-être pas fortune chez Véfour, mais en Afrique, dans le désert, que de généraux s’en sont léché les doigts!

Faire un civet avec un lièvre, la belle malice! tout le monde en est capable; mais faire un civet sans lièvre, voilà qui est fort, et vraiment digne du zouave.

Jamais sa fertile imagination ne brille autant que _lorsqu’il n’y a pas gras_; alors il déploie tous ses moyens, il cherche, il invente, il trouve. Ces jours-là il dîne admirablement. Mais aussi que d’animaux détournés de leur destination pour prendre le chemin de la marmite!

«Je ne demande pas de fraises à mes zouaves, disait un jour au milieu du désert, par une chaleur effroyable, le maréchal Canrobert, alors colonel; mais si j’en avais bien envie, ils seraient capables de m’en déterrer dans le sable.»

Aujourd’hui le zouave est le plus populaire de tous les soldats; sa _chachia_ menace de passer à l’état de légende comme le bonnet à poil des grenadiers du premier Empire. En France, on l’appelle le zouzou; dans l’armée, on l’a surnommé le _chacal_.

C’est au zouave que l’on doit les paroles de la marche célèbre sous le nom de _la Casquette_; en voici l’origine:

Une nuit, le camp français est surpris par les Arabes. Un feu terrible étonne d’abord nos soldats, ils hésitent presque. Mais le maréchal Bugeaud s’est précipité hors de sa tente; sa présence seule rend à nos troupes toute leur ardeur: l’ennemi est repoussé.

La lutte finie, le maréchal s’aperçoit que tout le monde sourit en le regardant. Il porte les mains à sa tête... Dans sa précipitation, il était sorti coiffé du casque peu héroïque du roi d’Yvetot, du bonnet de coton, pour tout dire.

Le lendemain, lorsque les clairons sonnèrent la marche, les zouaves, en mémoire de cette originale coiffure, entonnèrent en chœur:

As-tu vu La casquette, La casquette, As-tu vu La casquette Du père Bugeaud?

Deux ou trois jours après, le maréchal, au moment de donner l’ordre du départ, disait en s’adressant aux clairons:

«Clairons, sonnez _la Casquette_.»

Ce nom est resté à la marche. A combien de victoires a-t-elle conduit et conduira-t-elle les zouaves?

La Casquette du père Bugeaud, en faisant le succès du _Duc Job_, a rapporté quatre cent mille francs au Théâtre-Français et soixante mille francs à M. Léon Laya.

C’est une vaillante et riche casquette.

LE CHASSEUR A PIED

Il ne marche pas, il court, c’est véritablement le soldat de son siècle: un soldat à vapeur. Il vient de Vincennes à Paris en trente-cinq minutes, il faut juste le double à un fiacre supérieur.

Le chasseur à pied, connu, lors de sa création, sous le nom de tirailleur de Vincennes, est tout aussi populaire que le zouave: à Paris, on l’appelle _dératé_ ou _vitrier_.

Le premier de ces surnoms s’explique tout seul. _La rate ne fait pas partie du petit équipement_, disent les chasseurs.

Quant au second, les étymologistes ne sont pas d’accord: les uns prétendent que _vitrier_ est une corruption du nom _vitier_--qui va vite--donné aux chasseurs lors de leur formation au camp de Saint-Omer.

Les autres assurent que ce sobriquet vient tout simplement des épaulettes vertes; de _vert_ à _vitrier_ il n’y a que l’épaisseur d’une _vitre_, et les loustics du _faubourg Antoine_ sont bien capables de cet horrible jeu de mots.

* * * * *

Les chasseurs à pied n’en sont pas à faire leurs preuves; c’est en Afrique, en 1842, qu’ils ont reçu le baptême du feu, un glorieux baptême.

Tout d’abord ils inspirèrent aux Arabes une crainte irrésistible. Il est vrai que tout concourt à leur donner, dans les batailles, un terrible aspect; leur costume sombre, leur allure presque fantastique, le timbre strident de leurs clairons, les font ressembler, au milieu de la fumée, à une légion de diables déchaînés.

Si bien qu’en les voyant accourir, les Arabes lâchaient pied au plus vite. Voilà criaient-ils, les _lascars négros_, autre surnom.

Quelque engagé volontaire a célébré ces exploits dans une chanson en trente ou quarante couplets: quelle verve! en voici un échantillon:

Les _Arbicos_ sont venus, Sont venus par douzaines; Mais les chasseurs les ont si bien reçus, Qu’ils fuyaient par centaines, Devant les cha, Les cha, les cha, les cha, les cha, Les chasseurs de Vincennes.

Les chasseurs ont une arme terrible: leur carabine à tige, qui se charge avec des balles oblongues, perce une planche de cinquante millimètres d’épaisseur à treize cents mètres, plus d’un quart de lieue.

Or, comme presque tous les chasseurs sont des tireurs excellents--ils ont, disent-ils, le compas dans l’œil--ils font dans les rangs ennemis d’épouvantables ravages.

Il fallait voir, dans le principe, la stupeur profonde des Arabes atteints à cette distance: ils croyaient à quelque diablerie.

A Sébastopol, les _éclaireurs volontaires_, les _enfants perdus_ se recrutaient dans les rangs des chasseurs. Cachés dans les moindres plis de terrain, ils réussissaient à arriver à portée des batteries, et alors, malheur aux servants! les canons étaient bientôt réduits au silence.

Qui n’a pas vu la manœuvre des chasseurs à pied, ne peut se faire une idée des prodiges qu’enfantent la discipline et un exercice quotidien.

Leur pas ordinaire est un pas accéléré, leur pas accéléré est un pas de course. A un signal du clairon, ils se dispersent de tous côtés, disparaissent, s’agenouillent, se couchent à plat ventre ou sur le dos, chargent leurs armes, ajustent, tirent dans toutes les positions possibles. Un autre signal se fait entendre, les voilà tous à leurs rangs, serrés, massés, la baïonnette croisée, prêts à charger.

Une charge des chasseurs de Vincennes, lancés à fond de train, est irrésistible; si épaisse que soit la masse contre laquelle ils se précipitent, ils l’éventrent avec leurs larges sabres-baïonnettes, et la traversent laissant derrière eux un sanglant sillon.

Ce sont des démons, disait à Sébastopol le prince Mentchikoff. Les chasseurs sont très-fiers de leur renom de vitesse: une fois on leur lisait un ordre du jour qui commençait ainsi: «Soldats, nous allons marcher à l’ennemi.»--«Oh! oh! s’écrièrent-ils, ce n’est point pour nous; on aurait mis courir.»

En dehors du service, le chasseur à pied conserve malgré lui ses allures rapides. Il a d’ailleurs l’air crâne, peut-être même un peu tapageur; il aime à incliner son shako en casseur; son ceinturon est toujours serré outre mesure, le _vitrier doit avoir un ventre de fourmi_.

Leste et bien découplé, il adore la danse, c’est son fort, il y obtient des succès que le pompier de Paris pourrait seul lui disputer. Tout naturellement les _belles_ adorent ce brillant danseur, mais qu’elles ne s’y fient pas, le _vitrier_ est plus inconstant que le voltigeur lui-même, ce papillon du cœur.

A Paris, il affectionne les ombrages de Vincennes et de Saint-Mandé; le lundi, le jeudi et le dimanche il accourt danser au son des pistons de la barrière du Trône, heureux si une permission de minuit lui permet de rester jusqu’à la fin; il trouve toujours un _pays_ qui a fait un _congé_ et qui partage fraternellement avec lui quelques bouteilles de vin suret.

* * * * *

Mais il serait injuste de ne pas dire un mot du clairon des chasseurs à pied.

Que le chasseur, chargé de son sac, de ses vivres, de ses armes, de ses munitions puisse courir sans s’essouffler, on le comprend difficilement.

Mais comment fait le clairon qui, tout en courant comme les autres, trouve par-dessus le marché le moyen de souffler dans sa trompette?

C’est ce que l’on ne comprend pas.

LE FANTASSIN

Le fantassin par excellence, c’est le soldat de l’infanterie de ligne; d’aucuns disent: _le pioupiou_, ou même _le lignard_. Les cavaliers prétendent que l’infanterie porte les éperons au coude, pour _piquer azor_, mais les cavaliers ne font que répéter là une vieille plaisanterie, inventée alors qu’on ne connaissait pas encore l’escrime à la baïonnette, un jeu très-dangereux pour les cavaliers.

L’infanterie de ligne, c’est véritablement l’armée française; elle a versé son sang sur tous les champs de bataille, mais elle a su fixer la victoire. C’est elle qui a promené les étendards de la France au travers de l’Europe vaincue. C’est l’infanterie de ligne qui, sans souliers, sans vivres, sans artillerie, s’élançait, du haut des Alpes, à la conquête de l’Italie; c’est elle qui combattait aux Pyramides, et à Eylau, et à la Moskowa. L’infanterie, c’est la reine de batailles: avec elle on passe partout et on se maintient toujours.

L’uniforme de l’infanterie de ligne n’a rien de brillant, et cependant c’est celui qui, en masse, produit le meilleur effet; c’est aussi le plus commode et le mieux approprié à tous les besoins du soldat en campagne.

Aux revues, à la parade, sur les boulevards, il est peut-être des régiments qui attirent les yeux davantage, mais ce n’est pas là qu’il faut voir la ligne. Il faut la voir, manœuvrant sous le feu de l’ennemi, avec autant de précision qu’au champ de Mars. Chaque régiment est devenu un corps, dont les officiers sont la tête. Un boulet arrive qui emporte une file entière:--_Serrez les rangs!_--Les rangs se serrent, le vide est comblé, sans précipitation, sans trouble, sans confusion.

Rien n’est beau, rien n’est magnifique, comme un régiment de ligne marchant au pas de charge pour aborder l’ennemi à la baïonnette. Cherchez dans les rangs, examinez, l’un après l’autre, ces soldats noirs de poudre, essayez de reconnaître le _pioupiou_ que vous avez vu, s’épatant devant les boutiques des grandes villes, le shako en arrière et le ventre en avant. Le _pioupiou_ d’hier est le héros d’aujourd’hui. Le danger, à cette heure, illumine toutes ces têtes; le courage, comme une auréole, resplendit sur tous ces fronts. Place à la ligne! sur ses drapeaux est écrite notre glorieuse histoire.

Le fantassin, en garnison, ne ressemble aucunement au héros du champ de bataille. Il ne se souvient plus de ses exploits d’hier; il ne se doute pas des grandes actions qu’il accomplira demain, si une fois de plus la France a besoin de son dévouement et de son courage.

Le fantassin en garnison redevient le _pioupiou_, c’est-à-dire le meilleur et le plus inoffensif des hommes, cherchant toujours à se rendre utile, toujours prêt à rendre un service. Simples sont ses goûts et modestes ses désirs: les joies turbulentes sont sans attrait pour lui, et rarement la dive bouteille, qu’il aime à fêter, cependant, parvient à lui faire oublier l’heure de la retraite.

Comme tous les soldats de la terre, le fantassin est généralement pané.

Car en France comme en Autriche, Le militaire n’est pas riche, Chacun sait ça.

Il est de fait qu’avec cinq centimes par jour il est difficile de faire des folies. Heureusement il est des moyens d’augmenter ce mince revenu. Dans beaucoup de régiments, les soldats ont l’autorisation de s’occuper en ville--pourvu, toutefois, que la discipline n’en souffre pas.--Ceux qui ont un métier y consacrent tout le temps qu’ils ont de disponible; ceux, et c’est le plus grand nombre, qui n’ont que leurs deux bras et leur bonne volonté, trouvent cependant un moyen de se rendre utiles; dans quelques maisons bourgeoises, ils prennent soin du jardin ou entretiennent les parquets.

Enfin, il est une autre source de revenu, qui, si elle n’est pas la plus avouable, est certainement la plus employée, c’est la _carotte à la famille_.

La carotte est généralement ourdie par quelque vieux grognard qui sait plus d’un bon tour. Un engagé volontaire, mauvaise tête, mais possédant une superbe main, se charge d’écrire la lettre. Une maladie, tel est le prétexte le plus ordinaire. C’est le plus simple, et rarement il manque son effet. Comment voulez-vous que des parents refusent quelques francs, lorsqu’il reçoivent de leur enfant une lettre qui commence ainsi:

«Chère mère,

«L’intention de la présente est pour vous faire savoir que je me trouve insensiblement à l’hôpital!...»

La famille envoie de l’argent. Une lettre du pays arrive, qui renferme un beau bon sur la poste. Le vaguemestre l’a vite échangé contre de belles pièces de cent sous. Mais, hélas! il dure, cet argent, ce que dure un beau rêve. Et comment peut-il en être autrement? Tant d’amis doivent avoir leur part de cette bonne aubaine: Il y a, d’abord, le _camarade de lit_--ensuite l’inventeur de la carotte, puis l’écrivain, puis deux ou trois pays, puis un caporal qui a été obligeant, et bien d’autres encore. D’ailleurs il est convenu qu’un troupier ne doit pas dépenser son argent seul.

Un soldat qui _sort seul_, qui _boit seul_, est déshonoré aux yeux de ses camarades, on dit qu’il _fait suisse_... Dire à un soldat: _Tu fais suisse_, est une mortelle injure.

Lorsqu’il a terminé sa besogne journalière de la caserne, astiqué ses armes, répondu à l’appel, s’il n’est ni de garde, ni de service, ni de corvée, ni puni, alors le fantassin est libre, il peut sortir. Presque toujours il s’empresse d’en profiter. Il faut, pour le retenir à la chambre, quelque motif d’une haute gravité; une lettre à écrire, quelque petit ouvrage à faire, une pipe d’une remarquable longueur à culotter pour un officier qui en fait collection. Mais ces cas sont fort rares. Le fantassin aime les longues promenades. Est-il dans une petite ville, on le rencontre le long des sentiers, dans les bois; il cueille de petites baguettes pour battre ses habits.

S’il est dans une grande ville, le fantassin varie ses distractions: il aime à visiter les étalages des grands magasins; il affectionne les promenades et les jardins publics; les saltimbanques ont en lui un public toujours patient, toujours bienveillant, toujours prêt à rire des plaisanteries du pitre. Le saltimbanque et le fantassin se sont compris depuis longtemps: «Entrez, entrez, messieurs et mesdames, c’est dix centimes, deux sous: _Messieurs les militaires ne payeront que demi-place_.»

Mais Paris est, pour le fantassin, une ville bénie. Le vin y est bien un peu cher, mais que de distractions! Voilà une ville! on y peut flâner cinq heures de suite sans risquer d’y voir les mêmes objets. D’ailleurs Paris a le Jardin des Plantes; et le Jardin des Plantes est, chacun le sait, le paradis terrestre du fantassin.

Là il passe sans ennui ses heures de liberté. Il visite successivement tous les _cabinets d’histoire naturelle_, il se tient les côtes de rire devant le palais des singes, s’extasie le long des loges des animaux féroces, et frémit en contemplant les reptiles. Mais ses bêtes de prédilection sont les ours et l’éléphant. Jamais il ne sortira du Jardin des Plantes sans avoir fait grimper Martin à l’arbre, sans avoir été porter à l’éléphant une croûte de pain mise en réserve--faute de poches à son pantalon--dans le fond de son képi.

Mais le fantassin serait un corps sans âme s’il n’avait pas une _payse_. La _payse_ a été créée pour le _tourlourou_,--autre nom du fantassin--tout comme le _tourlourou_ a été créé pour la _payse_. Ils s’aiment et ils se comprennent. Le tourlourou accompagne la _payse_, qui est bonne d’enfants, il l’aide à surveiller les mioches quand il ne l’empêche pas de les surveiller; sur la promenade, le tourlourou s’assied près de la payse et lui conte des douceurs pendant que les moutards jouent sur le sable. «Honni soit qui mal y pense!»

Malgré la fatigue qui en résulte, le fantassin aime les changements de garnison; il va gaiement d’un bout à l’autre de la France, en chantant des chansons, en quatre-vingt-quinze couplets, qui enlèvent le pas. Chaque jour, avant deux heures, il _a son étape dans les jambes_, ce qui ne l’empêche pas, aussitôt arrivé à la ville où l’on doit coucher, de se donner bien vite un coup de brosse et de courir visiter les curiosités du pays.

Le billet de logement inquiète peu le soldat. Le billet de logement est cependant un billet de loterie: il en est de très-bons, il en est qui sont mauvais. Rarement le soldat est mal reçu; cela se voit cependant quelquefois par-ci par-là. De son côté, le fantassin n’abuse presque jamais de l’hospitalité. Le billet de logement est très-bon lorsque les hôtes invitent le soldat à partager leur dîner. C’est une économie de temps et d’argent; inutile de faire la _tamponne_. Le fantassin est tout joyeux, et pour remercier ses hôtes, il leur raconte son histoire au dessert.

Rentré dans ses foyers, son congé fini, le fantassin n’abuse pas de sa supériorité. Il raconte volontiers ses campagnes et ses voyages, mais il le fait sans forfanterie. Il trouve toujours des auditeurs attentifs; nous aimons les anciens soldats en France.

On a accusé le fantassin d’être naïf: il est des cas où une naïveté vaut un poëme.

--Que faisiez-vous à Solferino? demandait-on à un soldat du _centre_.

--Moi, répondit-il avec modestie, je faisais comme les autres; je tuais et _on me tuait_.

Naïveté sublime, qui résume à elle seule toute la logique et toute la philosophie de la guerre!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Le 13e Hussards. 1

La Cantinière. 277

Le Perruquier de l’Escadron. 284

Le Vaguemestre. 290

Le Zouave. 296

Le Chasseur à pied. 301

Le Fantassin. 310