Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 11

Chapter 113,824 wordsPublic domain

Il démontait son lit, en cachait les fers et les planches, donnait sa paillasse à l’un, son matelas à l’autre, puis rapprochait les lits de ses voisins de façon à diminuer le vide.

Vingt fois ainsi on passa sans s’apercevoir de son absence, et s’il fut découvert, c’est qu’une nuit, l’adjudant le reconnut dans un café de la ville. Un contre-appel _nominal_ fut ordonné et la mèche éventée.

_Tirer une bordée_ est infiniment plus simple, mais bien autrement grave. On appelle ainsi une absence illégale de plusieurs jours.

Deux ou trois équipées de ce genre, punies du cachot et de la prison, mènent inévitablement leur homme devant le conseil de discipline.

Le plus clair de tout cela est que Gédéon avait élu domicile à la prison ou à la salle de police.

LVIII

Fatalement le jeune engagé volontaire allait mal tourner. Les jours de prison s’entassaient sur son folio de punition, et le colonel n’attendait qu’une occasion pour se débarrasser de lui.

M. Flambert eut-il vent de ce qui se passait, fut-il prévenu par quelque officier charitable du sort qui était réservé à son héritier?

Toujours est-il qu’un beau matin, et comme il y avait presque renoncé, Gédéon reçut de son père la somme nécessaire à son remplacement.

Pâle d’émotion et de joie, il alla demander l’autorisation nécessaire.

Le colonel ne fit pas la moindre difficulté.

--J’aime autant, lui dit-il, ce moyen de me défaire avantageusement d’un triste soldat. Que ne pouvez-vous faire aussi remplacer tous vos bons amis!

Gédéon en eut vite fini avec les formalités. Il compta dix-neuf cents francs chez le trésorier, et un vieux hussard s’engagea à faire pour lui les six ans qu’il devait encore à la patrie.

Et il fut libre!!!.....

* * * * *

* * * * *

* * * * *

L’ex-hussard habite aujourd’hui Mortagne, il y a acheté une étude, et passe pour un des forts avoués de l’arrondissement.

Il a reconquis l’estime publique en général, et en particulier celle de M. Narrault, le juge de paix, homme sévère mais juste. Peut-être le doit-il à la pratique de certaine vertu assez nécessaire dans bien des petites villes, l’hypocrisie.

Depuis qu’il n’est plus soldat, Gédéon est d’un chauvinisme exalté; il ne parle de son ancien régiment que les larmes aux yeux, et il ne passe pas un troupier par Mortagne sans qu’il veuille lui payer la goutte.

J’ai dîné quatre fois chez lui. A chaque fois, le dessert venu, il a trouvé moyen de relever ses manches pour nous montrer la cicatrice de _sa_ blessure. Il a acheté un cheval, et passe pour un écuyer consommé.

Il donnerait, j’en suis sûr, son plus gras procès pour avoir à raconter une campagne, et son meilleur client pour une petite balafre...

Après ça, le 13e hussards n’a peut-être jamais existé que dans son imagination!...

FIN DU 13e HUSSARDS.

PROFILS MILITAIRES

LA CANTINIERE

Elle peut être jeune ou vieille, gentille à croquer ou laide à faire peur, l’extérieur n’y fait rien; elle est partout et toujours la même. Si elle a beaucoup de mauvais, elle a aussi beaucoup de bon; on est femme, quoique--ou parce que--cantinière. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle a toujours le cœur excellent, qu’elle aime le soldat et est toujours prête à lui rendre service.

Il est inutile de montrer la cantinière dans sa gloire c’est-à-dire à la tête de _son_ régiment les jours de revue, en grand uniforme, chapeau ciré sur l’oreille et baril au dos. Tout le monde connaît sa tunique et son tablier coquet, et ses pantalons à bandes rouges, et ses bottes de fantaisie:

De la voir c’est merveille, Quand le tambour bat, Le chapeau sur l’oreille Emboîter le pas du soldat; Ran tan plan, c’est la cantinière, Un joli soldat! Ran tan plan, qui va la première Quand le tambour bat.

Mais le tambour ne bat pas toujours, heureusement! la gloire et le bruit ne suffisent point à remplir l’estomac. Aussi, rentrée à la caserne, la cantinière dépouille-t-elle sa _grande tenue_; elle prend son costume de _pékin_, c’est-à-dire son jupon et sa robe, et s’occupe activement des mille détails de sa _cantine_.

La cantine n’est pas ce que le _pékin_ pense: c’est tout à la fois un restaurant, un débit de liqueurs, un café, une brasserie et une pension. C’est là que le soldat et parfois l’officier viennent boire la goutte matinale; l’engagé volontaire y mange une partie de l’argent que lui envoie sa famille; l’homme de bon appétit y trouve à bon marché un supplément à l’_ordinaire_; les flâneurs s’y attablent pour faire leur partie; le troupier _casernier_ peut sans sortir y savourer sa demi-tasse; enfin, c’est à la cantine que les sous-officiers prennent pension. Ils donnent quarante-cinq centimes par jour et fournissent leur pain; ils ont droit, en échange, à deux repas par jour, composés de deux plats et d’un dessert chacun, plus la soupe le soir.

Ce n’est pas cher, on le voit. Aussi les cantinières s’enrichissent moins vite que les restaurateurs des boulevards.

La modicité du prix n’empêche pas de manger de fort bonnes choses; il est des cantinières qui sont des cordons bleus émérites, dignes d’exécuter un plat médité par le docteur Véron.

La cantinière est le plus souvent mariée à un caporal tambour dans l’infanterie, à un brigadier trompette dans la cavalerie; son époux est parfois maître d’armes, voire même simple soldat, mais la position ou le grade n’y font absolument rien; dans la cantine, le mari ne règne point, c’est à peine s’il y paraît, dans les grandes circonstances, lorsqu’il y a foule ou que besoin est de mettre le holà, ce qui est rare.

Le _cantinier_, son service fini, fume beaucoup de pipes sur la porte en buvant des petits verres, ou de la bière s’il est Allemand; presque tous les cantiniers sont Alsaciens. Les enfants de la cantinière sont mis à l’école régimentaire; quelques-uns deviennent officiers, le plus grand nombre font d’excellents trompettes.

La cantinière trône donc en souveraine dans sa cantine, ce qui ne l’empêche pas de servir. Elle est aidée d’ordinaire par une bonne et par un soldat de bonne volonté, qui devient _son_ soldat, son bras droit, moyennant une petite rente. Si une querelle s’élève, elle le charge de l’apaiser, et met elle-même les turbulents à la porte.

Elle n’aime point à faire crédit, mais elle a si bon cœur qu’elle ne «peut pas voir souffrir un homme,» et il lui est impossible de refuser une goutte à un soldat qui a bien soif. Elle maudit sa bonté, mais elle ne sait pas résister à une prière; disons bien vite qu’elle est presque toujours payée, et que son humanité ne fait pas trop de tort à sa caisse.

Quelle femme ne ferait comme elle? Refusez donc de répondre à une demande dans le genre de celle-ci:

«Ma bonne madame Bajot,

«Je suis au clou pour quatre jours; je n’ai pas le sou et pas une miette de tabac pour bourrer ma pipe. Je vous en prie, faites-moi passer six sous de tabac et un quart d’eau-de-vie, car j’ai bien soif, par mon camarade, dans une petite bouteille, à cause du brigadier; vous me sauverez la vie, et je vous payerai au prochain prêt; qu’il soit bien sec et de la meilleure.

«Soyez sûre de ma reconnaissance éternelle,

«BRULARD, «Du 3e escadron, 1er peloton.»

L’excellente femme frémit en songeant aux privations du prisonnier; elle envoie le tabac et l’eau-de-vie.

Puis, qu’un troupier soit malade, blessé, pas assez néanmoins pour aller à l’hospice militaire, elle le soigne, le panse, et de sa main qui verse le _schnick_, elle prépare de la tisane qu’elle ne fera jamais payer.

La cantinière est-elle laide, personne n’y trouve à redire; c’est son droit, on ne s’en aperçoit pas, et ce cas n’est signalé que dans une chanson du premier Empire, que quelques régiments chantent encore; en voici un couplet:

Quand nous irons à la guerre, Nous la mettrons en avant. Les ennemis, en voyant, En voyant la cantinière En avant, Prendront la fuite en tremblant, En voyant notre cantinière En avant.

Si la cantinière est jolie, c’est une autre histoire: elle fait des ravages dans le régiment, et tous les jeunes conscrits tombent subitement épris de ses charmes vainqueurs. Les plus audacieux se déclarent, les autres _riment_ à la sourdine des épîtres brûlantes sur un air connu.

Une entre trois ou quatre cents:

J’aime la cantine et la cantinière, Moi j’y resterais du matin au soir A la regarder, à vider mon verre... Son vin est mauvais, mais son œil est noir. Ah! si du sergent j’avais la sardine! Si son vieil époux avait fait le saut! Nom de bleu! bien vrai, je prendrais d’assaut La cantinière et la cantine.

J’aime la cantine et la cantinière, L’odeur du fricot s’y sent dès le seuil, Je lui fais de l’œil; elle, à sa manière, Quand j’ai pas le sou, me rend œil pour œil. Ah! si c’était pas de la discipline! Que son époux est caporal tambour... Morbleu! je voudrais tenir à mon tour La cantinière et la cantine.

AXIOME D’UN VIEUX TROUPIER: La bonté du vin est en raison inverse de la beauté de la cantinière.

La cantinière a pour suivre les troupes une petite charrette, attelée d’un ou deux chevaux; c’est dans cet équipage que, lors des manœuvres, elle se rend sur le terrain. Pendant le _repos_, elle débite aux officiers et aux soldats son tabac et ses liqueurs.

En campagne, elle se dévoue pour son régiment; plus d’une fois, au fort de la bataille, on l’a vue aller de rang en rang porter la goutte aux soldats, et braver la mitraille pour aller donner un peu d’eau aux blessés. Elle ne compte pas, ces jours-là, elle ne vend pas, elle donne.

Plusieurs cantinières ont été décorées, et les exploits de l’une d’elles ont fait le tour de l’Europe. On en a fait un drame qui résume toutes les qualités de _la mère du soldat_, sous ce titre: _la Vivandière de la Grande Armée._

LE PERRUQUIER DE L’ESCADRON

C’est sur la joue de ses frères d’armes, presque toujours, qu’il a fait son apprentissage: rude apprentissage pour les joues! Dieu vous garde de tomber jamais sous son pinceau et d’éprouver la légèreté de sa main! Il était autrefois, avant d’entrer au service, charpentier, mécanicien ou tailleur de pierre; sa tenue et sa bonne conduite lui ont valu le poste important de barbier, et depuis, avec plus de conscience que de bonheur, il manie tour à tour les ciseaux et le rasoir.

Ce poste de barbier est un des plus enviés du régiment, et celui qui l’occupe n’en est pas médiocrement fier. Tout d’abord, il a droit, chaque mois, à une rétribution provenant d’une légère retenue faite à chaque soldat; il jouit ensuite de la permission permanente de dix heures; enfin, il est exempt de toutes les corvées et d’un grand nombre d’exercices. Et cependant cet emploi n’est pas une sinécure.

Le barbier est responsable des têtes de toute sa compagnie: les barbes sont-elles trop longues, les cheveux dépassent-ils l’ordonnance, c’est à lui que l’on s’en prend; le règlement est là, il doit l’exécuter à la lettre, passer l’inspection et tondre ses frères d’armes le plus ras possible, malgré eux souvent.

Il est des troupiers, en effet, qui tiennent à leur chevelure, cet ornement naturel de l’homme. Le militaire galant aimerait assez à porter les cheveux longs, peut-être pour qu’une main amie pût en lutiner les boucles; mais le règlement est impitoyable.

«--Du moment ousque les cheveux ils sont saisissables avec la main, dit le brigadier, c’est qu’ils ont itérativement besoin d’être coupés.»

Il n’est sorte de moyen employé par le troupier coquet pour conserver ses cheveux; il les mouille chaque jour ou les colle le long des tempes à force de cosmétique, puis il les relève sous son képi avec un soin extrême.

Peines perdues! les officiers sont au fait de ces ficelles, ils relèvent le képi, ébouriffent les cheveux, et alors le délinquant et le barbier responsable sont à peu près certains de deux ou même de quatre jours de consigne.

Les vieux renards, les finauds, ne s’arrêtent pas à ces moyens vulgaires; ils feignent des maux d’yeux ou d’oreilles et obtiennent du chirurgien-major l’autorisation de porter les cheveux longs.

Les jours de grande revue sont pour le barbier des jours terribles. En moins de deux heures, il doit _tomber_ cent cinquante ou deux cents barbes, sans compter les coupes de cheveux.

C’est alors qu’il faut le voir, les manches retroussées jusqu’au coude, armé de son terrible rasoir, qu’il n’a même pas le temps d’affiler; les soldats, il faudrait dire les patients, se savonnent eux-mêmes d’avance, et les uns après les autres viennent prendre place sur le banc du supplice. En un tour de main la chose est faite, les barbes les plus dures ne résistent pas, les poils qui ne veulent pas se laisser couper sont arrachés; la joue saigne bien un peu, mais c’est la moindre des choses: qu’est-ce qu’une écorchure, d’ailleurs, pour le soldat français? Le barbier est, au reste, un homme consciencieux, et s’il lui arrive parfois de couper une oreille, il a grand soin d’en rendre le morceau au légitime propriétaire.

Les troupiers redoutent le rasoir, mais ils se moquent volontiers du barbier; ils l’appellent le boucher ou l’écorcheur, tout bas, car s’il les entendait, il tient la vengeance entre ses mains.

Dans tous les régiments qui ont fait campagne en Afrique, le barbier a pour plat à barbe une carapace de tortue.

Il court dans l’armée une foule de légendes dont les barbiers sont les héros; c’est d’abord l’histoire du barbier Plumepate, qui appartenait à un régiment de cavalerie.

Ce barbier, fort habile d’ailleurs, avait un caractère des plus vindicatifs. Puni un jour très-sévèrement par son capitaine, il jura de se venger, et annonça tout haut qu’il tuerait celui qui l’avait puni.

Les menaces du barbier arrivèrent aux oreilles du capitaine: il demanda aussitôt Plumepate.

--Tu as juré, lui dit-il, que tu me tuerais: c’est de la forfanterie de ta part, tu n’oserais jamais; tiens, je vais te faire la partie belle, prépare tes instruments, et rase-moi.

Le terrible Plumepate fut complètement déconcerté; il se mit à l’œuvre, mais il n’osa exécuter ses menaces. Jamais, au contraire, il n’avait fait une barbe aussi nette.

Une autre fois, on était en campagne; le barbier d’un régiment de ligne fut appelé pour raser le général en chef. Je laisse à penser si la main du pauvre diable tremblait! elle tremblait tant et si bien, que le général, l’opération terminée, avait la figure en sang. L’infortuné barbier, épouvanté de ce qu’il venait de faire, tremblait de tous ses membres et s’excusait de son mieux.

--Tiens, lui dit le général, voici un louis! Si ta main n’avait pas tremblé en rasant ton général, tu ne serais pas un vrai troupier.

En campagne, le barbier redevient soldat comme les autres; les troupiers, noircis par la poudre, négligent fort leur barbe et leurs cheveux:

«--Lorsqu’on trouve de l’eau en Afrique, on la boit, et on ne s’amuse pas à y faire dissoudre du savon.»

Il advient cependant quelquefois que le barbier d’un régiment est un barbier véritable, qui connaît son état et qui l’exerça avec honneur avant d’être soldat. Alors l’escadron est dans la jubilation, les troupiers se font raser avec bonheur par cet homme rare, qui ne fait jamais d’entailles; dont le rasoir, toujours affilé, se sent à peine. Les plus coquets, moyennant une légère rétribution, se font coiffer et pommader par lui.

Les sous-officiers, non-seulement de l’escadron, mais de tout le régiment, lui donnent leur pratique; il devient leur favori, leur homme indispensable, ils ont pour lui des attentions, presque des prévenances, et vont jusqu’à lui permettre un certain degré de familiarité.

Louis XI, de son barbier, avait bien fait son premier ministre.

LE VAGUEMESTRE

Il est pressé, très-pressé, excessivement pressé; c’est sa spécialité. Ne cherchez pas à lui parler, il ne peut vous répondre; n’essayez pas de l’arrêter, il vous flanquerait à la salle de police, tout net. Il ne marche pas, il court; il n’a pas un moment à lui, pas une heure, pas une minute, pas une seconde.

Ce matin, l’affreux réveil n’avait pas encore chassé les soldats de leur étroite couchette, qu’il était déjà debout, lui, rasé, botté, prêt à partir. Il est pressé.

Si cependant vous trouvez le moyen d’interroger le vaguemestre, voici à peu près ce qu’il vous répondra:

--Quelle vie! quel métier! Tenez, monsieur, il n’est pas encore neuf heures du matin, et j’ai déjà fait trente courses; à peine ai-je eu le temps d’avaler la goutte à la hâte, encore j’ai failli m’étrangler. Qui sait si j’aurai le temps d’absorber mon absinthe? Déjeunerai-je, même? c’est une question. Tel que vous me voyez, j’arrive toujours à la pension régulièrement une heure après les autres, tout est mangé, il ne reste plus rien; s’il reste quelque chose, c’est que les autres n’en ont point voulu, c’est par conséquent déplorable. On me fait alors un œuf sur le plat (_Avec un rire amer_) un œuf! un homme qui a couru toute la matinée! Je suis vaguemestre, monsieur, ne le soyez jamais; existence insoutenable! métier de chien! Demain, bien sûr, je donne ma démission et je reprends mon service à l’escadron, comme les autres... Mais qu’ai-je fait! Voilà dix minutes que je perds à bavarder, sauvez-vous, soyez maudit! J’aurais eu le temps d’absorber mon absinthe.

Tout n’est pas rose, il faut bien l’avouer, dans le métier de vaguemestre!

Le vaguemestre est le Mercure de cet Olympe que l’on appelle l’état-major d’un régiment; comme ce dieu, il doit avoir des ailes aux talons de ses bottes. De plus, il est le directeur de la poste du régiment; toutes les lettres qui partent ou qui arrivent lui sont remises; il doit savoir les heures de départ et d’arrivée des courriers, porter les lettres, aller les chercher; les soldats reçoivent-ils de l’argent sur la poste, ils ne peuvent le toucher eux-mêmes; ils portent leur mandat au vaguemestre, qui reçoit l’argent pour eux et le leur remet ensuite, contre un reçu signé sur son _livre de poste_. Aussi, je vous le garantis, la journée du vaguemestre est bien employée. Et, encore, s’il ne fallait que de l’agilité, mais c’est qu’il faut penser à tout; le moindre oubli, le moindre retard peuvent avoir des conséquences graves; oubli et retard sont sévèrement punis.

Dès le matin, le vaguemestre court à la poste, et de là chez le colonel pour prendre l’ordre; il revient alors bien vite à la caserne avec le courrier.

Il trie à la hâte les lettres, les réunit par escadron, et les remet aux maréchaux des logis chefs, qui les donnent aux brigadiers de semaine, qui les distribuent aux soldats auxquels elles sont adressées.

Mais l’heure du rapport est arrivée, le vaguemestre court au rapport. Aussitôt il repart: il doit communiquer le rapport aux officiers supérieurs. Le lieutenant-colonel attend, le gros-major attend, les chefs d’escadrons attendent; le vaguemestre précipite sa course. Il doit en revenant passer chez le payeur et voir un capitaine qui l’a fait demander; il a, de plus, une lettre à remettre, de la part du colonel, à un lieutenant qui demeure à l’extrémité de la ville, quel guignon! Il y court, il ne le trouve pas; la lettre est pressée: le lieutenant doit être au café--les lieutenants sont souvent au café--à moins qu’ils ne soient à déjeuner; le vaguemestre visite le café, personne; enfin, il trouve son lieutenant à la pension, il remet la lettre...

Ouf! il va donc déjeuner. Il se hâte de toute la vitesse de ses jambes fatiguées; l’appétit lui donne des ailes, il rentre à la caserne; malheur! l’adjudant-major qui sort de table, l’arrête au passage, il a quelques observations à lui faire:--les adjudants-majors ont toujours des observations à faire...

Enfin il déjeune à son tour, il devra ensuite... Mais à quoi bon détailler la journée?

Le vaguemestre est doué d’une prodigieuse mémoire; chaque semaine, lorsqu’il distribue l’argent reçu par les soldats, il doit se souvenir de l’_état de la masse_ de chacun; il doit savoir si ceux qui ont à toucher sont, ou punis, ou _portés malades_; chaque semaine, les maréchaux des logis chefs doivent lui fournir un état qui l’informe de toutes ces choses; mais consulter l’état serait trop long, le vaguemestre préfère se souvenir.

Le dimanche matin, donc, le clairon _sonne au vaguemestre_, c’est-à-dire exécute une fanfare qui signifie ceci:

«Que tous ceux qui ont reçu des mandats sur la poste aillent trouver le vaguemestre, ils vont en toucher le montant.»

Cette sonnerie est fort bien comprise, les soldats accourent, alors s’engagent des colloques dans ce genre:

LE VAGUEMESTRE.--Soldat Demanet, vous avez reçu 12 francs?

LE SOLDAT DEMANET.--Oui, mon lieutenant.

LE VAGUEMESTRE.--Soldat Demanet, votre masse n’est pas complète, vous n’avez que 11 francs à votre masse, ce qui est déplorable; il faut y verser les 12 francs.

LE SOLDAT DEMANET.--Je vous en prie, mon lieutenant...

LE VAGUEMESTRE.--Allons, tenez, voilà cent sous, on ne versera que 7 francs; faites un reçu.

DEUXIÈME EXEMPLE.

LE VAGUEMESTRE.--Soldat Castagnol, vous avez reçu 50 francs.

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Oui, mon lieutenant.

LE VAGUEMESTRE.--Vos parents ont donc de l’argent de trop?

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Mon lieutenant, ma famille...

LE VAGUEMESTRE.--Ah! c’est juste, vous êtes engagé volontaire; eh bien, vous pouvez vous retirer.

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Et mon argent?...

LE VAGUEMESTRE.--Vous avez huit jours de salle de police à faire; dimanche prochain, si vous n’êtes pas puni, vous toucherez.

LE SOLDAT CASTAGNOL.--Mais...

LE VAGUEMESTRE.--Pas d’observation.

LE SOLDAT CASTAGNOL, _sortant furieux_.--Je dirai à ma famille de m’envoyer des billets de banque.

Le vaguemestre étant d’ordinaire un adjudant, on l’appelle _mon lieutenant_.

LE ZOUAVE

Beaucoup ont parlé du zouave, peu le connaissent.

Tout le monde l’a vu paresseusement accroupi aux guichets des Tuileries, comme un sphinx de granit au seuil des palais assyriens. Il montait sa garde. D’un air profondément mélancolique il faisait sa faction, mâchait sa chique avec une fiévreuse impatience, ou bien, tout en fumant sa _chiffarde_, il guettait avec anxiété quelque rayon de notre soleil parisien, clair de lune de ce soleil d’Afrique qui _tombe sur la boule_ comme du plomb fondu.

Une pièce de calicot blanc ou vert, roulée autour d’un fez rouge, une veste bleue à passe-poils rouges ou jaunes laissant le col entièrement nu, un large pantalon garance taillé à l’orientale, des guêtres blanches montant un peu au-dessus de la cheville, voilà pour le costume.

Faut-il dépeindre l’homme?

Petit, trapu, musculeux, nerveux, les épaules larges, les poings carrés, la tête rasée, la barbe touffue, l’œil hardi, le sourire narquois, la démarche décidée et aventureuse, tel est le zouave, le premier soldat du monde pour les coups de main, les escarmouches d’avant-postes, les embuscades impossibles, les marches rapides et imprévues.

Habitué à poursuivre l’Arabe, son éternel ennemi, le zouave est au fait de toutes les ruses de guerre du désert; il les a apprises à ses dépens; aussi surprendra-t-il toujours les armées de l’Europe.

«L’Arabe est bien rusé, mais le zouave est plus rusé encore.»

Il sait se déguiser en touffe d’herbe et s’avancer imperceptiblement jusqu’à la sentinelle qu’il veut surprendre; il peut marcher sans bruit, rester immobile des heures entières, s’effacer dans les moindres replis de terrain, ramper, sauter, bondir, se confondre dans les taillis qui l’environnent, suivre une piste et éventer toutes les ruses.

Comme éclaireur il n’a pas son pareil.

Faut-il enlever une position, il se précipite en avant, tête baissée, renversant tout sur son passage, «ce n’est plus un homme, c’est un boulet. Une fois lancé, il faut qu’il arrive ou qu’il tombe.»

Le zouzou déteste cordialement les grandes villes, il a les garnisons en horreur.