Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval

Part 10

Chapter 103,707 wordsPublic domain

Voici un capitaine qui tourne des échiquiers; celui-ci fait de la tapisserie: ils sont mariés. L’un bûche la théorie, l’autre dessine, pour lui et les autres, des _plans de reconnaissance_:--deux piocheurs.

Ce lieutenant ne vise rien moins qu’à faire changer l’uniforme de la cavalerie; il dessine et colorie des costumes qu’il expédie régulièrement au ministère de la guerre.

Il y a encore l’officier permuteur et le sous-lieutenant romanesque. Ouvrez _le Moniteur de l’armée_, et vous verrez le nom du premier:

«Un lieutenant du 13e hussards, de la promotion de 65, désire permuter avec un de ses collègues, soit de l’infanterie, soit de la cavalerie, en Afrique ou en France.»

Voilà six régiments que fait déjà l’officier permuteur; ses amis prétendent qu’il cherche un escadron où il n’y ait pas de capitaine.

Le sous-lieutenant romanesque ne sort pas de Saint-Cyr; il y eût perdu ses illusions. Il abuse des cabinets de lecture et compose des vers qu’il communique à son collègue le mélomane.

Ce capitaine est à perpétuité l’ami de mesdames les artistes dramatiques du théâtre de Saint-Urbain. La Dugazon, surtout, a toutes ses sympathies. On le sait.

Ce lieutenant est bourgeois, très-bourgeois. Il est, dit-il, soldat malgré lui, uniquement parce qu’on lui a forcé la main; c’est pour cela peut-être qu’il est très sur la hanche avec les pékins.

Je vous présente le lieutenant qui cherche à se marier--rien de la maison de Foy.

Voici enfin bon nombre d’officiers qui vont dans le monde; brillants danseurs au bal, ils passent la journée à faire des visites.

Je dois le déclarer, si j’étais marié, je tiendrais fort en suspicion MM. les officiers du 13e hussards, surtout après une lecture approfondie de Stendhal.

Mais ceci n’est pas une physiologie..... les types aujourd’hui se fondent, disparaissent; demain ils ne seront plus.

Jadis, en endossant l’habit militaire, on se croyait forcé d’adopter un code de convention, des opinions, des usages, des façons de penser, des ridicules de tradition.

Chacun est soi, aujourd’hui, chacun a son caractère propre, ses défauts ou ses qualités.

Ce qui faisait dire à un commandant retraité, ami de Gédéon:

--Les militaires à présent sont exactement semblables aux pékins, excepté que les pékins ne seront jamais militaires.

LV

L’adjudant porte la tenue d’officier, un képi d’officier, des épaulettes d’officier, on dit en lui parlant: «Mon lieutenant.»--Et cependant il n’est que le premier des sous-officiers.

Son surnom vous dira combien est dur son métier, on l’appelle le _chien du régiment_.

Sa seule consolation est de penser qu’il ne tardera pas à passer officier pour de bon.

--Et il ne sera pas trop tôt, s’écrie-t-l; c’est embêtant, à la fin, de n’être ni chair ni poisson.

* * * * *

Le maréchal des logis chef, dont le grade correspond à celui de sergent-major dans l’infanterie, est la pierre angulaire de l’escadron.

Le _rapport_ est la grande affaire de sa matinée.

Ensuite on l’attend avec impatience à l’escadron pour connaître l’ordre du jour.

Enfin, en moyenne, l’adjudant-major fait sonner au marchef au moins une fois par heure.

Après son service actif vient sa comptabilité; c’est lui qui tient en partie double les états de linge et chaussures et le grand livre des punitions.

Il doit savoir pourquoi le hussard Bardouillet a été collé au bloc par le brigadier Goblot, et pourquoi l’administration n’a livré que cent quarante-neuf draps au lieu de cent cinquante.

Il est aidé dans sa besogne par deux fourriers, un brigadier et un maréchal des logis. Ce sont les comptables, ou _gratte-papiers_, ou _buveurs d’encre_.

Outre la responsabilité de tout le service, le marchef a en maniement _les fonds de l’ordinaire_. Là véritablement est le souci et le danger.

Hélas! on a vu des chefs, plus étourdis que coupables, emprunter à leur caisse... Au régiment comme dans le civil, ça s’appelle _manger la grenouille_. C’est grave.

Du matin au soir, le marchef se plaint de ses fourriers qui, à l’entendre, ne font absolument rien et lui laissent toute la besogne sur le dos.

Les fourriers, de leur côté, affirment que leur marchegis, qu’ils appellent le _double_, est un flâneur déterminé.

Tous les chefs mangent ensemble avec les adjudants, ils ont la main sur les autres sous-officiers.

De tout temps le fourrier a été le _sous-off_ le plus _ficelé_ du régiment. Il fait fine taille et fantaisie, porte des bottes fines et des pantalons d’une largeur exagérée. Le maître tailleur, qui est bien avec lui, confectionne à son intention des dolmans dont la poitrine est rembourrée outre mesure, ce qui est à la fois élégance et importance.

--Il n’est pas surprenant, disent les autres maréchaux des logis, que le fourrier soit si bien mis, il se fait un _fourbi_ incroyable.

Le comptable, en effet, a la réputation d’être pillard;--c’est celle de tous les gens qui alignent des chiffres petits ou gros. Il gratte, assure-t-on, sur les ressemelages et les réparations, et a la spécialité de _faire sauter_ des rations de pain.

Le fourrier est le Lovelace du régiment. Le 13e s’enorgueillit, à juste titre, de quatre _beaux_ fourriers.

Outre ses conquêtes extérieures, il fait une cour assidue à la demoiselle du café des sous-officiers, dite _la grande cafetière_. Cette plaisanterie est de tradition.

Chaque soir il cause avec elle une demi-heure au moins en faisant marquer ses consommations, et dans la journée, pendant que les autres sont occupés au pansage, il trouve encore le moyen de venir faire avec elle un petit bout de causette.

Les bouquets de violettes et les poulets brûlants rentrent dans ses attributions; encore ne s’en tient-il pas toujours à la vile prose. Il versifie et compose des romances auxquelles le chef de musique daigne adapter des airs.

C’est à un brigadier-fourrier que le régiment doit la fameuse chanson du 13e, chantée un soir de gala, à la table même du colonel.

Le sabre au flanc, traînant la sabretache, Leste et fringant, le regard séducteur, C’est le Hussard. Aux crocs de sa moustache De la beauté toujours s’est pris le cœur. Sonne l’appel, pour l’amour, pour la gloire, Il ne connaît ni périls, ni hasards. Faut-il se battre, aimer, ou faut-il boire, A nous l’pompon, au treizième hussards!

De l’enfoncer, c’est en vain qu’on espère. Il rit au nez du grand Carabinier, Soldat géant, qui gêne le tonnerre, En le brossant des crins de son cimier. Quand à cheval son soleil étincelle Sur sa poitrine, il a l’air du dieu Mars, Mais on ne peut toujours rester en selle, A nous l’pompon, au treizième hussards!

O Cuirassier, de ta lourde cuirasse, O Cuirassier, l’acier te sied assez; Vieux dur à cuire, en cette carapace, Tu sais rentrer comme les crustacés. Toi qui d’Eylau décidas la bataille, Tu peux de tous exiger des égards, Mais pour valeur plus grande que la taille, A nous l’pompon, au treizième hussards!

Au fier Dragon accordons cet éloge, C’est qu’il se gonfle et se pose en rival; C’est qu’il combat comme à l’auberge on loge, Tantôt à pied et tantôt à cheval. Mais aux Dragons si la vertu s’engage, Elle nous rend bientôt les étendards: Faut-il dompter une vertu sauvage? A nous l’pompon, au treizième hussards!

Depuis cinq ans une grotesque danse Reçut le nom de hardis cavaliers; Seuls jusqu’alors les ennemis de France Avaient connu la danse des Lanciers. En tapinois, à l’abri du quadrille, Leur schapska s’est glissé de toutes parts, Mais aux lanciers pour que le sexe brille, A nous l’pompon, au treizième hussards!

Leste Chasseur, à notre seule absence, Tu dois souvent tes triomphes d’un jour; Un Hussard vient, et sa seule présence Pour lui décide et la guerre et l’amour. Et cependant nous, chers à la victoire, D’un fol orgueil nous craignons les écarts. Donc venez tous,... c’est moi qui paye à boire A la santé du treizième hussards!

La grande prétention du fourrier est d’avoir été un _civil un peu chic_. Aussi il affecte des goûts peu militaires. Il n’est que comptable à ce qu’il prétend, et est fier de sa _main_ superbe.

Quatre fois par an, le marchef et ses fourriers ont une besogne extraordinaire, c’est lorsqu’il s’agit de régler la _feuille de décompte_ trimestrielle.

Comme de raison, ils attendent toujours au dernier moment, et c’est dans la nuit qui précède le décompte que se fait ce difficile travail.

Cette nuit-là, le brigadier _d’ordinaire_ doit à son chef un paquet de bougies, le café, et une bouteille de rhum.

Outre ses fourriers, le marchef s’adjoint ordinairement un surnuméraire--un _scribe_. C’est quelque _fils de famille_, engagé volontaire, hussard intelligent mais paresseux, qui obtient ce poste envié. Pour s’exempter de service, il est tout heureux et tout aise de faire les courses et de bourrer les pipes des comptables.

Si le marchef a un capitaine criard, son poste n’est pas tenable. Alors il scie le dos à ses fourriers, et est au plus mal avec tous les sous-officiers de son escadron.

* * * * *

Les maréchaux des logis, qui sont les sergents de la cavalerie, se partagent en deux camps:

Les _saumuriens_, qui ont gagné leurs galons en deux ans à l’école de Saumur;

Les _régimentaires_, qui n’ont jamais quitté le 13e.

Les premiers sont _ferrés à glace_ sur la théorie, les seconds ont la prétention d’être infiniment plus troupiers.

Cette très-petite rivalité n’altère en rien la bonne intelligence.

Le sous-officier du 13e hussards a deux grands défauts: il se coiffe trop sur l’oreille et n’est pas assez ennemi de _la pose_ et de _l’épat_.

Il a aussi la fâcheuse habitude de porter des pantalons démesurément larges et de serrer de quatre ou cinq crans de trop son ceinturon, ce qui fait faire à son dolman des plis affreux dans le dos.--Mais ainsi le veut dame fantaisie.

La passion du maréchal des logis pour l’absinthe est un bien autre mal. Le colonel a déjà essayé de proscrire des cantines cette Locuste verte, mais une persévérance patiente, infatigable, plus forte que sa volonté, l’y a toujours ramenée.

--Que je sais bien, dit le brigadier Goblot, que l’absinthe elle n’est autre qu’une _décoction de gros sous_, mais tant pis, une fois qu’on a mis le nez dans ce diable de vert-de-gris, on voudrait y fourrer la tête.

Le maréchal des logis aime encore le vin blanc le matin, la goutte en montant à cheval, le café en sortant de table, la bière dans l’après-midi, le vin chaud et le punch le soir.

Ainsi pris entre le quartier et le café, entre la partie de bésigue et le rendez-vous d’amour, il n’a pas une minute à lui. Sa vie se passe à résoudre ce problème difficile, de mener de front le service et les plaisirs.

Le sous-officier oublieux y perd la tête; mais celui-là ne marche jamais sans son calepin qui lui tient lieu de mémoire. Pêle-mêle il y inscrit toutes _ses affaires_, son existence y est notée heure par heure, un feuillet serait sa biographie...

Donc arrachons-en un au hasard:

SAMEDI.--_30 mars._--Descendu la garde...

DIMANCHE.--_31 mars._--Pris la semaine--touché le prêt--été voir Angélina, découché--pas vu, pas pris.

LUNDI.--_1er avril._--Fait avancer la soupe--rien de nouveau à la botte--_elle_ n’était pas chez elle.

MARDI.--_2 avril._--_Elle_ était chez son amie--deux jours de bloc à Mercaillou--gagné dix _consum_ à Gentil.

MERCREDI.--_3 avril_.--Fait faire les crins aux chevaux--emprunté cinq francs et un gigot au brigadier d’ordinaire--perdu l’absinthe--soupé avec Angélina--rentré en retard.

JEUDI.--_4 avril_.--Attrapé huit jours--Gentil a vu un fantassin entrer chez elle--rien de nouveau--promenade à cinq heures.

VENDREDI.--_5 avril_.--Trouvé chez _elle_ un képi de voltigeur--je m’en doutais--été voir son amie--rentré en retard.

SAMEDI.--_6 avril_.--Touché le prêt--à midi revue de détail--rencontré chez elle un sergent, j’en étais sûr--accepté une partie de billard--je lui gagne le _gloria_.

DIMANCHE.--_7 avril_.--Rien de nouveau--descendu la semaine--bloqué--consulté le docteur.

LUNDI.--_8 avril_.--Entré à l’hôpital...

Le vieux _sous-of_ grognard et brisqué n’existe plus au 13e; le dernier fut celui qui, s’arrêtant un jour devant la salle de police, épelait l’inscription placée au-dessus de la porte:

--S, a, l, sal, disait-il, l, e, le, salle... On voit bien que ces voleurs de peintres sont payés tant à la lettre qu’ils en collent en plus; faudra que j’en parle à l’adjudant.

Ce vieux cocardier était le meilleur enfant du régiment, se laissant punir plutôt que de bloquer un homme. Il faisait _tenir_ son calepin par quelque engagé volontaire de son peloton.

Le maréchal des logis rageur est assez commun au 13e; on y trouve aussi le _punisseur_: ce dernier arrive toujours de Saumur. Il fait du zèle...

Presque tous les sous-officiers savent qu’ils peuvent passer officiers, peu l’espèrent. C’est si long. Il ne faut pas moins, en moyenne, de dix ans de grade et de bonne conduite.

Si maintenant on voulait se faire une idée exacte de la puissance de l’épaulette, de l’influence presque incroyable du grade, il faudrait voir un maréchal des logis le jour où il _passe_ sous-lieutenant.

A midi, c’est un sous-officier comme les autres, bon garçon, insouciant, un peu casseur...

La nomination arrive.

A midi et une minute, c’est un autre homme. Il est officier, jamais il n’a été autre chose; il est grave, presque sévère.

La baguette magique de l’ambition l’a touché; il calcule déjà à quel âge il pourra bien être colonel.

Quant à ses anciens camarades, il ne les connaît plus. Un abîme les sépare.

On en a vu, le lendemain de leur promotion, bloquer impitoyablement l’ami qui la veille a partagé leur matelas à la salle de police.--C’est, il est vrai, une exception.

* * * * *

Le brigadier est un caporal à cheval: mêmes galons, mêmes prérogatives.

Il est le trait d’union entre la troupe et le corps des officiers, le premier anneau de cette chaîne hiérarchique qui unit le simple soldat au maréchal de France.

Mais tandis que le caporal commande simplement quatre hommes, le brigadier commande quatre chevaux, ce qui explique ses airs de supériorité.

Au 13e, on ne compte que par chevaux, le cavalier passe par-dessus le marché.

Le brigadier, de sa nature, est bon enfant et pas fier avec les hussards, très-disposé par tempérament à accepter une politesse de tout un chacun--en dehors du service, s’entend.

Il n’y a d’insupportables que ceux qui ont la certitude de ne jamais passer maréchaux des logis.

Cette triste conviction les porte souvent à commettre des abus de pouvoir, moins par méchanceté que pour se prouver à eux-mêmes leur puissance.

Ils ont la susceptibilité de la sensitive et ne transigent jamais avec leur dignité. Ils sont intraitables à l’endroit du _salut_, l’exigent à cinq pas, et voudraient qu’on en fît _un cas de conseil_.

Enfin, ils ne peuvent souffrir les engagés volontaires.

Revenons au commun des martyrs, c’est bien le nom des brigadiers.

S’ils deviennent farouches, c’est qu’ils sont de semaine.--Ce genre de service produit le même effet à tous les grades.--En ce cas, pour s’éviter une punition, ils sont capables de bloquer tout l’escadron. Heureusement le brigadier ne _peut_ que deux jours de salle de police ou quatre jours de consigne à la fois.

Il en est un pourtant, heureux entre tous, qui est envié, entouré, flagorné... c’est le _brigadier d’ordinaire_.

Celui-là est chargé de la _tamponne_ de l’escadron, et fait _le prêt_ tous les cinq jours. Il va à la provision, et règle avec les fournisseurs.

Il est au mieux avec le boucher, qui l’invite à dîner, et avec l’épicier qui lui offre la goutte, et lui fait présent de boîtes de chocolat pour sa particulière.

Outre le _sou pour franc_ qui lui revient presque de droit, il fait, dit-on _danser l’anse du panier_ de l’escadron. Ah! si le capitaine le savait!

Les maréchaux des logis lui font deux doigts de cour, sachant bien qu’au besoin il ne leur refusera pas une légère avance sur le prêt, et le chef a parfois de longues conférences avec lui.

Les brigadiers du 13e doivent, en partie, leur célébrité au _rapport_ que l’un d’eux fit un jour à l’adjudant-major.

--Qu’y a-t-il aujourd’hui? avait demandé cet officier.

--Rien de nouveau à la botte, mon capitaine.

--Très-bien, allez.

--Capitaine, excusez-moi, c’est que...

--Quoi encore?

--C’est que... il y a que le hussard Castagnol a eu la jambe cassée d’un coup de pied, et qu’il y a un cheval qui s’est tué, et qu’il y a que le maréchal des logis de semaine a eu une attaque de choléra, et que le vétérinaire a fait conduire à l’infirmerie un cheval qui avait le farcin, et que le feu il a failli prendre à l’écurie.

--Et vous dites, brigadier, qu’il n’y a rien?

--Non, mon capitaine. Sauf ça... rien de nouveau à la botte.

LVI

--Fut-il jamais, disait Gédéon, existence plus triste et plus monotone que la nôtre! chaque jour se succède exactement copié sur celui de la veille; qui a vécu une journée sait d’avance quelle sera toute sa vie. On se ferait tuer, ma parole d’honneur, rien que pour se changer un peu.

Le jeune hussard parlait ainsi devant un sous-officier saumurien, garçon d’avenir, qui s’était engagé avec la ferme volonté d’arriver.

--Oui, continuait Gédéon, on parlait autrefois des moines inutiles, mais que sommes-nous, en temps de paix, nous autres soldats, sinon des moines armés? On a démoli les couvents, mais sur les ruines on a bâti des casernes; discipline pour discipline, je redemande les communautés: au moins on s’y engraissait.

--Eh bien, dit en riant le maréchal des logis, faites comme nous, souhaitez la guerre. Là, au moins, il y a de la variété. On ne moisit pas dans son grade à attendre son rang d’ancienneté. J’aime mieux le tour du boulet que le tour de faveur.

--Horreur! s’écria Gédéon; souhaiter la mort de mon prochain!

--Ah! par exemple, reprit le sous-officier, personne n’eut jamais cette idée.

--Le croyez-vous vraiment, maréchal des logis, le croyez-vous? Alors, prenez-vous-en à notre métier, qui, fatalement, nous conduit à cette pensée. Lorsque la campagne s’ouvre, et que je vois partir, bras dessus, bras dessous, un capitaine et un lieutenant, je ne puis m’empêcher de frémir, parce que, malgré lui, le lieutenant en arrive à se dire: Eh! eh!... s’il était tué, le capitaine, n’aurais-je pas ses épaulettes!...

--Taisez-vous, interrompit le sous-officier indigné, vous ne serez jamais un soldat. Il n’y eut, voyez-vous, pour les hommes de cœur de l’armée, qu’une époque bénie, le premier Empire. O Napoléon! de ton temps un homme comme moi était tué ou commandait en chef à trente-six ans.

--Cependant, maréchal des logis, raisonnons un peu.

--Pas de réplique, entendez-vous, dit sévèrement le sous-officier.

--Soit, conclut Gédéon, mais une chose me console: il n’est pas un officier qui ne s’ennuie au moins autant que moi.

Et de fait, pour troubler la monotone harmonie de l’existence de garnison, il faut un événement comme il ne s’en présente pas un tous les cinq ans.

Les changements de garnison et le camp sont des bonheurs passionnément désirés, surtout par les plus jeunes, qui en parlent longtemps à l’avance.

Dans l’année, il n’est guère que quatre ou cinq jours où l’on s’écarte un peu de la symétrie ordinaire; Dieu sait la joie, alors!

C’est d’abord à l’inspection générale, qui a lieu vers la fin de l’été.

En cette grande occasion, le 13e hussards organise toujours un carrousel qui, sans avoir la pompe et l’éclat des fêtes d’armes de l’école de Saumur, émerveille et transporte les bourgeois, et surtout les bourgeoises. Les estrades préparées sont toujours trop étroites pour la foule; les femmes combinent leurs toilettes de longue main.

Avec le carnaval arrive chaque année la _cavalcade de charité_.

Heureux pauvres! c’est pour eux, pourtant, que tous les sous-officiers se mettent en quête de travestissements, que le théâtre ouvre ses magasins, que les officiers riches font venir des costumes de Paris.

Venez au carnaval prochain, et vous verrez.

Le brigadier-fourrier, déguisé en femme, l’ours traditionnel, le sauvage dévorant de la chair crue avec voracité, et l’éternel fantassin à cheval, sac au dos, éperons aux coudes, toujours près de tomber, et tombant quelquefois, vu les bouteilles vidées.

En tête, vous verrez la _musique_ travestie en Arabes, avec ses draps en turban.

Mais la plus grande de toutes les fêtes est le passage, dans la ville, d’un régiment de cavalerie.

Il y a réception. La ville est en émoi.

Officiers, sous-officiers et brigadiers du régiment en garnison traitent leurs collègues de passage.

Les broches tournent, les caves se vident.

On dîne jusqu’aux yeux, on chante, et au dessert on porte des toasts.

Le lendemain, seulement, on réfléchit.

Le régiment de passage est passé. Ceux qui restent font leurs comptes.

Les brigadiers s’aperçoivent qu’ils ont engagé leur prêt pour six semaines, les sous-officiers pour un mois.

Les officiers ont fait une rude brèche à leurs appointements.

Mais pouvait-on faire moins pour des collègues, pour des camarades? Ne revaudront-ils pas tout cela largement à la prochaine occasion?

Donc, qu’on serre le ceinturon d’un cran, et qu’on se brosse le ventre.

Quand on s’est amusé, on doit savoir tirer la langue sans murmure.

Ajoutons que jamais les propriétaires d’hôtels et de cafés d’une ville ne se sont plaints des réceptions.

LVII

Définitivement, Gédéon était devenu le plus vilain soldat du régiment.

Et cependant il avait obtenu, pour se dérober aux rigueurs du service, tous les emplois qui, au 13e, sont l’apanage presque exclusif des engagés volontaires.

Successivement il avait été _scribe_ chez le chef, employé chez le trésorier, moniteur à l’école.

De partout sa mauvaise conduite l’avait fait renvoyer.

A l’infirmerie et à la salle de police, il s’était lié avec toutes les _fortes têtes_ du régiment, et lui-même, désormais, était cité comme une _pratique_, véritable _gibier de biribi_.

Il découchait et _tirait des bordées_.

Découcher est une grave infraction à la discipline, punie d’autant plus sévèrement au 13e, que les obstacles matériels qui s’opposent à la sortie des hussards, une fois la porte fermée, ne sont pas insurmontables.

Le quartier de Saint-Urbain, en effet, est clos d’un côté par la Serpole, peu large en cet endroit, de l’autre par un mur médiocrement élevé.

Donc, s’en aller n’est pas le diable.

On passe l’eau à la nage, ou à l’aide d’une corde attachée aux branches d’un arbre du bord opposé, ou encore sur un radeau improvisé formé de deux de ces barres qui servent à séparer les chevaux à l’écurie.

Sauter le mur est un jeu d’enfant.

L’adjudant-major l’avait si bien compris, que, pour diminuer la tentation, il avait placé des _factionnaires de nuit_ autour de la muraille provocatrice.

Mauvaise idée. Les factionnaires ne servaient qu’à faire la courte échelle à ceux qui voulaient fuir.

Mais, s’esquiver n’est rien. La seule chose vraiment à craindre est le _contre-appel_.

Presque chaque nuit l’adjudant-major de semaine fait passer ou passe lui-même dans les chambres accompagné du maréchal des logis chef.

Un lit est-il vide, on prend le nom du propriétaire, et s’il n’est pas de service, ou de garde, ou _permissionnaire_, il est _porté manquant_, et le lendemain quinze jours de salle de police l’attendent à sa rentrée.

C’est donc à parer à ce maudit contre-appel que s’évertuent les hussards _découcheurs_.

Autrefois on mettait une poupée faite d’une couverture et coiffée d’un bonnet de coton dans son lit, et tout était dit. Mais les adjudants-majors d’autrefois étaient _myopes_, sans doute, ceux d’aujourd’hui ne le sont pas.

De là mille ruses toujours déjouées.

Gédéon, pour son compte, inventa un assez joli moyen.