Lautrec; ou, Quinze ans de mœurs Parisiennes, 1885-1900

Part 6

Chapter 63,647 wordsPublic domain

Ce jardin du père Forest! S'en amusa-t-il, au delà de ce que l'on peut imaginer! Mais, de même que le président Carnot, poursuivi par le soleil dans le jardin de l'Elysée, cherchait un coin d'ombre, Lautrec pestait, lui aussi, une fois dans le jardin, contre le soleil qui le tourmentait. Aussi, il prit un temps précieux pour bien fixer les heures, les certitudes de peindre à l'abri des aveuglants rayons qui viennent chercher la toile; et, enfin, quand il eût trouvé le bon coin, il s'en tint là, joyeusement. Tout en chantonnant, il «abattit» de nouvelles et admirables peintures.

Souvent, à nous, ses amis, il nous arrivait de rester dans le jardin du père Forest toute l'après-midi; et Lautrec nous chargeait ensuite, de ramener ses modèles au bercail. Alors, il montait chez lui, pour se reposer; car, il se levait de bon matin; et, le soir, il ne voulait pas manquer un spectacle au Moulin, au cirque, au théâtre, dans un bar ou au bocard. Oui, il le faut répéter, cet homme fut un obstiné travailleur, un fécond producteur; et, en se disant cela, on est saisi d'une vive tristesse en pensant à tout ce qu'il eût pu encore réaliser, avec une vie plus longue!... Oui, je sais: Van Gogh, une carrière plus courte! Oui, c'est là un des lourds regrets que vous inflige la Vie. Et M. Cormon, leur maître à tous deux, il n'est pas encore mort, lui! Voilà une des inexplicables boutades de la nature ou de la Providence, ou de Dieu, à votre choix!...

DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

III

Le Cirque

Au Théâtre

Café-Concert

Les Courses

De Tout

LE CIRQUE

Igor Strawinsky, Tristan-Bernard, Lucien Guitry et tant d'autres Picassos, comme vous avez raison d'aimer le Cirque, que Lautrec aima encore plus que vous!

Ah! qui ne peut chérir le Cirque où tout est pittoresque, contrasté, brillant; où tout est imprégné de cette «odeur de Cirque», que l'on ne respire nulle part ailleurs?

Le Cirque! C'est-à-dire toute la fantaisie acrobatique, les écuyers, les écuyères, les clowns, les trapézistes, les barristes, les sauteurs, les équilibristes et les dresseurs de phoques, les jongleurs et les avaleurs de sabres!

Le Cirque! C'est-à-dire les chevaux dressés, le jockey du Derby, la voltige indienne aux sauts d'obstacles, _the wentworth trio in a novel equestrian act_; le Cirque, l'auto-bolide et le bilboquet humain, _the sensation of all sensations_, par _the fearless young and fascinating Parisian_, Mauricia de Thiers; le Cirque, les jeux icariens et l'empereur de la magie, Captain Breydson _perillous trapezist equilibrist act_ et _The Arizona's tomahawk's jugglers_!

Quand on aime le Cirque, j'entends le véritable Cirque populaire, le Cirque où du vrai peuple est sensible à la force, à l'adresse, et acclame et tempête; le véritable Cirque, où de la musique, et quelle musique! ronronne ou fracasse ou susurre ou endort; le véritable Cirque où se perpétuent d'ancestrales et puériles traditions; le véritable Cirque où tout est pailleté, en oripeaux, en franges fanées d'or ou d'argent; où tout est clinquant, bariolé et vif! Ah! quand on aime ce Cirque-là, on frémit en entrant, en respirant l'odeur des écuries; et l'on attend les rires, ces tempêtes de rires qui dégringolent des gradins et qui s'écrasent au milieu de la piste!

Lautrec, qui chérissait le Cirque, à pleine joie, représenta les clowns, les acrobates, les dresseurs de chiens et les écuyers; et une toile qui le «situa» tout de suite, ce fut l'_Ecuyère au Cirque Fernando_, placée longtemps, se rappelle-t-on, à l'entrée du Moulin-Rouge, et que je retrouvai plus tard chez Jean Oller. Ah! la merveilleuse toile, si singulière, si unique, si imprévue, qu'elle m'arracha un cri de stupeur quand je la vis pour la première fois! C'était un gros cheval de piste dessiné d'une splendide façon; et, sur sa croupe, se tenait assise une écuyère avec une si étonnante face; tandis que, au milieu du tapis, l'écuyer, à visage de crapaud, s'arquait et déroulait sa chambrière. Et les blancs et les roses et le noir de l'habit jouaient là-dedans, la piste non recouverte, la toile apparente. Une oeuvre tout de suite si invue, si anormale presque; comme d'un peintre venu on ne savait d'où;--un dessin si excentrique, et qui devait, par la suite, moins peut-être nous troubler, mais nous ravir toujours par sa fascinante personnalité, par son inégalable puissance!

Quand Lautrec fut à Saint-James, il se ressouvint du Cirque qu'il avait tant aimé; et, là, sans modèles, il crayonna une suite d'une vingtaine de dessins, uniquement consacrés aux gens de Cirque, et que Manzi édita sous ce titre: _Au Cirque_.

Dessins d'une exagération caractéristique, d'une troublante déformation, d'un imprévu si drolatique, qui, cependant, ne fait jamais rire. Et vous voilà revenus ici, dans cette série de planches, les clowns et les écuyères, les chiens savants et les danseuses. Et je revois, chaque fois que je regarde ces dessins, tous vos gestes adroits, toutes vos cocasseries, ô clowns; tout votre maniérisme, ô écuyères de haute école; et je vous retrouve aussi, vous, ô clownesses fantaisistes, clownesses presque de bal masqué, avec vos gamineries d'enfant vicieux et vos mines de chattes guindées!

Foottit, ce clown génial, Foottit surtout, émerveilla Lautrec. Il le suivit partout. Et lui, Foottit et Chocolat, ils devinrent les tenaces clients du bar Achille, jusqu'au moment de la définitive fermeture de ce réjouissant assommoir. Ils dégustaient tous trois tous les short-drinks, tous les gin-wiskies, tous les gobblers et punchs de la maison; puis on se donnait rendez-vous au cirque de la rue Saint-Honoré;--après quoi, ils se rassemblaient encore, Lautrec, Foottit et Chocolat, pour regagner le bar délectable.

Lautrec notait rarement des croquis autour de la piste. Quelques tics de son ami Foottit, et c'était tout. Sa mémoire lui suffisait; elle collectionnait une copieuse moisson de gestes, de bonds et d'aspects plastiques.

Il était transporté par les pantomimes et les brefs scénarios que Foottit jouait avec Chocolat; et il déclarait, avec tant de vérité, que cela, c'était autrement intéressant que toutes les pièces de théâtre.

Lautrec a représenté Foottit comme un gros rat éveillé, gambadeur et rusé, en perpétuelle recherche de drôleries. Il l'a dessiné d'inoubliable façon; et, de Chocolat, il a fait un nègre hilarant, tenant du singe, un nègre singulièrement excité et folâtre.

Tous les dessins consacrés au Cirque purent bien être réalisés de mémoire, à Saint-James; Lautrec les avait tellement gravés dans le cerveau, tous les chevaux, tous les chiens, tous les personnages, petits ou grands, qui animent de joie une piste. Presque automatiquement, il a exécuté tous ces dessins-là; et, presque automatiquement, aussi, il a trouvé pour eux les mises en pages les plus définitives et les plus rares. Considérez attentivement tous ces dessins d'un «malade»; et vous serez surpris de leur expressive étrangeté et de leur parfaite variété. Il y a là quelque chose de solide et d'inexplicable qui peut dérouter singulièrement les psychiâtres. Cette sagesse, cette parfaite mise au point esthétique, cela, en effet, vous alarme, comme cela vous trouble aussi chez un Van Gogh,--et, en ce moment même, chez Maurice Utrillo. En confrontation des prouesses picturales de ces trois merveilleux artistes, «touchés» cérébralement, les oeuvres des peintres dits raisonnables ne sont que sottises et écoeurantes banalités! Le génie alors est-il donc, vraiment, en somme, l'apanage de ceux que les psychiâtres appellent, en leur barbare langage, des «dégénérés supérieurs?»

AU THÉÂTRE

Tout le cortège des acteurs et des actrices, tout le chariot de Thespis, défila aussi devant Lautrec.

Les pièces dites de théâtre l'ennuyaient lourdement; mais il s'intéressait aux physionomies et aux tics des acteurs et de leurs compagnes.

C'est surtout à propos de ses lithographies que nous aurons à citer les noms de tous ceux et de toutes celles qu'il dessina.

Il les obtint tous «ressemblants», avec une liberté et une réussite saisissantes, d'après des croquis expédiés dans les coulisses ou dans les loges.

Il était curieux à voir, balafrant son papier, le zébrant, le couturant, piquant de bleu un oeil, griffant de rouge une bouche, accents seulement pour la mémoire, et qui devenaient ensuite bien autrement intenses, quand il cherchait l'ensemble.

Et quelle autre longue suite d'exacts portraits! Nous avouons bien vite, toutefois, que la plupart des acteurs et actrices ainsi choisis n'appréciaient guère leur bonne fortune. Ils nous viennent en nombre sous la plume les noms des comédiens et des tragédiens qui méprisaient Lautrec. Ah! le physique du peintre entre en ligne de compte dans l'estime de ces gens-là! Et Lautrec n'était même pas, au surplus, un peintre officiel et décoré!

Les photographies les plus retouchées, les plus rajeunies surtout--les fossiles ont horreur du vrai!--, sont si loin du verdict affirmé par le dessin de Lautrec. Sévère constat! mais était-ce sa faute à lui si des acteurs et des actrices pouvaient, et peuvent encore, hélas! jouer sans être sifflés, jusqu'aux bégaiements de la seconde enfance?

Heureux âge! Mais plus vif plaisir de Lautrec quand il les crucifiait, tous ces radoteurs!

Il eut, pourtant, des préférés et des préférées. Il représenta souvent Mme Sarah Bernhardt, Guy et Méaly, Réjane et Brasseur, Antoine et Judic, Lavallière et Baron, Mmes Caron et Bartet; ceux-là et celles-là, il les acceptait, et il les dessina avec un vif contentement.

Mais sa plus tenace passion, peut-être, ce fut Mlle Marcelle Lender, divette au théâtre des Variétés, et qu'il dessina tant de fois, avant que de peindre d'après elle cette toile souveraine: _Marcelle Lender dansant le pas du boléro, de Chilpéric_.

Oui, je sais, Lautrec, avec sa voix très perçante, assommait les gens; et il se faisait souvent expulser des coulisses. Mais peut-on penser que, par la suite, on osa traiter ainsi le peintre qui avait réalisé cette merveille picturale?

Et pourquoi, surtout, tous ces acteurs et toutes ces actrices n'ont pas possédé ou gardé leur portrait peint par Lautrec?

Mademoiselle Lender, comment, vous, par exemple, n'avez-vous pas chez vous, je n'ose pas écrire dans votre coeur, l'extraordinaire toile que je viens de citer, et qui vous représente si racée, si ployante, si souple, et si orgueilleuse devant le sourire béat de votre ami Brasseur? Ne saviez-vous donc pas que jamais, dans ce genre, on n'exécuta une toile plus glorieuse? O la coupable indifférence! Et bien plus coupable encore, l'indifférence de la Société des Amis du Louvre! Car, sait-on où ira, à la mort de M. Maurice Joyant, qui le possède, ce chef-d'oeuvre? Peu importe, peut-être, d'ailleurs; car, là où il se trouvera, il figurera comme l'une des plus miraculeuses réussites de la peinture française de tous les temps!

Lautrec, aussi, représenta l'amusante, l'inoubliable Judic, dans sa loge; l'acteur Samary, de la Comédie-Française, dans le rôle de Raoul de Vaubert, de _Mademoiselle de la Seiglière_; M. Lucien Guitry et Mme Jeanne Granier, dans _Amants_; Le Bargy et Marthe Brandès, etc., etc.

En 1900, de passage à Bordeaux, il peignit deux importantes toiles et de nombreuses études, d'après l'opéra d'Isidore de Lara: _Messaline_, représenté au Grand-Théâtre.

Lautrec aima enfin les danseuses de ballets; et M. Pierre Decourcelle, dans sa rare collection, possède, par Lautrec, le portrait de l'une de ces danseuses, devant un portant, qui est bien une prestigieuse et incomparable toile.

Quelle distinction, bien que le visage soit encore agressif! Quel dessin vivant, merveilleux! et combien, ici, Lautrec l'emporte une fois de plus sur Degas, qui, pourtant, accusa souvent Lautrec de le plagier; Degas, avec son dessin figé, conventionnel; Lautrec si animé, si exubérant, et si pénétrant, d'une presque insolence despotique!

Je sais, je sais: toutes ces oeuvres sont considérées même actuellement comme des «caricatures» par ceux des gens de théâtre qui furent portraiturés, les gens du moins que la Parque coupable n'a pas encore saisis! Certainement, par exemple, Mlle Brandès et M. Le Bargy n'ont aucune autre opinion, s'il leur arrive de revoir--ce dont je doute!--le dessin qui les représente, elle, vipérine, et lui, trop jeunet. Et, cependant, ne sont-ils pas rehaussés ainsi, «augmentés», en quelque sorte, par Lautrec, tous et toutes? Mieux même: ne devraient-ils pas être tout à fait comme cela, pour se parer véritablement d'une réelle personnalité?

Mais voilà, en ce triste temps, il faut tout sacrifier au cahotant chariot de Thespis, surtout le génie!--et M. Brisgand, par ses sottises, opère mieux!

AU CAFÉ-CONCERT

Ce milieu, le Café-Concert, avec son amas de bizarres trognes, de bohèmes, d'excentriques de tous ordres, de déchets d'humanité, gueulant ou susurrant des chansons bêtes; ces hommes et ces femmes, ces orchestres de ravageurs, ces beuglants et ces niais Eldorados;--tout ce milieu devait aussi enchanter Lautrec; et, en effet, il l'enchanta.

C'était, d'ailleurs, le moment d'apothéose du Café-Concert. Partout les gommeuses, les gambilleurs, les chanteuses à voix, les excentriques, les diseuses et les ténorinos, sévissaient. On restait sous le coup des fortes émotions chauffées par Thérésa; et les vieux hommes radotaient, avec des larmes, les chansons de Béranger, de Dupont et de Nadaud. Il y avait, par cela même, le café-concert avec ses sottises nouvelles, et l'autre chantant ou Caveau, où l'on hospitalisait les chansons de Paul Delmet et de Maurice Vaucaire. Dans ce temps-là, pas de revues, pas de bas vaudevilles sur ces petites scènes, où, de huit heures à minuit, défilaient toutes les chanteuses et tous les chanteurs des cinq parties du Monde. Le Caveau pleurait boulevard de Sébastopol; le concert des Décadents flonflonnait rue Fontaine; et Lautrec ne quittait, que pour aller au Moulin, ce dernier café-concert, tapageur et pittoresque. Mais la Duclerc, la reine du lieu, l'inquiétait par sa face ravagée; et il n'osait pas la représenter, la dessiner telle qu'il la voyait, cruelle et de sang atrocement brûlé!

Puis, le printemps revenait; et Lautrec s'en allait revoir, dans l'avenue des Champs-Elysées, les trois magnifiques cafés-concerts qui, alors, en plein air, lançaient aux étoiles les couplets amoureux ou pleurards, sentimentaux ou revanchards, humanitaires ou satiriques, que faisaient écrire, dans les prisons, les entrepreneurs-chansonniers,--ou que commettaient eux-mêmes, sans gloire, les Maurice Donnay et les Bruant.

C'étaient, ces trois cafés-concerts: _les Ambassadeurs_, _l'Alcazar_ et _l'Horloge_. Ce dernier devait, plus tard, être remplacé par le _Jardin de Paris_,--lequel vient de disparaître à son tour.

Comme elles réapparaissaient chaque fois charmantes ces joyeuses bâtisses, à l'air d'établissements de bains très calmes et très roses!

Paulus, Caudieux, Kam-Hill et tant d'autres, à ce moment-là, au temps de Lautrec, y chantaient tour à tour. Paulus, le roi de la chanson, de la chanson remuante, agitée, gambillarde! Paulus, qui était la troisième personne de cette trinité glorieuse: le général Boulanger, Géraudel et lui-même, Paulus! Paulus, qui avait incarné en lui l'âme de la Patrie; et qui, aux accents de plus de deux millions de voix françaises, tous les soirs, dans un café-concert, entraînait, vers l'Arc-de-Triomphe, le père la Victoire et les pioupious d'Auvergne!...

Mais c'était, aussi, la pleine floraison des _Ta-ra-ra-boum-di-hé_ et des frêles niaiseries que chantait plus anémiquement Miss May Belfort, qualifiée sur le programme: artiste lyrique anglaise; et, pourtant, elle alluma tout de suite Lautrec.

Après tout, cette bêlante brebis en valait la peine. Elle était si cocassement puérile, costumée en baby, avec des boucles déroulées sur ses épaules. Elle miaulait, tenant un chat noir entre ses bras ou n'en tenant point; et, en choeur, aux Décadents, on hurlait le refrain de ses couplets, tandis qu'elle se redressait toujours roide, et comme en bois.

Lautrec dessina et peignit souvent cette poupée venue de l'orageuse Irlande. C'était la folie du jour, ces chanteuses ou ces danseuses anglaises: une miss Cécy Loftus ou une miss Ida Heath. On les retrouvait partout; et, cependant, avouons, sans être nationaliste, que la française Duclerc, la fameuse Duclerc, à la fin tragique, avait un autre accent! Ah! celle-là, cette terrible chanteuse minée par la phtisie, sa fin dans un bar, sa rage de danse folle, qui nous secoue encore quand nous évoquons l'écroulement brusque de cette femelle vidée!

Mais, de toutes ces danseuses et diseuses, celle que Lautrec, irrésistiblement, préféra, ce fut Yvette Guilbert.

Il lui consacra les planches de deux albums: une édition française, éditée par Marty, avec notice de M. Geffroy; et une édition anglaise, éditée par Bliss et Sands, à Londres, en 1898, avec un texte de M. Arthur Byl.

Ces lithographies sont depuis longtemps légendaires, il est donc vain de les décrire; mais on peut bien répéter que personne ne représenta avec une expression plus forte et plus significative le profil et la face de Mlle Guilbert.

Lautrec connut la diseuse alors qu'elle habitait avenue de Villiers; et, sur le champ, s'enthousiasmant, il voulut la représenter en Diane antique! Heureusement elle se mit à rire, et jura que la «caricature» seule pouvait donner d'elle une image fidèle. Surprenant propos! Mais Mlle Guilbert était si jeune!

Lautrec suivit son modèle à la Scala, aux Ambassadeurs, dans sa loge, sur la scène, dans les coulisses; et il multiplia d'après elle les dessins, s'en tenant pourtant à des lithographies, n'ayant qu'une seule fois choisi une autre matière: une céramique qu'il exposa à Londres, avec une série de lithographies.

Il illustra également quelques-uns des monologues que disait, de sa voix traînarde et acide, Mlle Guilbert: _Le jeune homme triste_; _Les vieux messieurs_; _Eros vanné_; etc...;--mais il ne laissa pas d'elle un grand portrait peint, alors qu'il peignit si souvent la Goulue et la Mélinite. Et Dieu sait, pourtant, si Mlle Guilbert tenait une place au café-concert! mais, bien entendu, on jugeait à rebours la personnalité qu'elle y apportait. «Quand je pense, me disait-elle, un jour, que les Parisiens me croient la joyeuse interprète des vices modernes, alors que j'en suis la mère Fouettard!»

Mais Lautrec, comme tous les Parisiens, ne se souciait ni de morale ni de tout autre but. Il se contentait de se passionner pour le café-concert; et cela lui suffisait.

Aussi, avec H.-G. Ibels, il lithographia encore les planches de tout un album consacré au Café-Concert. Avec un texte très complet et très brillant de M. Georges Montorgueil, cet album fut édité par «l'Estampe originale».

Voici de nouveaux et rares dessins au propre compte de Lautrec! Toujours des Yvette Guilbert, naturellement: puis un profil malicieux, aigu, de Judic; Abdala, aux longs bras, au ventre bombé; Jane Avril, papillon tourbillonnant; Edmée Lescot, à la croupe jaillissante; Mary Hamilton, poupon et soireux; Bruant, hautain, froid; Caudieux, marié bondissant; Paula Brébion, chipie et plantureuse; la Loïe Fuller, flamme et feu-follet; et, couronnant le tout, le pif rouge d'un chanteur américain!

En parlant des lithographies de Lautrec, j'aurai à citer bien d'autres divettes. Je mentionne seulement ici, pour mémoire, ces trois autres oeuvres si curieuses venues du Café-Concert: _Chanteuse anglaise_, _au Star du Havre_; _Miss Bedson_ et _May Milton_.

Avec quel esprit renouvelé, il a dessiné et peint ces filles! Ah! certes, dès que Lautrec touchait à la femme affranchie, à la femme hors du foyer, je veux dire à la bête fendue, prête à tous les déshonneurs et à toutes les hontes, vraiment, il restait inimitable! Huysmans a écrit une lyrique page sur les femmes au tub peintes par Degas; mais comment, comment, lui, devenu un misogyne féroce, n'a-t-il pas bondi sur l'oeuvre de Lautrec pour la fouailler, pour la ravager, pour la massacrer, la femelle aux cent besoins? Comment n'a-t-il pas vu dans l'oeuvre de Lautrec un autre apport tout de même que l'apport de Degas, qui se contenta, en somme, de laides faces et de ballonnantes croupes? Crapaudes engraissées, mais crapaudes néanmoins, rien de plus! alors que, lui, Lautrec, n'a-t-il pas faisandé, pourri la femelle? N'en a-t-il pas fait le simple sac de pus vomi par le terrible moine Odon de Cluny? Sac d'excréments, même pas! Sac de pus, j'y reviens; fumier charriant tous les fétides filaments de l'avarie! Ensuite, est-ce que, sous ces faces blanches, vertes, avivées de rouge,--sous ces poitrines blètes, il n'y a pas, par l'apport de Lautrec, un autre et plus terrible réquisitoire contre la salauderie des désirs et l'ignominie des ruts?... Oui, qui peut de nouveau regarder une fille peinte par Lautrec sans frémir, sans apercevoir tous les ulcères, tous les chancres, toutes les ravageuses terreurs du musée Dupuytren, cette géhenne effroyable et subie de la chair? Pour moi, je me souviens, avec quel frisson! d'avoir vu chez M. Théodore Duret, cette May Milton, à la face engraissée, à la mâchoire lourde, de couleur jaune-blanche, comme retenant sous une enveloppe-vessie un magma de pus tourné au jaune et au blanc-vert. Ce tableau est une hideuse épouvante. Cette bouche frottée de rouge, elle tombe, elle s'ouvre comme une vulve; elle n'a pas plus de défense, elle n'a pas plus de fermeté; elle s'ouvre, elle laissera tout entrer! Et le peintre qui a peint cette redoutable image, aimait les femmes. Quel confondant sadisme!... ou est-ce une sorte de prêche pour les autres hommes?... Singulier problème!

LES COURSES

Les chevaux, les courses de chevaux aussi ne manquèrent point de retenir Lautrec.

Que de simples et jolis dessins, aquarelles ou peintures, il conçut, tout de suite, à la manière anglaise, comme prétexte!--; à sa manière à lui, comme exécution!

Ainsi, ce bref tableau:

La plaine est rase; une colline bleue borde l'horizon; et, dans un coin, des bouquets d'arbres, précédés de barrières blanches, composent un décor plaisant. Le cavalier s'en va au trot gaillard de son cheval; son chien le suit, en tirant la langue; et le bonhomme est tout vermeil, en bon état, vante à coup sûr la sérieuse utilité de l'exercice en plein air. Le ciel, lui-même, est familier; nul nuage romantique, un friselis de laine dans un ciel tendre; et Lautrec complique de variété seulement son cheval dans la classe des hacks et hackneys, des trotters et double-horses, des galloways et des ponies.

D'autres fois, ainsi que nous l'avons dit au chapitre: _Filles_, il place un attelage en tandem, au bord de la mer. Un tonneau, un voile qui flotte au vent; et, escortant la jeune femme qui conduit, un fox-terrier galope en bondissant.

Que d'éventails Lautrec exécuta dans cet ordre d'idées-là!

Les jockeys, à pied ou à cheval, les lads, les entraîneurs et les paddocks, figurent nombreux aussi dans son oeuvre. Et comment en eût-il été autrement pour ce peintre curieux, tellement épris de vie moderne?

Les Courses, d'ailleurs! Les chevaux, les femmes!

Sous couleur d'amélioration de la race chevaline, ne donne-t-on pas, aux Courses, les plus exquis rendez-vous de femmes parées dans un décor de luxe, dans un infini boulingrin émaillé çà et là de somptueuses fleurs?

Et la vue n'en est-elle pas exquise, alors qu'elles sont toutes là, les filles, à la parade, dans la joie de vivre, assistant à une des fêtes du turf?