Lautrec; ou, Quinze ans de mœurs Parisiennes, 1885-1900

Part 4

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En 1897, Lautrec transporta son atelier dans l'avenue Frochot, une impasse bordée de petits pavillons et de jardinets. Mais il habita cette fois, rue de Douai, avec sa mère venue près de lui pour le soigner; car il commençait de se déséquilibrer. C'est là, par exemple, qu'un soir, dans la peur des microbes, il inonda de pétrole tout l'appartement. L'alcool, à forte dose, activant la virulence d'une grave maladie constitutionnelle, était cause de tout.

Lautrec conserva cet atelier jusqu'à sa mort.

SAINT-JAMES

«Quelle maladie est comparable à l'alcool!», c'est le cri d'Edgar Poë, mourant de génie et d'ivresse, dans une rue de Baltimore, devant le hideux et abject mercantilisme des Américains.

Or, Lautrec a fait la dure expérience de cette parole. Il a renouvelé ses excentricités. Il a tant usé de spiritueux; il a si peu préservé d'autre part son pauvre corps que des hallucinations l'assaillent. Il parle, entre autres choses, des rafles qu'il a faites en compagnie de sa chienne Paméla et du commissaire de police de son quartier, prenant un gardien qu'on lui a donné pour ce fonctionnaire. Alors, pour lui assurer un repos et un changement de milieu nécessaires, il est question de l'envoyer au Japon, son vif désir d'autrefois. Sur ces entrefaites, croyant qu'il a à se plaindre du marchand de tableaux Durand-Ruel, Lautrec se place rue Laffitte, devant la porte de cette galerie, et, déguisé en mendiant, il ameute la rue contre le marchand. Il faut agir. Deux personnes de la famille de Lautrec se décident à le placer dans une maison de santé. Le père aurait dû venir s'occuper du malade, mais il chassait; et il demanda, lui, qu'on envoyât simplement son fils en Angleterre, où l'ivrognerie passe inaperçue, et y est même fort honorée, puisque, là, ajoutait-t-il, tous les nobles s'alcoolisent.

Ce fut en l'hiver de 1899 que Lautrec entra dans la maison de santé du docteur Semelaigne, à Saint-James, près Neuilly.

Vrai séjour datant du XVIIIe siècle; mais séjour un peu vétuste. Petits temples à l'Amour. Canal à sec allant à la Seine, autrefois servant sans doute aux embarquements pour Cythère, plis Watteau et robes à paniers.

Tout de suite, Lautrec se rendit parfaitement compte du lieu où il se trouvait; et, devant ses amis Dethomas et Carabin, qui le visitèrent, il plaisanta, disant qu'il était à Saint-James plage; et même il ne cessa de leur réclamer de l'alcool dans une bouteille plate.

Son goût du travail ici accomplit un nouveau miracle. Avec une plume de bécasse, ramassée dans la cour, il se mit à dessiner un cheval; et, ayant obtenu un crayon et du papier, il composa de mémoire toute la suite de dessins aux crayons de couleur que Manzi éditera plus tard sous ce titre: _Au cirque_. Admirables dessins dont nous parlerons plus loin.

Durant deux mois, Lautrec resta à Saint-James. Il en sortit, apaisé, ardent à travailler. On le retrouva d'abord spirituel, dispos; mais, soudainement, avec l'alcool de nouveau ingéré à forte dose, de singuliers goûts de bohème éclatèrent et s'aggravèrent. Lautrec devint tout d'un coup plus libre en ses propos et plus dur; et quelques anciens familiers, niaisement déconcertés, alors, épouvantés, s'enfuirent.

1900

Mais, la maladie, fouettée par l'alcool, poursuit, inexorablement, son oeuvre. On ne voit plus maintenant Lautrec travailler avec autant d'entrain qu'autrefois.

On lui a recommandé une espèce de culture physique, qui n'est guère louable pour sa débilité corporelle.

Aux cinq à sept des cafés de Montmartre, qu'il a tant fréquentés, on se raconte ses nouvelles excentricités et les prouesses athlétiques qu'il s'efforce d'accomplir. On a installé ainsi, dans son atelier, une sorte de caisse, un bateau mécanique, dans lequel il s'assoit et rame. Lui, il trouve cela extraordinaire d'invention; et, surexcité, il prend même des bains dans une façon de cratère formé par un tombereau de sable.

Il ne va plus au Moulin. Il se traîne seulement quelquefois en voiture jusqu'à la taverne Weber, rue Royale.

Cependant, de l'avenue Frochot, il adresse à certains camarades un dernier menu: une invitation «à une tasse de lait»; une lithographie qui le représente en picador, auprès d'une vache qui doit figurer sur une petite pelouse, au bas de son atelier. Et il croit encore pouvoir travailler.

Les panneaux de bois le tentent. Il a acheté, pour les gratter et les poncer, des râcloirs d'acier et des peaux. On le trouve parfois s'époumonnant à cet exercice; et il répète, en vous montrant son ouvrage, son éternel: «C'est merveilleux, hein?»

Il profite des fauteuils qu'on roule à l'Exposition universelle pour la visiter.

Il a gardé son vif amour des Japonais; et il se ranime quand il aperçoit les pelouses vertes, les pagodes aux toits recourbés et tapissés d'écailles, et les servantes à la taille gonflée par le monumental noeud de la ceinture. Puis, c'est Kawakami, installé chez la Loïe Fuller, une de ses anciennes admirations; Kawakami, et cette Sada Yacco, si fragile, si douloureuse, que l'on vient de lancer; cette Sada Yacco dont la théâtrale agonie angoisse d'une façon vraiment si inédite,--à en juger par les pâleurs d'envie de toutes les femmes de théâtre accourues là, en foule.

Lautrec veut revoir aussi sa Goulue, qui parade à la fête de Montmartre, dans la baraque de Juliano. La vedette du chahut devenue dompteuse! Il n'en éprouve aucune joie. C'est tout un temps bien révolu.

Surtout, il n'a plus d'illusion. Il traîne à présent sa vie comme un long suicide; et il détaille sa maladie constitutionnelle avec un sang-froid et un cynisme angoissants.

MALROMÉ

Lautrec se trouvait au mois d'août de l'année 1901 à Taussat, quand il fut frappé de paralysie, au moment où il se préparait à partir pour Arcachon.

Sa mère accourut, et l'emmena au château de Malromé.

Dès lors, il ne sortit plus qu'en voiture, et avec la plus extrême fatigue.

Il se plaisait à Malromé. C'est un château important et de caractère. Gentilhommière avec tours et tourelles, entourée d'une cinquantaine d'hectares environ. Madame la Comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec l'avait achetée naguère à la famille de Forcade.

Les derniers jours, Lautrec ne mangea plus. Il voulait s'abuser: «J'ai mangé, hein?» répétait-il. On le portait à table dans un fauteuil.

Il mourut, religieusement, le 9 septembre 1901, en pleine connaissance, entouré de sa mère, de son père, de son cousin germain M. Louis Pascal, de la mère de celui-ci, de son autre cousin germain M. Gabriel Tapié de Celeyran et de son inséparable ami Viaud.

Avant la mort de Lautrec, son père n'était venu qu'une seule fois à Malromé.

Pendant les derniers moments de son fils, il se signala encore par quelques excentricités.

Il voulut d'abord lui couper la barbe, sous prétexte que les Arabes opèrent ainsi. On put à grand'peine l'en empêcher.

Armé d'un élastique arraché à sa chaussure, il se mit alors à courir après les mouches qui piquaient, affirmait-il, le moribond.

La veille de l'enterrement, craignant pour les porteurs (on peut, en s'y prenant mal, attraper une hernie!) ne voulut-il pas aussi que, sur ses indications, on préparât un dessin explicatif destiné à montrer comment on doit enlever un cercueil? mais cette sorte de macabre répétition générale fut refusée.

Il déclara ensuite qu'il suivrait à cheval le corbillard, car il souffrait de cors aux pieds. Et comme on refusait encore, il dit: «Soit! je suivrai pieds nus!» Mais on lui opposa un nouveau refus. Enfin, le matin même de la cérémonie, tandis que tout le monde n'attendait plus que M. le comte pour partir, on monta dans sa chambre; et que vit-on? M. de Toulouse-Lautrec tout nu et en train de se tailler lui-même les cheveux!

On enterra d'abord Lautrec à Saint-André du Bois; mais sa mère, craignant que le cimetière de cette commune, dont dépend le château de Malromé, ne fût déplacé pour des raisons de voirie, fit enlever peu après le corps de son fils pour l'inhumer définitivement à Verdelais, lieu de pélerinage célèbre dans toute la Gironde.

Quand il apprit la mort de Lautrec, Tristan-Bernard dit ce mot si exact: «Voilà Lautrec rendu au monde surnaturel; c'était un être si en dehors de ce monde!»

Le comte ne voulut pas de vente de tableaux. On les distribua en partie.

DES COMMENTAIRES SUR L'OEUVRE

I

Peintures, Premières OEuvres

Le Moulin Rouge

Filles

PEINTURES.--PREMIÈRES OEUVRES

Les premières oeuvres de Lautrec furent, avons-nous noté, des chevaux, des chiens, des buveurs, des artilleurs et des moines. L'influence Princeteau, en tant que manière de dessiner et de peindre, fut, nous l'avons également établi, nulle. Il y eut une plus certaine influence, si vite effacée, de John-Lewis Brown, qui, lui, témoigna de quelques brillantes qualités dans ses nombreux tableaux de chasses et de courses.

Nous avons considéré avec curiosité ces premières oeuvres, sauvées, de Lautrec.

Voici _La promenade_, qui date de 1881. Un cavalier dans une allée, sur un gros cheval noir; un chien, qui n'est pas peint. Tableau tout à fait à la manière de John-Lewis Brown.

_Un buveur_ (1882). Un ouvrier, peinture empâtée, quelconque.

Voici des _Boeufs_. Une chose sans importance, comme une esquisse de Troyon.

_Des moines_, encore quelconques. Des peintures et des aquarelles.

_Des Portraits d'hommes._ Un métier d'Ecole.

_Une Femme à la toilette._ Nue, sur un lit. C'est un tableau, cette fois, à la manière d'Albert Besnard.

En somme, les débuts de beaucoup d'autres seigneurs de la Peinture. Des débuts, pouvait-on dire, sans promesses.

D'ailleurs, qui ferait montre d'originalité à ce moment-là de la vie? Si l'on est seul, oui, peut-être; car voici un magnifique exemple: Vincent Van Gogh, un peintre aussi rare que les plus rares; qui, en sept années, pas une de plus, débute avec du génie, pleinement, et meurt avec tout son génie! Mais Lautrec avec Princeteau, avec John-Lewis Brown, avec toutes les images vues, les images qui traînent dans les ateliers, il n'oserait pas risquer quelque chose de lui-même. «Nourrisson!» disait Princeteau. Oui, un nourrisson qui tette un lait médiocre. Vincent Van Gogh, lui, sans père nourricier, a mordu, tout de suite, en pleine chair. Aussi, tout seul, il a réalisé son oeuvre incomparable. Tout seul, car il est resté à peine quelques mois, et si à l'écart, chez Cormon. Pour Lautrec, il faut qu'il s'évade, s'étant lui-même emprisonné; et ce n'est pas Princeteau, impuissant, qui peut l'aider à se délivrer. Il faut que Lautrec imite d'abord, qu'il copie. C'est ainsi que l'on devient, quelquefois, un maître. Et Lautrec, qui n'a que Princeteau et Cormon pour le guider, tâtonnera et perdra du temps. Mais la vie est là, derrière la porte de ces tristes ateliers; et Lautrec, une fois sur la vie, la mangera et la boira, lui aussi goulûment; il l'étreindra et il la violera.

LE MOULIN-ROUGE

C'en est vite fait, du reste; Lautrec a renié Bonnat, Cormon, c'est-à-dire tout le poncif, le niais, l'inutile, le néant.

Il aime maintenant la vie, les lumières; il entre au Moulin-Rouge comme au Paradis.

Tout ce qui s'y passe, tout ce que l'on y voit, est à peindre. C'est un domaine tout neuf où pas un vrai peintre n'a encore pénétré. Globes lumineux, filles, drapeaux, danseurs, alcools et fumées, rut et ivresse, tout est là, présent, en plein caractère, si inédit, si inattendu, si irritant, que l'honnête femme même veut entrer, ici, une fois, «pour voir ce qu'il y a là-dedans!»

Les bals publics de ce temps-là! Ce bal du Moulin-Rouge, surtout, aujourd'hui brûlé, disparu! Lautrec en aimait tant les hôtes et il admirait tellement la Danse!

La Danse! Les danseuses! Soit que les jambes épileptiques halètent, attachées par un fil au tronc qui se berce; soit que, plus sages, elles marchent sous les jupes bien droites, c'est toute la musique qui les mène, c'est tout le chef d'orchestre qui, de la pointe de son bâton, excite les jambes, les apaise, décoche des coups secs qui cinglent les jarrets, ou les fait s'arrondir très mous avec la lente virevolte des basses.

Il n'est pas besoin de les en prier, pour que les danseuses se mettent à cette tâche d'apparaître avec leurs yeux clairs reculés par le bistre et d'envoyer, par dessus les têtes, le vol clinquant de leurs jupes, en corbeille.

Au-dessous de la croupe qui ondule, en pointant la naissance du ventre, les jambes se trémoussent dès la première note du quadrille dans la halle, ornée de multicolores drapeaux et de gaz versicolores!--et ces jambes qui, maîtresses du sexe, bâillent ou se referment, s'activent en un mouvement d'automate en folie, ou faiblement fléchissent, on les voit tout à coup, alors que les têtes se renversent éperdues, trotter menues, comme «sanglotantes», pour aller défaillir dans un accouplement illusoire, aux sons d'une musique soûle, dans un décor très folâtre!

Puis, bientôt, le haut du corps, pantin du rire, s'efface. Les grâces de ces danseuses descendent aux jambes, aux cuisses larges, aux pieds minces;--et sous les feux des globes, dans l'haleine chaude du cercle, commence l'«émoi» fantaisiste du linge, la réjouissance des jambes qui disparaissent dans des flots de dentelles et des remous de linon.

Elles vont, elles viennent, amusantes à considérer dans leur mouvement d'abord très doux, rythmique, sur le bassin-pivot, le rachis ployé en arc; cela simule un appel aux caresses lentes, aux baisers qui s'attardent en des amours de début, pendant que l'entre-deux de l'hermétique pantalon fait accordéon; c'est, avec le sérieux enjoué de la fille, la promesse d'une sentimentale tendresse, au bord d'un lac, le soir; tandis que la rapide battue des jambes, soudainement, fait songer à quelque coup de force, après des saladiers de vin très cuisant, où nageaient, ainsi que des yeux, des tranches de citrons.

Mais rousses, blondes ou brunes, elles sont plus troublantes, les danseuses, quand, les jupes baissées, elles espèrent le signal du chef d'orchestre, perché sur son estrade ainsi qu'un singe. Leurs faces blanches, saupoudrées de rouge et de bleu, leurs yeux luisants comme des soleils et leurs nez aux évents qui renâclent, charment toujours certes; mais ces jambes que l'on sait en folie et qui sont calmes, ces bras inoccupés et que l'on devine fourrageurs, vous mesurent tout net la gêne que l'on aurait à exaucer les érotiques prières de ces orageuses trousse-jupes.

A les regarder danser, on rit et l'on exulte,--et on les interpelle en clameur. Mais aussi quelle angoisse communicative est la leur, et de quel amer triomphe semblent-elles jouir! Quand elles se mettent en branle placidement et le nez au vent, toutes les danseuses ont ces dandinements de têtes, ces contorsions de ventres qui semblent secouer un mâle accroché à la croupe; et la flamme qu'elles irradient, alimentée sans relâche par leurs yeux brûlants et leurs gorges blanches, dansantes du convulsif roulis du rire, devient bientôt le feu de joie de femmes lâchées en pleine ivresse, au milieu d'hommes qui les stimulent et les fouaillent, jusqu'à ce que les ventres très las retombent flasques, jusqu'à ce que l'orchestre s'arrête net sur un geste de son chef.

Il y a--ce qui est bon--une réelle émulation dans ces exercices spéciaux de gymnastique,--en musique! Le public l'y encourageant, chaque fille a la volonté de jouer plus absolument son rôle, de le composer avec le plus d'ampleur possible. Cela explique les audaces et les obscénités de la fin, quand la jupe se relève, montrant les fesses pavoisées de linge. Et peut-on ne pas louer cette fille, à l'ardeur insolite, qui implore cette couronne des bouches ricanantes, des yeux qu'elle allume, de tout ce qu'elle appâte avec la pointe de son pied, avec la grâce triste de son rire, avec--accompagnée par une violente tempête d'instruments--la bordée de ses lazzis et de ses apostrophes à pleine voix?

Cette remarque importe, au reste, que, dans un bal public, les femmes ont toutes les raisons de se croire chez elles. L'homme, au contraire, est effacé, insignifiant, ou simplement bête. Pourtant certains font parfois exception,--et on les rencontre le plus souvent chez les commis aux dossiers et les ordonnateurs des pompes funèbres. Alors, l'hilarité est doucement joviale. Ces derniers surtout semblent baller sur de vagues têtes de morts. Ils ont, sur les autres danseurs, cet avantage indéfectible de paraître toujours descendre de la Courtille. Aux époques les plus graves de l'année, aux fêtes les plus consacrées et les plus religieuses, ils demeurent eux seuls, au Mardi-Gras ou à la Mi-Carême. Aussi ne semblent-ils pas équivoques quand ils dansent; même ils ont le devoir de danser, étant créés dans ce but. Les ordinaires tâches de la vie ne doivent pas les accaparer tout entiers; ils doivent figurer au bal, le soir,--être ces acteurs immuables qui sont l'âme d'une pièce.

De même, les danseuses, les étoiles, n'ont de raison d'être qu'une heure, le soir. Le jour, elles pourraient n'être plus; mais, le soir, elles vivifient l'endormement d'une salle, elles incitent à de plus alertes musiques, elles attroupent les flâneurs qui tournent autour des piliers, et, leur sacerdoce,--ce dont il faut les louer!--elles l'accomplissent tout du long, fières de leur apostolat, n'ayant rien négligé du décor et de la pompe du costume.

Unanimement admirées, les étoiles sont encore les arbitres de la paix. Quand elles dansent, le bal suspend sa vie de mots et de rires; et il regarde.

Se fendre en grand écart, marcher la pointe du pied à hauteur de l'oeil, c'est rude; mais cela devient de suite si aisé! Et les tâtonnements sont si pleinement encouragés! Certaines figures de quadrilles ont la verve endiablée et folle des grands bouleversements de foules; et quand cela est rugi, clamé, bramé, pinçant les nerfs, flagellant les mollets, la foule part tout entière, malgré elle, s'élance, bondit, bat des entrechats, saute comme une théorie de démoniaques, se démène, s'agite, activant par contre-coup la grosse caisse qui perd la mesure, tirant du violon des sons de bastringue.

Et, tout autour de ces danseuses, une exceptionnelle foule formait comme un fumier humain!

Une brume flottait et noyait les visages, on ne voyait bientôt plus que le blanc du linge. Des habitués, haletants, ne bougeaient pas: c'étaient des rentiers du quartier, des gens de Courses et de Bourse, des forbans de cafés. Tous les quadrilles avaient leur cercle de spectateurs. Et la cage s'emplissait sans cesse, bientôt elle fumait. Quand on arrivait là-dedans de sang-froid, on restait figé, les tempes moites. Des hiatus de bouche bâillaient sous des toisons de moustaches; des narines éclataient à force de humer les sexes; et l'on était imprégné d'odeurs de latrines, de bas parfums de fards et de je ne sais quels relents encore. C'était dévorant et c'était unique. Pour exprimer cela, picturalement, on devinait la nécessité d'un peintre offrant un dessin cruel et des couleurs de fosse. Lautrec apporta tout cela.

Une de ses premières toiles faites d'après ce bal, ce fut le _Quadrille au Moulin-Rouge_, que posséda Joseph Oller, et qui fut longtemps accrochée à l'entrée du bal avec, comme pendant, _L'écuyère au Cirque Fernando_.

Cette peinture, la photographie l'a vulgarisée. Elle est importante, mais sèche, trop fortement dessinée. Le dessinateur aigu que sera Lautrec pendant toute sa courte vie, l'emporte ici sur le peintre. Et, grâce à cela, on peut voir l'amère et douloureuse précision du trait, dont il ceinturera plus tard, avec plus de souplesse toutefois, les faces et les attitudes. Mais, par cette toile, déjà il se précise que Lautrec ne fera aucune concession au goût public: il ira au delà, s'il le peut, de toute la bestialité et de toute la hideur humaines. Tant pis si les visages sont laids, et les gestes crapuleux; le caractère en premier lieu, le trait âpre et incisif qu'il prendra d'abord à Degas, mais qu'il prendra ensuite à la vie et qu'il fera toujours plus mordant et toujours plus animé. Et la couleur générale aussi sera acide et dure, sans souplesse de passages de tons, sans glacis, sans émail; il n'y aura que des hachures creusées à coups de griffe, comme des déchirures de stylet, presque de la peinture de sadique, en tout cas bien de la peinture de ce peintre qui me jetait un jour: «Ah! ces filles, pour les bien exprimer, je voudrais les peindre avec du f.....!»

Que de tableaux, Lautrec réalisa dans ce bal du Moulin-Rouge, je veux dire: à propos de ce bal! A le hanter, il en rapportait continuellement. Voyez celui-ci, au hasard: _Les Valseuses_. La jolie fille jeune et la mûre lesbienne qui a pour sa compagne des tendresses d'amant. Quel expressif dessin, et d'une surprenante noblesse, et maintenant, c'est fini, entièrement inédit! Ah! la fraîche gorge, et le regard clos qui la convoite! Gibier du _Hanneton_ et de la _Souris_!

Rappelez-vous aussi _Jane Avril_, l'air vanné, avec sa face de rate funèbre, levant sa jambe droite et se trémoussant, en savant équilibre, sur la mince flûte de sa jambe gauche.

Et le _Départ de quadrille_? La fille, plantée sur ses deux jambes, les poings appuyant les jupes aux hanches. Ne repose-t-elle pas comme une table se tient sur ses quatre pieds? Cette fille a le visage à la mal en train; mais elle est solide, c'est un roc. Sans émoi, elle attend, pour se jeter en branle, que le fracas de l'orchestre se déverse sur elle.

Voici la _Danse_, le papillon balourd que Lautrec a lâché sur le parquet; grosse dondon en pantalon, qui pince son cavalier seul, en esquissant un prétentieux vis-à-vis.

Et tous les autres tableaux de danseurs et de danseuses: des filles teignes, des danseurs, rats fouinards à melons plats; tous les spectateurs et toutes les spectatrices aussi qu'il découvrit, qu'il plaça, singuliers hannetons, dans une sorte de tourbillon de jambes, dans une fumante et chaotique mêlée de fesses, dans un remous de gestes épileptiques; et remuant des rires, des mots obscènes, de la sueur de dessous de bras et de dessous de cuisses, du dégoût de bas remugles qui se vident, qui montent en nuages bas et lourds et répugnants autour des globes de cette salle de bal, qui, au résumé, apparaissait telle qu'une gare soûle, en bois, au pays des Fjords!

Mais tout cela qui était tout et qui eût compté tellement dans l'oeuvre d'un autre peintre! ce n'était rien, ce ne fut rien quand Lautrec nous présenta, en coup de tonnerre, la Reine, l'Impératrice arsouille, la Majesté de la gouape, l'olympienne salauderie de l'éclatante, de l'unique danseuse: la Goulue!

Ah! cette fois, Lautrec monta au sommet du caractère, au plus haut de l'expression, à la plus magnifique plénitude, à la légendaire et dominatrice intégralité d'un portrait vraiment historique!

La Goulue! Voici, c'est cette fille en blanc, un léger bouquet piqué sur ses seins, que deux amies accompagnent; cette fille de face, à la bouche torve, au chignon droit, redressé en crête de rapace, ce petit ruban noir autour du cou, ce visage désaxé, canaille et superbe!