Lautrec; ou, Quinze ans de mœurs Parisiennes, 1885-1900

Part 1

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Au lecteur

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LAUTREC

DU MÊME AUTEUR

LES FÉERIES DE PARIS (_Couverture de R. Carabin_).

LES SOUPEUSES (_Dessins de George Bottini_).

LE VRAI J.-K. HUYSMANS (_Portrait par J.-F. Raffaëlli_).

HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC (_Avec des illustrations_).

LE VRAI RODIN (_Avec des illustrations_).

PARIS, VOICI PARIS! (_Couverture de Sacchetti_).

CUBISTES, FUTURISTES, PASSÉISTES (_Avec des illustrations_).

RODIN (_Grand album, avec des illustrations_).

RODIN A L'HOTEL BIRON ET A MEUDON (_Avec des illustrations_).

PAUL CÉZANNE (_Avec des illustrations_).

LES INDÉPENDANTS (_Avec des illustrations_).

VAGABONDAGES.

THÉATRE (_Seul ou en collaboration_)

M. PRIEUX EST DANS LA SALLE!

DEUX HEURES DU MATIN... QUARTIER MARBEUF (_Couverture de Géo Dupuis_).

HOTEL DE L'OUEST... CHAMBRE 22.

UNE NUIT DE GRENELLE (_Couverture de Géo Dupuis_).

SAINTE ROULETTE.

POUR PARAITRE

L'HOMME DE LA NATURE.

LES PANTINS DE PARIS (_Dessins de Forain_).

L'ILE DÉSENCHANTÉE.

PIERRE BONNARD.

Tous droits de traduction, de reproduction, réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Hollande, le Danemark et la Russie.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie OLLENDORFF 50, Chaussée d'Antin, Paris.

GUSTAVE COQUIOT

LAUTREC

_OU QUINZE ANS DE MOEURS PARISIENNES_

1885-1900

Avec 24 reproductions hors-texte des oeuvres de LAUTREC

TROISIÈME ÉDITION

PARIS

_Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_ LIBRAIRIE OLLENDORFF 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Copyright by Librairie Ollendorff 1921

_Il a été tiré à part Trente exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse._

à R. CARABIN

SCULPTEUR, MÉDAILLEUR, ORFÈVRE, POTIER ET ALCHIMISTE

DES SOUVENIRS SUR LA VIE

I

Le Milieu

Paris et René Princeteau

Cormon ou la Vie

Montmartre

LE MILIEU

Descendant des comtes souverains de Toulouse, qui bataillèrent contre le pape Innocent III, contre le roi Louis VIII de France, mieux encore contre le rude sanglier Simon de Montfort, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa, aujourd'hui trépassé, chassait à courre, à grand tapage de chiens et de trompes, en la terre de Loury en Loiret, quand sa femme, la comtesse née Adèle Tapié de Celeyran, lui fit discrètement annoncer la naissance de son fils Henri, né le 24 novembre 1864, à Albi, 14, rue de l'Ecole-Mage, dans un vieil hôtel de famille.

Le veneur ne se hâta point pour cela de boucler son équipage. Officier de cavalerie, sorti de l'Ecole de Saint-Cyr, démissionnaire, et marié en l'année 1863, il avait tout de suite laissé sa femme à ses religieuses pratiques pour éperonner, lui, à pleines molettes, la vie libre, nettement excentrique qu'il chérissait. D'ailleurs, cet hoffmannesque gentilhomme avait de qui tenir. Son propre père avait été un rude coureur de bois et de halliers, farouche et autoritaire, qui avait terrorisé son entourage. Excellent cavalier, forcené chasseur, il n'avait presque jamais quitté la terre du Bosc, âpre terre située dans le Rouergue, et qui appartenait à sa femme. Mais ces loups ont tout de même une fin! Un soir, après avoir, durant toute la journée, sonné du cor, à se rompre les veines, il mourut d'une chute de cheval, laissant à son fils Alphonse la forte image d'un vieux veneur monté en couleurs, et dressé sur ses éperons, comme un hargneux coq sur ses ergots. Il ne possédait aucune fortune personnelle, du reste; mais, du côté de sa femme, abondaient terres et argent; et il s'en trouvait très bien, car les Banques, on le sait, sont faites pour les femmes et pour les rustres!... Alors, cela dit, quant aux autres origines en ce qui touche celui qui sera le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, elles se présentent, avec une certaine carrure, ainsi:

Sa mère est une fille de Léonce Tapié de Celeyran et de Louise d'Imbert du Bosc. Elle est cousine germaine de son mari, leurs deux mères étant soeurs, filles du comte d'Imbert du Bosc et de Zoé de Solages.

Les Tapié sont originaires de Cannes (Aude), où ils exercèrent, dès le XVIe siècle, les fonctions de premiers consuls. Ils s'établirent à Narbonne au XVIIe siècle, et y fournirent de nombreux magistrats consulaires, plusieurs chanoines du chapitre de Saint-Sébastien (paroisse de Narbonne), un officier de la maison du roy, un trésorier général de France, etc.

Quant à la terre de Celeyran (dont le nom s'ajouta à celui de Tapié), ou, pour dire mieux, quant à la terre de Saint-Jean de Celeyran, c'était une terre noble appartenant aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, en 1680, environ, la vendirent avec haute, basse et moyenne justice, à la famille Mengau, de Narbonne.

Jacques Mengau, seigneur de Celeyran, conseiller à la cour de Montpellier, adopta alors l'arrière-grand-père d'Henri de Toulouse-Lautrec, fils de son cousin germain, et lui donna son nom et sa fortune, en 1798. La terre de Celeyran, sur laquelle s'élève une vaste habitation, est la plus considérable du département de l'Aude. Mais au temps de l'arrière-grand-père d'Henri de Toulouse-Lautrec, avant qu'elle n'eût été divisée par des partages de famille, sa contenance était de plus de 1.500 hectares.

Le château, situé sur la commune de Salles d'Aude (Aude), fut à un moment la propriété, jamais payée, de la considérable et grasse Thérèse Humbert. Il fut son nid d'affaires. Elle y puisa forces et ruses pendant un laps d'années. Ce n'est qu'à sa déconfiture, que la famille Tapié put reprendre cette terre, désormais doublement illustre.

Du côté du père, c'est-à-dire du côté du comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa, il y avait deux branches: une branche aînée et une branche cadette. Henri de Toulouse-Lautrec appartenait à la branche cadette; et, à la mort de son père, le fief de Monfa, très ancien dans la famille, aurait été son héritage. Il est vrai que Monfa n'est plus qu'un château en ruines, avec une centaine d'hectares, très mal cultivés. La poste, c'est Roquecourbe-Castres (Tarn).

Mieux favorisée, la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec avait, de son père, hérité de la terre de Ricardel, qui est une portion de l'ancien Celeyran. Terre sans château, et qui ne peut s'enorgueillir que d'une simple maison de régisseur et de bâtiments d'exploitation rurale.

Mais ceci était préférable: le château du Bosc, en Aveyron, et le château de Malromé, par Saint-Macaire (Gironde), appartenaient aussi--et appartiennent encore à Madame la comtesse Alphonse de Toulouse-Lautrec.

Toute cette importante fortune territoriale ne put jamais cependant contenir la fantaisiste humeur du Comte. Il vivait le plus souvent sur des terrains de chasse, loin de sa femme; ou à Albi, où il demeura longtemps chez sa mère, une fille du comte du Bosc;--parfois à Paris, dans un hôtel;--ou bien devant la cathédrale d'Albi, la robuste et originale cathédrale bâtie à son image. Là, sous une tente, il tenait compagnie à ses faucons et à ses chiens, avant que de les traîner ensuite les uns et les autres, à travers la ville ahurie, mais qui pardonnait tout à M. le comte, dont elle vénérait, presque la tête basse, la hauteur et l'impertinence. Car, ne se promenait-il pas, encore, M. de Toulouse-Lautrec, un faucon sur le poing gauche, de la viande crue dans l'autre main, et s'arrêtant tous les dix pas pour nourrir le rapace?

On citait, avec orgueil, bien d'autres fantaisies de cet homme, qui ignorait si heureusement toutes les conventions sociales; comme il voulait ignorer le temps, le lieu, les saisons et les heures;--en un mot tout un ensemble de médiocre vie basée sur la résignation et la discipline des bourgeois et des gens de boutique.

Et Paris aussi subissait ses frasques! Ainsi, un jour, par exemple, ne s'était-il pas entêté à emmener, à une matinée de gala du théâtre de l'Opéra-Comique, un ménage ami: homme et femme, dans une bizarre voiture-araignée qu'il conduisait lui-même? Sur le parcours, rires et quolibets de fuser! Imperturbable, le comte Alphonse tenait correctement les guides; donc, pourquoi un tel concert de moqueries et de railleries?

Les invités ne le surent qu'en arrivant au théâtre, lorsque, descendus de la haute voiture, ils aperçurent entre les roues, dans une vaste cage, toute une piaillante et frémissante tribu de petits oiseaux, que le comte avait accrochés là, pour «qu'ils prissent l'air!» (_sic_), avant que de servir de pâture à ses faucons!

Une autre fois, une nuit, à la campagne, les domestiques n'avaient ils pas surpris M. le Comte à la recherche de cèpes; et il tenait d'une main une bougie allumée, et, de l'autre main, un carton à chapeau? Et, le lendemain, n'était-il pas descendu, à la table d'un dîner de famille, costumé en écossais, et la jupe à carreaux remplacée par un tutu de danseuse?

A Paris, on vit le comte de Toulouse-Lautrec, à l'enviable moment des beaux cavaliers et des jolies amazones, monter, pendant quelques mois, au Bois, une jument laitière, sur une selle de Kirghiz; et, de temps en temps, il mettait placidement pied à terre, pour traire la jument et boire de son lait.

C'est aussi au même Bois de Boulogne que, rencontrant, un jour, une troupe de cavaliers tartares, en représentation au Jardin d'acclimatation, il se mit à caracoler à leur tête, pour les emmener à travers Paris jusqu'à l'Hippodrome (actuel Gaumont-palace); et là, dans le jardin qui existait alors, les faire photographier, en se plaçant au premier rang.

Enfin, voici une dernière anecdote; et celle-ci, qu'on me le pardonne, m'est toute personnelle.

Quand le comte apprit, en 1912, que j'étais en train de préparer un premier livre consacré à son fils, il se fâcha et il voulut accourir d'Albi pour me châtier, en combat singulier, comme au temps des Croisés. Il dit ceci: lui, noble gentilhomme, il tiendrait une lance, il serait dans une espèce de petite tranchée à cause de ses cors aux pieds; et moi, humble serf, je serais face à lui, et armé d'un simple bâton. Croyez-le, on eut beaucoup de difficultés à l'empêcher de venir jusqu'à moi, à Paris, à cheval, par le moyen de chevaux de relais.

Certes, je pourrais citer bien d'autres anecdotes pour montrer que le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa était vraiment un gentilhomme d'une totale extravagance; mais, aussi bien, il faut, peut-être, se contenter du significatif dessin que Forain fit d'après lui, et qui le représente, cet insolite gentilhomme, à cheval, son ample manteau déroulé, comme une robe de cour, sur la croupe de la bête?

Un père assurément singulier, une mère pieuse, très attachée à ses devoirs, voilà donc, à peine silhouettés, les directs ascendants de Henri de Toulouse-Lautrec; ascendants qui convinrent entre eux deux de ceci: la comtesse s'occuperait d'abord seule de son fils; le père, lui, s'en chargerait plus tard; et en ferait, alors, à son image, un orgueilleux seigneur, un forcené veneur, et un parfait contempteur de son temps!

Henri de Toulouse-Lautrec partit pour vivre, avec sa mère, toute son enfance à Paris, hôtel Perey, cité du Retiro; et il fut placé comme externe libre au lycée Condorcet, sa mère se chargeant de toute son éducation et lui servant même de répétiteur.

Ses vacances scolaires, il les passait à Celeyran, au Bosc ou à Malromé. Tous deux, la mère et le fils, ils furent aussi plusieurs fois à Nice, dans une pension de famille, où Henri aimait à parler anglais avec les hôtes.

Mais il fallait rentrer; et le lycée l'obsédait. Aussi, dès l'âge de dix ans, il ne voulut plus travailler qu'avec sa mère. Quand il eut treize ans, il se cassa une jambe en glissant sur un parquet; et l'année suivante, lors d'un voyage à Barèges, il se cassa l'autre jambe. Dès lors, il ne grandit plus; et la marche lui devint pénible.

En une douloureuse réalité, c'en est fait des rêves de la toute première enfance. Le père, ce dur cavalier, se détourne de cet enfant qui ne peut, qui ne pourra jamais le talonner dans ses chasses. Voilà tout le commencement d'un chagrin que l'enfant, l'adolescent, et enfin l'homme ne cessera plus de ressentir!

Ces chevaux, qu'il ne pourra jamais conduire, cet infirme les aime d'un tel amour qu'il commence de les crayonner, de les dessiner, seuls ou avec des chiens, ou avec des équipages. Et cela le passionne tellement qu'il ne veut même plus accomplir ses études scolaires. Il passe la première partie du baccalauréat-ès-lettres; et il en reste là.

Il est un nain. Il a un torse normal; mais ses jambes sont extraordinairement courtes. Oui, c'est un fait brutal! Le descendant des comtes de Toulouse-Lautrec-Monfa ne sera pas un cavalier, un héros de concours hippique et de chasses à courre. Il n'a plus qu'à devenir le peintre des bals publics, des maisons closes, des vélodromes, de toute une population pittoresque, assurément, mais comme ce champ est borné! Souvent, au cours de sa brève vie, est-ce que Lautrec ne regrettera pas l'élégant gentilhomme, le rude bretteur et le vigoureux chevaucheur qu'il eût pu être, en un mot la belle brute dont la vitalité sanguine et nerveuse attire autour de soi un violent flux d'admiratifs hommages? Porter un tel superbe nom: Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa et aboutir là: être l'annaliste d'une époque de pourriture! Pour oublier cela, est-ce qu'il ne sera point obligé de se jeter, à corps perdu, dans la vie, et de la brûler, la mauvaise vie, avec la plus dévorante frénésie?... Allons! C'est ce que fera Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa, peintre un peu par force et surtout par vocation, mais descendant quand même, malgré tout, d'une lignée de comtes d'altière noblesse; et seul descendant, puisqu'il avait perdu un frère, âgé d'un an, alors qu'il atteignait, lui, la troisième année de sa vie.

Soit! Ses brillantes qualités d'orgueil, d'amour de sa race, de fierté apprise, il les emploiera donc, puisque c'est la dure contrainte, au service de son métier presque subi; et toute son éducation, tout le style, toute la hauteur de son origine, il mettra tout cela dans son dessin et dans sa peinture; puisque la nature, si impitoyable aux erreurs congénitales, lui refusa, à lui, la taille et la force qu'elle accorde si bénévolement à tant de fils des champs ou des villes, nés dans l'emportement de deux sangs merveilleusement croisés et neufs, et purs de toute consanguinité imposée depuis de trop longues années!... Et, pour la première fois, peut-être, un peintre porteur d'un nom à panache, avec un entrain non feint, ira vers les plus crapuleux spectacles, pour les exprimer, non pas, comme on l'a cru, avec une férocité de nain haineux, mais avec une verve passionnée, avec une tenace ivresse, avec un don de tout son génie. Et toujours ce peintre-là--rare spectacle!--cherchera à chérir davantage ses modèles; il consumera une plus farouche volonté à les dessiner mieux, à les peindre avec plus de fougue et avec plus d'amour!... C'est comme cela qu'il usera sa méchante vie!

PARIS ET RENÉ PRINCETEAU

Occasionnellement, le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait dessiné et modelé quelques esquisses en terre: chevaux et chiens d'équipage; mais il ne convient pas de voir ici une véritable hérédité pour Lautrec, qui va, au contraire, après quelques essais, se donner tout entier aux bals et aux maisons closes, à des hôtes de cirques et de bars.

C'est plus simple et tellement plus simple. Le comte Alphonse de Toulouse-Lautrec avait un ami, artiste-peintre, dont l'atelier s'ouvrait dans une sorte d'impasse, au nº 233, du faubourg Saint-Honoré! Ce peintre, comme par un décret de la Providence, c'était René Princeteau, peintre de chasses, de chevaux et de chiens! Or, dès l'âge de huit ans, Lautrec ayant commencé de venir dans l'atelier de Princeteau, retrouvait ainsi tous les sujets de tableaux qui lui étaient si familiers. De là à les imiter, à les copier, il n'y eut qu'un pas à franchir; et il fut vite franchi. Ce passage d'une lettre qui nous fut adressée par Princeteau quelques jours avant sa mort, atteste cela. Voici ce fragment:

«Oui, j'étais surtout peiné de sa «pas bonne forme»! (_sic_). Mon pauvre Henri! Il venait tous les matins dans mon atelier; à quatorze ans, en 1878, il copia mes études et fit un portrait de moi, «à me faire frémir!» (_sic_).

«Pendant les vacances, il peignait devant nature portraits, chevaux, chiens, soldats, artilleurs au moment des manoeuvres. Un hiver, à Cannes, il a peint des bateaux, la mer, des amazones.

«Henri et moi, nous allions au cirque pour les chevaux, et au théâtre pour les décors. Il était profond connaisseur en chevaux et en chiens.»

Et voilà la toute simple raison des débuts de Lautrec. En tout cas, Princeteau étant sourd et muet, il ne pouvait pas être un maître fatigant pour le peintre adolescent. De plus, chez Princeteau, venaient aussi quelques peintres: Forain, Butin, Petitjean et surtout John-Lewis Brown, un autre peintre de chevaux et un autre Bordelais comme Princeteau. Mais lui, Brown, peignait ses chevaux et ses cavaliers avec une telle virtuosité et avec un tel éclat que tous ses portraits de chevaux semblent avoir été plaqués de luisant acajou.

Dans ce milieu de peintres, et surtout en présence de ces deux peintres de chevaux: Princeteau et John-Lewis Brown, Lautrec se mit à représenter avec une opiniâtre ardeur les chevaux qu'il ne pouvait pas chevaucher. Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il n'y eut jamais un plus favorable temps de l'hippisme. Ils montaient régulièrement, au Bois, ces cavaliers et ces amazones qui s'appelaient Émile Abeille, le comte Nicolas Potocki, le prince Charles de Ligne, le duc de Camposelice, le vicomte de Montigny, le marquis de Breteuil, le vicomte de Pons, le baron de la Rochette;--la duchesse de Fitz-James, la comtesse de Clermont-Tonnerre, la comtesse de Caraman, la baronne de Beauchamp et la marquise de Louvencourt. Or, comme Princeteau, sans trop d'originalité, mais avec acharnement, les dessinait tous et toutes sur de petits albums, c'étaient ces petits albums-là, prestigieux et magiques, qui passionnaient Lautrec.

Là-dedans, en effet, au cours des pages, ne voyait-il pas des poneys, des cobs, des irlandais, des pur-sang, tous chevaux bien mis;--et aussi, dans de discrètes allées, des silhouettes de bidets et de chevaux de manège, dont le drolatique aspect physique l'enchantait? Toutes les caricatures, mâles et femelles, que le goût de l'équitation pouvait engendrer,--c'est sans doute de les regarder, avec tant de flamme, que Lautrec prit le sens de ce trait caustique, aigu et rare, qui, plus tard, développé, fera de son dessin une écriture à nulle autre pareille et situant admirablement toutes les tares physiques. Et comme Princeteau aimait de plus en plus «son nourrisson d'atelier», ainsi appelait-il Lautrec, celui-ci put, tout à son aise, dessiner et peindre, sous les regards amusés de Princeteau. Un jour pourtant ce dernier voyant que le «nourrisson» voulait, lui aussi, devenir un artiste, un enseignement officiel s'imposa aux yeux du brave homme, peintre discipliné, qui, naturellement, croyait à la tradition, aux professeurs consacrés; et il choisit alors pour Lautrec un véritable maître, en la personne de M. Léon Bonnat. Lautrec, docile, entra dans cet atelier; mais il ne fit qu'y passer, l'atelier Bonnat ayant fermé presque aussitôt ses sacrées portes. Juste compensation! C'est dans cet atelier que Lautrec connut son ami le plus attaché: M. Henri Rachou, qui est actuellement Directeur des Beaux-Arts de la ville de Toulouse.

Le soir, Lautrec retrouvait René Princeteau; et, durant toutes ces années-là, on les vit tous deux au cirque Fernando, alors bâti en planches, sur l'emplacement actuel du cirque Médrano, et que tout Paris envahissait.

Ce goût du cirque, on le verra se développer jusqu'à la plus extrême acuité chez Lautrec. Plus loin, nous dirons ce qu'il en tira, même quand il fut contraint de se reposer pendant quelques mois, chez le docteur Semelaigne, à Saint-James.

CORMON OU LA VIE

De Bonnat, Lautrec passa aux mains de Cormon. D'un médiocre à un pire. L'homme de l'âge de plâtre, le néfaste macrobe qui commit sur des toiles à voiles les plus odieux des poncifs, avait ouvert un atelier à Montmartre, rue Constance. Lautrec alla dans cet atelier. A cet âge, on a la candeur des plus touchantes sottises. Et, Cormon s'installant ensuite au nº 104 du boulevard de Clichy, Lautrec le suivit. Aussi bien, ce sont les camarades qui vous attirent; et Lautrec, dans le premier atelier Cormon, s'était déjà lié avec les peintres Vincent Van Gogh, Gauzi, Claudon, Grenier et Anquetin; et ceux-là, tout en restant chez le pion d'Institut, n'admiraient que Delacroix, Degas, Manet, Renoir et les Japonais. Et ils tenaient des propos enflammés! Et ils avaient de beaux espoirs!... Mais quels souvenirs ont gardé de Lautrec ses camarades de ce temps-là? Le premier, voici comment le juge le peintre Claudon:

«Lautrec était fort adroit, et il se servait de cet esprit d'observation qui n'a fait que s'aiguiser avec le temps; mais c'étaient surtout les chevaux, les habits rouges et les chasses à courre qui le passionnaient. Toutefois, je dois avancer qu'ayant un jour à décorer deux panneaux dans un cercle que nous avions fondé, il fit ses panneaux tout à fait à la manière de Forain.

«Je me rappelle de ce temps peu de mots de Lautrec; il aimait plutôt à synthétiser par une phrase brève toute une situation, et à rendre les choses par une formule crayonnée sur un bout de papier et les gens par une charge faite d'un trait étonnamment expressif.»

M. Gauzi, retiré aujourd'hui à Toulouse, nous a dit, de son côté:

«Sous des dehors moqueurs, Lautrec était d'une nature très sensible, et il n'avait que des amis. Extrêmement liant, il était très serviable. Faible, il admirait la force chez les lutteurs et chez les acrobates. Il était très bien élevé. En art, il fut toujours sincère. A l'atelier Cormon, il s'efforçait de copier le modèle; mais, malgré lui, il exagérait certains détails typiques ou bien le caractère général, de telle sorte qu'il déformait sans le chercher et même sans le vouloir. Je l'ai vu se forcer en présence d'un modèle à «faire joli», et ne pouvoir, à mon avis, y réussir. Le mot «se forcer à faire joli» est de lui. Ses premiers dessins et ses premiers tableaux au sortir de l'atelier, il les exécuta toujours d'après nature; il disait même qu'il ne pouvait travailler si le moindre accessoire n'était à sa place au moment où il travaillait. Il avait entrepris un portrait de moi; à ce moment, j'arrivais de ma province et j'arborais un superbe gilet de fantaisie jaune; immédiatement ce gilet fut dans l'oeil de Lautrec, qui voulut me représenter en bras de chemise, sans doute pour mieux voir le dit gilet. Il commença et travailla quelques séances; sur ces entrefaites, je déménageai et on me vola ou je perdis mon gilet; il refusa alors de continuer ce portrait malgré qu'il fut très avancé; il en fit un nouveau tout à fait différent.»

«Son maître d'élection était Degas; il le vénérait. Ses autres préférences, parmi les modernes, allaient à Renoir et à Forain. Il avait un culte pour les anciens Japonais; il admirait Velasquez et Goya; et, chose qui paraîtra extraordinaire à quelques peintres, il avait pour Ingres une estime particulière; en cela, il ne faisait que suivre les goûts de Degas qui a toujours vanté les dessins de Dominique Ingres».