Lamarck et son OEuvre

Part 4

Chapter 43,349 wordsPublic domain

En résumé, il professait--ce qui n'était pas commun de son temps, même parmi les naturalistes--que les fonctions du système nerveux sont:

«1º De provoquer l'action des muscles;

«2º de donner lieu au sentiment, c'est-à-dire aux sensations qui le constituent;

«3º de produire les émotions du sentiment intérieur;

«4º enfin d'effectuer la formation des idées, des jugements, des pensées, de l'imagination, de la mémoire, etc.»[61].

[61] _Philosophie zoologique_, II; p. 184.

Avec Cabanis, Lamarck admettait, en effet, que «les deux grandes modifications de notre existence, qu'on nomme le physique et le moral, et qui offrent deux ordres de phénomènes, si séparés en apparence, ont leur base commune dans l'organisation»[62].

[62] _Ibidem_, I; p. 353, et _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_; p. 222.

Pour lui, «le physique et le moral ont une source commune; les idées, la pensée, l'imagination même ne sont que des phénomènes de la nature, et conséquemment que de véritables faits d'organisation»[63].

[63] _Philosophie zoologique_, II; p. 162.

«On ne saurait douter, maintenant, que les actes d'intelligence ne soient uniquement des faits d'organisation, puisque, dans l'homme même qui tient de si près aux animaux par la sienne, il est reconnu que des dérangements dans les organes qui produisent ces actes, en entraînent dans la production des actes dont il s'agit et dans la nature même de leurs résultats»[64].

[64] _Ibidem_; p. 162.

Lamarck niait donc qu'il y eût, dans la source originelle des facultés intellectuelles et morales «quelque chose de métaphysique, quelque chose qui soit étranger à la matière»[65].

[65] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 222.

«Quel est, demandait-il, cet être particulier qu'on nomme esprit et qui est, dit-on, en rapport avec les actes du cerveau, de manière que les fonctions de cet organe sont d'un autre ordre que celles des autres organes de l'individu?»

«Je ne vois, dans cet être factice, dont la nature ne m'offre aucun modèle, qu'un moyen imaginé pour résoudre des difficultés que l'on n'avait pu lever, faute d'avoir étudié suffisamment les lois de la nature»[66].

[66] _Philosophie zoologique_, II; p. 158.

Bref, Lamarck soutenait, avec Gall: que les facultés, intellectuelles et morales ont un siège organique; que ce siège est le cerveau; que le développement de ces facultés correspond à celui de l'appareil dans lequel elles résident[67]; que cet appareil n'est pas simple et que ces facultés elles-mêmes sont multiples[68].

[67] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; pp. 208, 211, 225, 237.

[68] _Ibidem_, pp. 224, 230, 236.

Enfin, comme le grand biologiste, dont je viens de rappeler le nom et dont le génie fut aussi d'abord méconnu, Lamarck entreprit l'analyse des facultés intellectuelles et morales; il les a décomposées en trois grands groupes distincts: le sentiment, l'intelligence, la volonté, et, procédant à une étude plus approfondie du premier, attendu que, dans le domaine du moraliste, une part importante revient au naturaliste[69], il montrait que, du penchant fondamental à la conservation, dérivent, naturellement: le penchant à la reproduction; la tendance vers le bien-être; l'amour de soi-même; le penchant à dominer[70], et que la diversité des hommes provient surtout des différences qui existent entre eux, sous le rapport de la naissance, de la constitution physique, de l'âge, de l'éducation, des habitudes, des occupations, de la fortune, de la situation sociale[71].

[69] _Ibidem_; p. 281.

[70] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 270 et suiv.

[71] _Ibidem_; p. 298.

Avec une admirable clairvoyance, Lamarck a même nettement aperçu le danger que présente le développement intellectuel, à l'exclusion du développement moral:

«Plus l'intelligence est développée dans un individu, disait-il, plus il en obtient de moyens, et plus, en général, il en profite pour se livrer avec succès à ses penchants.... Sous certains rapports, l'intelligence très développée fournit à ceux qui la possèdent de grands moyens pour abuser, dominer, maîtriser, et, trop souvent, pour opprimer les autres, ce qui semble rendre cette faculté plus nuisible qu'utile au bonheur général de toute société»[72].

[72] _Ibidem_; p. 300.

* * * * *

Donc, dans toutes les branches de la physiologie, aussi bien que dans l'anatomie, Lamarck a laissé des traces de sa rare supériorité.

Pourtant, toutes ces belles études, toutes ces grandes découvertes de philosophie biologique, que nous avons passées en revue dans les pages précédentes, ne sont pas celles qui ont contribué le plus à la gloire de Lamarck; ce ne sont pas celles qui lui assureront le mieux l'immortalité. Son génie devait s'élever plus haut encore; car dans un audacieux effort, il embrassa la nature vivante, dans l'immense étendue des temps écoulés, et pénétra le secret de son infinie diversité, de ses modifications incessantes et de son développement continu.

_Théorie des milieux et de la modificabilité._

_Généalogie des animaux et de l'homme._

Depuis que la vie est objectivement étudiée, à l'aide de l'observation et de l'expérience, personne ne doute plus que ce phénomène soit, d'une manière générale, rigoureusement subordonné au milieu dans lequel les êtres qui le présentent se trouvent placés et que les fonctions les plus essentielles de ceux-ci soient l'expression d'un mode particulier de relation de leur organisme avec le monde extérieur.

Mais ce grand fait biologique était beaucoup moins incontesté du temps de Lamarck, où la métaphysique, dont cet observateur de génie n'avait pas, lui-même, complètement secoué le joug, était encore triomphante et troublait toujours les conceptions les plus claires.

En démontrant, avec insistance, que la connaissance de la constitution propre des êtres vivants ne suffit pas pour l'intelligence de leur nature, et qu'il faut, de plus, tenir grand compte de l'influence qu'exercent sur eux la température, l'humidité, la lumière, l'électricité, le climat, l'altitude, la composition chimique de l'atmosphère, la nourriture, les habitudes, le genre de vie qui leur est imposé, c'est-à-dire l'ensemble des circonstances dans lesquelles ils naissent et se développent, Lamarck eut donc le rare mérite de compléter la biologie, en lui assignant comme nouvel objet de recherches, après l'anatomie et la physiologie, l'étude des milieux; il est, en réalité, l'instituteur définitif de cet important problème.

L'étude des milieux présente même, à ses yeux, un intérêt majeur; car il la pousse jusqu'à concevoir que les conditions physico-chimiques ont suffi pour déterminer dans le sein des eaux, la formation de masses de matière d'une consistance gélatineuse ou mucilagineuse, dans lesquelles la vie a trouvé ses premiers éléments d'organisation[73] et que «la nature, à l'aide de la chaleur, de la lumière, de l'électricité et de l'humidité, forme des générations spontanées ou directes, à l'extrémité de chaque règne des corps vivants, où se trouvent les plus simples de ces corps»[74].

[73] _Philosophie zoologique_, II; p. 79.

[74] _Ibidem_, p. 75.

S'appuyant sur ce que l'incubation des œufs, la germination et la végétation des plantes, la vie de certains animaux, peuvent être suspendues, puis réveillées, par des modifications circonscrites à la température ambiante, Lamarck attribue, en outre, à la chaleur et à l'électricité combinées, le privilège d'exciter, d'une manière toute spéciale, les phénomènes vitaux[75].

[75] _Ibidem._, IIe partie; chap. III. _De la cause excitatrice des mouvements organiques._

Certes, ce rôle de _stimulus_, qu'il attribue à l'électricité, constituait en 1809 et a constitué jusqu'au début du XXe siècle, une affirmation sans preuves; mais il n'en est plus absolument de même aujourd'hui, depuis que M. Delage a entrepris ses curieuses recherches sur la parthogénèse expérimentale et depuis qu'il a obtenu des larves, parfaitement viables, en soumettant des œufs d'oursins, non fécondés, uniquement à des charges électriques méthodiques.

* * * * *

Quoi qu'il en soit, s'appropriant, développant, généralisant et systématisant les idées émises déjà par Hippocrate dans le traité _Des airs, des eaux et des lieux_, par son maître Buffon dans l'_Histoire naturelle des animaux_, par Montesquieu dans l'_Esprit des Lois_, par Cabanis dans _Les Rapports du physique et du moral de l'homme_[76], Lamarck aboutit à cette théorie capitale:

«1º que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu, dans les circonstances où se trouve chaque race d'animaux, opère en elle un changement réel dans leurs besoins;

«2º que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins et, par suite, d'autres habitudes;

«3º que tout nouveau besoin, nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire, exige de l'animal qui l'éprouve, soit l'emploi plus fréquent de telle de ses parties dont auparavant il faisait moins d'usage et qui la développe et l'agrandit considérablement, soit l'emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur»[77];

«enfin que les résultats, acquis dans l'un et l'autre cas, sont fixés, dans la race, par l'hérédité.

[76] A ce dernier point de vue, le docteur Georges Hervé, professeur à l'École d'anthropologie de Paris, a publié, sous le titre: _Un transformiste oublié: Cabanis_, une très remarquable étude, dans le _Bulletin scientifique de la France et de la Belgique_ du 25 juillet 1905.

[77] _Philosophie zoologique_, I, p. 234, et _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I, p. 181.

Bref, Lamarck traça, d'une main magistrale, le plan de toute la théorie de l'évolution des êtres organisés que ses prédécesseurs avaient simplement ébauché, d'une manière incidente.

Dès 1801, dans l'appendice _sur les fossiles_, joint au _Système des animaux sans vertèbres_, il en énonce clairement et avec concision la conception générale, en disant:

«Tout, à la surface de la terre, change de situation, de forme et d'aspect.

«Or si, comme j'essaierai de le faire voir ailleurs, la diversité des circonstances amène, pour les êtres vivants, une diversité d'habitudes, un mode différent d'exister, et, par suite, des modifications ou des développements dans leurs organes et dans la forme de leurs parties, on doit sentir qu'insensiblement tout être vivant quelconque doit varier dans son organisation et dans ses formes. On doit encore sentir que toutes les modifications qu'il éprouvera dans son organisation et dans ses formes, par suite des circonstances qui auront influé sur cet être, se propageront par la génération, et qu'après une longue suite de siècles, non seulement il aura pu se former de nouvelles espèces, de nouveaux genres et même de nouveaux ordres, mais que chaque espèce aura même varié nécessairement dans son organisation et dans ses formes»[78].

[78] P. 409.

L'évolution organique, telle que la conçoit Lamarck, résulte donc de l'influence combinée des variations du milieu, de la loi de l'exercice et du perfectionnement des organes, et de la loi de l'hérédité; il en formule la théorie définitive dans la _Philosophie zoologique_, notamment dans le chapitre VII de la première partie de cet ouvrage, qu'il consacre à l'étude de l'_influence des circonstances sur les actions et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des habitudes de ces corps vivants, comme causes qui modifient leur organisation et leurs parties_, chapitre qui contient non seulement la théorie des milieux et de la modificabilité, mais aussi les germes de la théorie de la concurrence vitale[79] et de la sélection naturelle.

[79] Voir en outre: _Ante_, chap. IV; p. 113, et seconde partie, chap. II; pp. 341 et suivantes.

Il y précise le sens qu'il attache à ces expressions:

«_Les circonstances influent sur la forme de l'organisation des animaux_; c'est-à-dire qu'en devenant très différentes, elles changent, avec le temps, et cette forme et l'organisation elle-même par des modifications proportionnées.

«Assurément, dit-il, si l'on prenait ces expressions à la lettre, on m'attribuerait une erreur; car, quelles que puissent être les circonstances, elles n'opèrent directement sur la forme et sur l'organisation des animaux aucune modification quelconque.

«Mais de grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants ou très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes, qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître. Voilà ce qu'il est facile de démontrer et même ce qui n'exige aucune explication pour être senti»[80].

[80] Vol. I; p. 223.

De grands changements de circonstances produisent de même de grandes différences chez les végétaux et finissent aussi par les rendre méconnaissables.

Le froment cultivé, les plantes potagères sont des êtres qu'on chercherait vainement dans la nature, de même que l'infinie variété de pigeons, de poules, de chiens et d'autres animaux, que l'homme a produits, à l'aide d'une longue domesticité[81].

[81] _Ibidem_, p. 228.

Pour toutes ces raisons, Lamarck aboutit a cette conclusion:

«Le fait est que les divers animaux ont chacun, suivant leur genre et leur espèce, des habitudes particulières et toujours une organisation qui se trouve parfaitement en rapport avec ces habitudes.

«De la considération de ce fait, il semble qu'on soit libre d'admettre, soit l'une, soit l'autre des deux conclusions suivantes et qu'aucune d'elles ne puisse être prouvée.

«_Conclusion admise jusqu'à ce jour_: la nature (ou son Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu'une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où on la trouve et à y conserver les habitudes qu'on lui connaît.

«Ma _conclusion particulière_: la nature, en produisant successivement toutes les espèces d'animaux et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation, et ces animaux, se répandant généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de l'influence des circonstances dans lesquelles elle s'est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l'observation nous montre en elle.

«La première de ces deux conclusions est celle qu'on a tirée jusqu'à présent, c'est-à-dire que c'est à peu près celle de tout le monde: elle suppose, dans chaque animal, une organisation constante et des parties qui n'ont jamais varié et qui ne varient jamais; elle suppose encore que les circonstances des lieux qu'habite chaque espèce d'animal ne varient jamais dans ces lieux; car, si elles variaient, les mêmes animaux n'y pourraient plus vivre et la possibilité d'en retrouver ailleurs de semblables et de s'y transporter pourrait leur être interdite.

«La seconde conclusion est la mienne propre: elle suppose que, par l'influence des circonstances sur les habitudes et qu'ensuite par celle des habitudes sur l'état des parties et même sur celui de l'organisation, chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation des modifications susceptibles de devenir très considérables et d'avoir donné lieu à l'état où nous trouvons tous les animaux.

«Pour établir que cette seconde conclusion est sans fondement, il faut d'abord prouver que chaque point de la surface du globe ne varie jamais dans sa nature, son exposition, sa situation élevée ou enfoncée, son climat, etc, etc...; et prouver ensuite qu'aucune partie des animaux ne subit, même à la suite de beaucoup de temps, aucune modification par le changement des circonstances et par la nécessité qui les contraint à un autre genre de vie et d'action que celui qui leur était habituel.

«Or, si un seul fait constate qu'un animal depuis longtemps en domesticité diffère de l'espèce sauvage dont il est provenu, et si, parmi telle espèce en domesticité, l'on trouve une grande différence de conformation entre les individus que l'on a soumis à telle habitude et ceux que l'on a contraints à des habitudes différentes, alors il sera certain que la première conclusion n'est point conforme aux lois de la nature et qu'au contraire la seconde est parfaitement d'accord avec elles.

«Tout concourt donc à prouver mon assertion: que ce n'est point la forme, soit du corps, soit de ses parties, qui donne lieu aux habitudes et à la manière de vivre des animaux, mais que ce sont, au contraire, les habitudes, la manière de vivre, et toutes les autres circonstances influentes qui ont, avec le temps, constitué la forme du corps et des parties des animaux. Avec de nouvelles formes, de nouvelles facultés ont été acquises, et, peu à peu, la nature est parvenue à former les animaux tels que nous les voyons actuellement»[82].

[82] _Philosophie zoologique_: I; pp. 263 et suiv.

* * * * *

En résumé, les variations du milieu, les modifications qu'elles provoquent dans les besoins et dans les organes des êtres vivants, l'hérédité qui fixe et accumule graduellement dans les générations qui se succèdent, sous un même régime, les changements que subissent les individus, le temps enfin, tels sont les arguments invoqués par Lamarck pour affirmer et expliquer l'évolution organique.

En ce qui concerne le dernier de ces facteurs convergents, il pressent l'immense durée des temps géologiques, que la science a dévoilée, ultérieurement, car il met le sceau à sa _Philosophie zoologique_ en écrivant:

«Parmi les changements que la nature exécute sans cesse dans toutes ses parties, sans exception, son ensemble et ses lois restant toujours les mêmes, ceux de ces changements qui, pour s'opérer, n'exigent pas beaucoup plus de temps que la durée de la vie humaine, sont facilement reconnus de l'homme qui les observe; mais il ne saurait s'apercevoir de ceux qui ne s'exécutent qu'à la suite d'un temps considérable.

«Que l'on me permette la supposition suivante pour me faire entendre.

«Si la durée de la vie humaine ne s'étendait qu'à la durée d'une seconde, et s'il existait une de nos pendules actuelles, montée et en mouvement, chaque individu de notre espèce qui considérerait l'aiguille des heures de cette pendule ne la verrait jamais changer de place dans le cours de sa vie, quoique cette aiguille ne soit réellement pas stationnaire.

«Les observations de trente générations n'apprendraient rien de bien évident sur le déplacement de cette aiguille, car son mouvement n'étant que celui qui s'opère pendant une demi-minute, serait trop peu de chose pour être bien saisi; et si des observations beaucoup plus anciennes apprenaient que cette même aiguille a réellement changé de place, ceux qui en verraient l'énoncé n'y croiraient pas et supposeraient quelque erreur, chacun ayant toujours vu l'aiguille sur le même point du cadran»[83].

[83] _Philosophie zoologique_: vol. II; p. 425.

Sous l'empire de toutes ces idées, continuel objet de ses méditations et de ses travaux scientifiques, Lamarck se sépare résolument des partisans de la fixité des espèces; il se déclare «très convaincu que les races, auxquelles on a donné le nom d'espèces, n'ont, dans leurs caractères, qu'une constance bornée ou temporaire, et qu'il n'y a aucune espèce qui soit d'une constance absolue»[84].

[84] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_: Introduction, p. 197.

* * * * *

C'est pourquoi Lamarck s'efforça de débrouiller l'inextricable écheveau des liens généalogiques, plus ou moins éloignés, qui rattachent, les uns aux autres, les espèces actuelles, en partant de ce principe, maintes fois énoncé par lui, que l'«ordre de la formation successive des différents animaux ne saurait être maintenant contesté»[85], et que les animaux dérivent les uns des autres, principe qu'il érigea, d'une manière définitive, en axiôme zoologique, dans les termes ci-dessous:

[85] _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, I; p. 454.

«La nature, dans toutes ses opérations, ne pouvant procéder que graduellement, n'a pu produire tous les animaux à la fois; elle n'a d'abord formé que les plus simples; et, passant de ceux-ci jusques aux plus composés, elle a établi successivement en eux différents systèmes d'organes particuliers, les a multipliés, en a augmenté de plus en plus l'énergie, et, les cumulant dans les plus parfaits, elle a fait exister tous les animaux connus avec l'organisation et les facultés que nous leur observons»[86].

[86] _Ibidem_, p. 123 et _ante_, pp. 193, 304 et suiv.

Lamarck fut, de la sorte, logiquement conduit à rechercher l'ordre de production des animaux et à les classer suivant cet ordre supposé, en constituant une série distincte de la série didactique que nous avons précédemment signalée, en rappelant ses travaux biotaxiques.

«Cet ordre, dit-il, est loin d'être simple; il est rameux et paraît même composé de plusieurs séries distinctes»[87], présentant elles-mêmes des rameaux latéraux[88].

[87] _Ibidem_, I; p. 452.

[88] _Ibidem_, p. 454, et _Philosophie zoologique_, I; p. 76.

Dans tous les cas, Lamarck admit au moins deux séries particulières, et, conformément à cette vue, il dressa l'arbre généalogique des animaux, une première fois, dans sa _Philosophie zoologique_[89], et en dernier lieu, dans son _Histoire naturelle des animaux sans vertèbres_, dont le premier volume est complété par un _Supplément à la distribution générale des animaux, concernant l'ordre réel de formation relatif à ces êtres_[90], exposée dans l'introduction de cet ouvrage. C'est ce dernier tableau que je reproduis ici.

Ordre présumé de la formation des animaux offrant deux séries séparées, subrameuses.

=Animaux apathiques.=

_Série des animaux inarticulés._ _Série des animaux articulés._ /---------------/\---------------\ /--------------/\--------------\ Infusoires. | /---------------/\---------------\ | Polypes. | /---------------/\---------------\ | | Radiaires. | Ascidiens. Vers. | /--------------/\--------------\ | Épizoaires. /-----/\-----\ |

=Animaux sensibles.=

Acéphales. Insectes. /---------------/\---------------\ /--------------/\--------------\ Mollusques. | | Annélides Arachnides. Céphalopodes. Crustacés. /-----/\-----\ Cirrhipèdes.

=Animaux intelligents.=

Poissons. Reptiles. Oiseaux. Mammifères.

[89] Vol. II; p. 424.

[90] Pp. 450 et suiv.